‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 31 sur 39 · AU MINISTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

AU MINISTRE DE LA GUERRE

Besançon, le 10 mars 1815, quatre heures du soir.

« Je n'ai trouvé à mon arrivée ici aucune des lettres que V. Exc. m'avait annoncées. Le lieutenant général comte de Bourmont a eu l'honneur de vous rendre compte que les troupes de la 6 e division, à l'exception du régiment de Berry — hussards, resté à Vesoul, et de quelques bataillons en garnison ici, ont été dirigées sur Lyon.

« Je n'ai aucune nouvelle positive sur les entreprises de Bonaparte. On dit seulement qu'il s'est présenté devant Grenoble, et qu'il est probable qu'il se jettera en Italie par le Simplon. »

« Agréez, etc. »

Le 11 mars au matin, étant encore à Besançon, le maréchal voit entrer chez lui le duc de Maillé, premier gentilhomme de Monsieur, venu en toute hâte de Lyon, pour ap prendre au duc de Berry, qu'il croyait rencontrer, la reddition de Grenoble, l'occupation inévitable de Lyon par Bonaparte et la retraite projetée de Monsieur sur Roanne.

Aussitôt le maréchal informe le ministre de la guerre d'un côté, et le maréchal duc d'Albuféra, commandant à Stras-

bourg, de l'autre, tant de l'affligeant message du duc de Maillé, que du plan, qu'il arrête par suite, de réunir toutes les troupes de son gouvernement. « Je ferai occuper, continue-t-il, Mâcon et Bourg, et, si je trouve l'occasion favorable, je n'hésiterai pas à attaquer l'ennemi,.. . Je me tiendrai en communication avec S. À. R. à Roanne, et agirai de concert pour le bien du service du roi. »

Dans cette même lettre , le maréchal faisait part au ministre de deux adjonctions qu'il venait de se faire : la première du général Lecourbe, comme commandant supérieur; la deuxième, du comte de Bourmont, qu'il emmenait avec lui à Lons-le-Saulnier et dans sa voiture, pour être son second.

A M. le maréchal duc d'Albuféra.

Lons-le-Saulnier, 12 mars 1815, cinq heures du matin.

« Le maréchal Macdonald s'est replié sur Moulins. Je n'ai pas encore de nouvelles positives sur la direction que Bonaparte prendra en débouchant de Lyon. Je regarde comme un événement très-fâcheux que Monsieur ne se soit pas porté sur Grenoble , et je pense que, conformément aux ordres du ministre, il est très -pressant de diriger des troupes, et surtout de l'artillerie bien attelée, sur ce point.

« Je forme deux divisions de mes troupes; j'occuperai de suite Bourg et Mâcon. Donnez-moi, je vous prie, mon cher maréchal, avis de ce que vous ferez dans cette circonstance pressante.

* Agréez, etc. »

Au due fÂtouférd (màrécKal Suchef).

ton^le^aulnièr, le 13 mars 1815.

« Monsieur le maréchal, je viens d'expédier M. le marquis de Saurans auprès de Monsieur, pour avoir de ses non* velles et de celles de M. le maréchal Macdonâld. Je les crois toujours à Moulins. Bonaparte a fait son entrée le 10 à Lyon 9 a sept heures du soir. Le 11, il a passé en revue les troupes provenant de la défection de la septième division militaire ; savoir : le 5 e , 7 e et 1 I e régiments de ligne (infanterie), le 4 e de hussards, et une partie du 13 e de dragons. Deux détachements sont sortis le même jour de Lyon pour se diriger sur Villefranche et sur Roanne. Je ne connais pas la marche de M. le tnàréchàl pfiricë d'Essling, qui cependant a dû se diriger de Valence sur Grenoble. Je suis en mesure de marcher sur Lyon , aussitôt que je saurai d'une manière positive la direction que prendra Bonaparte. Dans ces circonstances, il est bien important de hâter l'arrivée des troupes dont me parle le ministre de la guerre. Nous sommes à la veille d'une grande révolution , et ce n'est qu'en coupant le mal dans sa racine , qu'on pourrait encore espérer de l'éviter. Il faudrait faire arriver les troupes en poste, v c'est-à-dire, inviter les préfets à faire préparer, dans tous les lieux d'étapes, des relais de voitures du pays, et pouvoir ainsi faire parcourir aux troupes quatre ou cinq étapes par jour : car ce n'est qu'à la vitesse de la marche de Bonaparte qu'il faut attribuer ses premiers succès. Tout le monde est étourdi de cette rapidité ; et malheureusement la classe du peuple l'a servi en divers lieux de son passage. La contagion est à craindre parmi le soldat ; les officiers se conduisent généralement bien, et les autorités civiles montrent du dévouement au roi. J'espère , mon cher maréchal , que nous verrons bientôt la fin de cette folle entreprise , surtout si

