‹ Le maréchal NeÿChapitre 38 sur 102 · NEY · texte numérisé non relu

NEY

Pendant que le général Grundler instruisait avec une bienveillante lenteur le procès du maréchal, les journaux ne cessaient de s'occuper de sa personne et de son affaire, autant du moins que la censure le leur voulait bien permettre.

On lit dans les Débats, sous la date du 30 septembre : <l On fait.circuler dans Paris une consultation de Me Lacroix-Frainville, concluant à ce que le maréchal Ney ne peut être jugé, comme maréchal, que par la Haute Cour; comme pair de France, que par la Chambre des pairs constituée en Cour spéciale de justice. »

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Sous la date du 15 octobre : « Le maréchal Ney a fait remettre à chacun des membres de la Chambre des pairs deux exemplaires d'un mémoire dans lequel, en sa qualité de pair de France, nommé par le roi, il décline la juridiction de tout conseil de guerre, comme incompétent pour le juger. »

Voici un incident plus curieux. Du 4 novembre :

« 11 n'était question hier que d'une prétendue tentative d'enlèvement du maréchal Ney par seize individus déguisés en gendarmes. Ce bruit était absolument conlrouvé. Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est sa coïncidence avec une tentative très réelle qui a été faite la nuit dernière pour s'introduire dans la Conciergerie par divers appartements et corridors qui dépendent de la Cour royale.

» Vers dix heures, mademoiselle Calais, fille du concierge, a découvert dans un corridor deux individus d'une tournure suspecte. Ils ont disparu en la voyant arriver. Ils avaient déjà commencé à faire, à l'aide d'un outil appelé monseigneur, une pesée sur la porte du cabinet de M. le président Agier, et l'on a découvert tout auprès un paquet de cordes, dont la longueur s'est trouvée suffisante pour communiquer avec une des cours de la Conciergerie, dans l'endroit même où est logé le maréchal. »

Cette prétendue tentative ff enlèvement de L'illustre prisonnier par seize; individus déguisés en gendarmes, dont les Débats affectent «le parler comme d'un bruit ridicule, peut avoir été très sérieuse; seize vieux soldats déterminés eussent eu quelque chance

de maîtriser les vingt-quatre chouans ou fils de chouans qui, déguisés eux-mêmes en gardes royaux, occupaient le corps de garde, situé à droite de la prison; d'ailleurs, ils eussent pu être secondés par des conspirateurs en bourgeois, au besoin par les premiers passants venus. Le procès et la condamnation probable du héros de la Bérésina étaient regardés comme un acte de monstrueuse ingratitude, comme un sacrifice indigne aux friches ressentiments de l'étranger.

Il y avait en ce moment à Paris vingt mille hommes qui eussent volontiers exposé leur vie pour une chance, si petite fut-elle, «le sauver la sienne. La police le savait, et voilà pourquoi l'exécution eut lieu dans l'allée de l'Observatoire, tandis qu'une foule nombreuse s'était réunie dans la plaine de Grenelle, avec l'intention bien arrêtée de s'y opposer par la force.

Il faut se rappeler que lorsqu'on demanda au général Wilson quel intérêt l'avait poussé à faire sortir de France Lavalette, qu'il n'avait jamais ni vu ni connu, il répondit que cela lui avait paru une occasion de jouer un tour aux Bourbons et de reprendre sa revanche de l'insuccès de ses tentatives afin de sauver le maréchal Ney, pour les exploits et le caractère duquel il professait une admiration enthousiaste. Wilson parle de ses tentatives au pluriel. Si des militaires étrangers ont voulu essayer de sauver cet illustre accusé, bon nombre de militaires français ont dû l'essayer aussi, bien que les détails manquent.

Il est très probable que le bruit généralement répandu que des efforts seraient tentés pour enlever le maréchal pendant le trajet de la Conciergerie à l'hôtel des Conseils de guerre, fut ce qui décida le conseil des ministres à le faire juger dans le local de la cour d'assises, à laquelle il pourrait accéder par des escaliers intérieurs et des passages faciles à garder. La demande en fut faite pour la forme par le ministre de la guerre et concédée par celui de la justice.

On lit dans le premier dossier :

« Le concierge de la Conciergerie est requis de confier la personne du maréchal Ney au capitaine Heurtelin et au lieutenant de la gendarmerie commandant une escorte de six hommes, pour le conduire devant le conseil de guerre siégeant dans la salle de la cour d'assises.

