Vaulabelle, Histoire île* deuœ Restaurations
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de l'explosion de la machine infernale, que ce crime était celui du parti royaliste, il donna d'abord son opinion dans ce sens; mais le Premier Consul s'obstinant à y voir la main de jacobins incorrigibles, Fouché lui fournit une liste de cent trente de ses anciens amis pour être déportés sans jugement. Nous venons de le voir conseiller la clémence, comme n'étant après tout que de la justice, mais les ministres étrangers insistant pour qu'il fût fait ce qu'ils appelaient des exemples, ce fut ce même Fouché qui rédigea, dans les vingt-quatre heures, une liste de cent dix individus qu'il vouait à la mort ou tout au moins à l'exil, lui qui, la veille, avait écrit qu'on trouverait à peine huit ou dix individus qu'on put peut-être écarter.
Réduite à cinquante-sept noms, cette liste devint la fameuse ordonnance du 24 juillet, dite ordonnance; d'amnistie. Ces cinquante-sept noms étaient divisés en deux catégories ; dix-neuf individus composant la première devaient être jugés par des conseils de guerre; les trente-huit de la seconde devaient sortir de Paris sous trois jours, se rendre en surveillance dans les lieux que le ministre de la police leur désignerait, en attendant que les Chambres décidassent lesquels seraient bannis du royaume et lesquels livrés aux tribunaux. Le nom du maréchal Ney se trouvait en tète de ceux de la première catégorie.
Le maréchal Ney quitta Paris le 6 juillet, jour fixé pour l'entrée des troupes alliées, laquelle n'eut
lieu cependant que le lendemain, parce que Bliicher ne trouvait pas son armée assez imposante. Davout, ministre de la sruerre. lui avait délivré, le 5, un congre illimité pour se rendre dans le Valais et y soigner sa santé. Le même jour, mais en en reculant la date au 20 juin, le ministre de la Police générale, Fouclié, lui avait remis deux passeports, l'un portant tous les noms, titres et qualités et l'autorisant à se rendre à Lausanne, en Suisse, avec six personnes de sa suite ; le second sous le nom de Michel-Théodore Neubourg, négociant, natif de Sarrebn'ick, se rendant à Lausanne pour ses affaires.
Ney, qui n'ignorait pas le sort que lui réservaient les Bourbons, si jamais il tombait entre leurs mains, Ney qui avait dit dans la fameuse séance de la Chambre des pairs : « Eh î messieurs, je ne suis pas du nombre de ceux qui mettent leur intérêt partout et avant, tout ; que gagnerais-je à tout cela ? Si Louis XVIII revient, il me fera fusiller; mais j'ai dû parler en faveur de mon pays. » Ney se proposait donc de gagner la Suisse, mais son intention n'était pas de s'y arrêter ; il avait résolu de passer aux États- Unis, et M. de Pontalba lui avait donné pour ce pays trois lettres de recommandations des plus larges et des plus chaleureuses, dans lesquelles son nom n'était cependant pas prononcé.
Quand il arriva le 9 à Lyon, M. Teste, depuis ministre de Louis-Philippe, alors commissaire-général de police, lui représenta qu'il lui serait fort difficile de pénétrer en Suisse, dont les troupes autrichiennes gar-
daient tous les passages, et lui ayant délivré un«i feuille de route, sous le nom de Michel-Théodore Reiset, major au 3e hussards, visée par le commandant de place, il lui conseilla d'aller attendre aux eaux de Saint- Âlban (Loire), une occasion de franchir la frontière.
Il ne faut pas confondre 1rs fonctions de commissaire-général de police avec celles de commissaire central; ce dernier rst placé sous les ordres «lu maire et du préfet, le premier, au contraire, nommé directement par le chef de l'État, était leur égal ; il prenait part avec eux et le général de division à toutes les discussions intéressant la tranquillité et la sécurité de la ville. D'ailleurs, l'autorité dont était investi M. Teste n'était pas limitée aux murs de Lyon, elle s'étendait sur toutes les provinces du Midi. M. Teste rendit d'immenses services dans ce poste de confiance, ce qui 1 empêcha d'aller occuper dans la Chambre des députés la place à laquelle l'avaient appelé ses compatriotes rt lui attira la haine des légitimistes, à ce point, qu'il dut chercher, lors des sanglantes réactions, un refuge en Belgique.