nous mettons beaucoup de célérité et d'ensemble dans la marche des troupes.

« Recevez, etc. »

Au lieutenant général comte SeudeleL

Lons-le-Saulnier, le 13 ma» 1815.

« Je reçois votre lettre du 12, par laquelle vous m'apprenez qae les 23* et 36* de ligue sont en marche sur Moulins. Dans les circonstances où nous nous trouvons, mon cher général, il faut éviter de faire de petits détachements. Réunissez à Châlon toutes les troupes sous vos ordres ; il serait bien que vous vous y rendissiez de votre personne, ou qu'au moins vous vous y fissiez remplacer par un maréchal de camp ferme et intelligent. Envoyez à Auxonne les dépôts, magasins et effets inutiles; je dirige le 6 e de hussards sur cette place , où il serait également à désirer que vous pussiez paraître un instant, afin de rassurer les esprits, et de vous convaincre, d'accord avec le général Pellegrin, si tous les moyens de défense sont sagement combinés. Faites-moi connaître ce que je puis tirer d'artillerie et de munitions de cette place, afin que rien ne puisse me manquer lorsque je serai en mesure de prendre l'offensive. Surveillez bien le cours de la Saône jusqu'à Villefranche. Écrivez à M. Germain, préfet, pour l'inviter à me tenir exactement informé de tout ce qui peut intéresser le bien du service du roi.

< Informez- vous près du maréchal de camp Roudin, à Aux erre, si le régiment de lanciers qui est à Joigny n'a point reçu d'ordre de marche, et prévenez-le qu'il doit se tenir prêt à partir pour se porter probablement sur Dijon. « Recevez, etc. »

A cette lettre, le général Heudelet répond aussitôt par une missive désespérée, dont voici le principal passage :

Dijon, 14 mars 1815, huit heures et demie du matin.

« Monseigneur,

o Le général Rouelle et le préfet de Saône-et-Loire ont été obligés de se sauver de Châlon-sur-Saône, où une insurrection a éclaté; le peuple a voulu les lanterner, a brisé les roues de l'artillerie, et retenu une vingtaine de caissons et six bouches & feu; et ils se sont échappés dans la nuit et sont arrivés hier à midi.

« Cet esprit a gagné Dijon; on y a pris la cocarde tricolore, et des groupes nombreux parcoururent la ville en criant vive Bonaparte! Il n'y a pas eu d'autres excès; la gendarmerie et les troupes refusent de les réprimer. Je ne veux pas en être plus* longtemps le témoin bénévole, et je compte quitter Dijon très-incessamment pour m'établir à Ghâtillon. S'il en est de même dans cette ville , j'irai à Troyes, et successivement; mais j'espère que je ne trouverai pas partout des têtes aussi exaltées ; des légistes de Dijon sont allés en députation à Bonaparte.

« Je quitterai probablement Dijon aujourd'hui ; le préfet est déjà parti : si Votre Altesse a la bonté de me faire connaître ses mouvements, je la prie de m'adresser ses dépêches sur Ghâtillon; je compte coucher ce soir à Charceaux.