2) Le général commandant la ire division militaire^

j> despinois. »

En marge, il est écrit : « Réintégré le même jour, 10 novembre. »

M. Martainville avait rendu compte dans la Quotidienne du procès de La Bédoyère et l'avait fait d'une façon fort remarquable, quoique ce n'eût pas été jusque-là sa spécialité. Dans l'attente des procès de Ney, de Lavalette et de tous les généraux portés en l'ordonnance du 24 juillet, ce journal résolut d'avoir

un compte rendu judiciaire. Pendant une semaine, la Quotidienne annonça chaque jour, à grand renfort de réclames, qu'à partir du l*r octobre, M. de Martainville rédigerait et signerait le compte rendu des tribunaux, cumulait veinent avec celui des théâtres.

Le déclinatoire que le maréchal devait proposer à ses juges militaires ne les prit pas par surprise ; ils connaissaient la consultation de Lacroix-Frainville, les deux lettres de l'accusé aux pairs de France, la requête présentée au roi par la maréchale.

Dès le 7, interrogé par le maréchal Jourdan sur la marche à suivre si l'accusé décline la compétence, le ministre de la guerre répond que, dans ce cas, le conseil devra statuer immédiatement sur l'incident et non le joindre au fond, comme h? proposait M. le commissaire ordonnateur Joinville, faisant fonctions de procureur du roi. Cette marche paraît au ministre plus simple, plus naturelle, plus conforme aux droits sacrés de la défense, il ajoute que telle est aussi l'opinion de son collègue le garde des sceaux.

Martainville fait précéder son compte rendu de la séance du 9 de deux colonnes de réflexions, qui ne sont autre chose qu'un avant-réquisitoire contre l'illustre accusé : « On a comparé Ney à Biron ; Ney est infiniment plus coupable et bien moins intéressant. »

L'écrivain royaliste oublie que Biron conspirait avec l'Espagne et la Savoie, tandis que Ney n'avait fait tout au plus que passer d'un camp français dans

un autre camp français. Cette comparaison entre les deux maréchaux se retrouve dans tous les journaux de l'époque et, grâce à la censure, elle y est invariablement en faveur de Biron.

Plus loin, Martainville ajoute : « On remarquait dans l'auditoire beaucoup de personnages étrangers de la plus haute distinction. Il est douloureux pour la France d'avoir un pareil spectacle à leur offrir. »

Il y avait quelque chose de plus douloureux, de plus honteux pour la France, c'était de le leur offrir par leur ordre exprès.

Puis, Martainville donne des extraits des interro gatoires subis par le maréchal devant M. Decazes, que certainement il n'a pu prendre à la simple lecture. Il s'étonne de la meilleure foi du monde que le héros de la Bérésina ne se soit pas humilié devant le favori de Louis XVIII : « Puis, prenant un ton qui n'est pas ordinaire à un accusé devant le magistrat chargé de l'interroger, il lui dit : etc. »

Il y avait effectivement dans l'auditoire un grand nombre de personnages de distinction : le prince Auguste de Prusse, le prince royal de Wurtemberg, le prince de Metternich, lord et lady Castlereagh, une foule de généraux français et étrangers, de pairs, de députés, de magistrats, plus un grand nombre de daines de l'ancienne et «le la nouvelle noblesse.

Le Palais de Justice offrait à l'extérieur l'aspect d'une place forte, les abords en étaient défendus par des détachements des douze légions de Paris, la

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presque totalité de la gendarmerie, et par celle même des sapeurs-pompiers, dit M. de Vaulabelle.

Le service intérieur était fait dans la salle par des gardes nationaux et des vétérans, ou du inoins par des gens qui en portaient le costume.

Jourdan, qui se montra si digne dans toute cette affaire, avait fait disposer dans l'enceinte du prétoire, tournant le dos au public et vis-à-vis l'hémicycle des juges, pour le maréchal et ses trois défenseurs, quatre fauteuils en tout semblables à ceux que devaient occuper les membres du conseil, plus deux chaises à droite et à gauche pour les deux officiers de gendarmerie, seuls gardes apparents de l'accusé.

A l'exception de quelques personnages tout à fait hors ligne, placés derrière les fauteuils des sept juges, les plus favorisés occupaient les sièges des jurés, le banc des avocats et jusque celui des accusés.

