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On avait appris le 7 août, à Paris, par Le télégraphe, l'arrestation du maréchal, les journaux l'avaient annoncée le il. Il n'était parti d'Aurillac que le 15. Il avait mis quatre jours en route. Le gou-
vernement avait donc eu tout le temps de préparer sa prison et sa garde. Le luxe de celle-ci rend encore plus invraisemblable ce que M. de Vaulabelle a dit de l'état sordide de celle-là.
A qui fut donc confiée la garde du prince de la Moskowa ?
Les contemporains l'on! soupçonné.
« En revanche, on lui permettait chaque jour deux courtes promenades dans un préau, où deux factionnaires placés l'arme au bras, sous une galerie couverte formant l'un des côtés de la cour, ne le perdaient pas de vue. Cette surveillance sévère ne le quittait pas un instant : trois sentinelles, habituellement revêtues de l'uniforme de gendarmes, et de grenadiers à pied ou à cheval de l'ancienne garde impériale, veillaient jour et nuit sous ses fenêtres et à sa porte; la police, dans sa défiance des soldats qui sortaient de l'ancienne année, ne confiait ce triste service qu'à des dévouements éprouvés; des volontaires royaux, des hommes ayant appartenu aux bandes de la Bretagne ou de la Vendée, et des gardes du corps se cachaient le plus souvent sous ces uniformes. »
(de vaulabelle.)
« J'en acquis la preuve par une de mes parentes, mademoiselle Dubourg. qui avait obtenu la permission de me voir. Elle avait reconnu, en entrant, un garde du corps de ses cousins qui montait la garde, revêtu de l'habit d'un ancien grenadier achevai. »
t Mémoires de Lavalette.)
« Aux quatre coins de sa chambre étaient quatre grands estafiers sous l'uniforme de gendarmes, qu'on m'a assuré être quatre gardes du corps déguisés. »
(berryer père.)
A monsieur le comte de Sémofiville, grand référendaire de la Chambre des pairs.
Au château dos Tuileries, le 22 décembre 1815.
« Monsieur le comte,
» Après avoir pris les ordres du roi, j'ai l'honneur de vous adresser le mémoire de fournitures d'habillement et d'armement des quatre gardes du corps qui avaient été choisis pour la garde du maréchal Ney. Sa Majesté est «l'avis que cette dépense soit payée sur les fonds de la Chambre des pairs.
)> J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le capitaine des (fardes de service,
» DUC DE (IRAMMONT. M
C'étaient donc bien quatre gardes du corps, et de plus ils avaient été choisis! Nous ignorons leurs noms, mais ils avaient pour brigadier un nommé Delamothe, qui donna reçu de la note suivante :
« Fournitures faites par le sieur Boutrain, fournisseur breveté de monseigneur le duc d'Angoulème. » Savoir :
4 paires épaulcttes, rouge et argent, à 12 fr. . . . 48 fr.
4 aiguillettes, à 15 fr 60
4 cordons de bonnets de grenadiers, à 16 fr 64
4 bonnets en ourson garnis, à 50 fr 200
4 plumets blancs, à 8 fr 12
4 paires de gants, à 7 f r 28
4 sabres, à 60 f r 240
4 ceintures en buflle, à 15 fr 60
4 dragonnes, à 2 f r 8
4 plaques de ceinturon, à 12 fr 48
4 gibernes et banderoles garnies, à 12 fr 48
Indemnité pour fourniture préparée de garde
nationale 160
1)76 fr.
» Dépenses faites à la Conciergerie pour nourriture :
Par chaque grenadier 120 fr.
Habit et garniture 130
Pantalon 45
Par chaque grenadier 295
Pour les quatre 1180
Total général 2150 1V.
Ainsi, l'on n'avait pas seulement travesti quatre gardes du corps en grenadiers à cheval, mais on avait d'abord songé à les affubler du costume de la
garde nationale et, de ce chef, on accordait au sieur Boutrain, fournisseur breveté de monseigneur le duc d'Angoulèrne, une somme de cent soixante francs.
