DU MARÉCHAL
C'est le 29 avril 1814, que le roi Louis XVIII, revenant en France pour y prendre posséssion du trône de ses pères, vit et reçut pour la première fois , au palais de Compiègne , les maréchaux de l'Empire qu'il ne connaissait encore que par leur nom et leur réputation. Ils arrivèrent en corps et se pressant comme à l'envi, jusqu'au fauteuil du vieux monarque, pour impldrôr un regard ou un sourire. Conduits par Berthièr le plus élève en dignité d'entre eux, ils furent par lui successivement et nommément présentés au roi. Celui-ci les reçut avec grâce et affabilité, et eut pour chacun d'eux un mot aimable, où perçait cependant un peu la gêne et l'embarras qu'il éprouvait à la fois pour lui et pour eux.
Berthier lui adressa un assez plat discours, plein de ces banalités qui reparaissent à toutes les époques, dans les ha* rangues officielles, et qu'on devait retrouver, en moins de quelques mois, dans les epmpliments adressés tour à tour à Napoléon revenant, en 1815, restaurer les aigles, et à Louis XVIII reparaissant peu après les fleurs de lis à la main. Harangues éternelles, éternellement les mômes, flat-
tant toujours les pouvoirs nouveaux quels qu'ils soient, et pouvant être stéréotypées, à quelques mots près, à l'usage de tous !
L'audience fut assez longue. Quand après la présentation, Louis XVIII voulut faire le tour des salons, et qu'un officier de service s'approcha pour offrir l'appui de son bras, au monarque goutteux, le roi le repoussa doucement. Il attira à lui, avec beaucoup de gracieuseté et de galanterie le prince Berthier et le maréchal Ney, et s'appuyant de chaque côté sur leurs bras, il fit le tour des vastes salons du palais, se présentant, ainsi placé entre ces deux illustrations militaires de l'Empire, aux yeux de la vieille noblesse émigrée qu'il avait ramenée avec lui et à sa suite.
De ce jour, Ney fut conquis par la nouvelle cour. Il avait été le premier a Fontainebleau, à parler d'abdication à l'Empereur; c'est qui lui avait apporté la nouvelle de sa déchéance; lui aussi, il fut l'un des premiers à accepter des Bourbons revenus et restaurés les dignités et les honneurs.
Gréé successivement maréchal, duc et prince par Napoléon, il reçut encore de Louis XVIII les distinctions les plus élevées; une ordonnance royale du 20 mai 1814, le créa commandant en chef des cuirassiers, des chevau-légerslanciers et des dragons royaux; une autre ordonnance du 20 juin suivant, le fit chevalier de Saint-Louis ; enfin, à la séance de l'ouverture des Chambres, le 4 du même mois, il avait été élevé à la dignité de pair de France 1 .
Mais , peu de temps après avoir attaché à eux , par ces liens dorés qu'ils croyaient suffisants, la plupart des grands
1. La nouvelle Chambre des pairs.se trouvait composée de 154 membres, parmi lesquels entrèrent seulement 14 maréchaux de France. H restait alors 20 litulaires de cette haute dignité conférée par Napoléon. Les six exclus furent Brune , Davoust, prince d'Eckmûhl et duc d'Auerstaedt; Soult, duc de Dalmatie ; Jourdan; Victor Perrin, duc de Bellune, Masséna, prince d'Essling et duc de Rivoli. Cette Chambre comprit également tous les sénateurs créés par Napoléon, à l'exception de 53 titulaires ; 23 n'étaient plus Français par suite des redditions de territoirë ; les 30 autres pour diverses causes qu'il serait trop long d'énumérer ici, n'avaient pas su plaire à la dynastie nouvellement restaurée.
dignitaires de l'Empire, les Bourbons ne tardèrent pas à se montrer, vis-à-vis d'eux, moins empressés et moins prévenants.