Les journalistes judiciaires étaient peu nombreux à cette époque, on avait disposé pour eux une petite table au-dessous de l'estrade des juges, à l'endroit où se tiennent dans les affaires d'assises les parties civiles et leurs conseils. A peine les portes eurentelles été ouvertes, à huit heures du malin, que la salle se trouva pleine à suffoquer et, qu'en dépit de la saison, il fallut tenir les fenêtres ouvertes. Un quart d'heure après, tout au plus, il n'eût pas été moins difficile de sortir que d'entrer.

Tout alla bien jusqu'à dix heures, heure à laquelle devait commencer la séance, mais l'inquiétude et

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l'impatience s'emparèrent de l'assemblée, quand une demi-heure se fut éeoulée sans qu'on vît paraître les juges.

Ceux-ci étaient arrivés avec une ponctualité toute militaire, mais cette demi-heure, ils l'avaient consacrée en séance secrète, dans la chambre des délibérations de la Cour, à discuter une question de récusation.

Voici la lettre adressée au président Jourdan, par le maréchal Masséna :

<l Monsieur le maréc hal, lorsque je fus désigné pour faire partie du conseil de guerre chargé de juger M. le maréchal Ney, je fis part à Son Excellence le ministre de la guerre des faits qui avaient donné lieu à une grave inimitié entre ce maréchal et moi. Son Excellence me répondit que je devais les déclarer au conseil de guerre, qui examinerait s'ils sont de nature à motiver une récusation.

» Dans la position où se trouve le maréchal Ney, je dois sans doute ne conserver aucun souvenir de ce qui s'est passé entre lui et moi à l'année de Portugal, en 1810 et 1811; mais un accusé devant avoir toute sorte de garantie contre l'impartialité (sic) de ses juges, je suis obligé de rappeler au conseil les circonstances me concernant, qui pourraient affaiblir l'opinion de cette garantie, soit aux yeux de l'accusé, soit aux yeux du public qui a connu la conduite de M. le maréchal à mon égard. Cette obligation paraît, d'ailleurs, m'être imposée par l'ar-

ticle 380 du Gode de procédure, ainsi conçu :

<ï Tout juge qui connaîtra cause de récusation en » sa personne, sera tenu de Le déclarer à la chambre x> qui décidera s'il doit s'abstenir. t>

» Lors de notre retraite du Portugal en mars 1811, Tannée devait de Celerico faire un mouvement sur Guarda, pour de là se porter sur Coria et Placencia, suivant les circonstances. M. le maréchal Ney refusa formellement «le faire exécuter au 6e corps l'ordre qu'il avait reçu en conséquence. Il déclara de la manière la plus expresse qu'au contraire il se retirerait le 23 mars avec ses troupes sur Almeyda. Une telle désobéissance aurait pu compromettre l'existence des deux autres corps d'armée. Je me hâtai de lui ôter son commandement et de lui enjoindre de se retirer en Espagne.

» Je rendis compte de cet état de choses au gouvernement, qui ne me rendit aucune justice, ce qui ne contribua pas peu à entretenir l'inimitié qui régnait entre M. le maréchal Ney et moi.

» En énonçant ainsi les faits qui se sont passés, j'exprime l'opinion que j'en conçus à cette époque, sans entendre présenter cette opinion comme un jugement, ni préjuger les raisons et les explications que M. le maréchal Ney aurait pu faire valoir pour présenter sa conduite sous une autre couleur. Mais j'ai dû exposer ces faits tels que je les avais vus dans le temps pour donner une juste idée de la discussion qu'ils firent naître et des sentiments qui ont été la suite infaillible de cette discussion. Je me suis d'au-

tant plus facilement décidé à les rappeler, que le conseil a à les examiner et à statuer ce qu'il jugera convenable, non en audience publique, mais dans la chambre, conformément à l'article que j'ai cité.

» Je prie Votre Excellence de soumettre ma lettre au conseil de guerre avant l'ouverture de la séance publique, afin qu'il décide si je dois ou non m'abstenir.

» Agréez, etc.

» Le maréchal de France,

» PRINCE d'eSSLING. »

« Le conseil, après avoir entendu lecture de cette lettre, a décidé à l'unanimité que la récusation de M. le prince d'Essling ne pouvait pas être admise, parce qu'on appréciait trop les sentiments de délicatesse et d'honneur qu'il a professés pendant toute sa carrière pour craindre que cette inimitié, en supposant que la trace n'en fût pas effacée, put jamais influer sur son opinion personnelle comme juste.

