‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 23 sur 39 · Onze pages in-8° à la brochure · texte numérisé non relu

Onze pages in-8° à la brochure

raie : est-ce cette morale dégradée qu'on voudrait appliquer à M. le maréchal Ney ? Il n'est point un de ces hommes qui puissent chercher quelque excuse dans leur ignorance. Le maréchal Ney, au premier rang de nos guerriers, l'un des citoyens les plus illustres qui firent longtemps la gloire de la France, ne devait chercher sa conduite que dans ses devoirs. Le danger n'était pas imminent. Pouf la première fois de sa vie, le maréchal Ney connaissait -il la peur ? Il pouvait prendre un moyen plus doux, il pouvait conserver encore sa gloire en refusant celle plus brillante qui lui était offerte. Il pouvait rentrer dans la retraite, et conserver à son roi la foi qu'il lui avait jurée.

« Je m'arrête. Messieurs les pairs, vos consciences apprécieront les charges contenues dans 1 acte d'accusation. »

Après le discours de M. le commissaire du roi, M. le président a demandé aux défenseurs s'ils voulaient entamer la défense de l'accusé.

M* Berryer demande l'ajournement de la séance au lendemain ; ce délai est accordé.

Séance du mercredi 6 décembre ».

Après les formalités d'usage, M 6 Berryer père prend la parole. Sa plaidoirie ne remplit pas moins de 96 pages in-8°. Nous en citons seulement les principaux passages :

• Messieurs,

« Quelque brillante facilité qu'ait mise hier l'éloquent organe du ministère public à préciser les points de vue sous lesquels il pense que l'accusation doit être simplement discutée, il m'est malheureusement impossible de me circonscrire dans le cercle qu'il a paru me tracer. Une accusation du crime de haute trahison et d'attentat à la sûreté de l'État, peut s'articuler en effet en bien peu de paroles, souvent en

1. Au Moniteur du jeudi 7; quand il parut, l'arrêt de la Cour des pairs était déjà exécuté.

un mot ; mais la justification du général accusé) de ses opérations, de sa conduite entière, exige de longs développements, parce qu'elle ne peut résulter que d'une foule de circonstances à rassembler.

* Ce n'est pas que déjà la remarquable franchise du maréchal n'ait lancé plusieurs traits de lumière qui vous ont fait voir, au fond de son cœur, qu'il n'avait pas cessé d'être bon Français. Mais une défense ne peut que se compléter de quelques traits, quand elle se compose aussi de plusieurs moyens de droit dont il n'est pas permis de faire le sacrifice. L'esprit de chicane ne percera dans aucun. Je me suis mis d'ailleurs à l'abri des difficultés , en écrivant ce dont je dois parler avec circonspection.

« En commençant la défense justificative du maréchal Ney, je dois rendre de respectueuses et éclatantes actions de grâces à Sa Majesté de ce qu'elle a voulu que cette défense fût libre, publique, protégée même par une grande solennité. Sa Majesté pouvait-elle signaler plus dignement cet amour constant pour la justice qu'elle entend faire régner, cette sagesse, cette grandeur d'âme, supérieures à toutes les passions qu'il est dans son cœur de réprimer et d'éteindre?

« Après avoir payé à ce prince auguste notre juste tribut de reconnaissance et d'admiration, comment acquitteronsnous celui que nous vous devons, Messieurs, pour la généreuse concession que vous, avez daigné nous faire d'un délai devenu nécessaire, à l'e filet de faire arriver les témoins qui ont déposé a la décharge du maréchal Ney, et de rassembler toutes les preuves de sa justification ?

« Déjà , messieurs, vous en avez la conviction; ce délai n'est pas perdu pour la justice, dont vous êtes les impassibles oracles, puisqu'il a permis à la vérité, ce guide éternel des magistrats, de se manifester sous plus d'un rapport, et d'alléger considérablement le fardeau des terribles préventions qui pesaient sur la tête du maréchal Ney.

« Nous devons à vos équitables temporisations , messieurs, devoir cette accusation capitale du crime de haute trahison et d'attentat à la sûreté de Vètat dégagée désormais , et bien

solennellement, par les accusateurs eux-mêmes, de cette masse accablante de soupçons, de reproches même, qui avaient si malheureusement chargé le maréchal Ney, à rentrée de cette douloureuse carrière. Plus de préméditation dans sa conduite antérieure au 14 mars dernier : oe précurseur ordinaire du crime, celui sans lequel il est rare qu'il puisse exister, a disparu entièrement.

« Non, le maréchal Ney ne s'est rendu coupable d'aucunq de ces pensées réfléchies , qui conduisent une âme basse et fausse à trahir ses devoirs. Non, le maréchal Ney, en partant pour aller combattre l'ennemi de son roi, n'a souillé ni ses mains par l'acceptation d'un salaire honteux , ni ses lèvres par la plus sacrilège des démonstrations. Non , le maréchal Ney n'a combiné aucune de ces manœuvres impies dont le but aurait été de favoriser l'entreprise de Bonaparte. Plus d'intentions perfides, plus de sourdes menées, plus de préparations fallacieuses. Le maréchal Ney en est enfin sans retour et pleinement disculpé.

« Mais , messieurs , un deuxième bienfait, non moins incalculable, dû à votre libéral ajournement de l'ouverture des débats, est cette précieuse révélation des sentiments dont tous les cabinets alliés de l'Europe se sont montrés, le 20 du mois dernier, unanimement imbus. C'est l'arrivée au grand jour de cette profession de foi européenne, qui se repose avec le plus juste abandon sur ces dispositions aussi sages que généreuses , annoncées à toutes les époques par Sa Majesté, de faire cesser les haines, les divisions, les alarmes, les mécontentements inséparables de tant de chocs, de tant de calamir tés, et de ne conserver, des temps passés, que le bien que la Providence en a fait sortir.

« A ces touchantes expressions des vœux que forme aujourd'hui, pour nous, cette même Europe que nous avons sj longtemps tourmentée, plus qu'aucun autre , le maréchal Ney s'est senti -oulagé tout à coup de l'une de ses peines les plus cruelles ; il a reçu la plus douce et la plus salutaire des consolations. Il pn eût trop coûté à cette âme qui fut tour jours compatissante aux maux que son bras avait été forcé de

faire à l'ennemi, de vérifier qu'en effet celui-ci, redevenu vainqueur, au sein de la victoire, ne lui pardonnait pas des avantages désormais plus que compensés, et qu'il s'acharnait à sa perte , au point de la demander à grands cris aux tribunaux français.

c Ainsi donc, le tableau déchirant de l'accusation cesse d'être rembruni par les hideuses couleurs d'un crime froide* ment calculé, et de l'Europe conjurée pour en poursuivre judiciairement l'expiation.

* Il ne me reste donc plus , messieurs, qu'à vous convaincre de ce» propositions inverses : que, dans la matinée du 14 mars, le maréchal Ney n'a pris aucune détermination spontanée; qu'il n'a point agi de son propre mouvement; qu'il a simplement cédé à la force majeure la plus irrésistible; qu'il a été loin en y cédant de s'imaginer qu'il allait décider du sort de la cause royale, et d'en entreprendre la ruine ; qu'il y a, dans tous les cas, une injustice évidente a s'en prendre au maréchal Ney, à sa démarche isolée, de même qu'à sa volonté, des funestes suites du retour de Bonaparte.

€ Dans le développement de ces moyens les plus directement justificatifs, je n'oublierai pas , messieurs, ce qu'a hautement proclamé dans cette enceinte, le 23 novembre dernier, l'éloquent organe du ministère public, que vous étiez des jurés dont les nobles consciences ne pouvaient pas être assujetties à tant de formes. Je ne me séparerai pas de cette idée, que je parle devant un grand jury national , l'élite et T ornement de la France , convoqué spécialement pour prononcer sur un fait survenu dans l'une des crises les plus violentes qne l'État puisse jamais éprouver ; que c'est, en un mot, de la connaissance d'un événement politique, né dès nos discordes civiles, que vous êtes exclusivement saisis.

« Cette part faite aux arbitres suprêmes de l'intention, aux appréciateurs éclairés des causes réelles de l'événement dont nous gémissons tous, à la loyauté si étrangement compromise d'un maréchal de France, et, je puis l'ajouter, à la dignité du trône et de la famille régnante, il restera pour les

conseils du maréchal Ney à prouver que le fait qui lui est imputé n'est prévu par aucune des lois existantes.

« Dans cette deuxième partie de la défans», vous serez loin, messieurs, de voir désormais le maréchal de France marchandant sa vie, et s'épuisant en moyens de droit, pour conserver ce qu'il a si souvent prodigué. Vous ne verrez que le défenseur de la loi, dévoué également et au prince légitime et à la patrie, aspirant de tous ses vœux au bonheur de l'un et de l'autre, fortement convaincu que les événements déplorables du mois de mars sont dus à une fatalité sans exemple, qui heureusement ne saurait se reproduire.

« J'examinerai donc successivement avec toute l'indépendance de la fonction què j'exerce ici, avec toute la circonspection que m'impose l'intérêt public, si ces événements de mars sont de nature à faire retomber la criminalité sur d'autres que leur détestable auteur (Bonaparte), et très-intermédiai rement sur le maréchal Ney, en particulier?

« Si l'Europe, qui s'est armée contre ce grand coupable, ayant renoncé au droit qu'elle avait de le frapper, le maréchal Ney, qu'on prétend avoir été son complice, pourrait être traité avec moins de ménagement !

« Si aucune des circonstances qui caractérisent, dans l'espèce, le crime politique le plus imprévu, comporterait une application raisonnable des peines portées, soit par le code pénal, promulgaé en 1810, contre les auteurs ou complice» des crimes qu'il a définis, soit par le code pénal militaire ?

c Si, à ces événements de mars, n'a pas succédé en France, heureusement pour un court intervalle, un ordre de choses suffisamment reconnu, même encore à présent, pour rendre impraticable la poursuite criminelle intentée contre le maréchal Ney?

