EXTRAITS DES MÉMOIRES DE M. DOPIN
(Partie relative au maréchal "Ney.)
Le maréchal Ney fat la principale victime concédée aux réactions de 1815. On ne s'est acharné sur aucun autant que sur celui-là.
1. Je veux montrer une fois de plus mon grand désir de demeurer impartial, en citant, ci-après, des opintons qui De sont pas toujours les miennes. Le lecteur pourra faire ainsi de curieux rapprochements. Je donne ici de nombreux extraits de la partie des Mémoires de Jf. Dupin relative au maréchal Ney. Mais j'avertis bien le lecteur que ce sont seulement des Extraits. Se reporter, pour plus de détails, au I er volume des Mémoires de M. Dupin (page 31), dans la magnifique édition de M. Pion, enrichie d'autographes, et qui comporte quatre volumes in-8°. (Prix : 24 fr.) Ces curieux volumes renferment, outre les récits les plus palpitants et touchant tous aux faits historiques, plus ou moins connus, des derniers règnes, des documents authentiques inédits ou oubliés, de la plus haute valeur. On ne saurait trop recourir à leur lecture, chaque fois qu'on veut écrire l'histoire contemporaine : ces sortes de publications, heureusement fréquentes de nos jours, sont une mine inépuisable qu'il faut toujours avoir sous la main, parce qu'on est à tout moment et à propos de toutes choses, amené à les consulter fructueusement. Je donne ensuite quelques passages relatifs à ce même procès de Ney, extraits de V Histoire de la Restauration de Lamartine (8 vol., Paguerre), et de celle de M. Vicl-Castel (Lévy, in-8°, encore encours de publication).
Son affaire était la première et devait être la plus grave de toutes. Il n'y en pas non plus autour de laquelle l'esprit de parti ait fait entendre plus de rugissements. Le Drapeau blanc, la Quotidienne, tous les journaux ultras poussaient à une répression sanglante. Non-seulement il fallut défendre l'accusé, mais les avocats eurent aussi à se défendre eux* mêmes.
Singulière rencontre ! Le premier avocat auquel la défense du maréchal Ney fut proposée est M. Bellart. Elle lui fut offerte par M. Gamot, ancien préfet de l'Yonne, beau-frère du maréchal, qui raconte ainsi son entrevue dans une de ses lettries :
« La première personne à qui je m'adressai, dans le temps, pour prendre la défense du maréchal Ney, fut M. Bellart, qui n'avait alors d'autre titre que celui d'avocat. J'avais eu occasion de le voir dans le département de l'Yonne, et sa réputation de talent et de probité me porta à croire que je ne pouvais faire un meilleur choix. J'étais loin de me douter alors qu'il deviendrait son accusateur; qu'après lui avoir fait ôter les moyens de se défendre, il l'attaquerait avec fureur, comme s'il eût eu soif de son sang, et qu'enfin ce serait à lui que j'aurais à réclamer son cadavre pour lui rendre les derniers devoirs. — M. Bellart me dit qu'il ne pouvait se charger de cette défense, parce que ses opinions politiques n'étaient point d'accord avec le parti que le maréchal avait pris; que cependant il était possible de l'excuser sous le rapport de la préméditation et de l'entraînement que la force des choses avaient dû lui faire éprouver.... »
Au refus de Bellart, M. Gamot s'adressa à Berryer père, l'un des premiers avocats de l'ancien barreau, homme énergique et résolu. Il fut chargé de la plaidoirie.
Avocat beaucoup plus jeune (je n'avais encore que trentedeux ans), je lui fus adjoint pour l'aider dans les recherches que pourrait exiger l'affaire.
La première question qui se présenta fut celle de la compétence. On se réunit, à ce sujet, en consultation chez Berryer père; on y appela M. Delacroix- Frainville et M. Par-
dessus ; Mme la maréchale N?y et son frère, M. Gamot, y assistèrent.
Mme la maréchale et M. Gamot nous déclarèrent formellement que le vœu du maréchal était de décliner le conseil de guerre, d'invoquer sa qualité de pair, et de demander le renvoi devant la cour des pairs.
Au surplus je dois dire qu'alors même que le déclin atoire n'aurait pas été prorosé, il est à peu près certain qne le conseil de guerre ne s'en serait pas moios, d'office, déclaré incompétent. Dans le cas contraire, plusieurs des maréchaux auraient refusé de passer outre sur le fond, et le tribunal aurait eu besoin d'être complété par de nouveaux membres.
Le maréchal duc de Trévise pour lequel j'avais déjà consulté en matière civile, s'en était ouvert av* c moi. Il m'avait même demandé, à l'avance, le modèle d'une récusation qu'il se proposait de déposer sur le bureau du conseil, si le déclinatoire était rejeté.
