QUATRIÈME ORDRE
En avant de Fleuras, le 16 juin 1815, à trois heures et un quart.
« Monsieur le maréchal, je vous ai écrit, il y a une heure, que l'Empereur ferait attaquer l'ennemi, à deux heures et demie, dans la position qu'il a prise, entre Saint-Amand et Bry.
» En ce moment, l'engagement est très prononcé. Sa Majesté me charge de vous dire, que vous devez manœuvrer sur-le-champ, de manière à envelopper la droite de l'ennemi, et tomber à bras raccourcis sur ses derrières. Cette armée est perdue si vous agissez vigoureusement ; le sort de la France est dans vos mains. Ainsi, n'hésitez pas un instant, pour faire le mouvement que l'Empereur vous ordonne, et dirigezvous sur les hauteurs de Bry et Saint-Amand, pour concourir à une victoire peut-être décisive.
» L'ennemi est pris en flagrant délit, au moment où il cherche à se n'unir aux Anglais.
» Le Major-général y
» DUC DE DALMATIE
» Cet ordre fut remis à six heures, par M. Forbin- Janson. On a pu juger, par ce qui a été dit, que son exécution était impossible. Le maréchal avait devant lui plus de 50 000 hommes, contre 17 000.
» Reprenons le récit de M. Gourgaud.
Relation, page 59 : « On pouvait espérer les » résultats les plus beaux, lorsque le général Van- » damme envoya prévenir qu'à une lieue, sur sa » gauche, une colonne ennemie, d'une vingtaine de » mille hommes, débouchait des bois, et nous tour- » nait ainsi, en ayant l'air de se porter sur Fleurus. » L'Empereur fit faire halte à sa garde, et ordonna m diverses dispositions pour recevoir cette colonne. » Ce mouvement- paraissait inexplicable : il fallait » que ce corps ennemi eût pénétré entre les corps » du maréchal Ney et ceux de l'Empereur. A six » heures et demie, l'aide de camp Dejean, que S. M. » avait envoyé pour reconnaître les mouvements de » cette colonne, vint annoncer que c'était le 1er corps » d'armée commandé par le général d'Erlon. Napo- » léon ne put se rendre raison d'un tel mouve- » ment.
m L'erreur une fois reconnue, il fallut une demi- » heure pour rappeler les réserves, et ce ne fut qu'à » sept heures, que Napoléon put marcher sur Ligny.
m L'attaque eut lieu comme elle avait été projetée ; » mais cette malheureuse erreur l'avait retardée «le » deux heures. »
Narration, page 02 : « Le maréchal Xey. qui » devait l'occuper le 15, au soir (le poste .les Quatre- » Bras), qui aurait dû au moins l'occuper le 16, à la » pointe du jour, n'avait encore fait aucun mouve- » ment à deux heures après midi. Il ne marcha sur » cette position qu'après que l'ordre lui en eut été » réitéré, et qu'il entendit la canonnade bien engagée » sur Ligny. On ne sait par quelle fatalité il ne fit » pas avancer toutes les troupes sous ses ordres, et » laissa en arrière la cavalerie légère de la Garde, » et tout le 1er corps (d'Erlon). Il ne se porta » en avant qu'avec trois divisions du corps de Reille; » ce qui, avec la cavalerie et l'artillerie, faisait une » vingtaine de mille hommes, laissant derrière lui » deux mille cavaliers d'élite, et les dix-huit mille » hommes d'infanterie du 1er corps qui, un peu plus » tard, se porta sur Fleurus. »
» Déjà l'on a vu, par la première lettre, que le maréchal avait reçu l'ordre de laisser en arrière la cavalerie de la garde : voilà pourquoi il n'en a pas disposé.
» Quant au mouvement de flanc du comte d'Erlon, dont M. Gourgaud ne peut se rendre compte, je lui apprends qu'il a eu lieu par la volonté positive de Napoléon , et qu'ainsi il ne faut accuser ni le maréchal Ney, ni aucune fatalité, de cette manœuvre qui l'étonné si fort.