« J'ai donné Tordre d'évacuer sur Âuxonne le dépôt de poudre de vente qui était à Dijon, et qui consistait en trente milliers environ. »

Le Moniteur et la mort du maréchal Ney

Voici en quels termes le Moniteur du vendredi 8 décembre rend compte de l'exécution de l'arrêt de la Cour des paire :

/ Paris, le 7 décembre.

Le maréchal Ney a subi sa condamnation aujourd'hui à neuf heures du matin. Il avait demandé les secours de la religion et il a été accompagné au lieu de l'exécution sous les murs de l'avenue de l'Observatoire, par M. le curé de Saint- Sulpice. Il a donné le signal du feu, et est à l'instant tombé sans mouvement.

Au Moniteur du samedi 9, reproduction de détails plus explicites, empruntés au Journal des Débats de la veille.

A la suite de ce compte rendu, la feuille officieuse fait une série de réflexions dont la conclusion est bonne à rappeler. Après avoir admiré < ce que la forme du procès et du jugement présente de noble, de généreux et d'indulgent (?), » le Journal des Débats termine ainsi son article :

« La postérité à laquelle l'accusé en a appelé, ratifiera ce

' jugement déjà confirmé par tous les contemporains impariaux, par tous les esprits qui ne sacrifient pas l'évidence à des préventions passionnées, et l'histoire exercera sur la mémoire du maréchal Ney une justice qu'il est aisé de prévoir, et que son sang encore fumant nous défend seul de prévenir. »

Le Moniteur du lendemain contient, sans doute retardée jusqu'à ce jour-là, et pour mieux assurer la certaine exécution de Ney et de Lavallette 1 , un projet de loi d amnistie qui, publié quelques jours plus tôt, eût peut-être sauvé la vie des deux accusés. En effet, l'article l ep de cette ordonnance, devenue effective et exécutoire peu d* temps après, est conçu en ces termes :

« Amnistie pleine et entière est accordée à tous ceux qui, directement ou indirectement, ont pris part à la rébellion et à l'usurpation de Buonaparte. »

Ce projet de loi exceptait, il est vrai, de l'amnistie, les proscrits de l'ordonnancé du 24 juillet, mais néanmoins, présenté à temps, son influence bienfaitrice eût été sans doute immense, et peut-être décisive, en ce qui regardait les deux grands procès que venait de juger la Cour d'assises et la Chambre des pairs,

1. À propos de Lavalette, je relève dans le XXXIV e livre de V Histoire d& la Restauration de M. de Lamartine une amusante erreur. Le poète croit que»l'évasion de Lavalette rendit les juges de Ney plus sévères et dicta l'arrêt de mort du maréchal. (Tome VI y livre XXXIV; paragr. 2 e , page 8.) Il n'y a qu'une petite impossibilité tout à fait absolue à opposer à l'assertion fantaisiste de M. de Lamartine. Ney était fusillé depuis déjà treize jours quand Lavalette parvint à s'évader. En effet , c'est seulement ,1e 20 décembre 1816 que l'ancien directeur général des postes, déguisé avec les vêtements de sa femme, traversa une rangée de guichetiers, et de soldats qui, le prenant pour elle, lui ouvrirent eux-mêmes les portes de sa prison.

Extrait du «Qmpte rendu de la séance de la Chambre des pairs

du 15 décembre 1834.

Dans son numéro du 10 décembre 1834, le National s'était livré à l'examen de la question relative à la compétence de la Cûur des pairs dans le procès d'avril ; l'article s'était montré moins qu'aimable, et même, il faut le dire, moins que révérencieux pour la haute assemblée. Le gérant du journal, M. Rouen, fut appelé à la barre de la Chambre et comparut devant elle, assisté d'Armand Carrel pour défenseur, le 15 du même mois. M. Pasquier présidait.

