‹ Le maréchal NeÿChapitre 37 sur 102 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

D. — Où avez-vous été arrêté et par quel ordre?

K. — J'ai été arrêté dans h* château de Bessonies, département du Lot, par ordre de M. Locard, préfet du Cantal, le 3 août dernier, par un capitaine, un lieutenant et quatorze gendarmes, qui m'ont de suite conduit à Àurillac.

D. — Pourquoi, à l'époque du 3 août, vous trouviez-vous dans le département du Lot ?

R. — J'ai quitté Paris le 6 juillet, à l'entrée des Al liés dans la capitale, mon intention était de me rendre en Suisse. J'avais des passeports du ministre de la Police générale et un congé illimité du ministre

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de la guerre, qui m'autorisait à nie rendre dans ce pays, pour y rétablir ma santé. J'avais appris en route, que Lucien Bonaparte, qui avait passé par Lyon, avait dîné chez le général en chef de l'armée autrichienne, comte de Bubna, et probablement sur le rapport qu'il avait fait du passage de ce personnage, il avait été arrêté à Turin. Le commissaire général de police de Lyon, étant venu me rendre visite, me prévint que toutes les routes qui conduisaient en Suisse étaient gardées par les Autrichiens, qu'il était à craindre que je ne fusse arrêté par eux, et me conseilla ou de leur demander un passeport ou d aller aux eaux minérales de Saint-Alban, près Roanne, en attendant des nouvelles de Paris. Le passeport dont j'étais porteur fut visé par ce commissaire général de police, pour retourner à Paris. Cependant, je me décidai à me rendre provisoirement à Saint-Alban, ayant appris que Moulins et d'autres villes voisines étaient occupées par les Autrichiens. C'est là, à Saint-Alban, qu'une personne de confiance, qui me fut envoyée par Madame la maréchale Ney, m'engagea à la suivre dans le château de Bessonies, appartenant à une parente de Madame la maréchale, où j'arrivai le 29 juillet. J'y restai jusqu'au 3 août, jour de mon arrestation. Conduit, comme je l'ai dit plus haut, à Aurillac, le jour de mon arrestation et conduit à la Maison de Ville, j'y restai jusqu'au 15 du même mois, que l'ordre de me conduire à Paris, fut apporté par le capitaine de gendarmerie Jomard, accompagné d'un lieutenant, qui me firent partir et

m accompagnèrent jusqu'à la Conciergerie, où j'arrivai le 19, au matin.

D. — Monsieur le maréchal, une partie des troupes sous vos ordres avait-elle déjà abandonné la cause du roi, lorsque vous avez fait cette proclamation?

R. — Oui ; une grande parti*' du 3e régiment de hussards, un bataillon du 76e de ligne; les deux autres bataillons du même corps gardaient leur général, maréchal de camp Gauthier, prisonnier à Bourg.

D. — Monsieur le maréchal, pourquoi, n'ayant pu contenir dans les bornes du devoir, les troupes sous vos ordres, vous étes-vous réuni avec elles à Napoléon Bonaparte?

R. — Par la force des circonstances et la crainte de la guerre civile inévitable.

D. — Mais, Monsieur le maréchal, lorsque vous avez lu la proclamation aux troupes, une grande partie était restée fidèle, if avez-vous pas du craindre que votre exemple n'ait entraîné le reste à passer à l'ennemi ?

R. — Les agents de Bonaparte avaient déjà réussi à influencer la totalité des troupes. Déjà, depuis le iO et le M, une grande partie des soldats avait commencé à déserter. Un grand nombre d'agents obscurs et inconnus s'étaient mêlés parmi eux. J'ai su depuis que deux aigles leur avaient été apportées ; l'exaltation était à son comble, un silence sinistre annonçait que les troupes étaient prêtes à lever l'étendard de la révolte; les soldats menaçaient de me tuer,

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ainsi que cela me fut rapporté par le général de Bourmont, et par plusieurs autres officiers. J'étais moi-même troublé «le la position affreuse où je prévoyais que la France allait se trouver, et j'ai plutôt suivi l'entraînement général que je n'ai donné l'exemple. Le matin du jour où je lus la proclamation aux troupes, je fis appeler, chez moi. les généraux Lecourbe et de Bourmont, je leur en donnai communication, je sommai ce dernier, au nom de l'honneur, de me dire ce qu'il en pensait; ils en approuvèrent le contenu et m'accompagnèrent sur le terrain, où le général de Bourmont avait fait rassembler les troupes...

D. — Nous vous avons représenté un passeport de S. E. le ministre de la Police générale, daté de Paris, le 21 juin dernier, sous le nom de Michel Théodore Neubourg, comment se fait-il que ce passeport se soit trouvé dans vos papiers?

R. — C'était une chose convenue avec le ministre de la Police générale, en me délivrant un passeport sous mon véritable nom, que j'en prendrais un second, sous un nom supposé, afin de pouvoir conserver l'incognito que je désirais garder en route.