Il y eut alors, en efiet, comme une sorte de conspiration de cour, grosse de vengeances et de dépits, de petites jalousies et de mesquines taquineries, dirigées contre tous les anciens «suppôts de l'Usurpateur. » Secrète d'abord, se recrutant peu à peu parmi tous les émigrés mécontents, revenus non eatisfaits , qu'on ne pouvait assez, gorger de dinités et d'appointements, et qui trouvaient, prises par les dignitaires les plus élevés de l'Empire déchu, toutes les hautes fonctions de la cour, de la garde royale et de la maison militaire, qu'ils auraient voulu eux-mêmes remplir ; secrète d'abord, dis-je, cette conspiration ne tarda pas à étaler son but et ses prétentions au grand jour, et par ses actes, par ses paroles, par sa constance, je dirai mieux, par son entêtement, elle arriva à faire entrer les courtisans, les ministres, la plupart des députés et le roi lui-même dans le cercle de ses ambitions inassouvies et de ses espérances déçues. Conspiration occulte pour Ja forme, mais bien claire pour tout esprit sagace, et dont les efforts évidents ne tendaient à rien moins qu'à substituer au régime nouveau, aux idées nouvelles, aux mœurs modifiées et transformées le régime, les idées et les mœurs des temps antérieurs à la Révolution. C'était là, en quelque sorte, comme une protestation contre les faits accomplis, contre les hommes nouveaux, contre les parvenus de la noblesse impériale, contre l'ordre entier, en un mot, alors établi dans l'État ! Plus royalistes que le roi, ces ardents serviteurs voulaient l'entraîner à leur suite dans leur complot, mieux encore, l'obliger de se mettre à leur tête pour diriger le bouleversement qu'ils méditaient; et c'est pour n'avoir su ni les réduire au silence, ni dompter leurs appétits maladroits que la première Restauration ne put rester longtemps en place, en butte qu'elle fut aux intercessions de ces imprudents amis qui, de la meilleure bonne foi du monde, et sous prétexte de soutenir et de consolider le trône, durent être les premiers à se
reprocher, quelques mois plus tard, de l'avoir jeté par terre 1
Grâce à ces sourdes menées, les dignités, les honneurs et même les premiers grades de l'armée furent bientôt donnés à de vieux nobles de l'ancien régime qui n'avaient jamais tenu une épée de leur vie, et qui, sous l'uniforme, prêtaient h rire par leur tenue grotesque et leur altitude aussi singulière que peu martiale. C'est à ces généraux de pacotille, à ces militaires de fabrique nouvelle, que durent obéir les braves de la vieille armée impériale. Et leur morgue ne connut point de bornes 1 Comme s'ils avaient eu cent victoires et vingt blessures dans leurs états de services, ils se montrèrent arrogants et prétentieux. Ils humilièrent chaque jour de leurs folles rodomontades les dignitaires de la cour avec lesquels ils se trouvaient en contact, n'épargnant pas plus les maréchaux que les autres. Comme ils ne pouvaient, à cause de leurs hautes dignités, exercer sur eux aucune pression directe, au moyen de l'autorité de leurs nouveaux grades, ils* cherchèrent à les amoindrir par le ridicule dont ils tentèrent de les couvrir. Ney fut particulièrement en butte à leurs dédains et à leurs plaisanteries, et bientôt le fils du tonnelier de Sarrelouis ne fut plus trouvé digne de frayer avec ces nobles descendants des croisades.
D'ailleurs, le maréchal ne subit pas seul ces petites blessures d'amour-propre qu'il eut rapidement pardonnées et oubliées ; sa femme eut surtout à souffrir de certaines humiliations, alors d autant plus amères qu'elle avait été traitée en princesse sous l'Empereur, et comme telle admise aux Tuileries dans l'intimité particulière de l'impératrice Marie- Louise. Alors la princesse de la Moskowa était une trèsgrande dame qu'on n'eût pas blessée impunément. Mais sous le règne nouveau, uue circonstance inattendue donna lieu à ses plaintes et même à ocs désespoirs très-bruyamment exprimés, et motiva un assez brusque refroidissement de Ney avec la cour.
