Moniteur du 16 mare
En même temps que les émissaires de Bertrand arrivaient au quartier général de Ney, le maréchal recevait la visite du baron Capelle, préfet de l'Ain, resté fidèle aux Bourbons 1 , et qui avait été forcé de quitter sa préfecture. Ce fonctionnaire lui donna de fort mauvaises nouvelles, lui parlant des forces considérables de Napoléon, et surtout du fâcheux esprit qui animait les populations. Il acheva enfin d'inquiéter l'esprit du maréchal, en lui disant qu'un très-grand nombre de communes avaient déjà arboré le drapeau tricolore.
Ney fut en effet très-ému en apprenant la gravité et la rapidité de la marche des événements contraires à la cause qu'il avait juré de défendre. Il s'emporte plusieurs fois, indécis, demandant des conseils aux uns et aux autres : « Que puis-je faire, dit-il au baron Capelle à plusieurs reprises ; l'eau de la mer ne s'arrête pas avec la main ! » Il appelle à lui ses deux lieutenants généraux, Lecourbe et Bourmont, et leur demande franchement leur opinion. Lecourbe reconnaît l'inutilité de la défense, mais dit crûment au maréchal c qu'il aurait mieux fait de ne pas s'en charger. » Bourmont est d'avis, mais timidement, qu'il faut abandonner la cause royale et ne pas répandre en pure perte le sang des soldats. Alors Ney leur présente une proclamation que Bertrand lui avait envoyée toute rédigée, et qu'il n'avait plus qu'à signer. Devant eux il y apposa sa signature de maréchal de l'Empire, et faisant réunir les troupes, il en donna lecture devant elles, au milieu des plus vives acclamations 2 . Le maréchal réunit ensuite à dîner les principaux officiers de sa petite armée, et il y parla plusieurs fois des causes de
1. 11 rejoignit Louis XVIII à Gand. Nous le retrouverons au procès déposant contre le maréchal. M. Capelle, ministre de Charles X en 1830,
a été jugé comme les autres ministres signataires des ordonnances» bien m qu'il se fût enfui avant la mise en accusation. 11 est mort obscurément J en 1843, à 68 ans. ;
2. C'est la fameuse proclamation : La cause des Bourbons est à jamais I perdue! et qui fut la base principale du procès. Elle a paru au Moniteur I du 21 mars, tout à fait au bas de la dernière colonne, et après tous les 1 actes nouveaux du gouvernement impérial. On la retrouvera tout entière 1 dans Pacte d'accusation, lors du procès à la Chambre des pairs. j
son retour à Napoléon. « Ce n'est pas à lui que je me donne, dit-il, c'est à la France, et si nous nous rattachons à lui comme au représentant de notre gloire, ce n'est pas à une restauration du régime impérial que nous entendons nous prêter. * Les généraux Lecourbe et Bourmont assistèrent à ce dîner, prenant peu de part à ce qui s'y disait, mais admettant comme inévitable la révolution qui venait de s'accomplir 1 .
Après ce dîner, qui avait encore échauffé et exalté les esprits, le maréchal écrivit une longue lettre à sa femme, où il lui raconta ce qui venait de se passer, et faisant allusion aux humiliations qu'elle avait subies à la cour de la duchesse cPAngoulême: « Désormais, lui disait-il, tu ne pleureras plus en sortant des Tuileries. »
On s'est souvent demandé ce que le devoir et l'honneur ordonnaient de faire, en pareille circonstance, à l'infortuné maréchal. En persistant à combattre, il n'avançait en rien les affaires du roi et faisait inutilement verser le sang de ses soldats. On ne peut donc lui reprocher la résolution adoptée par lui de mettre bas les armes. Mais il était facile au maréchal de ne pas signer la proclamation qui consommait la défection de ses troupes et la sienne propre. Il devait, ou se retirer avec ses soldats, en présence de l'impossibilité d'une vaine lutte, ou, dans le cas où ses troupes eussent refusé de le suivre, s'éloigner lui-même, seul au besoin, délaissé de tous s'il le fallait, mais supérieur à tous, et pouvant facilement défier, d'où qu'elles vinssent, les inimitiés et les vengeances, et par-dessus tout les remords. Quoi qu'il en soit, qualifier de trahison l'acte qu'il commit ce jour-là, c'est aller au delà de la vérité. Ney fut entraîué par les circonstances, par la force des choses, par la marche impérieuse des événements, par l'ancienne affection et la reconnaissance qu'il avait pour l'Empereur, par le prestige de sa gloire et de son nom, et surtout par l'attitude de son armée et les conseils de son propre entourage. S'il avait