» Acte de cette délibération lui a été délivré sur sa demande. »

A propos de cette mesure de rigueur prise contre Ney par Masséna sur la frontière du Portugal, il est intéressant de citer ici un fait curieux par sa bizarre analogie, arrivé à Home en 1849, entre le général Oudinot, qui commandait en chef, et Edgard Ney (quatrième fils du maréchal), alors officier d'ordon-

ipiti^pf! hy CiPOgle

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nancc du prince-président. Il était porteur d'une lettre qu'il devait communiquer au duc de Reggio, auquel on venait d'enlever le commandement.

Nous empruntons ce fait à Y Histoire de la Révolution de Rome :

« Deux jours avant le départ pour Rome du lieutenant-colonel Ney, dit M. Balleydier, le ministre de la guerre avait expédié au général Oudinot des dépêches portant que la question militaire de Rome étant résolue, l'effectif du corps expéditionnaire allait recevoir une notable réduction. Alors, le commandement n'était plus à la hauteur de la position du duc de Reggio et il se trouvait "autorisé à rentrer en France.

* A son arrivée à Rome, M. Kdgard Ney se rendit le soir même chez le général Rostolau, appelé par son ancienneté au commandement en chef. Dans cette première entrevue, le général se montra très surpris du rôle agressif qu'on voulait lui assigner. Il comprit de suite les difficultés que le gouvernement français allait se créer en répudiant si brusquement une conduite empreinte d'autant de fermeté que de conciliation et qui honorait à la fois son prédécesseur et notre diplomatie.

i> Le duc de Reggio avait appris indirectement l'arrivée du colonel Ney, il n'en reçut que le lendemain vers midi la confirmation, par la visite de cet officier.

» Le général en chef lui reprocha, en termes sé-

vères, un retard qui était à la fois un manque de déférence et l'oubli d'un devoir militaire.

» M. Edgard Ney chercha à s'excuser, disant qu'il croyait avoir été devancé par le courrier chargé des ordres ministériels; il supposait d'ailleurs que le général était déjà parti de Rome.

ï> Le général répliqua que ce n'était pas la première fois qu'une position analogue se présentai! : <r Un jour, dit-il. c'était en mars 1811. sur les fron tières du Portugal et de l'Espagne, un homme de guerre illustre, après avoir rendu d'immenses services, avait commis des actes sérieux de désobéissance; le général en chef Masséna se vit dans l'obligation de faire un grand exemple : il lui retira le commandement du corps d'armée qui marchait sous ses ordres. Un jeune aide de camp reçut la pénible mission de lui porter, avec la nouvelle de son remplacement, l'ordre d'aller attendre en Espagne les volontés de l'Empereur. Ce fut les larmes dans les yeux et avec les marques de la plus profonde affliction que le porteur de ce message se présenta devant le glorieux capitaine. Le premier mouvement de celuici fut une explosion de colère, le second fut le sentiment d'une énergique résignation. La douleur du jeune aide de camp l'avait tellement attendri, qu'oubliant la sienne propre, il se plût à le consoler par les paroles les plus affectueuses : « Mon enfant, lui » dit-il, en le pressant avec force sur sa poitrine, je » quitterai demain les braves que j'ai tant de fois » conduits à la victoire ; en attendant, restez près de

» moi, nous partagerons cette nuit une botte de » paille et mon manteau. » Depuis lors, le vaillant capitaine et l'aide de camp n'ont jamais perdu le souvenir de cet épisode, le premier surtout qui ne cessa de répondre par une sollicitude toute paternelle aux sympathies respectueuses de celui qu'il se plaisait en toute circonstance à appeler son camarade de lit. L'illustre guerrier était le maréchal Ney, votre père; le jeune officier, c'était moi. »

La famille du maréchal Ney a souvent recherché les mobiles du conflit qui avait irrité Masséna contre Ney. Elle s'est enquis, à plusieurs reprises, auprès des personnes qui pouvaient la mieux renseigner, de détails sur ce grave incident du Portugal. Nous en trouvons une preuve dans cette lettre du second fils du maréchal, le duc d'Elchingen, adressée en 1830 au général Béchet de Léocourt, à Sedan :

« Vous avez eu, mon général, la complaisance de nous envoyer, l'été dernier, quelques notes que je vous avais demandées sur la vie de mon père. Vous ajoutiez que, consultant vos souvenirs, et inscrivant à mesure ceux qui se présenteraient, vous pourriez plus tard augmenter le nombre de ces documents. Ceux que j'ai reçus me font désirer en avoir d'autres encore... et je vous écris, mon général, pour vous rappeler votre obligeante promesse.