Eu 1810, le maréchal avait épousé la fille du receveur générai Auçuié, qu'il avait souvent rencontrée dans les salons
de la reine de Hollande, dont elle était l'amie. Mme Auguié 1 , mère de la nouvelle maréchale, avait été, avant la Révolution, femme de chambre cle la reine Marie- Antoinette. Au retour des Bourbons, la princesse de la Moskowa, qui avait passé ses premières années à Versailles et aux Tuileries dans la société de Madame Royale, depuis duchesse d'Angoulême, fut reçue par elle avec empressement ; mais il y eut dans. leurs rapports, de la part de la duchesse, assez fière de sa race et peu disposée à flatter les personnages du règne impérial, certaines familiarités maladroites qui ne pouvaient rester inaperçues. On traitait la maréchale èn vieille amie, mais en amie subalterne ; c'était trop la fille de la femme de chambre Auguié que recevait la duchesse d'Angoulême et pas assez la princesse de la Moskowa; elle ne l'appelait jamais que par son nôm de baptême, la traitant un peu légèrement et comme une personne sans conséquence, accumulant enfin, avec la légèreté oublieuse des princesses de sa famille les petites injures, les petites piqûres d'épingles et les menus griefs qui devaient, réunis, former un amas considérable de pénibles et d'amères récriminations.
Le maréchal adorait sa femme ; mais comme il ne pouvait attaquer directement la position qui lui était faite, qu'il trouvait indigne de lui de se plaindre, et que d'ailleurs, personnellement, il avait éprouvé, comme nous l'avons dit, des déboires et des ennuis de même nature, il préféra quitter momentanément Paris et la cour sans mot dire, et surtout sans laisser pressentir les motifs de son départ. Il se retira avec sa famille, en janvier 1815, au château des Goudreaux, terre importante qu'il possédait dans les environs de Châteaudun, et il y vécut au milieu des siens sans regret, dans le silence et pour ainsi dire dans l'oubli.
Soudain, le 5 mars suivant, le télégraphe annonçait que
1. Coïncidence singulière! Mme Auguié mourut subitement en apprenant la condamnation à mort de la reine Marie-Antoinetté, et M. Auguié fut frappé d'une attaque d'apoplexie à laquelle il succomba, lorsqu'il sut que le maréchal. Ney était arrêté.
Bonaparte, quittant l'île d'Elbe, venait de débarquer avec 50Q hommes sur les côtes de Provence.
Il est curieux de relever, à l'aide du Moniteur du temps, les impressions diverses produites par ce foudroyant retour, du 6 au 20 mars et au fur et à mesure de leur manifestation. Nous allons montrer aussi, par quelques citations, que les injures croissantes, adressées alors à Napoléon , par la feuille officielle, ne furent pas surtout le fait du gouvernement royal lui-même. Ce sont beaucoup plus les adresses votées au roi, que les actes et les articles émanés directement du pouvoir, qui les contiennent. C'est cette vérité officielle que nous désirons mettre sous les yeux du lecteur, en donnant les extraits les plus violents des déclarations diverses et des vœux, réels ou de commande, portés alors aux pieds du trône. Je regrette de ne pouvoir aussi, faute de place, — relever les vœux et adresses votés à Napoléon à son retour, avec non moins d'ardeur et souvent par les signataires euxmêmes des adresses précédentes. Enfin, on compléterait ce curieux et grotesque exposé par les nouvelles adresses et les vœux nouveaux votés encore à Louis XVIII, après Waterloo. On aurait ainsi un tableau bien amusant, ou bien pitoyable, selon le point de vue sous lequel on voudrait l'envisager, des palinodies honteuses de cette époque, tableau qui a pu, en moins de quatre mois, se dérouler tout entier et dans toutes ses variations multiples et toutes ses exagérations!...
