LE M A II É C H A L NEY
des dragons, des chasseurs, des chevau-légers de France, l'éleva à la pairie et lui confia le gouvernement de la sixième division militaire.
Mais si, autant que sa nature le comportait, Louis XVIII se montra bienveillant envers le maréchal, il n'en fut pas de même de son entourage; Ney ressentit profondément le peu d'égards que l'ancienne noblesse; témoignait à la maréchale; aussi cessa-t-il d'aller à la cour. Il se retira dans sa terre des Coudreaux près Châteaudun, et ne s'occupa plus que d'agriculture. C'est là que vint le surprendre, le 6 mars 1815, une lettre du ministre de la guerre, Soult, lui enjoignant de se rendre dans son gouvernement, sans lui faire connaître Y événement immense qui motivait cet ordre.
Quelle fut sa conduite à partir de la réception de cette lettre ? C'est ce que les pièces de son procès nous apprendront dans les détails les plus authentiques, les plus intimes. — Mais il importe avant tout de donner à ce procès le caractère qui» lui appartient et que nous retrouverons dans toutes les pièces, le caractère d'un procès commandé, exigé impérieusement par les puissances étrangères.
Lorsque la nouvelle du débarquement de Bonaparte vint les surprendre au milieu des fêtes du congrès de Vienne, les souverains et les diplomates étrangers s'étaient empressés de déclarer qu'en rompant son ban il s'était placé hors les relations civiles et sociales, que, comme ennemi et perturbateur de la paix du monde, il s'était livré à la vindicte publique,
en d'autres termes ils l'avaient mis horsja loi. Voilà qui est excessif, monstrueux, sans aucun doute, mais enfin toute cette colère ne semblait dirigée que contre sa personne seule; loin de vouloir faire la guerre à la France, les puissances étrangères se posaient comme les alliées du roi de France. «Point de paix, point de trêve avec Napoléon, avait répondu Alexandre à la reine Hortense; tout excepté lui! »
Il semblait donc que la personne de Bonaparte, écartée par sa seconde abdication, tout dût être fini.
C'est cette conviction qui explique, sans l'excuser, le déplorable aveuglement de la Chambre des Cent Jours qui se flatta qu'en brisant la seule épée qui la put défendre, la France allait recouvrer le droit de disposer d'elle-même et de ses destinées.
Mais lorsque Napoléon eut quitté Paris, les armées étrangères continuèrent de s'avancer; quand il eut demandé un sauf-conduit pour se retirer en Amérique, on le lui refusa ; quand il fut parti pour Rocbefort, Wellington laissa échapper ce mot : «Bonaparte n'est pas notre seul adversaire, il a des adhérents qui ne sont pas moins que lui les ennemis déclarés des Alliés. » Or, les adhérents de Bonaparte, c'était toute l'armée et les sept huitièmes de la nation. De son côté, Blùcher écrivait a Davout sous la date du Ier juillet: « Monsieur le maréchal, il n'est pas vrai que tous les motifs de guerre entre les puissances alliées et la France aient cessé parce que Napoléon a abdiqué, m
Les souverains, leurs généraux et leurs ministres, en même temps qu'ils avaient exigé la dissolution de
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l'armée, témoignaient leur surprise de voir le gouvernement laisser sans poursuite et sans punition les faits des quatre derniers mois. Ils se plaignaient de ce que pas un seul général n'eût encore été mis en jugement. « Bonaparte n'est pas seul coupable de la violation du traité de Pans, disaient-ils; il est abattu; on n'en a plus rien à craindre ; mais il conserve des adhérents, il avait des complices; leur châtiment ou leur exil est nécessaire, dam Vintèrèt. de fa Royauté comme dans r intérêt de l'Europe. »
« Leur nombre est-il un embarras? s'écriaient des officiers russes, nous nous chargeons de vous en débarrasser ; on les transportera en Sibérie ! »
« Si l'on ne frappe pas toutes les tètes de la conspiration, ajoutaient les représentants anglais. l'Europe n'en a pas pour un an. »
On devait croire que l'engagement pris quinze jours auparavant par Louis XVIII, dans sa proclamation de Cambrai, aurait fait repousser ces sommations passionnées. «Je promets, moi qui n'ai jamais promis en vain, disait le roi, le 28 juin, de pardonner aux Français égarés. Je n'excepterai de ce pardon que les auteurs et les instigateurs de la trame ; ils seront désignés à la vengeance des lois par les deux Chambres. » Ces Chambres n'existaient pas encore, elles n'étaient pas même convoquées. Proscrire avant leur réunion, par simple ordonnance, était donc une double violation de cette promesse solennelle. — D'ailleurs quels noms proscrire? Où prendre les coupables? Tous les ministres savaient que le débarquement de l'île d'Elbe
n'était pas le résultat «l'un complot. L'un d'eux surtout, conspirateur avant le 20 mars, ministre de la Police pendant les Cent Jours, et chef du gouvernement après l'abdication «le l'Empereur, ignorait moins que personne que le retour de Napoléon, événement imprévu, avait dérangé des plans dont le rétablissement de ce prince n'était nullement l'objet. L'embarras était donc grand ; mais les représentants étrangers, au nom de leurs souverains, multipliaient les notes et devenaient, chaque jour plus pressants.
Le ministère chargea Fouché de calmer cette fièvre de proscription, et de démontrer les difficultés ainsi que l'inutilité des châtiments. Le 20 juillet, le duc d'Otrante transmit, dans ce but. aux ministres d.^s quatre grandes puissances, un mémoire dont nous signalerons les passages suivants :
« On n'avait pas assez remarqué (avant le 20 mars) qu'une révolution de vingt-cinq ans ne pouvait pas se terminer sans des conciliations, des précautions et des ménagements. Une grande partie de nos malheurs est venue de ce défaut de prévoyance. Pourquoi le dissimuler maintenant 1 Un zèle imprudent et exagéré pour les règles et les maximes de l'ancienne monarchie fit bientôt commettre plusieurs fautes aux royalistes, et même à quelques-uns des ministres du roi ; il en résulta des inquiétudes de plus d'un genre, un ébranlement dans l'opinion et une désaffection pour le gouvernement.
» Cette opposition morale, qui était connue de toute l'Europe, ne pouvait échapper aux calculs de Bona-
parte ; il n'eut pas besoin d'une autre invitation pour venir se jeter au milieu de ce mécontentement et de ces éléments de discorde. Autant les chances périlleuses d'une conspiration et du secret qu'elle aurait exigé auraient pu faire avorter ses projets, autant il put compter, avec une espèce de certitude, sur la stupeur que produit toujours une grande nouveauté et sur l'irréflexion et l'entraînement des esprits quand ils sont frappés soudainement par une entreprise audacieuse et inattendue.
»... On aurait beau multiplier les recherches, on se convaincra que personne n'a eu connaissance d'aucune conspiration qui ait amené et précédé l'arrivée de Bonaparte sur les côtes de Provence, et avant d'attaquer (jui que ce soit sur ce sujet, ne faudrait-il pas d'abord accuser les ministres du roi, qui n'ont su ni deviner ni prévenir le départ de l'île d'Elbe? Après le débarquement, tout ce qui s'est effectué n'a été que le résultat de l'entraînement et de la précipitation. On sent fort bien que ce n'est pas une poignée de soldats qui protégeait Bonaparte dans la ville de Lyon, au milieu d'une population de cent mille âmes 1 . .
Il est impossible de mieux apprécier la situation que ne le faisait Fouché. Il n'était pas d'ailleurs naturellement cruel; c'était seulement le plus immoral, le plus lâche des hommes. Convaincu, lors