» Je n'ai point trouvé dans les papiers du maréchal Tordre écrit du 16, qui prescrit cette disposition. Il aura été égaré sans doute, ou peut-être n'a-t-il pas été écrit. Mais outre le témoignage du colonel Laurent, qui l a porté (verbal ou écrit), j'ai dans les mains une lettre datée du 17, de Fleurus, qui confirmera ce que j'ai avancé, sur l'ordre qui a mis ce corps en marche vers Saint-Amand. En voici un extrait :
Fleurus, le 17 juin 1815.
« Si les corps des comtes d'Erlon et Reille avaient été ensemble, il ne réchappait pas un Anglais du corps qui venait vous attaquer. Si le comte d'Erlon avait exécuté le mouvement sur Saint-Amand, que l'Empereur a ordonné, l'armée prussienne était totalement détruite et nous aurions fait peut-être même 30 000 prisonniers. Les corps des généraux Girard- Vandamme et la Garde impériale ont toujours été réunis. On s'expose à des revers, lorsque des détachements sont compromis, etc.
m Le Maréchal,
» DUC DE DALMATIE
» Que conclure de tout ceci? Que M. Gourgaud n'a point eu de renseignements positifs sur la campagne de 1815, et que quelques conversations fugitives ne suffisent pas pour établir des faits, et les présenter comme irréfutables.
» Je continue la lecture de la narration.
Page 04 : « Il est impossible de se battre avec » plus de courage et d'ardeur que ne fit le maréchal » Ney, avec ce qu'il fit donner de troupes. S'il avait » employé la cavalerie de la Garde et tout le corps » d'Erlon, que, dès la veille, il aurait dù tenir en posi- » tion d'agir, cette portion de l'armée anglaise aurait » été complètement détruite et rejetée au delà de la » Dyle. Par le mal que le maréchal Ney a causé à » l'ennemi, avec 22 000 hommes, on peut juger de » celui qu'il aurait fait avec 45 000. »
» Certes, on ne peut désirer de lire un plus bel éloge du maréchal Ney, surtout quand on sait que s'il n'a employé ni la cavalerie de la Garde, ni le corps du comte d'Erlon, ni la division Girard, c'est que Napoléon en avait disposé. Malheureusement cet éloge ne concorde guère avec ce qui est dit à la page 67.
Page 67 : « Mais plusieurs généraux, le maréw chai Ney lui-même, n'étaient plus les mêmes » hommes; ils n'avaient plus cette énergie, ni cette » brillante audace qu'ils avaient si souvent déployées » autrefois; ils étaient devenus craintifs et circons- » pects dans toutes leurs opérations; leur bravoure » personnelle seule leur était restée : c'était à qui se » compromettrait le moins. »
» Un homme craintif et circonspect ne se bat point avec un courage et une ardeur au delà de toute expression. Le peu d'éloges que cette narration accorde au maréchal Ney, est une enveloppe perfide dont on se sert pour faire arriver plus sûrement les traits envenimés qu'on ne cesse de lui lancer.
« Au surplus, il est bien connu par les généraux et officiers qui ont vu le maréchal Ney dans cette campagne, qu'il n'a jamais eu plus de présence d'esprit, plus de force d'âme, et qu'il n'a jamais déployé plus de talents et d'audace.
» M. Gourgaud revient encore, page (>7, sur les mouvements du corps d'Erlon il est aussi embarrassé «les causes de son retour à Frasne, qu'il l'a été de sa marche sur Saint-Amand. L'un et l'autre s'expliquent facilement. Un général aussi expérimenté que le comte d'Erlon n'a pu se mettre en mouvement qu'avec des ordres. On a vu qu'il avait reçu celui de marcher vers Saint-Amand. Je n'ai point la même preuve à apporter sur son retour ; mais je crois qu'on peut supposer qu'elle existe.