C'est seulement dans le Moniteur du mardi 7 mars qu'il est pour la première fois question du retour de Napoléon. Une ordonnance royale le déclare « traître et rebelle » et donne Tordre « de lui courir sus, de l'arrêter et de le traduire incontinent devant un conseil de guerre. »
Le numéro du mercredi 8 donne quelques détails trèsrassurants sur le peu de progrès de la tentative de l'Empereur, et contient en outre une adresse au roi du conseil municipal de Paris, où Napoléon est traité « d'étranger venant souiller le sol de son odieuse présence. »
Au numéro du jeudi 9, on trouve de nouveaux détails toujours très- rassurants sur l'expédition impériale; puis des adresses au roi des diverses cours de cassation, des comptes etc. ; on y déclare Napoléon « l'ennemi éternel de la France et du monde.... l'ennemi de la paix.... un grand coupable. » Enfin la fameuse proclamation de Soult, maréchal duc de Dalmatie, aux armées du royaume : « Cet homme qui naguères abdiqua aux yeux de toute l'Europe un pouvoir usurpé, dont il avait fait un si fatal usage, Bonaparte est descendu sur le sol français qu'il nedpvait plus revoir !... Bonaparte nous méprise assez pour croire.... que nous pouvons partager le sort d'un homme qui n'est plus qu'un aventurier ; il le croit, l'insensé ! » Et c'est ce même Soult qui devait accepter deux mois plus tard les fonctions de majorgénéral de l'armée de Napoléon!...
Au Moniteur du 10, détails de plus en plus rassurants sur l'échauffourée de l'Empereur, et nouvelles adresses au roi. Celle de la Chambre des pairs d'abord, qui déclare dans un aveu un peu tardif « qu'avant l'heureux retour de Sa Majesté, l'orgueil en délire osait dissoudre les chambres et les forcer au silence dès qu'il craignait leur sincérité. » L'adresse du conseil royal de l'instruction publique appelle l'Empereur « un furieux insensé, » et celle des élèves de l'École royale de Saint-Gyr promet «que l'homme qui avait conduit notre patrie sur les bords du précipice, vient en vain chercher des parjures dans les rangs de l'armée. »
Le numéro du samedi 1 1 mars renferme de nouveaux détails sur la marche de Napoléon qu'on ne peut dissimuler, mais dont on cherche au moins à atténuer les progrès. Puis viennent de nouvelles adresses : celle de la Chambre des députés, où le nom de Bonaparte n'est pas prononcé, et qui ne contient point d'injures même par allusion : celle des avocats au conseil du roi, où il est question « de l'homme audacieux qui avait usurpé la couronne.... de l'extravagance de ses projets.... de la folle audace de l'usurpateur et d'une poignée d'étrangers que l'espoir du pillage attache à sa fortune; » et enfin celle des avoués du tribunal de la Seine dont le dé-
but est vraiment merveilleux : c Un homme dont l'abdica- . tion fut calculée sur l'impossibilité de la résistance, a eu la lâcheté de vivre dans l'espoir de substituer aux fureurs du despotisme les désastres de la guerre civile ! »
Au numéro du dimanche 12 mars, procès-verbal de l'ouverture des Chambres, et compte rendu, à la Chambre des pairs, par le chancelier, de l'invasion de Bonaparte. A la Chambre des députés, discours du président : < Le génie du mal est venu interrompre nos espérances et nos travaux!...»
Le numéro du lundi 1 1 contient deux proclamations royales, au peuple et aux armées. Dans cette dernière, on fait diré'à Louis XVIII : « Un général que vous auriez défendu jusqu'au dernier soupir, s'il ne vous avait pas déliés par une abdication formelle, vous a rendus à votre roi légitime. L'ennemi de la patrie n'est-il pas aussi le vôtre ? N'a-t-il pas spéculé sur votre sang, trafiqué de vos fatigues et de vos blessures ?... » Puis viennent des adresses des grands commandants des divisions militaires et de leurs troupes, le maréchal Oudinot, le maréchal Jourdan qui proclame : « que la France repousse de son sein l'homme, sous le despotisme duquel elle a gémi trop longtemps, etc., » et ie ne sais combien d'adresses de régiments, de corps municipaux et autres, encombrant les colonnes du journal officiel.