M. Carrel ayant obtenu la parole, se livra, pour juger l'article attaqué, à une appréciation assez hardie du caractère de la pairie, de ht conduit^ des pairs et de leur action dans les procès politiques. Après avoir cité divers jugements, il arriva a celui du maréchal Ney :

« A ce nom, dit-il, je m'arrête, par respect pour une glorieuse et lamentable mémoire. Je n'ai pas mission de dire s'il était plus facile de légaliser la sentence de mort que la révision d'une procédure inique ; les temps oat prononcé. Aujourd'hui le juge a plus besoin de réhabilitation que lia victime,... »

M. Pasquier (se levant, dit avec exaltation 1 ) : Vous pai lez devant la Chambre des pairs ! Il y a ici des juges du rrA réchal Ney ; prenez-y garde, votre dernière expression pojfl rait être considérée comme une offense ! 1

Lê général Exelmans. — Je demande la parole !

M. Pasquier. — Je ne puis vous l'accorder.

M. Carrel (avec un geste et un accent inexprimables).! Si parmi les membres qui ont voté la mort du maréchal NÉj et qui siéent dans cette enceinte, il en est un qui se troiM blessé de mes paroles, qu'il fasse une proposition contre mm qu'il me dénonce a cette barre, j'y comparaîtrai. Je sert fier d'être le premier homme de la génération de 1830 qu viendra protester ici, au nom de la France indignée, contre cet abominable assassinat. (Mouvement général.)

Dans les tribunes. — Bravo ! bravo! (Enthousiasme général parmi les spectateurs. Stupéfaction dans l'assemblée.)

M. Pasquier (dominant le bruit des applaudissements). — Défenseur, je vous retire la parole !

Le général Exelmans (se levant, et comme emporté par le besoin d'une conviction profonde). — Je partage l'opinion du défenseur ; oui, ia condamnation du maréchal Ney a été un assassinat juridique, je le dis, moi!...

Dans les tribunes. — Bravo ! Bravo ! (Agitation impossible à décrire parmi les pairs ; les applaudissements se prolongent.)

M. de Tascher (d'une voix altérée). — Je demande l'évacuation des tribunes publiques.

Plusieurs membres. — Non ! non ! (Aucune parole ne peut rendre l'aspect de la Chambre en ce moment.)

M. Carrel reprend la parole, en promettant au président de ne plus parier de l'événement de 1815. Bientôt il inter-

1. On conçoit bien que le Moniteur ne donne pas ces curieuses appréciations, qui notent pour ainsi dire, comme dans le manuscrit d'un drame quelconque la mise en scène obligée. J'emprunte à un témoin oculaire cette précieuse reproduction; on la trouvera teUe que je la donne, dans la Biographie des hommes du jour de Sarrut et Saint-Edme, à la notice consacrée à M. Pasquier (tome I er , page 8 et suiv.).

rompt sa défense par ces mots : « Je m'arrête, messieurs, je rencontre encore dans mon manuscrit le nom du maréchal Ney. Comme j'ai donné ma parole à M. le président de ae plus prononcer ce nom, je lui en demande la permission.

M- Pasquier (vivement). — Vous ne pouvez plus continuer, je vous retire la parole.

M. Garrèl. — La meilleure défense que j'aie à présenter est de consigner ce lait que la défense a été arrêtée, qu'il er J, n'a pas été possible au défenseur, quand le nom du maré- ^ chai Ney s'est rencontré dans sa bouche, de le prononcer ^ avec une épithète honorable.

Dans les tribunes publiques. — Très-bien I très-bien ! ;> M. Cartel (après s'être arrêté un moment). — Le gouververnement de la branche aînée a-t-il emporté toute la res- „ pon8abilité de la mort du maréchal Ney?...

Incident relatif à rentrée en séance, à la Chambre des pairs, du fila aîné du maréchal Key (1841).

L'atné des fils du maréchal Ney, le prince de la Moskowa, fut nommé pair de France par ordonnance royale du 19 novembre 1831, mais il refusa de siéger tant que justice pleine et entière n'aurait pas été rendue à la mémoire de son père.