On pense bien que ces quatre grenadiers à cheval ou gendarmes d'élite ne composaient pas seuls la garde du maréchal, les fantassins qu'on leur avait adjoints, et qui étaient censés appartenir au 2e régiment de la garde royale, n'étaient pas non plus de vrais soldats. M. le colonel Roger, chevalier de Saint- Louis, sous les ordres duquel ils se trouvaient placés, ordonnance la fourniture de quarante-cinq habits à quatre-vingt-dix francs, soit quatre mille cinquante francs; fournitures faites par les tailleurs : Rouget, Badères, Laffitte, Berthe, Bressy, Wesse et Pujol, Berchut, OfFmann et Renard-Meillerand.
Chacune des parties prenantes signe qu'elle a effectivement reçu un habit, et ces parties prenantes s'appellent : Dudon père et fils, comte de Mailly, Dupont, Coûtant père et fils, comte Custine de Marcilly, de Chaurnont, de Villenoirs, de Saint-Maurice, Pajot de Juvisy, de Puifferat, comte de Seyturier, dePoirou, de Maynen, de Burle, etc., etc.
Ainsi l'infortuné maréchal, condamné aux frais, ne fut pas seulement forcé de nourrir (et nous verrons plus tard de quelle façon) les braves gens qui le gardaient, il le fut encore à les habiller. Ce qui ne s'était jamais vu et ne se verra probablement jamais.
La Bédoyère ayant été arrêté le 2 août au matin, une ordonnance du roi, du même jour, avait désigné
exclusivement le conseil de guerre permanent de la lre division militaire, pour le jugement de dix-neuf individus portés sur la première catégorie de celle du 24 juillet,
Telle était la précipitation avec laquelle on courait alors à la vengeance, qu'on n'avait pas réfléchi que Lavalette, rentré dans la vie civile depuis plus de douze ans, ne pouvait être justiciable d'un tribunal militaire, et que les membres de celui qu'on avait nommé n'étaient pas assez élevés en grade pour juger un maréchal de France. Il est vrai que jamais, depuis le rétablissement de celle institution en 1804, jamais à aucune époque, sous l'ancienne monarchie, conseil de guerre quelconque n'avait eu à juger un de ces hauts dignitaires.
On crut remédier «à cette inadvertance par un arrêté du ministre, en date du 21 août, nommant pour juger le prince de la Moskowa un conseil de guerre spécial, composé de quatre maréchaux de France et de trois lieutenants généraux. Désigné pour le présider, le général Moneey, duc de Conegliano, répondit par un refus formel. Le lendemain, l'un des ministres vint au nom du roi lui intimer l'ordre d'accepter; c'est alors que cet honnête homme écrivit à Louis XVIII cette remarquable lettre, dont j'ai trouvé la copie dans les papiers du prince de la Moskowa :
« Sire,
» Placé dans la cruelle alternative de désobéir à
loi
LE MAUKCHAL NE Y
Votre Majesté ou de manquer à ma conscience, je dois m'expliquer à Votre Majesté. Je n'entre pas dans la question de savoir si le maréchal Ney est innocent ou coupable; votre justice et 1 équité de ses juges en répondront à la postérité qui juge dans la même balance les rois et les sujets. Ah ! sire, si ceux qui dirigent vos conseils ne voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que Véchafaud ne fait jamais des amis. Croient-ils donc que la mort soit si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent?
« Sont-ce les Alliés oui exigent que la France immole ses citoyens les plus illustres ? Mais, sire, n'y a-t-il aucun danger pour votre personne et votre dynastie, à leur accorder ce sacrifice ? Et après avoir désarmé la France à ce point, que dans les deux tiers de voire royaume, il ne reste pas un fusil de chasse, pas un seul homme sous les drapeaux, pas un canon attelé, les Alliés veulent-ils donc vous rendre odieux à vos sujets, en faisant tomber les tètes de ceux dont ils ne peuvent prononcer les noms sans rappeler leur humiliation*!