Le Moniteur du mardi 12 n'est pas moins encombré. C'est d'abord une députation de la ville d'Orléans admise chez le roi : * Qu'a donc à disputer à Louis le D4siré, dit l'orateur, au père des Français, le tyran qui a dévoré la 'génération, paralysé Pindustrie et couvert d'un crêpe funèbre le beau sol delà France?» Suivent une trentaine d'airesses résumées «en bloc » dans une colonne du journal où il est dit que Bonaparte « n'est pas Français », que sa tentative n'a eu « qu'un moment de succès..., que la France ne consentira jamais à voir se renouveler pour elle l'humiliation de recevoir des lois d'un usurpateur... » Viennent ensuite des adresses votées par divers régiments, au nombre desquels il faut citer, pour l'exagération de son dévouement, en paroles, le 4* chasseurs de
Monsieur, qui ne craint pas de dire au roi « qu'un misérable couvert du sang d'un million de Français se flatte en vain de retrouver des partisans parmi eux ! »
Le mercredi 1 5 mars, nous trouvons en tète du Moniteur , du jour l'adresse lue au roi par une députation de la ville de Besançon : « Un homme rejeté de notre sein veut y rallumer sa torche effrayante; escorté d'une horde impie, il revient souiller une terre que le repentir a purifiée. » Viennent ensuite d'autres adresses simplement résumées et de nouveaux détails sur la marche de Napoléon, où on traite de « bruits absurdes » ceux qui racontent d'une manière favorable les progrès de son invasion.
Au Moniteur du jeudi 16 mars, nouveaux détails sur l'expédition impériale, et nouvelles adresses. « Bonaparte reconnaît, dit-on, l'insuffisance de ses moyens... il cherche un appui dans le système d'anarchie et de désorganisation.... sa plus grande force n'a pu aller jusqu'à ce jour au delà de 8000 hommes. » Quant aux adresses elles sont toujours les mêmes, adresses de régiments cette fois , laconiques , mais expressives. Le Moniteur est clos par une ordonnance de police relative à la séance du jour au Corps législatif, où Sa Majesté doit se rendre.
Le vendredi 17 mars, le Moniteur rend compte avec détails de la séance royale et des divers incidents qui l'ont marquée, et « dans lesquels s'est manifesté l'ardent amour des Français pour Sa Majesié. » Suivent de nouvelles adresses de généraux et de régiments. Une violente lettre du général Dupont où il traite Napoléon « d'ambitieux proscrit, qui va enfin trouver le prix de ses fureurs et le terme de ses projets insensés, qui est un rebelle et un traître, etc.. » Les adresses qui suivent disent à peu près la même chose, parfois en termes identiques ; il faut citer particulièrement celle « des officiers en non activité du département de la Haute-Loire » qui espéraient sans doute mériter ainsi de rentrer en faveur et dans « l'activité » de leur grade : « un tel excès d'audace et de démence, disent-ils, a excité l'indignation de l'armée; elle demande la mort d'un homme qui ne
peut plus être regardé que comme un chef de brigands. ... ils sollicitent l'honneur d'être employés à délivrer la France du fléau. »
Le samedi 18 mars, deux jours avant l'arrivée de Napoléon à Paris, le Moniteur ose annoncer « que la désertion continue d'une manière étonnante dans la troupe de Bonaparte. » Les adresses continuent ; celle de la ville de Bourges appelle Napoléon un « vil usurpateur. » Le colonel du régiment-Dauphin (chasseurs à cheval) le baron de Saint- Marc proclame « que la France vient d'être troublée par un homme qui devrait rester dans le plus grand oubli. » Enfin le journal officiel commence la publication d'un immense décret de nominations dans la^Légion d'honneur dont elle promet < la suite à demain. »