< Enfin, si de l'ensemble des conventions politiques, arrêtées entre la France et les puissances alliées, les 30 mai 1814, 3 juillet et 20 novembre 1815, il ne résulte pas que les fautes provenues d'erreurs d'opinion doivent être remises?

« Je terminerai, messieurs, par des considérations respectueuses sur ce que la magnanime bonté du roi nous permet d'espérer, dans le cas où, éclairée par votre délibération sur ce procès, elle reconnaîtrait qu'en effet le maréchal Ney, trompé sur les vrais intérêts de la France, a été loin de vouloir rien méditer ni exécuter qui lui fût contraire.

« Jamais on ne parviendra à qualifier exactement la conduite tenue par le maréchal Ney, dans la matinée du 14 mars, si Ton n'a pas commencé par se mettre franchement

d'accord sur la nature qu'avaient dès leur principe, ou, en tout cas, sur le caractère qu'avaient acquis ce jour-là, les

événements déplorables auxquels le maréchal a eu le malheur de prendre part.

« A en raisonner d'après l'acte d'accusation, il ne se se- ' rail agi, encore au 14 mars, que d'un complot tramé par les fraudes et les intrigues de Bonaparte , secondé par quelques manœuvres dans l'intérieur, et qui n'était enencore soutenu que par une poignée d'hommes! Ce serait la défection subite du maréchal Ney, ce seraient ses provocations toutes seules qui auraient ébranlé la fidélité des troupes sous ses ordres, et qui les auraient contraintes en quelque sorte à quitter les meilleures résolutions pour suivre leur chef dans la route du parjure où il les entraînait après lui!

« Vue de cette manière, la conduite du maréchal Ney, quoique non réfléchie, pourrait recevoir les qualifications les plus odieuses, et être présentée comme une des causes de nos malheurs.

« Mais la vérité, l'éternelle vérité, dont les droits sont imprescriptibles, et qui tôt ou tard se fait jour k travers les nuages dont on voudrait l'obscurcir, la vérité commande impérieusement d'en revenir aux réalités notoires, aux symptômes effrayants et sinistres qui déjà, bien avant le 14 mars, avaient si extraordinairement changé notre scène politique. Pourrait-on, sans frémir, et lorsqu'il s'agit de la recherche et de la punition d'un crime de haute trahison, tun attentat à la sûreté de VEtat, pourrait-on s'étourdir une mi-

nute sur ce qu'en peuvent déposer tant de milliers de contemporains et de témoins oculaires ; sur ce qu'en ont pensé en France, avec tous les ordres de l'État, les dépositaires mêmes de l'autorité légitime î

« Sans qu'il soit besoin de recourir encore à aucune tradition, demandons-nous seulement comment il s'était fait qut: Bonaparte, en moins de dix jours, eût traversé depuis Cannes jusqu'à Lyon, un espace de 80 lieues, sans éprouver la moindre résistance; que dis-je? en grossissant incessamment son parti, en obtenant sur son passage , de la multitude égarée sans doute, mais enfin de la multitude, des démonstrations vraiment frénétiques du plus aveugle enthousiasme?

« Gomment cela s'était fait? Évidemment parce que ,1a minorité du peuple, si l'on veut, mais une minorité agissante, s'était soulevée en sa faveur; évidemment parce que la ma- * jorité inerte, stupéfaite, avait tout laissé faire.

c Au 14 mars, il y avait quatre jours que Bonaparte était entré dans Lyon, la deuxième ville du royaume par sa population; qu'il en avait parcouru les rues, les promenades, les places publiques, librement, sans escorte, pour ainsi dire, sans que personne eût songé, même par des plaintes, ni par la moindre menace, à le faire repentir de sa témérité.

« Il y avait donc constamment, d'un côté engouement et délire ; de l'autre, stupeur et silence.

« Et ces impressions, pendant quatre jours, avaient eu tout le temps de se propager au tain, d'atteindre et de dépasser la ligne de Lons-le-Saunier, puisque, comme vous le verrez, messieurs, elles avaient été reçues à Dijon, et dans toutes les classes.

t J'en appelle maintenant, messieurs, et très-surabondamment, aux témoignages les plus irrécusables de cette époque, à ce qu'ont dit, ou fait entrevoir des mauvaises dispositions des pays parcourus par Bonaparte avec tant de rapidité, tous les fonctionnaires locaux, tous les chefs civils ou militaires. J'en appelle à cette rapidité même de sa marche et au succès même de son audacieuse entreprise.

« Ouvrez, avec moi, la plupart des journaux, qui, les 11, 1 2 et 13 mars, rendaient compte de ce qui s'était passé sur la route de Bonaparte. Les journaux officiels, ou demi-officiels, le Moniteur, par exemple, quoiqu'ils aient pris soin de ne pas trop sonner l'alarme. Qu'y lirez-vous? Que les émissaires de Bonaparte se répandirent partout, qu'ils pénétraient dans les villes, dans les campagnes, au milieu des corps armés ; que partout ils avaient, dès les 7 et S mars, répandu des proclamations qui excitaient le peuple à la révolte et les soldats à la désertion.

« Mais, si tels avaient déjà été les succès prodigieux de ces missionnaires de discorde, il y avait donc dans bien des esprits une trop fatale tendance à l'agitation. Il y avait donc mouvement populaire ; autrement un seul de ces prôneurs de l'insurrection en fût-il venu à ses fins? Tous n'eussent-ils pas péri victimes de leurs propositions incendiaires, ou du moins n'eussent-ils pas été livrés aux tribunaux, ou autres autorités chargées de la vengeance des lois?

« N'est-ce pas cette funeste direction donnée à l'esprit public, et rendue plus saillante par toutes les angoisses éprouvées dès les premiers jours de mars, que le 10 mars, la Chambre des députés, dans son adresse au roi, appelait une crise profitable!

« N'est-ce pas cet état de choses, voisin d'une subversion totale, qui, dans un compte rendu à vous-mêmes, messieurs, le 1 1 mars, de la situation réelle de la France, faisait dire, par son auteur si justement révéré :

« Bonaparte, arrivé avec onze cents hommes, fait de ra-

« pides progrès ; les défections ne sont pas douteuses Il

€ est à craindre que beaucoup d'hommes égarés ne cèdent à

« ses perfides insinuations On ne peut guère arrêter

« l'effet des mauvaises dispositions qui nous alarment, qu'en « s'aidant beaucoup de cette bonne et fidèle garde natioc nale,etc, etc.

< Au moniteur du 16 mars, je lis, comme relation de faits qui datent des 12 et 13 mars, ces particularités frappantes : « Bonaparte vient de chercher un appui dans le

« système d'anarchie, de désorganisation et de terreur.... « Ses coureurs , ou plutôt ses émissaires, sont parvenus à « soulever à Maçon, à Tournus, à Ghâlons, la lie de la po- « pulace.... A Ghâlons, les mêmes moyens, les mêmes pro- « vocations incendiaires avaient déjà excité les mêmes « scènes.... La populace s'est jetée avec fureur sur des piè- « ces d'artillerie, et les a précipitées dans la Saône. Il n'y a « rien eu à opposer à cette multitude égarée.... Les mêmes « événements se sont passés à Dijon, au même moment et « toujours par les mêmes moyens insurrectionnels. M. Ter* « ray, préfet, hors d'état de résister à la sédition, s'est « rendu à Châtillon-sur-Seine, etc., etc. »

« Je ne crois pas, messieurs, pouvoir terminer mieux cet affligeant, mais véridique tableau, que par un mot énergique sorti de la bouche d'un témoin, qui certes ne l'a point lâché pour excuser le maréchal Ney. Il est du préfet du Doubs ( M. le baron de Gapelle ), qui Tétait alors du département de Y Ain. Accouru de Bourg à Lons-le-Saunier , dans la soirée du 1 3 mars, tout consterné, fuyant de son chef-lieu, cet administrateur, pour rendre cet esprit de vertige ou plutôt de délire qui, en deux ou trois jours venait de tourner toutes les têtes, s'écria que c'était une rechute de la révolution ; mot terrible, qui, joint à un concours inouï d'autres circonstances que je résumerai tout à l'heure, n'a pas peu contribué à entraîner le maréchal dans le précipice.

« On ne peut donc, messieurs, a moins de vouloir nier l'évidence, ne pas nous accorder que, dans toute cette partie * de la France, en avant et en arrière de la cité où le maréchal Ney était resserré avec sa petite armée, la population était follement enivrée plusieurs jours avant le 14 mars; que le maréchal existait au milieu du tourbillon, dans un véritable foyer d'agitations populaires et de sédition.

« Maintenant et ce point accordé, j'interrogerai toutes les personnes de bonne foi, capables de juger impartialement quels peuvent avoir été les effets d'une révolution semblable : je leur demanderai, avant de rien préciser sur ce qui fut personnel au maréchal Ney dans la journée du 14 mars,

quelle culpabilité, en général, il est possible d'attacher aux actes que le spectacle d'une telle commotion peut arracher aux hommes qui sont le plus en évidence? Je leur demanderai, si, entraînés par la foule qu'ils avaient à maintenir, maîtrisés par les forces qu'ils avaient à commander, ils sont censés avoir rien fait librement, par inclination et avec la volonté de manquer à leur devoir?

« Quelle serait affreuse la condition des fonctionnaires publics, des hommes d'État, des généraux, des administrateurs, dans de pareilles conjonctures, si tous les liens de la civilisation venant à se rompre, se trouvant jetés au fort de la tempête et dans l'impuissance de gouverner le vaisseau, de le diriger vers le port du salut, ils étaient réputés criminels, pour l'avoir seulement empêché d'ailer se briser contre les rochers î

« N'arrive-t-il pas le plus souvent en ces rencontres, que le chef est contraint, par ses subordonnés en révolte, d'embrasser précisément la résolution qui est la plus contraire à ses principes, à ses goûts à ses intérêts personnels ?