» Les mouvements généraux, les faits principaux de guerre me sont bien connus maintenant, mais ce qui me manque, c'est la partie des détails aneedotiques. Les mots, les traits particuliers de sang-froid, de courage, présence d'esprit, etc., et cela non seulement en ce qui serait personnel à mon père, mais ayant trait aussi à ses officiers. Le corps d'armée, l'époque, le moment que l'on décrirait... Le mot. le trait de courage d'un soldat... Ce que vous auriez entendu raconter à mon père sur lui-même. etc. Enfin, mon général, ne craignez pas d'entrer dans trop de détails. Je vous remercie de tous, et tous pourront m ètre d'une grande utilité. Je l'attends de votre complaisance et de l'intérêt commun qui nous occupe.

» Racontez-moi avec détails, si vous étiez présent à la scène où le prince d'Essîing enleva le 6fl corps à mon père.

» Les causes de disputes, de querelles, me sont bien connues, mais c'est le tableau, la manière dont s'est passé le dénouement de celte discussion... c'est une peinture détaillée de l'instant en présence des troupes... des mots qui furent dits, éebangés, entre les maréchaux, et que votre position a du vous faire connaître» parfaitement. Je ne vous spécifie qu'un moment, mais je vous demande des détails sur tous, et vous remercie d'avance de ce que j'espère bientôt recevoir.

)> Je vous prie, mon général, de vouloir bien agréer l'assurance de tous mes sentiments de considération

la plus distinguée, avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et obéissant serviteur.

» DL'C d'eLCHIXCEN, » Rue <le KariM lieloucault, n° 6, à Paris.

» 4 mars 1830. »>

Je n'ai malheureusement pas trouvé dans les papiers du prince de la Moskowa la réponse du général Béchet à cette lettre si pressante «le renseignements. Elle eût été intéressante à tous les points de vue.

Pour faire suite à cette lettre et lui donner une espèce de réponse, j'emprunte aux Notes écrites par le général Béchet et que j'ai placées à la fin du volume, le passage où il parle de cet incident et où il l'explique selon ses sentiments.

« ... Le 23 mars 1811, le quartier général fut établi à Celerico, près des frontières d'Espagne. Ce fut alors que la mésintelligence qui n'avait cessé d'exister entre les maréchaux Ney et Masséna dégénéra en scission ouverte. Cette mésintelligence était le résultat naturel de la faute commise par l'Empereur, en mettant l'un des deux rivaux de gloire sous les ordres de l'autre. On sent parfaitement ce que pouvait amener l amour-propre vivement blessé de celui qui obéissait; il fut effectivement sur le point d'entraîner les plus funestes et les plus fatales suites.

» J'ai été souvent témoin de ces pénibles discussions pendant lesquelles je gardais un respectueux silenco, à moins que l'on ne m'interrogeât; mes réponses n'étaient pas toujours faciles. J'ai souvent causé de cette triste époque de nos campagnes avec le général Pelet, officier du plus grand mérite, alors colonel, premier aide de camp du maréchal Masséna. Nous gémissions de ces funestes divisions, que nous tachions de prévenir autant que cela dépendait de nous, mais sur lesquelles nous n'avions qu'une bien légère influence.

» Quelque aigri que fût le maréchal Ney, je dois cependant rendre à sa mémoire la justice de dire qu'il était trop bon Français, qu'il avait l'âme trop grande, pour avoir jamais cherché à compromettre le salut de l'armée, dans le but de satisfaire son amour-propre, et qu'au jour du danger il déployait toute l'énergie de son caractère pour la sauver.

t> Le général en chef, désirant se conformer autant que possible aux instructions de l'Empereur, voulait conserver un pied en Portugal et y retenir l'armée.

j> Le maréchal Ney, qui voyait dans cette mesure la ruine de cette malheureuse armée, épuisée de fatigues, de privations et de misères, voulait au contraire lui faire prendre des cantonnements en Espagne, dans un pays plus fertile et moins épuisé par la guerre.

» Ne pouvant vaincre la résistance du maréchal Masséna, il prit sur lui de donner l'ordre à son

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corps d'année d'opérer un mouvement rétrograde. Le général en chef ne pouvait souffrir une désobéissance aussi prononcée, quel que fût le rang de celui qui avait donné cet exemple. Il envoya l'ordre au maréchal Ney de quitter le commandement du 6e corps, de le remettre au général Loyson, et de se retirer en Espagne pour y attendre la décision de l'Empereur.