Les quatre interrogatoires que le général Grundler fit subir au maréchal, sont remarquables par le ton de convenance et l'impartialité qui y régnent. Jourdan avait eu les plus favorables intentions en le choisissant pour rapporteur. C'était un militaire des plus instruits et des plus méritants ; fait général de bri-

gade à Moscou même, blessé d'un coup de feu à la Bérésina, il avait partage les périls et les héroïques efforts de Ney, pour lequel il éprouvait une sincère estime, une vive admiration. Créé baron par l'Empereur, le 1 mai 1813, commandeur de la Légion d'honneur, le 7 novembre, il avait été désigné pour faire partie de l'escorte de Louis XVII I, lors de sa première rentrée dans Paris; ce prince lavait nommé comte, chevalier de Saint-Louis et enfin, secrétairegénéral de la Guerre, le 13 mars 1815.

Les royalistes fougueux s'étonnaient de la lenteur qu'apportait le général Grundler à s'acquitter de sa pénible tâche. D'abord, peut-être n'était-il pas fâché de donner aux passions politiques le temps de se calmer quelque peu ; ensuite l'instruction était réellement laborieuse, car il fallait entendre une soixantaine de témoins et le faire à l'aide de commissions rogatoires, surtout à l'égard des chefs militaires disséminés sur tous les points de la France, afin de commencer la réorganisation de Farinée ; de plus il n'existait encore de conseils de guerre qu à Paris, il fallait donc faire cette enquête par l'intermédiaire de juges d'instruction désignés par les procureursgénéraux près chaque cour royale; en outre, le service de la poste était, en 1815, fort défectueux. Le rapporteur avait encore à examiner un volumineux dossier de dénonciations plus ou moins infd/nes, plus ou moins anonymes, qui lui étaient adressées directement, ou lui étaient renvoyées de tous les

ministères ; les lettres d envoi de celui de la Justice

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sont signées du secrétaire-général, François Guizot.

Des chouans, ou fils de chouans, entrés dans l'armée l'année précédente, en qualité de capitaines, de commandants, de colonels, de généraux même, ne pouvaient pardonner au prince de la Moskowa le peu de cas qu'il avait fait de leurs titres et de leurs services.

Des officiers du 63e, du 42e et de la gendarmerie, déclarent que, après le 20 mars, lorsqu'il fut chargé d'inspecter les places de Metz et de Gondé, la première question qu'il adressa aux chefs de corps fut celle-ci : « Avez- vous encore parmi vous des voltigeurs ou des fils de voltigeurs de Louis XIV? Il faut les chasser comme la peste. »

Ces Messieurs ne craignent même pas de lui mettre dans la bouche des discours qu'ils prétendent rapporter textuellement et dont voici un échantillon : « Le roi disait qu'il était fier de commander aux Français... mais il n'était pas digne de régner sur la France... Il faut que cette canaille de noblesse des Bourbons soit réduite à mendier son pain ou notre protection. Cette race dégénérée des Bourbons regardait les Français comme un bétail... En emportant les diamants de la Couronne, le roi a fait un vol à la nation... Je n'ai pas été entraîné, c'est moi qui ai entraîné les autres. Quand on m'a vu aux Tuileries, auprès du roi, j'allais pour le caresser, mais c'était pour mieux le tromper; l'Empereur a toujours été gravé dans mon cœur... Les Bourbons étaient une branche pourrie. Le roi n'était ni légitime, ni Fran-

<;ais... il ne parlait pas même français... il parlait iroquois, etc., etc. m

Au milieu de ces turpitudes affligeantes, un seul royaliste honnête vint spontanément apporter son témoignage à l'illustre accusé. C'est un sieur Favre, qui se qualifie : « ancien chef de vivres ».

Je vais citer brièvement quelques-unes des dépositions recueillies par le général Grundler :

— Le commandant Duval-Despréménil a vu une proclamation datée du golfe Juan, 2 mars, et signée Ney.

— M. Batardy, notaire du maréchal, ayant reçu le 4 mars, à quatre heures du soir, sa visite, lui apprit le débarquement de Bonaparte, dont il ne savait certainement pas le premier mot. Il en parut étonné et profondément affligé.

— Le général comte de Ségur : le 9 mars, le maréchal lui donna des ordres les plus positivement favorables au service du roi

— Le général Mermet n'en a pas reçu jusqu'au 13, au soir, un seul qui ne fut dans l'intérêt évident du roi. Le 14 seulement, le maréchal lui en ayant donné dans celui de Bonaparte, il refusa d'obéir et fut envoyé aux arrêts.

— Le marquis de Soran, aide de camp de Monsieur ; le maréchal l'avait gardé près de lui, et jus-

1. « Je déclare, dit de M. Ségur, qu'à cette époque le maréchal prince de la Moskowa était absolument dans le sens de ses devoirs et dans des sentiments dignes du général qui a fait la gloire des armées françaises pendant plus de vingt campagnes. »

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qu'au 13 au soir, il était bien résolu à faire son devoir.