» Qui, moi, j'irais prononcer sur le sort du maréchal Ney ! Mais, sire, permettez-moi de demander à Votre Majesté où étaient les accusateurs, tandis que Ney parcourait tant de champs de bataille. Ah ! si la Russie et les Alliés ne peuvent pardonner au prince de la Moskowa, la France peut-elle donc oublier le héros de la Bérésina?
» C'est à la Bérésina, sire, que Ney sauva les débris de l'armée. J'y avais des parents, des amis,
des soldats enfin, qui sont les amis de leurs chefs ; et j'enverrais à la mort celui à qui tant de Français doivent la vie, tant de familles leur fils, leur époux, leur père? Non, sire, et s'il ne m'est pas permis de sauver mon pays, ni ma propre existence, je sauverai du moins l'honneur. S'il me reste un regret, c'est d'avoir trop vécu, puisque je survis à la gloire de ma patrie.
m Quel est, je ne dis pas le maréchal, mais l'homme d'honneur qui ne sera pas forcé de regretter de n'avoir pas trouvé la mort dans les champs de Waterloo ?
» Ah ! sire, si le malheureux Ney eût fait là ce qu'il avait fait tant de fois ailleurs, peut-être ne serait-il pas traîné devant une commission militaire, peut-être ceux qui demandent aujourd'hui sa mort, imploreraient-ils sa protection !
» Excusez, sire, la franchise d'un vieux soldat qui, toujours éloigné des intrigues, n'a jamais connu que son métier et la patrie. Il a cru qu<1 la même voix qui a blâmé les guerres d'Espagne et de Russie, pouvait aussi parler le langage de la vérité au meilleur des rois. Je ne me dissimule pas qu'auprès de tout autre monarque, ma démarche serait dangereuse et qu'elle peut m attirer la haine des courtisans ; mais si, en descendant dans la tombe, je peux m'écrier avec l'un de vos illustres aïeux : « Tout est perdu, hormis l'honneur ». alors, je mourrai content. »
Cette admirable lettre ne fut pas publiée au Mont-
teur et ne fait pas partie du dossier du maréchal Ney, bien qu'elle y eût un rapport direct. Il y fut répondu, sous la date du 29 août, par une ordonnance du roi, contresignée Gouvion Saint-Cyr, déclarant le maréchal Moncey destitué et prononçant contre lui un emprisonnement de trois mois; destitué d'une dignité à vie, condamné sans jugement !
Le lendemain 30, une lettre de Gouvion Saint-Cyr annonce au maréchal Jourdan qu'il est nommé pour présider le Conseil de guerre spécial, le maréchal Moncey se trouvant destitué.
Il lui rappelle que l'article 3 de la loi du 4 fructidor an V (21 août 1797) lui laisse le soin de désigner le rapporteur auquel il lui plaira de confier l'instruction de l'affaire. Jourdan lit choix du maréchal de camp, comte de Grundler.
Le 14 septembre, à trois heures de relevée, le comte de Grundler, assisté de son greffier, se présente à la Conciergerie, dans la chambre du maréchal qui, avant de répondre à ses questions, lui fait transcrire en tète de son procès-verbal, la protestation suivante :
« Je déclare par ces présentes, décliner la compétence de tous Conseils de guerre, pour y être jugé en conformité de l'ordonnance du roi, du 24 juillet dernier.
» Cependant par déférence pour MM. les maréchaux de France et les lieutenant-généraux qui composent le Conseil de guerre, je suis prêt à répondre
aux questions qu'il plaira à M. le maréchal de camp,
comte Je GrunJler, remplissant les fonctions de capitaine rapporteur, île m'adresse*!*.
> A la Conciergerie, le 14 septembre 1815.
» I* rince de la Moskowa. »
L original, de la main du maréchal, est sur une feuille de douhle papier à lettre très ordinaire.