» L'inflexible vieillard prouva dans celte occasion qu'il savait au besoin retrouver cette fermeté de caractère à laquelle il avait dû les glorieux succès qui avaient illustré son nom.

m Le maréchal Ney n'était pas fâché, de son côté, de profiter de celte occasion pour se tirer de la fausse et surtout désagréable situation où il se trouvait. Il savait bien que ses services étaient trop nécessaires pour qu'un militaire d'un mérite ciussi éminent tombât dans la disgràee du chef de l'État; qu'il en serait quitte pour une légère réprimande.

» Son départ causa une bien fâcheuse impression sur le moral de ses troupes, qui avaient pour lui autant de confiance que d'attachement, et qui étaient bien éloignées d'accorder les mêmes sentiments au successeur qu'on lui donnait. J'y perdais plus que tout autre, et j'en fus aussi plus profondément affecté : en ma qualité de chef d'état-major, j'étais attaché au corps d'armée, que je ne pouvais quitter pour suivre M. le maréchal, comme le faisaient ses aides de camp. II eut la bonté de me consoler, de m'engager à prendre patience, en me promettant

qu'aussitôt qu'il aurait rejoint l'Empereur et qu'on lui aurait donné un autre commandement, il ne négligerait rien pour me rappeler auprès de lui. »

N. B. — Le maréchal Ney tint parole à son ancien chef d'état-major, mais il n'obtint pas de l'Empereur la permission de remmener avec lui dans la campagne de Russie.

Madame la duchesse d'Abrantès, qui a suivi son mari pendant les campagnes d'Espagne et de Portugal, donne aussi dans ses Mémoires les causes de la discorde qui existait entre les deux maréchaux. Elle en fait des récils si détaillés, si nombreux, si précis, que je ne saurais mieux faire que d'en citer ici quelques-uns, les plus intéressants, afin d'éclairer davantage cet incident si grave, qui n'a pas peu contribué à nos défaites vi à notre retraite de la Péninsule, et sur lequel s'est appuyé le maréchal Masséna pour demander sa récusation au président du conseil de guerre.

« Le lieutenant-colonel Valazé était extrêmement aimé du duc d'Abrantès. Il lui portait cette amitié fraternelle qu'il vouait à ceux qu'li aimait et lui ac-

cordait un patronage actif tel qu'il convient que même les meilleures renommées en aient. Junot présenta le jeune ingénieur à Masséna, en lui demandant pour lui un moyen sûr et glorieux d'avancement : c'était de lui faire faire le siège de Ciudad-Rodrigo. C'était une faveur ci la manière de celles qu'on postulait à l'époque de notre gloire. Le maréchal Ney n'avait avec lui qu'un officier qui pouvait être bon, mais Valazé était jeune et convenait sous tous les rapports demandés. Masséna répondit qu'il ne demandait pas mieux, et Valazé partit pour Salamanque, après avoir reçu les instructions du général en chef.

» Deux jours après, Masséna était dans mon salon, occupé à faire partie de je ne me rappelle plus quel jeu avec Junot, lorsque Valazé revint à Valladolid ; le maréchal Ney n'en voulait pas; il n'avait rien à dire contre lui, mais : « il avait des officiers; et le t> prince d'Essling, tout prince qu'il est, n'est pas » fait pour venir bouleverser mon état-major », disait-il.

» Le lendemain matin, Masséna eut avec Junot une conversation dans laquelle Junot eut toutes les peines du monde à le calmer; il voulait renvoyer le maréchal Ney en France...

» — Vous verrez... vous verrez ! s'écriait-il, que cet orgueilleux-là nous fera manquer toutes nos opérations par son entêtement et sa sotte vanité !

» Junot n'approuvait ni ne blâmait, quoique cependant il eût été blessé d'un propos du maréchal Ney, que quelqu'un eut l'impudente sottise de lui répéter :

» — Je n'ai pas besoin que le duc d'Abrantès vienne m'ennuyer de ses protégés. S'ils sont bons, qu'il les garde pour lui.

» En me redisant ces paroles, Junot ne pouvait s'empêcher de lever les épaules. Et Junot avait raison.

