Sous Charles IX
2. Ces notes, nous l'avons dit plus haut, ont été depuis réunies et
oubliées.
assurance \ Nous ne pouvions accepter un tel arrêt ; et afin de n'être pas pris au dépourvu, il fut convenu que, pendant que M- Berryer achèverait de revoir ses notes, je rédigerais sur-le-champ une protestation que j'irais communiquer à M. le maréchal, afin qu'il pût lui-même quand il verrait sa défense entravée, s'interposer, constater la violence qui nous serait faite, nous retirer lui-même la parole et protester !
Je me hâtai de rédiger cette pièce, et je l'apportai à M. le maréchal qui l'approuva. Je l'engageai à la recopier de sa main pour qu'il pût la lire sans broncher, car mon agitation en la traçant, était telle, que mon écriture était à peine lisible.
Ainsi nous allions rentrer à l'audience : Berryer reprendrait la discussion ; il invoquerait i° la Convention du 3 juillet ; 2° le traité du 20 novembre ; s'il était interrompu sur le premier chef, je ferais un nouvel effort, après quoi le maréchal lirait sa protestation.
Tout se passa ainsi. Le maréchal tenait son petit carré de papier dans son chapeau, et après avoir dit d'inspiration : « Oui, je suis Français ! » il lut sa protestation avec dignité et fermeté ; il me remit ensuite son autographe en me disant : « C'est à vous que je le confie*, » et l'audience fut levée.
Quelques instants après, et quand nous fûmes un peu remis de l'agitation de cette grande scène, Berryer père et moi, avec son fils 8 , jeune avocat qui sans être associé à la défense, était en robe, et ne nous avait pas quittés un in-
1 . C'est là l'opinion de M. Dupin, ce n'est pas la nôtre, nous Pavons dit ci-dessus.
2. Il s'agit ici de M. Berryer, notre grand avocat, qui vient de mourir seulement en ces derniers temps (novembre 1868).
3. J'ai conservé précieusement cet autographe. Je l'ai montré plusieurs fois au fils aîné du maréchal. Je le portais sur moi lors de l'inauguration de sa statue en décembre 1853. C'était mon premier mandat. (Note de M. Dupin). Ajoutons que cette curieuse pièce se trouve reproduite, par l'autographic, dans la belle édition dos Mémoires de M. Dupin (à laquelle nous faisons cet emprunt).
stant,nous montâmes dans la chambre du maréchal. THoxxs le trouvâmes tel qu'il avait été constamment dans tout le cours du procès, plein dune mâle fermeté. Après avoir échangé quelques mots, où de notre part l'émotion était plus vive que la sienne, il nous embrassa tous trois, et nous nous retirâmes. La famille allait nous remplacer près de lui.
Aussitôt après la révolution de Juillet 1830, devenu membre du conseil des ministres, un de mes premiers soins fut de réclamer et d'obtenir du roi pour Mme la maréchale Ney, une pension viagère de 25 000 fr. qui a rendu superflue toute allocation subséquente.
Le 12 novembre 1831, on rapporta devant la Chambre des députés une pétition des habitants de la Moselle demandant < que les cendres du maréchal Ney fussent transférées au Panthéon et qu'il lui fût élevé un monument aux frais de l'État. »
A cette occasion, M. Dupin prononça à la Chambre un discours dont voici les principaux passages :
« Messieurs, j'adhère avec empressement à toutes réparations qui seraient accordées aux mânes illustres du maréchal Ney; mais la meilleure réparation, c'est la révision et la cassation de l'arrêt qui l'a condamné! (Acclamations soudaines et générales d'approbation). Les moyens ne manqueront pas 1 (Une foule de voix : Non ! non !)
« Et d'abord, je me rappelle encore ces terribles paroles qui furent prononcées par le premier ministre d'alors, en se présentant à la Chambre des pairs constituée en Chambre de justice : « C'est au nom de l'Europe que je viens vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchail Ney ! » (Mouvement général d'indignation.) Ainsi l'acte d'accusation était porté au nom de l'étranger , de l'étranger en armes occupant Paris à la suite, non d'une conquête, mais d'une convention militaire.