« Ce que je dis là, messieurs, à la décharge de tous ceux que leur mauvaise étoile peut placer à la tête de troupes insurgées, cesse, à l'égard du maréchal Ney, d'être une simple présomption. Par une singularité, que je puis dire précieuse en ce moment, il est prouvé au procès, par les documents les plus authentiques, par la plus notable de toutes les anecdotes, que le parti de se réunir à Bonaparte a dû être et a été effectivement celui pour lequel il avait et devait avoir la plus grande répugnance.

« Qui ne connaît en effet, du maréchal Ney, la démarche hardie d'avoir osé, le 5 avril 1814, notifié seul à Bonaparte dans Fontainebleau, que les troupes restées autour de lui ne voulaient plus ni combattre pour sa personne, ni se retirer avec lui sur les bords de la Loire; que, dans la cruelle adversité où il avait réduit la France, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'abdiquer l'empire et de négocier avec les puissances maîtresses de Paris, pour en obtenir un traitement avantageux?

« Je ne citerais pas, messieurs, le passage de la lettre du. prince de la Moscowa, adressée à ce sujet le 5 avril 1814 au gouvernement provisoire, où il déclare avoir signifié de plus à Bonaparte, qu'il ne restait plus aux Français qu'à embrasser entièrement la cause de leurs anciens rois, si ce dernier trait, de dure confidence du maréchal à Bonaparte, ne venait pas de plus en plus fortifier mon argument.

« Qui de nous, messieurs, ignore à présent à quel degré était porté chez Bonaparte le sentiment de la vengeance t combien il était irritable sur tout ce qui blessait son orgueil î qui ne se figure à quel point il devait être secrètement humilié de la proposition altière et décisive de maréchal Ney ? quel insurmontable ressentiment il devait lui en conserver? De quelle profonde terreur celui-ci a dû être frappé, à la nouvelle que Bonaparte ressaisissait audacieusement les rênes du pouvoir^ et reparaissait sur la scène du monde entouré de tant d'hommages !

c D'autres que le maréchal Ney n'en avaient-ils pas conçu, pour lui, les plus vives alarmes? M. de Bourmont, qui n'est assurément pas un témoin bienveillant pour le maréchal, ne nous apprend-il pas qu'il l'a averti qu'il avait , tout à craindre de cet enragé? M. de Bourmont ne nous a-t-il pas transmis cette réponse du maréchal, « que Bonaparte le haïssait, lui « Ney ; qu'il ne lui pardonnerait jamais son abdication.... ; « qu'il pourrait bien lui faire couper la tête avant six c mois, etc., etc.?*

« Voilà donc une preuve, et nous n'en admettons pas de plus forte, que le maréchal Ney avait un intérêt immense, supérieur à toute autre considération humaine, d'empêcher que Bonaparte ne se mît à la tête des affaires de France.

c Comment s'est-il fait que, cependant, aux risques de sa propre sûreté, le maréchal Ney tout à coup ait paru y consentir ?

« Pour solution de ce problème, l'acte d'accusation prononce affirmativement, que ce fut dans des vues d'intérêt personnel que le maréchal se rangea de ce parti, « Sa va-

« nitè, y est-il dit, fut flattée, son ambition se réveilla, le « crime fut accepté. »

» Eh 1 quels étaient donc ces gages si séducteurs offerts, par Bonaparte rentrant , à la vanité du maréchal Ney ? à quels postes d'honneur plus éminents que ceux de pair de France, de maréchal, de prince, pouvait-il. l'élever? avait-il, . pour réveiller son ambition, lui si jaloux dans ses délégations de puissance, à lui conférer des emplois plus considérables que ceux de gouverneur de l'une des drVisions militaires et de général en chef des armées, dont le maréchal se trouvait tout investi par la majesté royale ?

« Mon intention, messieurs, n'est pas à beaucoup près de vous occuper ici d'une longue apologie des talents militaires, ni des brillants exploits du maréchal Ney ; il est accusé; l'énumération même, quoique légitime, des grands et nombreux services qu'il a rendus à son pays, ne l'absoudrait pas, je le sens, du crime de l'avoir trahi dans un jour de péril.

c Mais permettez que du moins je m'empare de ce qu'eurent d'honorable vingt-cinq années de travaux, de fatigues inouïes, de dangers affrontés, de triomphes, pour en conclure seulement qu'il ne manquait rien à l'ambition du maréchal; que père de quatre fils en bas âge, il ne lui convenait plus de courir de nouveaux hasards, sous la bannière surtout d'un insensé qui, dans ses trois dernières campagnes de Russie, de Saxe et de Brie 4 , avait si opiniâtrément tout compromis.

« Rjen ne le rapprochait donc de ce fougueux dominateur, et tout l'en éloignait.

« Puisque c'est des couleurs de la trahison que l'acte d'accusation charge sans cesse la résolution prise le 14 mars par le maréchal Ney, qu'il suppose cette résolution arrêtée, comme c'est le propre des traîtres, au fond de sa maison et dans le secret de la nuit, tout m'avertit, messieurs (pour la défense de celui que le même organe accusateur a plus

h if défenseur veut parler ici de la campagne de France, en 1814.

d'une fois ici dénommé V illustre accusé), de ne rien négliger de ce qui dissuade de lui imputer même une minute de lâcheté, de bassesse ou de perfidie.

« Où seront, je vous en conjure, les interprètes sûrs des actions des hommes, si vingt-cinq années d'une vie irrépro- ' chable, consacrée tout entière au bien de la patrie, ne suffisent pas pour en donner la clef? si tant de traits donnés à la noble indépendance de son caractère, d'une franchise à l'épreuve des cours, d'une loyauté préconisée même par les ennemis, d'une générosité d'âme que l'infortune, même obscure, trouva toujours secourable; si ces révélations journalières d'une conscience pure, inaltérable, ne servent pas même à rechercher, dans une inconcevable détermination, ce qu'elle peut avoir eu d'innocent ?

« C'en est donc fait de cet empire jusque-là si assuré de l'expérience. La pratique la plus constante des vertus sociales les plus précieuses ne sera plus comptée pour rien : celui qui leur rendit le culte le plus assidu, pas plus que l'aventurier ou que tout être équivoque, n'inspirera le désir de scruter son intérieur, d'en démêler tous les replis, et n'obtiendra que l'on revienne d'une première impression, qui si souvent est fausse.

« Vous n'êtes pas, messieurs, du nombre de ces personnes ou superficielles, ou passionnées, ou prévenues, pour qui un quart de siècle rempli par l'honneur n'équivaut pas même à un indice. Le caractère prononcé et bien connu du maréchal Ney sera votre premier guide dans l'examen de l'action qui nous occupe.

h A vos dernières séances, messieurs, on a cru tout faire pour la décharge du maréchal Ney, en nous accordant qu'un homme décoré de tara de triomphes, n'avait pas pu entrer si lâchement dans un complot, ni en combiner le plan, en renonçant à suspecter en rien la bonne foi du maréchal Ney, sa fidélité à la cause royale jusqu'au 14 mars.

« Je l'ai déjà prouvé, messieurs, je suis loin de négliger de pareilles concessions ; elles sont d'un trop grand poids dans la balance de la j ustice : mais je ne puis m'en contenter.

« Autre chose- est pour le maréchal Ney d'être absous du reproche d'avoir prémédité la trahison; autre chose, de faire passer rapidement sous vos yeux, messieurs, l'esquisse de tout ce que son zèle avait exécuté jusqu'au 14 mars, pour faire triompher la cause du roi à laquelle le liaient ses serments, et pour écraser Bonaparte dont le retour lui était odieux. Au premier cas seulement, et c'est celui où nos accusateurs ont prétendu nous réduire, il y aurait absence de blâme : au deuxième cas, et c'est celui dont il convient au maréchal Ney de ne point sortir, il va y avoir un faisceau de présomptions favorables, pressantes, qui disposeront d'autant plus à croire que la résolution du 14, puisqu'elle contraste si fortement, tient à quelque cause extraordinaire, surnaturelle ou indépendante de sa volonté.

c Parti de Paris le 8 mars au soir, tout pénétré des bontés et de la confiance du roi, la rage dans le cœur contre Bonaparte, le maréchal Ney arrive à Besançon, chef-lieu de la 6 e division militaire dont il est le gouverneur, et que l'ordre laconique du ministre de la guerre lui a indiqué comme le poste où il devait servir : il y arrive bien positivement le 10 mars, de bonne heure.

« Là seulement il trouve les instructions du ministre auxquelles seules il est tenu de se conformer.

« Avant de quitter Besançon, le 1 1 mars à neuf heures du matin, le maréchal informe le ministre de la guerre d'un côté, et le maréchal duc d'Albuféra, commandant à Strasbourg, de l'autre, tant de l'affligeant message du duc de Maillé, que du plan, qu'il arrête* par suite, de réunir toutes les troupes de son gouvernement* « Je ferai occuper, conti- « nua-t-il, Mâcon et Bourg, et, si je trouve l'occasion favo- « rable, je n'hésiterai pas à attaquer l'ennemi.... Je me tienc drai en communication avec S. A. R. à Roanne, et agirai « de concert pour le bien du service du roi. »

« Dans cette même lettre, le maréchal faisait part au ministre de deux adjonctions qu'il venait de se faire : la première, du général Lecourbe, comme commandant supérieur; la deuxième, du comte de Bourraont, qu'il emmenait avec

lui à Lons-le- Saunier et dans sa voiture, pour être son second. Il me suffît, messieurs, de vous avoir nommé ces deux adjoints, pour laisser au fond de vos âmes l'intime conviction que le maréchal Ney était alors le plus franc et le plus chaud partisan de la cause royale.