» Valazé fut renvoyé une autre fois à Salamanque. Le pauvre jeune homme était comme un volant sur une raquette. En le voyant, le maréchal devint furieux. Il serait trop long de rapporter tout ce que lui fît dire la colère. Je vais seulement transcrire ici quelques paragraphes d'une lettre que le maréchal Ney écrivit à Masséna et que je copiai aussitôt :

« Monsieur le maréchal,

s Je suis duc et maréchal d'empire, comme vous ; quant à votre titre de prince d'Essling, il n'a d'importance qu'aux Tuileries. Vous me dites que vous êtes le général en chef de l'armée de Portugal. Je ne lésais que trop... Aussi, lorsque vous ordonnerez à Michel Ney de conduire ses troupes à l'ennemi, vous verrez comment il obéira.

d Mais lorsqu'il vous plaît de bouleverser l'étatmajor de l'armée, formé par le prince de Neufchàtel, vous comprenez que je n'écoute pas plus vos ordres que je ne crains vos menaces. Tenez, demandez au duc d'Abrantès ce que nous fîmes, lui et moi, lorsque, il y a quelques semaines, nous reçûmes^ cet autre, qui est major-général et qui a fait de si belles choses

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là où nous allons, dos ordres tout différents de eeux que nous avions reçus de Paris et conséquemnient de l'Empereur.

» Savez-vous ce que nous finies? Nous obéîmes aux ordres de Paris, et nous fîmes bien ; car on nous loua, et beaucoup.

» Je reçus des lettres de Madrid, où l'on m'appelait, je crois, rebelle ; comme c'est à peu près comme si on m'appelait poltron, je n'y ai fait aucune attention, et le général Junot aura sûrement fait de même.

m Adieu, monsieur le marécbal. Je vous estime et vous le savez... Vous m'estimez et je le sais. Que diable! n'allons pas mettre la zizanie entre nous pour un caprice ; car, enfin, comment voulez-vous savoir si votre petit homme lance une bombe mieux que ma vieille moustache, qui est, je vous l'assure, un solide garçon. On dit que le vôtre danse bien, tant mieux pour lui; mais ce n'est pas une raison pour qu'il fasse danser ces enragés d'Espagnols, et c'est ce qu'il nous faut.

» Recevez, monsieur le maréchal, etc.

» Dire la colère de Masséna à la lecture de cette lettre, qu'il commença chez lui et vint finir chez moi, ne serait pas une chose possible.

» — Vous voyez bien qu'il est impossible de rien faire de cet homme-là, disait Masséna en se pro-

menant à grands pas et criant comme un sourd 1

» Je cherchais à le calmer, mais tout était inutile. Yalazé, qui sentait sa dignité compromise à être ainsi repoussé, ne voulait plus de l'honneur de conduire le siège. Le prince se fâcha.

» — Suis-je donc un général en chef en peinture? s'écria-t-il, lorsque Junot lui parla la première fois de tous ces ennuis. Je veux que ce jeune homme fasse le siège, et, de par le grand diahle d'enfer, M. Ney ploiera le genou devant ma volonté, ou je ne m'appellerai plus Masséna.

» Le fait est qu'il cria beaucoup et, qu'en définitive, il fallut quil allât lui-même à Ciudad-Rodrigo, pour que Yalazé put y être.

» Le maréchal Ney est un homme dont certes la mémoire est bien grande et le nom bien fameux... Je l'ai vu de bien près... J'ai été également à même de le juger par sa correspondance, et moi aussi, j'ai porté mon jugement sur lui, c'est-à-dire sur l'homme privé: car, pour l'homme à mousquet, je m'en mêle d'autant moins que la renommée de celui-là est certes faite et bien complète; mais, comme particulier, je crois qu'il lui faut une palette à part. Sans doute, sa gloire était grande, et il la voyait telle, ce qui devait être, parce que rien n'est plus permis que l'appréciation de soi-même, quand il y a autant de bien à récolter d'une pareille enquête; mais chez le maréchal Ney, il se joignait à ce sentiment de son mérite une trop grande aversion peut-être pour toute autorité au-dessus de la sienne : toute lui était pe-

santé; colle de l'Empereur même commençait à être importune. J'en ai jugé ainsi dans quelques mots qui lui échappèrent dans une longue conversation qu'il eut avec moi lorsqu'il passa par Salamanque pour retourner en France, et ce qu il me reste à dire sur lui, lorsque je vais parler de la guerre de Russie, fera voir que je ne me trompais pas.