Le maréchal Nev était donc, sous le nom de major Reiset, aux eaux de Saint-Alban, lorsque le 25 juillet, un homme de confiance, dépêché par la maréchale, vint l'y chercher pour le conduire chez sa cousine-germaine, madame la baronne de Bessonies, née Lagane *, qui habitait le château de ce nom
1. M. Antoine Lagane, ancien conseiller du roi au sénéchal de Figeac, ancien maire de la même ville, avait épousé Suzanne Auguié, sœur M. Auguié, père de la maréchale Ne y.
dans le département du Lot, mais sur les contins du Cantal. Il semblait que l'illustre proscrit eût trouvé là, dans ce coin du Quercy, très sauvage, privé de routes, loin des villes et au milieu des bois, un asile impénétrable. Ce château avait beaucoup souffert à la Révolution, les tours avaient été démantelées, les armoiries piquées, l'escalier marqué presque à chaque inarche des coups de hache. La bande révolutionnaire venue d'Aurillac voulait même le brûler, mais la proximité de l'église, ancienne chapelle du château, les retint et les empêcha d'accomplir en entier leur œuvre de destruction. La baronne de Bessonies, après la tourment*', revint au château et fit les réparations les plus urgentes, et lorsque le maréchal s'y rendit, il était en assez bon état. La chambre du maréchal, située au rez-dechaussée, et qui depuis son séjour, a toujours été désignée sous ce nom, comprend comme mobilier : un lit Louis XVI sous un grand baldaquin avec draperies de vieille soie et rideaux en serge jaune, une commode, un grand fauteuil en cuir brun et deux fauteuils, avec siège en paille, une chaise Louis XIII recouverte en serge verte, une petite table; sur la cheminée décorée des armes de Bessonnies, se trouve une glace avec vieux cadre doré.
C'est dans la nuit du 29 juillet 1815 que le maréchal arriva à Bessonies, il y fut reçu par madame de Bessonies et sa fille, âgée de dix-sept ans ; son fils était à Paris, garde du corps du roi. Quelques jours après l'arrivée du maréchal, des parents de madame
de Bcssonics (madame de Latour et sa fille) (jui habitaient un château voisin, vinrent à Bessonies inviter leur cousines à assister à la fête de leur village ; la baronne et sa fille refusèrent d une façon si singulièrement troublée l'invitation, que les dames de Latour comprirent qu'il se passait au château quelque chose d'anormal ; ce qui contribua surtout à les confirmer dans cette idée, ce fut la vue sur un canapé, dans le petit salon où elles furent reçues, d'un sabre turc enrichi de pierres précieuses, sabre qui ne pouvait appartenir qu'à un personnage important.
Rentrées chez elles, ces dames firent part à M. de Latour des impressions qu'elles rapportaient de leur visite à Bessonies; celui-ci devina que le possesseur du sabre ne pouvait être que le maréchal Ney. Poussé par ses opinions royalistes, et persuadé qu'il se posait en serviteur dévoué de la cause royale, il fut immédiatement trouver M. Locard, préfet du Cantal, et lui parla de ses soupçons. Le préfet donna aussitôt ordre au capitaine de gendarmerie de prendre un lieutenant et quatorze hommes et d'aller fouiller le château de Bessonies, dans lequel il avait lieu de croire à la présence du maréchal.
La lettre de M. Locard à ce fonctionnaire se terminait par cette phrase caractéristique : « Je serais charmé, monsieur, que l'avis que je vous donne fût pour vous l'occasion de prouver le zèle et le dévouement que je sais être dans votre cœur pour le service du roi. »
Le château de Bessonies était situé non dans le Cantal, mais dans le Lot. M. Locard n'avait pas plus
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qualité pour y envoyer le capitaine <le gendarmerie, que celui-ci pour y faire perquisition et y opérer une arrestation. Je ne sais quelle récompense reçut le capitaine, niais M. Loeard fut plus tard envoyé comme préfet du Cher, ce qui était un assez joli avancement.
La besogne fut plus facile pour les deux officiers de uendarinerie et leurs quatorze hommes qu'ils n'auraient pu le prévoir; ils n'eurent pas à chercher le maréchal, celui-ci vint au-devant d'eux; ils ne l'arrêtèrent pas à proprement parler, ce. fut lui qui se livra; La veille au soir, ses hôtes lui avaient laissé lire je m? sais quelle feuille royaliste dans laquelle il était dit que le 10 mai s, au moment de prendre congé de Louis XVHI, il en avait sollicité et obtenu un don soil fie cinq, soit de sept cent mille francs, circonstance qui donnait un caractère plus odieux à ce qu'on appelait sa trahison. C'était là une infâme calomnie don! nous retrouverons la trace dès les premiers "lois de son interrogatoire dev ant M. Decazes. Cette idée qu'il aurait demandé de l'argent pour faire ce que bien certainement il regardait alors comme son. devoir, le rendait fou de fureur. Lui qui mangea de bon appétit tandis que les Pairs délibéraient sur son sort, lui qu'il fallut réveiller par deux fois dans la nuit qui précéda son supplice, il ne mangea pas ce soir-là, il ne ferma pas l'œil cette nuit; il la passa a se promener convulsivement dans sa chambre, comme un lion dans sa cage.