« Cette particularité fortuite, d'avoir fait voyager le comte de Bourmont avec lui, dans sa propre voiture, sera toujours un trait de lumière étincelant en faveur du maréchal, pour ceux qui connaissent l'extrême sagacité, l'habitude d'observation et le dévouement expansif de M. de Bourmont. Il eût été, certes, bien impossible, dans un voyage de plusieurs heures, en tête-à-tête, dans le cours d'événements aussi étranges, que M. de Bourmont n'eût pas trouvé en défaut sur quelques points la fidélité du maréchal, dans le cas où elle aurait été chancelante. Et M. de Bourmont a fait assez voir qu'il se ménageait auprès de tout autre que le maréchal, pour que vous ne puissiez douter, messieurs, que, s'il n'a rien révélé sur les conversations de la route qui lui fût contraire, c'est que tous les détails en étaient justificatifs.

« Avec le sous-préfet de Poligny (M. de B ranges de Bourcia), j'interromps, messieurs, le trajet de Besançon à Lonsle-Saunier, fait de compagnie par le comte de Bourmont et par le maréchal, pour ne vous citer qu'un trait de leur station abrégée dans cette ville de passage : le maréchal, amené par les objections du sous-préfet à dire toute sa pensée, l'énonce avec toute la rudesse d'un soldat qui du moins n'en sait rien déguiser.

« C'est M. le sous-préfet qui parle :

c Le maréchal répondit c que, malgré le pas avancé qu'a- « vait fait Bonaparte, il parviendrait à l'atteindre et à le me- «ner à Paris dans une cage de fer; que Ton avait trop « attendu pour faire avancer les forces qui étaient à c Lyon, etc.; qu'il fallait courir de "suite sûr Bonaparte, « comme sur une bête fauve ou un chien enragé, dont il « faut éviter les coups de dents ; qu'il y avait encore du « remède. »

« Une deuxième interruption est celle qu'exige la déposi-

tfon non, moins justificative de MM. Renaud de Saint-Amour et le marquis de Saurans, sur la rencontre qu'ils firent du maréchal et du comte de Bourmont à la poste de Quingey. Là, tout en changeant de chevaux, M. de Saint- Amour apprend au maréchal qu*il a ordre de S. A. R. Monsieur de faire rétrograder toutes les troupes, tous les militaires, tous les officiers isolés qui s'avançaient vers Lyon; ce qui, soit dit en passant, rentrait dans le système d'opérations nouvelles que le maréchal venait d'adopter de son chef.

c Sur ce que MM. de Saint-Amour et de Saurans représentent au maréchal, que sur toute leur route ils ont entendu les soldats et les paysans agglomérés vomir le cri séditieux vive l'empereur! que leur déclare le maréchal? Je laisse parler ces deux témoins irréprochables ; ils sont unanimes.

« Ds déposent : « Que le maréchal allait à Lons-le-Saû- « nier pour se mettre, disait-il, k la tête des troupes qu*il « parviendrait à y former, et de suite marcher contre Bona- « parte. Il se placerait, leur ajouta-t-il, le premier à la tête c des colonnes: je tirerai le premier coup de fusil, et, s'il I « y en a un qui refuse, je lui passerai mon épée dans le « ventre 1 »

« Vous jugez, messieurs, dans les replis les plus intimes de sa conscience, le guerrier bouillant, inexorable en fait de discipline, qui s'exprimait de la sorte.

« Daignez le suivre avec moi à Lons-le-Saunier, où il entre dans la nuit du 11 au 12 mars; vous allez avoir une idée de la prodigieuse activité qu'en deux jours, les 12 et 13 mars, son ardeur à servir le roi lui fait déployer. Ici les actes se serrent, sont si nombreux, s'accumulent tellement dans un si court espace, que j'aurai peine à les énumérer, et que, -voulant les animer par tous les écrits que trace la plume véhémente du maréchal, par toutes les paroles qui sortent à la fois, qui s'échappent par torrents de sa bouche enflammée, j'en suis réduit, à mon grànd regret, à ne vous donner le plus souvent que des indications.

« Dès cinq heures du matin, le 1 2 mars, le maréchal, qui

ne s'est point couché, écrit an ministre de la guerre une lettre où vous allez remarquer çà et là un langage improbatenr de ce qui s'était fait à Lyon par les plus fermes appuis du trône, parce que le maréchal était encore loin d'imaginer quelle avait été sur ce point la désespérante immobilité de tontes les troupes de la 7" division.

Au ministre de la guerre.

Lons-le-Saunier, 12 mars 1815, cinq heures du matin.

c J'ai reçu votre lettre en forme d'instructions, en date du « 9 de ce mois. La défection des troupes de la 7* division « militaire vous engagera sans doute à faire marcher de « suite le plus de troupes possible sur la Saône, vers Dijon. « Cette défection, toute funeste qu'elle peut être, n'est pas « encore, selon moi, aussi préjudiciable que la contre-mar- « che de Monsieur sur Moulins. C'était à Grenoble que « S.A. R. aurait dû se rendre. d'abord pour attaquer Bona- « parte, et il est plus que probable que nos embarras seraient

< déjà à leur fin.

< Le maréchal Macdonald semble manquer de confiance c dans ses troupes; ce n'est cependant pas en se retirant « qu'on pourra reconnaître si elles sont dans l'intention de « faire leur devoir : il fallait d'abord les faire combattre.

« Je viens d'expédier des personnes, l'une à Lyon et dans

< les environs, ainsi que sur l'Isère, pour avoir des nouvelc les. J'espère être plus instruit dans le courant de la « journée.

« J'écris au duc d'Albuféra et au duc de Reggio, pour leur « faire connaître la situation des choses.

« Je forme deux divisions des troupes que je rassemble c ici : la première sera commandée par le général Bour- « mont; et la seconde, par le général Mermet.

« Je manque absolument d'artillerie faute d'attelage; mais, « d'après les ordres que j'ai donnés, j'espère en recevoir « avant trois jours.

« Je mettrai la plus grande activité à porter ma première « division à Bourg, afin de pouvoir manœuvrer sur la « Saône, vers Mâcon, et surveiller les entreprises de Bona- « parte, soit qu'en sortant de Lyon, où l'on présume .qu'il « est entré hier, il se dirige par Roanne sur Moulinsj soit « qu'il se porte sur Mâcon*

« Agréez, etc. »

« De fait, à la même heure de cinq du matin, le maréchal Ney dépêche ses deux courriers, l'un au duc d'Albuféra, l'autre au duc de Reggio; il leur écrit en ces termes :

A M. le maréchal duc d'Albuféra.

Lons-le-Saunier, 12 mars 1815, cinq heures du matin.

« Le maréchal Macdonald s'est replié sur Moulins. Je « n'ai pas encore de nouvelles positives sur la direction que « Bonaparte prendra en débouchant de Lyon. Je regarde « comme un événement très-fâcheux que Monsieur ne se « soit pas porté sur Grenoble, et je pense que, conformé- « ment aux ordres du ministre, il est très-pressant de diriger « des troupes, et surtout de l'artillerie bien attelée, sur ce « point.

« Je forme deux divisions de mes troupes ; j'occuperai de « suite Bourg et Mâcon. Donnez-moi, je vous prie, mon « cher maréchal, avis de ce que vous ferez dans cette cir- « constance pressante.

« Agréez, etc. »

A M. le maréchal duc de Reggio.

Lons-le-Saunier, le 12 mars 1815, cinq heures du matin.

c Mon cher maréchal, M. le maréchal Macdonald s'est « replie sur Moulins. Je n'ai pas encore de nouvelles posit :

« ves sur la direction que Bonaparte voudra prendre en dém bouchant de Lyon, où l'on dit qu'il a dû entrer hier. Il est « fâcheux que Monsieur ne se soit pas porté sur Grenoble c pour l'y attaquer avec vigueur et le poursuivre sans relâ- « che. Quoi qu'il en soit, ce qui est très-important en ce mo- « ment, c'est que, conformément aux ordres que le ministre « m'annonce vous avoir donnés, vous vouliez bien, mon cher « maréchal, faire diriger, sur Dijon et Lons-le-Saunier, les c troupes dont vous pourrez disposer et surtout de l'artillerie « bien attelée. Je forme des miennes deux divisions avec lesc quelles je vais occuper Bourg et Mâcon. Je vous prie, mon « cher maréchal, de vouloir bien me prévenir des ordres que « vous aurez donnés dans cette circonstance pressante, pour « me faire seconder.

« Agréez, etc. »

« Pouvait- il mieux signaler et sa détresse et tout son déplaisir? pouvait-il s'adresser à des auxiliaires plus généreux, plus habiles et qui l'entendissent mieux? n'aurait-il pas été secondé, comme il avait besoin de l'être, comme il le demandait à grands cris, si tout n'avait été chaos dans ces jours misérables ; si le génie du mal ne fût venu paralyser tous les moyens de salut, en même temps que multiplier tous ceux de défection !

« A la fin de la même journée du 12 mars, le maréchal Ney expédie un noûveau courrier au ministre de la guerre.

« Je laisse parler la pièce.

A M. le ministre de la guerre.

Loos-le-Saunier, le 12 mars 1815, onze heures du matin.

« J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à V. Exc. le journal de t l'Isère du 9 de ce mois, qui renferjne les détails de la dé- « fection des troupes de la 7 - division et de l'entrée de Bonaparte à Grenoble, ainsi que plusieurs proclamations qui

f méritent l'attention du roi et nécessitent une réponse éner- « gique aux mensonges dont elles sont remplies,

« Le 10, Bonaparte est entré à Lyon avec environ cinq « mille hommes.

« Le 11, deux faibles détachements se sont dirigés vers c Roanne et Villefranche : rien ne s'est montré du côté de « Pont-d'Ain, ni de Bourg.

« J'ai fait contremander hier la marche des troupes qui, « conformément aux ordres du maréchal duc de Taçente, se c rendaient par Châlons sur Moulins ; elles eussent été per- « dues pour le roi, et tout le pays, depuis Auxonne jusqu'à « Besançon, restait a découvert, et les places exposées à être « enlevées.

« Voici aujourd'hui la disposition des troupes : c Le 3 e régiment de hussards avec le 76* régiment de ligne f et le général Gauthier, à Bourg.