— M. Renaud de Saint-Amour : « J'ai vu le 12 et le 13, Macdonald, il désespérait de pouvoir conduire ses troupes contre Bonaparte, les bourgeois et les paysans criaient : « Vive l'empereur ! »

— M. le baron Gapelle : « Le maréchal me dit : « Que voulez-vous que J'y fasse? Je ne puis pas arrêter Veau de la mer avec la main. » Gomme je lui parlais de se porter sur les derrières de Bonaparte et d'attendre le concours des divisions suisses, il parut blessé et me dit : « Du moment que l'étranger s'en mêlerait, toute la France serait pour Bonaparte. »

Lorsque le juge d'instruction de Belfort interrogea le général Lecourbe, qui devait mourir dans la nuit du 22 au 23 octobre, ce brave soldat, malade d une fluxion de poitrine et d'une rétention, fut obligé de prendre un bain et de se faire ouvrir la veine deux fois, en deux heures, afin de supporter cette fatigue.

— « Pourquoi avez-vous accompagné sur la place de Lons-le-Saulnier le maréchal qui allait y lire une proclamation que vous désapprouviez? — Les troupes étaient montées à ce point qu'il y aurait eu pour nous un danger sérieux à ne pas le faire. — Si le maréchal n'avait pas agi comme il l'a fait, pensez-vous que les troupes seraient restées fidèles? — Je ne le crois pas; nous étions trop rapprochés de Lyon pour qu'elles ne sussent pas ce qui s'était passé. — Le

nigitizpli hy (Jongle

maréchal aurait-il pu s'opposer au progrès do Bonaparte? — Non. »

— M. do Bourmonl : « Je crois que le maréchal était en mesure de combattre s'il l'eût voulu; le succès aurait dépendu de la manière dont l'affaire eût été engagée. »

— Le général Heudelet : « Les royalistes étaient dans une déplorable minorité. »

— Le général Jarry : « Le 13 mars, à onze heures, le maréchal était certainement encore dans les plus honorables dispositions; il me demanda un homme jeune et sur lequel on put compter pour aller voir au juste où Bonaparte en était de sa marche, le nombre et l'esprit des troupes qui le suivaient; je lui proposai pour celte mission de confiance M. le chevalier de Rochomont, auquel le préfet délivra un passeport antidaté. »

— M. le baron de Préchamps, colonel d'état-major de Bourmont : « Le maréchal a fait son devoir et recommandé à chacun de faire le sien, mémo le 44, jusqu'au moment où il lut la proclamation. Celle-ci lui* avait été apportée par les agents de Bertrand; la preuve, c'est le nombre d'exemplaires qui en furent aussitôt distribués, les premiers exemplaires imprimés qu'il ait vus à Auxerre portaient la date du 13. »

Sous la date du 23 septembre, le baron Louis, ministre des finances, toutes recherches faites, atteste que le maréchal Ney n'a reçu au mois de mars, pour la mission dont il était chargé, ni cinq, ni sept cent

mille francs du Trésor, non plus que de la liste civile, mais seulement quinze mille francs ordonnancés par le ministre de la guerre et qu'il ne toucha à Lille qu'après sa jonction avec Bonaparte.

La pièce suivante lui étant représentée sous forme de placard, le maréchal reconnaît l'avoir signée par ordre de Bonaparte. Il ne l'avait pas conseillée et a été assez heureux pour ohtenir qu'elle ne fût pas mise à exécution; Bourmont entre autres a été employé presque dès son arrivée à Paris.

Lettre du prince de la Moskowa au commandant d'armes de la place de Dole.

<i Par ordre de S. M. l'empereur des Français...

» Les autorités civiles et militaires feront arrêter et emprisonner, partout où ils se trouveront, les dénommés ci-après :

» Le lieutenant-général comte de Bourmont, excommandant de la 6e division militaire;

j> Le lieutenant-général Lecourhe, inspecteur d'infanterie de la 6e division militaire;

» Le lieutenant-général Delort, en demi-solde à Lons-le-Saulnier;

» Le major de la Genetière, employé à l'état-major du général de Bourmont;

» Le maréchal de camp Durand, commandant d'armes à Besançon;

» Le colonel Dubaien, du 60e régiment de ligne; j Le jjaron Clouet, colonel, premier aide de camp du maréchal d'empire, prince de la Moskowa;

t> Le commandant d'armes d'Auxonne;

d Le comte de Scey, préfet du département du Doubs, à Besançon, et M. le maire de Dole.

d M. le général Bessières, commandant à Besançon, et par intérim la 6° division militaire, tiendra la main à ce que cet ordre soit exécuté.

d La gendarmerie fera les perquisitions partout où besoin sera, pour la prompte arrestation des personnes désignées ci-dessus; il en sera rendu compte à l'Empereur, à Sens, et à M. le prince de la Moskowa, à Joigny.

d Le présent ordre sera imprimé et affiché dans toute l'étendue de la 6e division.

» Auxerre, le 19 mars 1815.

» Le Maréchal d'empire, Prince de la Moskowa,

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