Le dimanche 19 mars, nouvelles adresses, encore plus multipliées que les jours précédents. Le 51* de ligne déclare que Bonaparte personnifie « la démence et le parjure; » le 52* parle de « la témérité la plus folie et la plus coupable de l'usurpateur » et l'association paternelle des chevaliers de Saint-Louis appelle Bonaparte « l'ennemi du genre humain. » Le Moniteur se termine par neuf colonnes de nominations dans la Légion d'honneur, faisant suite au décret de la veille avec nouvelle « suite à demain. »
Le Moniteur du lundi 20 (c'est le soir même que Napoléon va rentrer aux Tuileries), contient une ordonnance royale qui dissout les Chambres, et dontles préambules annoncent le départ du roi. Suivent de nouvelles adresses — les dernières — où figurent celle du conseil général de l'Aube qui malmène Napoléon de la belle façon , quelques heures même avant son entrée dans la capitale ; mais nous ne retrouvons pas à ce même Moniteur la fin du décret de nominations de la Légion d'honneur dont le numéro de la veille annonçait « la suite à demain. »
Enfin le Moniteur du mardi 2 1 mars débute de la manière suivante : « Le roi et les princes sont partis dans la nuit ; S. M. l'Empereur est arrivé ce soir à 8 heures dans son palais des Tuileries. Il est entré à Paris à la tête des mêmes
troupes qu'on avait fait sortir ce matin pour s'opposer à son ' passage. »
En apprenant le débarquement de Napoléon, Ney De voulut pas croire, tout d'abord, au succès de son entreprise. Comme elle n'était le résultat d'aucune conspiralion, ni même d'aucune entente préalable avec les hauts chefs de iarmée ou avec les anciens personnages qui avaient composé son gouvernement, il était alors difficile de supposer que sans préparation aucune et seulement à la tête de ses cinq cents soldats fidèles, Napoléon allait, sans coup férir, traverser toute la France et renverser le trône des Bourbons. Mais la nouvelle était assez grave pour que Ney se c$ût obligé d'agir; il faut le dire à son honneur, sa première pensée fut pour le roi qui avait confirmé ses dignités, qui l'avait fait pair, et il accourut aussitôt à Paris.
Il est à Paris le 7 mars ; il va aux informations, il voit les ministres, les conseillers les plus intimes du roi ; il parle en faveur de la défense la plus énergique, il se charge de l'organiser dans son gouvernement militaire 1 ; il est reçu enfin par le ministre de la guerre, le maréchal Soult, à qui il renouvelle ses protestations de dévouement, et qui l'engage à aller trouver le roi.
Louis XVIII reçut Ney comme un sauveur. En de semblables moments, devant l'abîme ouvert sous ses pieds, l'homme le plus sec devient le plus affable, et le plus hautain se fait facilement dorcereux et flatteur. Le roi devait être forcément alors dans les dispositions les plus conciliantes, et oubliant ou feignant d'oublier par politique l'absence et la « bouderie » de Ney, il lui tendit les bras, écouta ses avis et lui orJonna d'aller prendre immédiatement le commandement d^s troupes cantonnées dans son gouvernement militaire. Ney fut très-touché, il baisa les mains du roi et en le quittant, il lui fit, en présence de quelques offî-
1. Il était depuis 1814 gouverneur de la 6 e division militaire, dont le siège était à Besançon.
tiers intimes de la couronne, qui (levaient en déposer plus tard contre lui, les plus chaudes et les plus solennelles promesses. Qu'il ait tenu textuellement les paroles mêmes que loi ont prêtées soit l'acte d'accusation, soit la légende ; qu'il lit parlé de cage de fer 1 en jurant d'y ramener Bonaparte, qu'importe? La gravité du serment était beaucoup moins dans la forme qu'il a pu revêtir ce jour-là, que dans le serment luimême. D'ailleurs Ney était trop franc, trop loyal, d'un cœur trop chevaleresque et trop élevé pour tenir au roi des paroles contraires à ses idées et à son opinion du moment. En quittant Paris , il partit avec la ferme et sérieuse intention de s'opposer aux progrès de Napoléon 2 et au besoin de lui' livrer bataille.