• Le 1 5 e léger, à Saint- Amour.

« Les 60 e et 77 e de ligne et le 5 9 de dragons, à Lons-le- « Saunier.

« Le 81° de ligne, à Poligny.

« Le 8 e de chasseurs, en marche de Dôle sur Louhans.

c Le 6 e de hussards, en marche de Besançon sur Auxonne.

« Le 6* léger et le 4» de ligne n'arriveront ici que du 22 « au 24 courant.

c J'attends 100 000 cartouches d'infanterie, de Besançon.

« Je n'ai, depuis deux jours, aucune nouvelle de S. A. R. « Monsieur.

« Il serait bien essentiel d'adopter un chiffre pour la cor- « respondance, afin que si les lettres venaient à se perdre, « l'ennemi ne pût pas en profiter.

« Agréez, etc. »

a Quel est donc celui d'entre tous les serviteurs du roi, qui aurait pu démontrer mieux par sa correspondance, qu'il le servait franchement, qu'il savait tout prévoir, même jusqu'aux surprises?

« Je suis donc autorisé à conclure en toute sécurité* que

jusqu'alors, la cause des Bourbons n'avait pas de zélateur plus franc, plus animé, plus résolu à s'y dévouer que le maréchal Ney.

«■ Actuellement que la conviction est dans toutes les âmes, on en revient, avec l'acte d'accusation, à se demander par quel enchantement malheureux, par quel vertige, ou quelle impulsion extraordinaire, tout à coup le maréchal Ney, ce guerrier jusque-là inébranlable dans sa foi comme dans son courage, est devenu un tout autre homme; comment il a passé précipitamment de cet état moral, qui était l'amour du roi, la haine de Bonaparte, à l'état tout contraire, nu moins à l'extérieur, d'ennemi de son roi, et de créature livrée à Bonaparte.

« On nous le demande ! Eh ! sans doute, il y a du côté des accusateurs une sorte de droit à nous interpeller à cet égard : il doit y avoir de la part de tous ceux que ce grand procès attache, et qu'il trouve ou prévenus, ou simplement indécis, une grande impatience d'entendre quelles raisons nous pourrons alléguer.

« Je ne prétends pas, messieurs, avoir la puissance, je ne crois pas même avoir, dans la sphère où je suis placé, ni les documents, ni toutes les facultés de dire qui me seraient nécessaires, pour rendre le compte plausible d'un phénomène sur lequel peut-être la postérité seule pourra être fixée.

« Il est, dans l'ordre politique comme dans l'ordre de la nature, de ces incidents inexpliqués qui confondent la raison humaine, et dont il se peut que la Providence permette à la justice des hommes de ne pas démêler les véritables causes. Je me garderai donc bien, moi faible individu, de parcourir ici la légende plus ou moins apocryphe, plus ou moins équivoque, des conjectures qui ont été formées concernant le retour si épouvantablement désastreux de Bonaparte.

« Je parle à des jurés que n'édifieraient, sur l'accusation du maréchal Ney, ni les chroniques scandaleuses de quelques nouvellistes, ni les opinions hasardées dans l'une des

assemblées politiques, la plus libre, la plus indépendante du globe.

« Il est un ordre de présomptions moins téméraires et pins analogues à la justification morale dont je suis occupé, qu'il est plus sage d'embrasser et de peser par degrés. C'est uniquement celui des causes qui ont opéré par improvisation sur l'entendement du maréchal Ney, jusque-là qu'elles l'ont aliéné, et l'ont transporté brusquement dans une autre région, donnant à l'horizon nouvellement aperçu des couleurs toutes nouvelles.

c Quoi que l'on dise et que l'on fasse, à quelques exclamations que l'on se porte ou de douleur, ou de désespoir, ou de plainte, ou de fureur, jamais on ne parviendra à dissimuler à personne que ce retour de Bonaparte fut marqué au coin de singulantè dont il n'y a pas d'exemple dans les annales du monde : sa coïncidence, quoique fortuite, avec les discussions de Vienne, a frappé plusieurs bons esprits.

« Peu de personnes concevaient et conçoivent encore son évasion de l'Ùe d'Elbe, à la vue d'une escadre chargée spécialement d'observer tous les mouvements de cet être audacieux, entreprenant, qui, tant de fois et pendant tant d'années, avait agité, bouleversé le globe, placé malheureusement trop près du continent pour que la proximité ne dût pas tenir les observateurs sans cesse éveillés sur ses démarches.

« On ne concevait pas davantage que Bonaparte, avec sa flotte, eût pu traverser paisiblement, sans le moindre obstacle , les quatre à cinq jours de marche qui séparent l'île d'Elbe du littoral de la France; qu'il n'eût été vu, visité, arrêté par aucun des bâtiments anglais ou français, qui couvraient ces parages; qu'il eût réussi à effectuer sa descente à Cannes, sans qu'aucune des forces qui doivent perpétuellement protéger nos côtes s'y fût opposée.

« Tout cela, messieurs, n'a-t-il pas produit plus que de l'étonnement, et dans toute la Franc?, et au loin chez l'étranger? La seule nouvelle du débarquement n'a-t-elle pas produit une stupéfaction universelle, un trouble général, qui bientôt a déconcerté toutes les mesures, et rendu nuls tous les moyens de détourner cette calamité? Pourquoi veut-on que le maréchal Ney, tout seul, se soit défendu de celle sorte

de terreur panique ; qu'il n'ait pas pu, sans crime, se laisser, le 14 mars, ébranler par cette apparition imprévue, qui a successivement consterné, paralysé, soumis et réduit au silence tant de millions d'hommes ?

■ Bonaparte coupable, mille fois coupable envers l'humanité, comme le génie du mal, semblait avoir pris possession de l'univers. Il l'avait étourdi par le prestige des conceptions les plus étonnantes ; par celui non moins insurmontable du premier succès de son ambition. Sa prodigieuse réputation de gloire, ses nombreux traités avec toutes les puissances, son élévation à l'empire consacrée par la religion, son- alliance avec Tune des plus antiques familles souveraines ; tout ce que la politique avait formé et exécuté d'entreprises colossales, soit au dedans, soit au dehors, laissant des souvenirs encore trop récents, ne disposait que trop les aveugles mortels, à recevoir, en lui, un homme extraordinaire que son étoile pouvait replacer forcément au poste d'où la force des armes, désormais éloignée, l'avait fait déchoir.

« Au 14 mars, en tous cas, aux yeux du maréchal Ney, cette chance déplorable n'était plus incertaine. Je l'ai déjà démontré, la marche triomphale, ou, pour mieux dire, processionnelle et par tourbes, de Bunaparte, sans coup férir, depuis Cannes j usqu'à Lyon ; son entrée et son séjour paisible dans cette seconde ville du royaume, avaient tout entraîné. Désormais la révolution était faite ; elle était faite pour cette partie de la France, aussi complètement qu'elle l'a été, six jours après, pour Paris et pour le reste de nos provinces.

« Prenez maintenant M. le maréchal Ney comme simple militaire, étranger à tous les secrets comme à tous les calculs de la politique, avec ses habitudes contractées depuis vingtcinq ans, n'ayant vu que son pays sous les formes diverses de gouvernement qui s'étaient succédé. A aucune époque il ne s'est prononcé pour aucun des partis qui se disputaient l'autorité en France ; il ne sut que se battre contre les enneextérieurs; il n'a volé à la défense que du territoire: t la patrie seule qu'il a considéré ; et cette patrie, il l'i

toujours vue dans la réunion des volontés agissantes, qui créaient, pour lui du moins, l'image de la majorité.

« Voilà, messieurs, des causes générales, qui, sans contredit, ont pu être admises sans nulle intention de crime, et qui ont dû assez naturellement disposer le maréchal Ney à céder au torrent qui est venu l'entraîner.

« J'arrive aux causes particulières qui plus directement ont agi sur sa volonté, et emporté, en quelque sorte, le changement de ses résolutions. Vous allez juger, messieurs, si, comme l'acte d'accusation l'impute , au maréchal Ney, il y eut de sa part liberté de choix, dessein de nuire à la cause de la légitimité qu'il avait embrassée, caractère de parjure ; et si c'est le maréchal qui est vraiment l'auteur de la défection des troupes ; si le succès de Bonaparte conduit jusqu'à Paris est dû à sou adjonction !

c Dans la nuit du 13 au 14 mars, tous les rapports que reçoit le maréchal lui confirment définitivement les tristes détails de l'occupation de Lyon. U apprend que Bonaparte s'y est publiquement saisi des rênes du gouvernement; qu'il y a rendu plusieurs décrets; que de toutes parts des ordres sont partis, des délégués sont en marche pour forcer l'exécution de ces décrets.

« Il apprend que, bientôt après avoir ainsi réglé les affaires de sa nouvelle administration , Bonaparte a quitté Lyon au milieu des acclamations de la multitude; qu'il marche à grandes journées sur Paris par la Bourgogne; qu'il est précédé, escorté, suivi par des forces imposantes qui, à la sortie de Lyoo, excédaient quinze mille hommes ; qu*en tous lieux l'esprit public décuple cette armée et lui ouvra le chemin.

* Les coureurs seuls, bien en avant de lui, ont pris possession, en son nom, de Mâcon, de Ghâlons, d'Autun même, quoique le maire de cette ville ait voulu pallier cette circonstance en en rejetant la faute sur la dernière classe de ses administrés.

« Désormais, à la hauteur de Lons-le-Saunier, la ligne de défense du maréchal est dépassée, et il est trop inférieur

en force pour qu'il puisse songer à rien entreprendre. Eût-il assez de monde pour en concevoir le projet, il n'a point d'artillerie à opposer à celle de Grenoble et de Lyon.

« Des dépêches lui parviennent de Dijon par le lieutenant général comte Heudelet qui y commande; elles lui découvrent tout le danger qu'il court du côté des soldats qui sont autour de lui et des habitants qui le cernent ; elles lui mettent sous les yeux l'exemple de ce qui vient de se passer et à Ghâlons et à Dijon même, c'est-à-dire, sur un point encore plus avancé.