Cependant le 23 février 1841, le prince se pourvut auprès du chancelier pour être admis à prendre séance. Le 6 mars suivant, sur le rapport de M. d'Argout, son admission fut prononcée.

Le 7 mars, le prince de la Moskowa se présente à la Chambre, où il est introduit avec le cérémonial accoutumé.

Le prince de la Moskowa. — Je demande la parole.

Le président. — Je ne puis vous l'accorder.

Le piince. — Je vous demande pardon si j'insiste ; mon

intention en m'adressant à la Chambre

Le président. — Vous n'avez pas la parole, ni ne pouvez la *ndre. (Le règlement exigeait que chaque membre, avant parler sur une question, déposât sur le bureau un^

demande indiquant le sujet sur lequel il réclamait la parole.)

Le prince. — Je cède, monsieur le président,, à votre pouvoir discrétionnaire.

Cependant, le lendemain de cet incident, plusieurs journaux publièrent le discours que le prince n'avait pu prononcer à la séance du 7 mars, discours relatif au procès de 1815, et où le nouveau pair appréciait avec une dure sévérité la conduite des juges du maréchal.

Au début de la séance du 9 mars, le comte Molé demanda la parole.

Le comte Molé. — En demandant la parole, je crois aller au-devant d'un sentiment partagé par tous les membres de cette Chambre. Un discours que M. le chancelier et le règlement n'ont pas permis de prononcer, a reçu par la presse une grande publicité. Les sentiments qui l'ont dicté n'auraient trouvé parmi nous qu'une légitime sympathie, s'il ne s'y trouvait des expressions contre lesquelles vous comprendrez que plusieurs membres de cette assemblée se sont sentis le besoin de protester hautement. Pour ma part, j'ai pu me trouver dans des circonstances pénibles, douloureuses; j'ai pu blâmer de toutes les forces de mes convictions la politique qui m'y avait amené, mais je ne reconnais à personne le droit de douter que, si j'ai eu le malheur d'être juré, mon verdict n'ait pas été constamment consciencieux et indépendant.

À la séance du lendemain 10, le prince de la Moskowa répond à ces paroles par un discours auquel nous empruntons les passages suivants :

« Les paroles prononcées hier dans cette enceinte ne peuvent rester sans réponse. Je n'ai pas soulevé cet incident imprévu. Après avoir cherché k remplir un devoir filial, j'ose dire respectable, je m'étais résigné au silence.

« Ce n'est pas la première fois, messieurs, que la tribune, la presse, le pays, ont exprimé à l'égard de la sentence fatale qui a frappé mon père, l'opinion contre laquelle on est venu réclamer hier. Quel jugement fut jamais l'objet de plus

unanimes attaques? Je laisse à M. le comte Molé le repos de sa conscience qu'il invoque ; je n'ai jamais recherché les motifs qui ont pu diriger sa conduite de juge; les souvenirs de 18 i 5 sont pour moi couverts d'un voile de deuil qu'il me coûte de soulever.

« On peut comprendre les sentiments dont je suis animé quand, après une révolution comme la nôtre, j'entends dire à cette tribune qu'on ne me reconnaît pas le droit de protester contre une sentence rendue dans un procès, où Ja défense n'a pas été libre, où la condamnation a été demandée ouvertement par l'étranger!...

Le chancelier. — Dans la circonstance présente, je répondrai avec franchise au pair qui vient de prendre la parole, qu'en ayant pour les sentiments qui l'animent tous les égards auxquels ils ont droit, il m'est impossible de ne pas lui faire observer qu'il doit les mêmes égards à des sentiments non moins respectables, qu'il risque très-injustement de blesser, et qu'il répond mal à ceux qui régnent dans cette Chambre, quand il vient y renouveler des souvenirs qui ne peuvent que lui être infiniment pénibles. Je l'avertis comme président, comme homme d'âge et d'expérience, que pour lui, pour le rôle qu'il doit jouer dans cette enceinte, ce ne sont pas les auspices sous lesquels il lui serait le plus avantageux de prendre place.