A peine arrivé à Besançon, il organise son armée; il fait des discours et il écrit des rapports. Le 10, il envoie au comte d'Artois une lettre 8 où il renouvelle au prince l'expression de son dévouement ; le 1 1 , il donne avis à Soult qu'il est parfaitement résolu à attaquer l'ennemi à la première occasion favorable. Enfin dans la nuit du 1 1 au 12, il transfère son quartier général à Lons-le-Saulnier.
Napoléon venait de quitter Lyon, et Ney était le seul et dernier obstacle qui pût alors être opposé à l'invasion impériale. En se portant sur le flanc de l'Empereur par Besançon et Loas-le-Saulnier, le maréchal pouvait couper à son ancien maître la route même de Paris. Mais ses troupes semblaient peu fidèles, il avait avec lui tout au plus 6000 hommes, et il
1. Voici les paroles qu'aurait , dit-on, prononcées Ney en cette occasion : « Que la tentative de Bonaparte avec 300 bandits est un acte de folie; que les 800 hommes de la garde n'ont pas voulu le suivre; que Bonaparte est fou , complètement fou, qu'il mériterait qu'on le mît à Charenton ou qu'on le ramenât dans une cage de fer. » (Voyez à ce sujet VBistoire de France de G. Sarrut, Paris 1852, page 181).
2. « Ney, dit Napoléon dans le Mémorial de Sainte-Hélène, quitta Paris le 8 mars tout au roi ; il n'a tourné qu'en voyant tout perdu ; au lieu de commander à ses troupes, il a été commandé par elles; la plus grande partie de ses régiments l'avaient abandonné, le reste allait se déclarer pour moi. » (Las-Cases, tome II, page 31).
3. Voyez aux appendices cette lettre et quelques autres relatives à ces premières opérations du maréchal.
devait manœuvrer dans un pays beaucoup plus dévoué à l'envahisseur qu'à la famille de l'envahi. D'ailleurs Napoléon* s'avançait à la tète de troupes relativement considérables; sa petite armée s'était successivement accrue de tous les corps de troupe envoyés pour le combattre ; les garnisons de Grenoble et de Lyon s'étaient jointes à lui , et d'heure en heure, à mesure que Napoléon approchait, de sourdes rumeurs de défection agitaient les troupes du maréchal. Elles demandaient déjà, par la voix des jeunes officiers, à marcher sur Lyon, non pas pour combattre l'Empereur, mais pour se ranger sous ses ordres.
Telles étaient les dispositions de l'armée de Ney lorsqu'il arriva lui-même au milieu d'elle, le 12 mars au matin. Il était plein de courage et de résolution, bien décidé à faire son devoir. Gomme on lui faisait connaître l'esprit des troupes qu'il commandait : « Il faudra bien que mes soldats se battent, dit-il à plusieurs reprises ; s'il le faut je prendrai moi-même un fusil et je tirerai le premier coup de feu I je passerai mon sabre au travers du corps du premier qui refusera de me suivre. »
Au lieu d'applaudir à de si belles paroles, les soldats se taisaient; au lieu des acclamations auxquelles ils avaient habitué leur chef, ils gardaient le silence. C'était comme une armée en deuil, ou qu'un commencement d'indiscipline semblait solliciter en secret et au milieu de laquelle la révolte était au moment d'éclater.
Mais avant d'aller plus loin, il est bon de montrer que le gouvernement lui-même, jusqu'au dernier jour, compta sur la fidélité de Ney. On en trouve les preuves à diverses reprises au journal officiel.
A la Chambre des députés le ministre du roi, l'abbé de Montesquiou s'exprime ainsi sur le maréchal Ney :
« Le maréchal Ney réunit ses légions et porte dans cette cause cette fermeté de caractère et de principe qui l'ont toujours illustré K »