« Ces témoins-là sont irrécusables; c'est l'occurrence toute seule qui les a produits.

« Mais, messieurs, le maréchal Ney n'en était plus à conjecturer, d'après cette agitation des pays environnants, ce qui pouvait lui arriver. Dans la nuit du 14 mars, il avait acquis de douloureuses certitudes sur la désertion actuelle d'une portion notable de ses forces, sur l'inévitable défection du surplus.

« Déjà, je vous ai cité ce cri d'alarmes que M. le préfet de l'Ain était venu jeter, fort en avant, dans la soirée du 13 mars : C'est une rechute de la révolution. En preuve de ce terrible prononcé, M. de Capelle avait raconté l'entière défection du 76 e régiment, stationné à Bourg. Sur les trois bataillons dont il se composait, l'un, servant d'avant-garde au maréchal depuis deux jours, venait de passer à Bonaparte. Les deux autres bataillons, insurgés dans Bourg, gardaient à vue, dans son domicile, le général Gauthier, leur chef.

« Vous avez entendu, messieurs, sur cette conduite désordonnée du 76°, ce qu'en a rapporté le générai Gauthier luimême. Il vous a tout dit, en vous déclarant que ses soldats l'avaient contraint de rejoindre Bonaparte, qu'ils avaient rencontré à Ghâlons. Qui s'avisera de faire un crime à ce brave officier d'avoir cédé à la violence?

« Ce qu'elle a op^ré à Bourg, infailliblement elle devait l'opérer à Lons-îe-Saulnier, sur des troupes dont celles-là formaient l'avant-garde ; tout se transmet avec rapidité dans tous les rangs d'une même armée, surtout à si peu de dis-

tance. Le départ du 76* régiment, dans la matinée du 13, pour se rendre avec Bonaparte, en forçant son chef à l'y conduire, était connu à Lons-le-Saulnier dans la matinée du 14. Dieu sait quelle rumeur il y avait excitée ! quelle répétition des mêmes scènes les soldats s'y étaient promises !

« Jusqu'à présent vous êtes fixés, messieurs, sur une foule de causes, tant générales que particulières, qui ont dû puissamment concourir à ébranler la constance du maréchal Ney ; mais ce qui devait achever d'en triompher, vous ne le connaissez pas encore. Je suis ici forcé de rappeler toute votre attention.

« Sur les simples annonces de l'arrivée de Bonaparte, et plus il approchait des contrées voisines de Lons-le-Saulnier, le faux enthousiasme du soldat avait été croissant de minute en minute. Dans la nuit du 13 au 14 mars, il est tout à coup porté à son comble. De nombreux émissaires de Bonaparte pénètrent dans le camp du maréchal; ils l'inondent d'affiches et de proclamations imprimées, où sont distillés tous les poisons de la séduction. Le soldat y puise à longs traits l'ivresse et le délire. Les têtes fermentent, toutes se portent au plus haut degré d'effervescence. Bientôt le maréchal en est informé.

« M^Passinges de Préchamp, sous-chef d'état-major, est affîrmatif sur ce fait de la distribution des a f fiches et proclamations imprimées.

« C'était la tactique bien connue de Bonaparte ; il l'avait exactement pratiquée sur toute sa route, à mesure qu'il ga • gnait du terrain.

« Que s'ensuivit-il? qu'à partir de ces contagieuses distributions, le maréchal n'eut plus d'armée ; que tous les principes d'action partirent des extrémités au lieu d'être imprimés par la tête du chef.

c A tous ces assauts livrés coup sur coup et de tous côtés à l'imagination du maréchal, vint s'en joindre un dernier, dans la même nuit du 13 au 14 mars, non pas par l'accès donné au fond de sa maison à de vils corrupteurs qui se

présentassent avec l'abominable projet (Tacheter sa foi; maid par le tableau raisonné dans le sens le plus propre à séduire l'ami fidèle de son pays, celui qui lui avait jusqu'alors tout] sacrifié; mais par une habile énumération de toutes les garanties que Bonaparte prétendait avoir du côté des puissances, du côté de l'Autriche surtout ; mais par une peinture déchirante des maux qui allaient se déverser sur la patrie, si le maréchal, par une résistance inconsidérée, et, après tout, i désormais infructueuse, allait l'exposer à des déchirements.

« Je veux parler de la lettre reçue du général Bertrand, | cet intime confident de Bonaparte, qui sut si bien alors pro- , pager ses insidieuses assertions. Tout y était prévu et mis dans la balance. Il y avait solution à tout ; et ce qui acheva de vaincre la répugnance du maréchal, de détruire ses scrupules, de triompher de ses irrésolutions, ce fut ce qu'affirmait le général Bertrand, ce dont le maréchal était d'ailleurs préoccupé et déjà convaincu, que Sa Majesté, que son auguste famille, au 14 mars, avaient quitté Paris, et très-probablement aussi la France elle-même; en sorte qu'il y avait, dans Popinion du maréchal, absence du gouvernement envers lequel il était lié.

« Ce dernier aspect sous lequel le changement a été proposé au maréchal, ayant été le plus décisif, vous me pardonnerez, messieurs, d'y insister.

« Vous vous rappelez que les instructions du ministre de la guerre, les seules que le maréchal ait reçues, lui donnaient pour chef supérieur militaire S. A. R. Monsieur, et lui faisaient une loi impérative de prendre les ordres de ce prince, de le seconder, etc.

« Vous vous rappelez que le maréchal Ney, fidèle à ces instructions, avait débuté, dès le 10 mars, par demander a Monsieur de le mettre à la tête de son avant-garde.

« Que la marche accélérée de Bonaparte, et les destinées de la France, en avaient décidé autrement dans Lyon, avant même que l'offre de dévouement du maréchal fût parvenue.

c Vous avez remarqué l'excès de contrariété et d'affliction que la retraite inopinée de Monsieur, de Lyon sur Roanne,

avait eausé au maréchal Ney, puisqu'en cette occurrence il ! avait été jusqu'à improuver, ignorant la gravité des obstacles, qu'on n'eût pas marché droit, et tout de suite , contre ^Bonaparte ; qu'on ne l'eût pas combattu, etc. i> « Dans les premiers moments, ce qui avait modéré le cha-

grin du maréchal Ney, c'est que la retraite sur Roanne, ii quoique, relativement à lui, elle fût un faux mouvement en t. ce qu'elle l'éloignait du prince, c'est-à-dire, du centre des lî, opérations ; cette retraite du moins était une preuve que tout j n'était pas perdu, qu'il y avait encore moyen de se rallier et

de s'entendre.

« Mais dans les trois jours qui se sont écoulés, du 10 au 13 mars, ce dernier espoir lui-même d'une communication utile avec Roanne venait d'être enlevé au maréchal Ney. Il avait fait tous ses efforts, d'abord par l'entremise de M. le duc de Maillé, ensuite par celle du marquis de Saurans, pour obtenir que Monsieur lui intimât ses ordres ou lui communiquât ses plans; qu'à défaut de ressource sur Roanne, Son Altesse royale daignât venir le joindre à Lons-le-Saulnier, et relever par sa présence tous les courages, toutes les généreuses intentions.

« Aucun des messages du maréchal Ney n'avait pu rejoindre Monsieur. Dans la nuit du 13 au 14, il eut la certitude que S. A. R. s'était rendue directement à Paris; qu'ainsi tout plan de campagne était abandonné.

c Six lettres consécutives que le maréchal avait adressées en trois jours au ministre de la guerre, par des courriers extraordinaires et à heures datées, étaient restées sans réponse. Aucune nouvelle de Paris ne lui était parvenue. Il ignorait absolument ce qui pouvait s'y passer. Dans un te délaissement, quelles inquiétudes, ou plutôt quels noirs pressentiments l'imagination troublée du maréchal ne devaitelle pas concevoir? Et quel crédit ont dû avoir sur son esprit les assertions du général Bertrand, que la famille royale avait pris le parti de se retirer l

c Ce n'était pas d'ailleurs uniquement par cette voie, que le maréchal avait été abusé sur le départ anticipé des prin-

ces. Il paraît que Bonaparte, enflé de ses succès dans Lyon, y avait commencé à en semer le bruit. Il fallait bien qu'il eût ainsi expliqué les mesures qu'il prenait de s'emparer du gouvernement, comme vacant, pour que les 11 et 12 mars, le maire de la ville de Lyon, homme estimable sous tous les rapports, royaliste fidèle» et qui de sa vie n'avait été en rapport avec Bonaparte, prît sur lui de faire imprimer et afficher les deux proclamations dont je suis muni. Ce maire ayant cédé à l'illusion nécessaire de l'interrègne, le maréchal Ney, qui n'était qu'à vingt-trois lieues de distance, avait dû prompte ment la partager.

c A plus forte raison, trois jours plus tard que le 11, Bonaparte, toujours plus attentif à ce qui pouvait lui aplanir les obstacles, ceux que l'honneur surtout devait lui opposer, n'avait-il pas manqué de propager son fabuleux système de la retraite du roi?

« Lisez, messieurs, le Moniteur du 19 mars; vous y vérifierez, à l'article Paris du 18, qu'avant d'entrer dans Autun, Bonaparte avait fait publier, entre autres, cette imposture. L'article porte: «Bonaparte continue à répandre sur la « route le mensonge et la corruption.... Il débite les fables « les plus absurdes, telles que le départ du roi de Paris, et « le soulèvement de la capitale, etc.»

t En même temps reportez-vous, messieurs, à ce témoin que j'ai déjà tant de fois invoqué, quoiqu'il nous soit de tous le moins favorable; c'est M. de Bourmont; que vous atteste-t-il ? Que dans la semaine du i 4, le maréchal Ney, au moment où il communiqua à lui et au général Lecourbe la proclamation qu'il se proposait de lire aux troupes, on donna pour motif, que tout était fini, que le roi devait avoir quitté Paris. M. de Bourmont, pour l'acquit de sa conscience, sans doute, est revenu à deux reprises sur cette particularité : en un autre endroit de sa déposition écrite, il a répété tenir du maréchal, que le roi ne devait plus être à Paris, que le conseil lui avait été donné de quitter cette .ville, etc.