Le prince. — Monsieur le chancelier, en m'adressant ces paroles, vous croyez remplir un devoir; j'ai rempli le mien, le pays jugera entre nous.

{Moniteur du 6 au 11 mars 1841.)

Erection à Paris d'une statue au maréchal Ney, eu 1853.

Un décret du 18 mars 1848, ratifié par l'Assemblée constituante, avait ordonné l'exécution d'un monument, à la mémoire du maréchal Ney, sur l'emplacement même du lieu où il succomba.

Le 20 février 1850, le ministre des travaux publics soumit à l'approbation du président de la République un rapport relatif à l'exécution retardée de ce décret.

« Vous n'avez pas voulu, disait un passage du rapport, que le monument de celui que l'Empereur appelait le Brave des Braves fût considéré comme la marque publique d'un souvenir irritant, mais seulement comme le signe d'une réhabilitation proclamée déjà par le cri de la conscience publique. *

Ce rapport ayant été approuvé, le ministre confia l'exécution de la statue au sculpteur Rude, et le travail du piédestal à l'architecte Gisors.

Enfin, le 22 mars 1852, un nouveau décret ouvrit au ministre un crédit de 50000 francs destinés à payer les frais relatifs à la statue.

C'est seulement le 7 décembre 1853, trente-huitième anniversaire de l'exécution du maréchal, que fut inaugurée cette statue. On avait donné à la solennité l'aspect le plus grandiose et en m^me temps le plus ofBciel. Le prince Napoléon la présidait, en costume de général de division ; la plupart des ministres, les maréchaux, les amiraux, les généraux de l'armée de Paris et de la maison de l'Empereur; les présidents du Sénat et du Corps législatif, le grand chancelier de la Légion d'honneur, le' gouverneur des Invalides, les préfets de la Seine et de police, les maires de Paris, les présidents de cours et de tribunaux, le Conseil d'État, la Cour des comptes, un grand nombre* de hauts personnages étrangers, etc., assistaient à la cérémonie. L'archevêque de Paris présidait la cérémonie religieuse. Un grand déploiement de troupes de tous les corps d'armée cantonnés à Paris entourait le monument encore couvert d'un voile.

Dans une tribune spéciale, on pouvait voir trois des fils du maréchal : l'aîné, le prince de la Moskowa; son frère, le duc d'Elcbingen et son fils Michel, et le colonel Edgar Ney, alors officier d'ordonnance de l'Empereur.

Quand le voile qui dérobait la statue fut tombé au bruit du canon, le maréchal de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, se leva et prononça un remarquable discours à l'adresse de l'armée. Il fit allusion, dans un passage que nous allons citer, à la situation du maréchal Ney, en 1815, et il nous semble y avoir apprécié, avec autant de justesse que de modération, « l'erreur passagère » de l'illustre victime :

« S'il est un privilège qui appartienne à ces grandes existences liées aux destinées des empires, c'est d'être jugées par leurs services et non par leurs erreurs. Leurs services sont à eux ; leurs erreurs sont de l'homme et de son temps.

« Vainement des voix éloquentes avaient entrepris l'œuvre de la réhabilitation légale du maréchal ; on ne refait pas l'histoire avec des arrêts de justice.

« Soldats, c'est à vous que je m'adresse aujourd'hui. Je voudrais pouvoir écarter de ma pensée, comme de la vôtre,

le souvenir des, discordes civiles qui, en 1814 et 1815, pesèrent sur la France, plus encore peut-être que les armées étrangères,

<c Émue des divisions de la patrie, l'âme du maréchal Ney se troubla comme s'était troublée, à une autre époque, l'âme des Turenne et des Condé; comme eux il a fait des fautes, plus qu'eux il les a expiées.

c Aussi la postérité oublies* cette faiblesse passagère du héros. »

Après un discours de M. Dupin 1 , la cérémonie se termina par le défilé des troupes devant le prince Napoléon.

1. Nous en donnons A l'appendice suivant, l'éloquente péroraison.

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