« .... Ses défenseurs ne furent pas même entendus ! il y « eu violation du droit sacré de la défense ! la condamnation est illégale et nulle. D n'y a pas seulement mal jugé, on peut
dire en réalité qu'il n'y a pas eu arrêt (Nouvelles marques tune éclatante approbation).
« Si on nous avait entendus, et qu'on eût condamné, il y aurait pu avoir mal jugé : mais je le répète, les droits de la défense furent violés, il n'y a pas eu de véritable arrêt.
« Quant au moyen tiré du traité du moisde novembre, qu'on ne s'y méprenne pas, qu'on se dispense de jeter à ce sujet un doute désobligeant dans les esprits; c'est précisément pour montrer le vice d'un arrêt qu'il n'était pas en notre pouvoir d'empêcher de rendre que nous avons constaté jusqu'au dernier moment l'impossibilité dans laquelle les défenseurs du maréchal avaient été de le défendre contre une accusation portée au nom de l'étranger.
c C'est de concert avec le maréchal, etpour mieux mettre en évidence le refus obstiné des juges d'entendre la défense, que j'ai rédigé moi-même cette protestation qui fut écrite de ma main et copi'e par le maréchal Ney; je l'ai conservée. Il appartient à ses fils de la relever, comme ils m en ont exprimé le désir. (Mouvement.)
« J'aurai l'honneur, puisque c'est leur dessein, de m'en constituer encore le défenseur (Bien! Trbs-bien! — Bravos universels) — J'appuie le renvoi. »
Le renvoi au conseil des ministres fut ordonné sans opposition.
A peine ce discours avait été prononcé que les fils du maréchal Ney accoururent chez moi , me remercièrent et me prièrent, en leur nom et au nom de leur mère, de rédiger la
requête en révision. Je dressai cette requête , qui porte la date du 23 novembre 1831 , avec les signatures de Mme la maréchale Ney , du duc d'Elchingen et des deux autres fils du maréchal.
Cependant malgré toutes les raisons qu'elle énonçait, et quoique vivement appuyée par le jeune duc d'Orléans 1 , la révision ne fut pas ordonnée.
De longues années devaient encore s'écouler avant que la
1. Le prince royal, mort la 13 juillet 1842, d'une chute de voiture.
famille et les amis du maréchal Ney, et je devrais dire la France, obtinssent satisfaction.
Enfin, le 7 décembre 1853, jour anniversaire de l'exécution de l'arrêt du 6 décembre 1815, après trente-huit ans d'intervalle et d'incessantes réclamations, la statue du maréchal Ney, décrétée le 18 mars 1848, par le gouvernement provisoire, fut solennellement inaugurée sous le règne de Napoléon III.
A cette occasion , M. Dupin prononça un discours , dont voici la péroraison :
« Oublions les personnes , messieurs, ne voyons que les faits. Il ne s'agit pas de ces récriminations individuelles souvent odieuses et presque toujours inutiles, mais il s'agit de la vérité sur les choses; et cette vérité il faut bien la dire pour restituer aux événements historiques leur immuable caractère, et ne fût-ce aussi que pour apprendre à nos contemporains légers et oublieux à détester les funestes résultats des discordes civiles à toutes les époques et sous tous les régimes.
* Le maréchal est tombé victime d'une réaction politique : victime de la haine implacable qu'une faction antinationale portait aux illustres chefs de la graude armée. Le maréchal Ney tant de fois victorieux sur tous nos champs de bataille fut l'holocauste offert en expiation des gloires militaires de l'Empire! C'était le drapeau tricolore immplé au drapeau blanc! Il était réservé au neveu de l'Empereur de réparer cet outrage, de mettre un monument d'honneur à la place d'un monument funèbre, et d'ériger la statue du héros sur le lié même qui a vu succomber la victime ! »