Aussi, lorsque le 3 août, à la pointe du jour, ses papotes affolées lui vinrent annoncer que les gendarmes
se présentaient aux portes du château et lui offrirent des moyens certains de fuir par un souterrain, il les rejeta tous et s'obstina à rester. Bien plus, ouvrant violemment sa fenêtre, ce fut lui qui interpella le premier les gendarmes :
— Que demandez-vous?
— Nous cherchons le maréchal Ney.
— Que lui voulez-vous?
— L'arrêter.
— Eh bien! venez ici, je vous le ferai voir... Messieurs, je suis Michel Ney...
L'escorte le conduisit à A u ri 1 lac et là, on l'enferma, non dans la prison, mais dans les salons de la Maison de Ville. 11 y resta jusqu'au 15 compris. Il n'y a pas de trace de la visite de M. Loeard, préfet.
Par son ordre, un commissaire de police inventoria les papiers trouvés dans le portefeuille du maréchal, au nombre de vingt et une pièces, dont deux lettres, l'une de la fin de mai, l'autre du lflr juin, montrent qu'à cette époque il se préoccupait d'introduire dans ses terres des machines aratoires nouvellement importées d'Angleterre. On inventoria aussi une somme de quelques mille francs en or, dont il était porteur et dont on lui laissa la libre disposition.
Je ne sais comment M. de Vaulabelle, d'ordinaire si minutieusement exact, place au 5 août l'arrestation du maréchal qui eut lieu le 3, ainsi qu'il le déclare dans ses interrogatoires devant le général Grundler ; pourquoi il place au 10 son départ d'Aurillac, qui n'eut lieu que le 15 ? C'est un fait matériellement
constaté par son écrou, qu'il fut directement déposé à la Conciergerie le 19 au matin; on ne s'expliquerait pas que, voyageant en poste, il eût mis neuf jours d'Aurillac à Paris.
C'est par la gendarmerie locale que le maréchal avait été amené à Aurillac, ce fut par un capitaine de la même arme, le capitaine Jomard, et un lieutenant, tous deux venus de Paris, qu'il dut être accompagné pour s'y rendre. Soit du ministre de la police, soit du préfet Locard, ces deux officiers avaient reçu les ordres les plus rigoureux ; ils étaient autorisés à lui mettre les poueettes, au besoin à lui brûler la cervelle à la moindre tentative d'évasion ou d'enlèvement.
Tous deux avaient servi sous ses ordres, tous deux étaient de fort braves gens ; l'emploi de semblables précautions, envers lui, leur eût été infiniment pénible; ils lui proposèrent donc d'être non plus des surveillants, des gardiens, mais des compagnons de voyage empressés et respectueux, s'il voulait leur engager sa parole de ne rien essayer pour les empêcher d'accomplir leur triste mission. Cette parole, le maréchal la leur donna sans hésiter, et ce fut un grand malheur. Il est vrai, qu'à partir de ce moment, ce fut lui qui régla sa marche, ses repos, l'heure et le lieu de ses repas, absolument comme s'il eût voyagé avec deux de ses aides de camp. Mais lorsque aux approches de Rio m, qu'il devait traverser, Exelmans se présenta lui proposant de l'enlever et de le conduire à la frontière, il crut de son honneur de refuser.
« A quelques lieues de Paris, il rencontra la maré-
chale, qui l'attendait à l'une des maisons de poste sur la route; on les laissa seuls.
» Quand le maréchal fit ensuite appeler l'un des officiers de gendarmerie et lui dit qu'il était prêt, des larmes coulaient lentement de ses yeux; l'officier ne put réprimer un mouvement de surprise.
» — Vous êtes étonné de me voir pleurer, lui dit le maréchal; mais ce n'est pas sur moi que je pleure, c'est sur ma femme, sur mes quatre fils 1 .
Nous avons conduit le maréchal jusqu'à la Conciergerie, nous allons l'y laisser un moment pour rechercher ce qu'avaient dit jusque-là de lui et de son affaire les journaux les plus influents de l'époque.
Commençons par les Débats, qui gardaient encore le titre de journal de l'Empire.
— Le 7 juillet : « Les chefs des douze légions de la garde nationale parisienne protestent de leur désir de conserver les couleurs nationales. »
— Le 8 : « On nous écrit que le maréchal Ney n'est nullement dans l'intention de se rendre aux Ltats-Unis. Le matin, d'ordre de M. Decazes, nommé préfet de police la veille, M. le général Dessoles2, commandant supérieur de la garde nationale, a fermé