« On veut, me disait-il, abuser de notre posiiion ; nous ne sommes pas un tribuDal politique ; devant la juridiction militaire tout est de rigueur ; on ne peut pas même invoquer ni admettre des circonstances atténuantes. On veut donc nous mettre strictement en face du fait matériel de défection comme si ce fait s'était passé dans des circonstances ordinaires, en présence de l'ennemi. Eh bien, dans cette position, jamais je ne consentirai à juger mon camarade! »
Le duc de Trévise ne se dissimulait pas le risque qu'il allait courir personnèllement. Déjà le doyen des maréchaux, le maréchal Moncey, qui avait aussi refusé de faire partie du conseil de guerre, s'était récusé, avait, pour ce seul refus, été dépouillé de sa dignité de maréchal et condamné à subir trois mois d'emprisonnement dans le fort de Ham.
J'étais dans le salon du duc de Trévise, dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré. Là était son portrait en grand uniforme de maréchal de l'Empire, avec toutes ses décorations, et en regard le portrait de son père, vénérable vieillard, en cheveux longs, vêtu d'une redingote grise, en costume de Ttiirateur.
« Vous voyez, me dit-il avec émotion, voiïà le portrait de mon pere et le mien; mais j'encourrai toutes sortes de dis* grâces, on me destituera, n'importe; je quitterai tout, je revêtirai le costume et je reprendrai les occupations et les travaux de ce brave homme, plutôt que de condamner le maréchal Ney ! je sais labourer 4 .
Le lendemain, j'apportai à M. le duc de Trévise le modèle de récusation ; il le copia et le signa pour être prêt à s'en servir, s'il le fallait, le jour de l'audience.
Cette note était ainsi conçue :
Plein de respect et de soumission pour les ordres du. roi, et n'ayant d'ailleurs aucun motif d'excuse à alléguer pour refuser la commission qui m'était donnée, j'ai accepté cette commission et j'ai siégé parmi les membres du conseil de guerre, nommé pour juger M. le maréchal Ney. Apres avoir entendu le développement des moyens proposés par le défenseur de M. le maréchal, pour prouver que le conseil de guerre était incompétent, je me suis trouvé convaincu qu'en effet ces moyens étaient fondés. J'ai en conséquence opiné en mon âme et conscience pour que le conseil se déclarât incompétent. Le conseil en a décidé autrement, mais mon opinion n'a pas changé, et ma conscience, restée la même, me disant que je ne puis pas demeurer juge de M. le maréchal Ney, sans contrevenir à la charte constitutionnelle, je déclare que je m'abstiens de prendre part à tout ce qui pourra suivre la présente déclaration, dont je demande acte, et que je dépose sur le bureau.
« Paris, le novembre 1815. »
On peut voir dans les relations du procès du marôchai combien les avocats eurent de peine à obtenir les délais, même les plus courts, pour préparer la défense écrite ou orale ; on voulait, suivant la vieille expression du lieutenant
1. En effet, le maréchal se livrait tous les ans & cet exfercice dans son parc de Plessis-Lalande.
criminel Ayrault 4 , juger l'affaire à la chaude. C'est dans une de ces luttes d'avant-postes qu'ayant à répondre aux impatiences du procureur général, et fort excité moi-même par tant d'impétuosité dans l'attaque, je lui adressai, avec un accent douloureux, cette apostrophe :
Accusateur l vous voulez placer sa tête sous Ja foudre, et nous nous voulons montrer comment l'orage s'est formé !...
Berryer avait arrêté le plan de sa plaidoirie. Ses notes étaient fort étendues. Dans une affaire aussi grave, il ne voulait rien négliger; il avait surtout à cqeur d'expliquer, dans le plus grand détail, tous les faits qui avaient précédé ou accompagné la mission donnée au maréchal.
Pour moi, je n'avais qu'à écouter les plaidoiries ; seulement il avait été convenu que je répliquerais au procureur général s'il y avait lieu. Dans cette vue, et pour m'y préparer, j'avais, dans une juste défiance de moi-même, jeté par écrit le plan de cette réplique pour le soumettre au maréchal, qui en avait surtout approuvé la marche vive et rapide. Mais M. Berryer ayant été interrompu dans le développement de sa grande plaidoirie, la réplique projetée n'eut pas lieu, et je n'eus pas à faire usage de mes notes*.
Comme ou l'a vu plut haut, M. Berryer ayant annoncé devant la Chambre des pairs qu'il allait examiner, en faveur de son illustre client, les dispositions des divers traités, et d'abord celle de Particle 3 de la Convention de Paris, une décision de la haute Chambre iuterdit cette discussion.
L'obligeant marquis de Sémonville, continue M. Du pin, vint dans le bureau où nous étions retirés, nous instruire de cette décision. Elle jeta, à son tour, un grand trouble dans nos esprits ; elle tendait à priver d'avance le maréchal d'un moyen de défense que nous avions toujours considéré comme décisif, et, à vrai dire, le seul qui pût être invoqué avec