« En combinant tontes ces relations, il n'y a aucun doute

que le maréchal Ney n'ait cm fermement que sa détermination ne ferait aucun tort au roi; que S. M., pour éviter l'effusion du sang, s'était éloignée ; qu'il y avait absence réelle de tout gouvernement, et qu'au total c'était au salut de la chose publique qu'il fallait courir.

« Tout cet antécédent demeurant avéré, je vous supplie présentement, messieurs, avant d'asseoir votre jugement sur la lecture de la fatale proclamation, de saisir diverses nuances qui me semblent en atténuer excessivement le protocole.

« D'abord c'est un point qu'on ne me contestera pas, que cette pièce n'est nullement l'ouvrage du maréchal Ney. Le style seul en dénote l'auteur. Elle lui a été apportée toute rédigée. En s'arrêtaht à la date qu'elle a conservée, du 13 mars, il est évident qu'elle était composée d'avance, le jour de la lecture qui en a été faite se trouvant unanimement fixé au 14.

« Ensuite son contenu n'offrait rien de neuf : à quelques tournures de phrases près, c'était en substance la répétition de tant d'autres affiches et proclamations déjà lues, déjà affichées ou distribuées, sans qu'aucun des auteurs de ceti,* publicité ait été recherché.

c Dans l'état d'exaspération où étaient les troupes, la leur faire connaître n'avait au fond rien de dangereux. C'était les occuper tout simplement de la lecture d'une gazette dont plusieurs soldats avaient des exemplaires dans leurs poches. Cette lecture ne pouvait pas changer les dispositions d'un seul homme : elles étaient, chez tous, assez prononcées.

« Quand le maréchal se fut décidé à satisfaire l'impatience des soldats, par ce signe d'adhésion, et à les détourner du moyen séditieux dont leurs camarades à Bourg s'étaient servis, il n'arrêta pas cette décision dans l'ombre, ni de sa seule autorité, sans consulter personne.

« Deux circonstances bien importantes seront éternellement ineffaçables dans ce procès :

« La première, que dans la matinée du 14 mars, deux heures avant d'en faire la lecture, le maréchal manda auprès de lui les deux hommes de son armée réputés les plus sages

et les plus sûrs dans l'occurrence, les généraux Leeourbe et de Bourmont, du grade le plus éminent après lui, et ses conseils naturels : qu'il leur soumit la proclamation qui était sur sa table, et qu'après qu'ils l'eurent lue , chacuD de leur côté, il les consulta sur la question urgente de savoir s'il devait ou s'il ne devait pas en faire la lecture aux troupes.

« Je ne m'arrête pas ici sur la vive opposition qui existe entre M. de Bourmont et M. le maréchal, au sujet de l'opinion qui fut émise en réponse par ce témoin. Pour tous ceux qui ont quelques notions des règles et des usages militaires, cette opinion est toute révélée par ce qui va suivre.

« La deuxième circonstance prononcée est que, deux heures après cette délibération, le général Leeourbe et M. de Bourmont revinrent auprès du maréchal ; et dans quel dessein, messieurs ? pour l'accompagner sur le terrain où la troupe était rassemblée, pour l'assister, en grande connaissance de cause, dans la lecture qu'il en allait faire.

< Cette assistance, je le demande, n'est-elle pas, de la part de M. de Bourmont aussi bien que du général Leeourbe, la plus forte approbation de la pièce? n'en approuvaient-ils pas, n'en corroboraient-ils pas la teneur , par le seul fait de leur présence, eux, encore une fois , officiers si marquants, si influents dans l'armée?

< C'est ce que le général Leeourbe a parfaitement senti, lorsque, fort heureusement interpellé quelques heures avant sa mort, il a répondu mot pour mot :

« Oui, je ne pouvais pas m'empôcher, ainsi que le général * Bourmont, de paraître à l'assemblée des troupes : leur es- « prit était monté au point qu'il y eût eu du danger, en pure « perte à ne pas le faire ; ce que le maréchal Ney nous fit « envisager. »

« Qu'elle est à la fois ingénue et concluante, cette confession du général Leeourbe! Ne vous dit-elle pas tout, messieurs, pour l'excuse du maréchal Ney lui-même d'avoir lu? Quoi ! il y aurait eu du danger pour le général Leeourbe, pour M. de Bourmont, et un danger en pure perte , s'ils se fussent seulement abstenus de paraître à la tête des corps,

eux qui, après tout, n'étaient pourtant que des personnage* secondaires ! qu'y aurait-il donc eu pour le maréchal Ney, et quel traitement les soldats lui eussent-ils réservé, s'il se fût obstiné à garder le silence ?

« Je fais trêve à ces réflexions qui me paraissent tranchantes, peur rendre un hommage public (puisque l'occasion m'en est donnée par mon sujet même) à la loyauté invariable du général Lecourbe. La tombe nous a enlevé l'avantage, qui eût été bien précieux pour le maréchal Ney, de le faire confronter avec M. de Bourmont sur quelques articles mal éclaircis. Toutefois, le général Lecourbe, dont la déposition écrite a, dans l'espèce, toute l'autorité d'un testament de mort, a été assez véridique sur les objets capitaux, pour que nous regrettions du moins ses explications ultérieures sur les accessoires.

« Daignez, maintenant, messieurs, consulter tous les journaux des 15, 16, 17 et 18 mars , qui sont ceux des derniers jours d'irrésolution ; je les ai tous très-scrupuleusement vérifiés ; tous, ils continuaient à parler des excellentes dispositions du maréchal Ney : on ignorait à Paris, encore au 18 mars, qu'il eût été contraint d'en changer. Sa démarche n'a donc exercé aucune influence réelle.

« Je finis, messieurs, cette partie de la défense, par re*pousser avec le sentiment de l'indignation dont le maréchal est pénétré, cette vile et scandaleuse attaque livrée à son caractère par des hommes qui ont cru s'accréditer en le ren- . dant odieux à nos princes; ils ont sali leurs dépositions, devant le coDseil de guerre surtout, de téméraires ouï-dire, sur ce qui serait échappé au maréchal Ney de discours offensants pour Sa Majesté. Quelle plus lâche tradition propagea jamais l'esprit d'intrigue et de calomnie! C'était là, selon eux, le moyen certain de perdre le maréchal, l'occasion unique de se donner du relief à eux-mêmes.

« Qu'elle est admirable dans ses dispositions, cette Providence qui, tôt ou tard, fait prédominer la vérité ! A côté de

ces criminelles suppositions, se montrent désormais à toutes les pages de l'instruction , des témoignages irrécusables du respect que le maréchal a toujours porté au roi et à sa famille, de sa sincère admiration pour les qualités qui la distinguent, de l'intérêt non douteux qu'il prenait à sa cause. Et ces premières harangues à ses soldats et ces larmes versées sur le sort de Louis XVI, et ces offres écrites de marcher à l'avant-garde de Monsieur; tous ces traits d'élan naturel ne démontrent-ils pas que , de la même bouche, n'ont pu sortir des expressions contradictoires pour l'intention, et blasphématiquis 1 ?

« Ceux qui savent à quelle famille le maréchal s'est allié, quelles opinions il a dû y prendre , d'après les maux qu'elle a bravés pour la cause royale et l'attachement qu'elle lui a gardé pendant vingt-cinq ans, d'avance ont prononcé anathème contre les dénonciateurs du maréchal. Un d'eux a été assez lâche pour le poursuivre dans la personne de sa femme, en mettant dans la bouche du maréchal des plaintes que celle-ci lui aurait faites sur l'accueil qu'elle recevait à la cour. Le témoin aura confondu et adopté ce propos de Bonaparte, qu'il n'a que très-notoirement encensé depuis le 20 mars. Mme la maréchale, traitée toujours avec bonté par des princes qui savent tenir compte des sentiments qu'on leur doit, n'a jamais pu avoir sur les lèvres l'accent de la plainte, ni son mari la répéter. »

Ici M* Berryer, qui avait parlé plusieurs heures, a paru très- fatigué, et a annoncé qu'il lui restait à développer les moyens de droit. Alors M 0 Dupin a demandé que le reste de k défense de l'accusé, infiniment moins long que la première partie, fût continué au lendemain, en faisant observer que les avocats étaient épuisés de veilles et de fatigues.

M. Bellart. Ce qu'on vient demander est sans exemple.

1. Ce mot même ligure dans le procès imprimé. Il n'est pas français; en dit blasphématoire.

M 9 Dupin. Messieurs, je réduis ma demande à une simple question d'humanité.

if. le duc d'Uzès. Monsieur le président, veuillez rappeler l'avocat à Tordre.

M. le président a accordé une heure de suspension dans la séance, et a permis à l'accusé de se retirer.

Pendant cet intervalle, MM. les pairs se sont réunis dans la salle du conseil.

M. le président a lu un billet de M. le comte Tascher, pour demander d'interdire à l'accusé de faire lire, par ses défenseurs, L'art. 12 de la convention faite sous Paris.

M . le président. Je suis , messieurs , de l'avis de M. le comte Tascher; j'ai le droit, par le pouvoir discrétionnaire que m'accorde la loi, de faire celte interdiction; je désire néanmoins connaître l'avis de MM. les pairs.

if. le comte Garnier. Le moyen que l'accusé pourrait tirer de cette convention est sans fondement; il ne peut être entendu, parce que c'est tout à fait un moyen préjudiciel. Les défenseurs ne sont plus recevables à rien présenter de semblable, depuis l'arrêt qui leur a ordonné de produire tous leurs moyens préjudiciels.

if. le comte Lanjuinais. Je demande la parole.

if. Desèze. Il y a arrêt, vous ne pouvez pas parler contre un arrêt.

if. le comte Lanjuinais. Oui, c'est cela même ; je veux parler contre cet arrêt.

La convention faite sous Paris a été stipulée précisément pour les délits politiques, et il s'agit dans ce moment du son d'un militaire illustre ! Cette convention fournit une exception, nonpassemlement »ré/udide//e, mais pcremptoire, puisqu'elle détruit l'accusation. Les exceptions péremptoires peuvent s'opposer à toutes les périodes de la procédure, jusqu'à ce qu'il y ait condamnation. Gela est reconuu, écrit dans tous les livres, reçu dans tous les temps, admis dans tous les pays.

Quant à l'arrêt, il n'est dans sa nature qu'interlocutoire, que préparatoire : jamais les juges ne sont liés par de tels

actes; c'est encore là on des premiers principes de procédure.

M. le président. Lorsqu'on opinera, ce moyen pourra être discuté ; cependant il convient d'interdire la lecture de l'art. 12 de la convention.

M. le comte Molè. Cette convention est purement militaire; si on pouvait en faire l'application au prévenu, l'ordonnance du roi du 24 juillet n'aurait pas été rendue 1 .

Le président a mis la question aux voix, et la chambre a décidé qu'on ne permettrait pas la lecture de l'article.

La séance ayant été reprise, M' Berryer a continué :

« Je crois avoir complètement justifié M. le maréchal Ney sur le fait de la préméditation dans le crime qui lui est imputé; je crois avoir démontré jusqu'à la dernière évidence que le maréchal n'avait rien prévu, rien médité. Dans toute sa conduite, dans toutes ses actions, il n'a eu d'autre objet en vue que la patrie. Quelle que soit la nature des gouvernements qui se sont succédé en France, le maréchal Ney, dans tous ces orages politiques, n'a jamais cessé d'être guidé par l'amour de son pays. Ne l'a-t-on pas vu, dans le mois de mars de l'an dernier, à Fontainebleau, dictant, en faveur de la France, à Bonaparte, l'abdication de son pouvoir? Ne l'a-t-on pas vu, dans sa lettre au gouvernement provisoire du mois de juillet dernier, sacrifier encore à la patrie, et ne dissimulant aucun des dangers dont nous étions menacés? Enfin, en dernier lieu, à Lons-le-Saulnier, n'est-ce pas en-

1. Là, en effet, est la vérité sur ce point. Mettre en avant et au premier chef de la défense le fameux article 12, pour excuser le maréchal, était une pure maladresse, ou au moins une naïve subtilité. Trop insister sur les termes de l'article, c'était en effet déclarer que le maréchal devait se sentir bien coupable puisqu'il était obligé de compter si fortement, pour sa défense et son salut, sur un article de capitulation qui amnistiait précisément ceux que l'ordonnance du roi allait déclarer coupables! D'ailleurs, cet article 12, et, comme on l'a bien dit plus haut, la convention tout entière, engageaient surtout et même seulement les généraux étrangers qui la concluaient. Mais le roi rentrant en France, son effet disparaissait par le seul acte de son retour. Il y avait donc danger à se servir, avec tant d'insistance, de ce léger moyen de défense qu'U était si facile de réduire à néant.

core la patrie qui Ta décidé à adopter la route fatale qu'il a suivie ? Il était alors persuadé de l'absence du gouvernement royale il voyait la guerre civile prête à dévorer la France, et il se décida à se ranger du parti odieux pour lui, qu'il embrassa. Rappelez-vous, messieurs, avec quelle franchise il eut le courage, devant les représentants de la nation, de ne dissimuler aucun des périls qui nous environnaient de toutes parts après la bataille de Waterloo.

« Le maréchal Ney n'a jamais connu qu'un souverain au monde, la patrie; ce fut elle qui fut constamment l'objet de son culte sacré. Cette vérité incontestable, et démontrée d'ailleurs par tant d'éclatantes actions, doit faire disparaître * toute idée de criminalité de la part du maréchal. Encore un coup, il faut attribuer exclusivement le fait reproché au maréchal, au désir ardent qu'il avait d'éviter que des Français répandissent le sang de Français. »

Après avoir donné à ces idées tous les développements dont elles sont susceptibles, M e Berryer a commencé à traiter la question sous le point de vue des ra ports qu'elle peut avoir avec la convention de Paris du 3 juillet, avec les traités conclus à Vienne, les 13 et 25 mars de cette année, et enfin avec le traité du 20 novembre.

Il a démontré, ou plutôt rappelé, que les traités de Vienne du 13 et du 25 mars, avaient eu pour objet principal de maintenir dans son intégrité le traité de Paris de 1814, et de défendre la cause de la légitimité. Il a fait remarquer que le roi avait signé ces divers traités, comme allié des diverses puissances de l'Europe. Il a invoqué divers articles de ces traités, et il allait essayer d'en faire l'application à la cause, lorsque M. le procureur du roi s'est levé.

M. Bellart. — Avant que les défenseurs s'engagent dans de nouveaux raisonnements, absolument étrangers au fait de l'accusation, je dois éviter un scandale de plus dans ces pénibles discussions. Nous sommes Français, ce sont les lois françaises seules qu'il faut invoquer. Nous avions bien senti qu'on avait eu l'idée de nous présenter les moyens qu'on se dispose à faire

valoir; mais nous avions cru, je l'avoue, que la réflexion y ferait renoncer; nous attendions, pour y répondre, qu'on développât la défense de l'accusé ; mais puisqu'on s'écarte si notoirement de la controverse, puisqu'on oublie même l'arrêt que la Cour a rendu pour fermer la discussion sur la question préjudicielle, je déclare que les commissaires du roi s'opposeot formellement à ce que les défenseurs de l'accusé s'écartent plus longtemps du point de fait qu'ils sont appelés à discuter. »

M . Bellart a lu un réquisitoire conforme , qu'il a déposé sur le bureau.

if. le président. — En vertu du pouvoir discrétionnaire qui m'est attribué, j'aurais pu m'opposer à ce que les défenseurs développassent les moyens étrangers qu'ils voudraient invoquer; cependant j'ai consulté la Chambre sur ce point, et, à une grande majorité, elle s'est rangée de mon opinion. Je défends donc aux défenseurs de s'écarter des moyens qui n'ont aucun rapport avec le fait de l'accusation.

M* Dupin. — Nous avons trop de respect pour les décisions de la Cour, pour nous permettre aucune réflexion sur l'arrêt qu'elle vient de rendre : l'observation que je veux faire maintenant ne se rapporte qu'au dernier traité , celui du 20 novembre, qu'il est assurément permis d'invoquer. En vertu de ce traité, Saarlouis ne fait plus partie de la France, et nous avons vu que les individus nés dans un pays cédé à un autre avaient besoin de lettres de naturalisation pour conserver les droits attachés à leur état primitif. M. le maréchal Ney est né à Saarlouis ; il n'est pas seulement sous la protection des lois françaises, il est sous la protection du droit général des gens. Il est toujours Français de cœur; mais enfin il est né dans un pays qui n'est plus soumis au roi de France; il est dans les termes de l'article 16 du traité du 30 mai ; j'ai cru devoir faire cette observation dans l'intérêt de M. le maréchal....

Le maréchal, interrompant son défenseur, dit avec attendrissement :

« Oui, je suis Français, je mourrai Français!

« Jusqu'ici ma défense a paru libre; je m'aperçois qu'on m l'entrave à l'instant. Je remercie mes généreux défenc seurs de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils sont prêts à faire ; « mais je les prie de cesser plutôt de me défendre tout à fait, « que de me défendre imparfaitement. J'aime mieux n'être « pas du tout défendu, que de n'avoir qu'un simulacre de dé- « fense. Je suis accusé contre la foi des traités, et on ne veut « pas que je les invoque ! Je fais comme Moreau 1 ; j'en ap- « pelle à l'Europe et à la postérité ! »•

if. Bellart. — 11 est temps de mettre un terme à ce système de longanimité qu'on a constamment adopté. On a fait valoir des maximes bien peu françaises. On a poussé jusqu'à la licence la liberté de la défense. Doit-il être permis à un accusé d'intercaler dans sa défense des matières qui y sont absolument étrangères? Les défenseurs ont eu plus de temps même qu'ils n'en avaient demandé. A quoi bon les dérogations du fait capital auxquelles ils se livrent? »

Le président. — Défenseurs, continuez la défense en vous renfermant dans les faits.

if. le maréchal. — Je défends à mes défenseurs de parler, à moins qu'on ne leur permette de me défendre librement.

M. Bellart. — Puisque M. le maréchal veut clore les débats, nous ne ferons plus, de notre côté, de nouvelles observations. Nous ne répondrons même pas à ce qu'on s'est permis de dire contre quelques témoins, et nous terminerons par notre réquisitoire.

Ici, M. le procureur général a donné lecture de son réquisitoire, dans lequel il a requis, au nom des commissaires du roi, que la Chambre appliquât] au maréchal Ney les articles

1. Cette protestation rédigée par M. Dupin (voyez aux appendicei) , fut recopiée de la main du Maréchal et lue par lui sur son manuscrit même, dont le fac-similé se trouve reproduit au tome des Mémoires de Dupin. Or le mot • je fais comme Moreau, » ne figure pas dans la rédaction. Mais il parait que ce fut le maréchal qui l'ajouta lui-même sur le moment et sans l'écrire, au texte qu'il avait à lire.

du Gode pénal, relatifs aux individus convaincus du crime de haute trahison et d'attentat à la sûreté de l'État.

Le président. — Accusé, avez-vous quelques observations à faire sur l'application de la peine?

Le maréchal. — Rien du tout, monseigneur.

Le président. — Faites retirer l'accusé , les témoins et l'audience.

Sur cet ordre, tout le monde s'est retiré, et la Cour est demeurée dans la salle pour délibérer 4 .

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