» Son physique était mieux que ne le représentent ses portraits. 11 avait une expression qui l'embellissait fort, non pas dans le sens que pourrait l'entendre une personne qui a parlé de lui plus tendrement que je n'ai, moi, à en parler; mais lorsqu'il parlait, il s'animait graduellement, et sa physionomie devenait vraiment fort belle : il avait beaucoup gagné dans ses manières de parler et d'agir; son accent seul lui était demeuré, encore était-il fort adouci. C'est un homme étrange que le maréchal Ney, et bien curieux à étudier pour l'histoire, bien important surtout... plus qu'aucun de ceux qui formaient le cortège noble de l'Empire.

» Enfin, le siège de Ciudad-Rodrigo se fit. Les trois généraux en chef partirent de Salamanque et forent investir une vraie bicoque ; car Ciudadllodrigo n'est pas autre chose, et le siège commença, dirigé par Valazé en grande partie. Masséna était furieux contre Ney, mais il ne disait rien. Les cartes commençaient aussi à se brouiller entre Junot et le vieux vétéran de l'armée d'Italie, parce que Junot prenait le parti de Ney. qui, au fait, avait raison. Quelquefois, le duc rentrait chez lui d'une humeur

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presque effrayante... Il s'asseyait à mon bureau, prenait une grande feuille de papier à ministre, puis écrivait à l'Empereur pour lui offrir sa démission : il était mécontent.

»Masséna ne trouvant pas cette obéissance presque passive, dont il s'était flatté, devenait à son tour plus impérieux, et ne faisait par là que faire rougir les barres de fer qu'il ne pouvait faire ployer, de sorte qu'il n'y pouvait plus toucher.

Nous voici arrivés à une époque remarquable . dans les annales de la France : ses destinées pâlissent ; ses armes ne sont plus victorieuses comme aux jours où son seul aspect faisait reculer des nations tout entières. Maintenant c'est elle qui se retirera devant l'ennemi, elle ! la France !

Reprenons notre récit.

A dix heures et demie, Masséna prit donc place sur l'estrade, avec les six autres juges. Ils avaient encore tranché à l'unanimité, dans la séance secrète, une pure question de forme. La loi constitutive des tribunaux militaires porte qu'ils doivent terminer chaque affaire sans désemparer; ils avaient décidé

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que cotte expression voulait dire : « Sans la délaisser pour s'occuper d'aucune autre, mais qu'elle ne leur interdisait pas de suspendre l'audience, pour vaquer aux besoins matériels de la vie et prendre un repos nécessaire ».

Certes, c'était déjà en soi, un spectacle imposant et magnifique que celui des sept maréchaux ou généraux de division en grand costume, portant tous le grand cordon de la Légion d'honneur, réunis dans le temple de la justice, pour décider de la vie ou de la mort de celui qui naguère encore était leur camarade le plus illustre. Mais la première impression passée, il fut facile de voir que la curiosité du public était loin d être satisfaite.

Tous les yeux se tinrent en vain fixés sur la porte par laquelle on savait que devait entrer l'accusé ; il ne parut pas ce jour-là. L'audience, qui se prolongea jusqu'à cinq heures et demie, fut exclusivement consacrée à la lecture des pièces de la procédure, lecture qui ne fut pas même achevée. Ce résultat était prévu par le Conseil, en effet, nous avons vu que l'ordre de transfèrement était donné pour le 10 et non pas pour le 9.

Le 10, l'affluence était encore, s'il est possible, plus considérable que la veille. L'audience s'ouvrit militairement à dix heures, la lecture des pièces fut reprise et ne se termina qu'à midi. Alors seulemeut, le président dit d'une voix calme et digne :

« — Priez le maréchal accusé, de vouloir bien comparaître devant le Conseil. »

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Il se produisit un immense silence ; on eût dit que chacun des spectateurs retenait sa respiration. Enfin l'accusé parut, suivi des deux officiers de gendarmerie; à son entrée dans la salle, les factionnaires présentèrent les armes, comme ils l avaient fait pour ses juges.

Ncy s'avança d'un pas ferme, saluant les membres du Conseil qui lui rendirent son salut; il était vêtu d'un habit bleu d'uniforme, mais sans broderies, et portait les épaule! tes de maréchal et la plaque de la Légion d'honneur. On remarquait un crêpe à son bras gauche, à cause de la mort de son beau-père, M. Auguié. 11 s'assit au fauteuil qui lui avait été réservé et attendit.

« — Monsieur le maréchal, lui demanda Jourdan, voudriez- vous avoir la bonté de nous dire vos prénoms, le lieu de votre naissance, votre âge et vos qualités? »

L'accusé se leva, mais avant de répondre, il donna lecture d'un déelinatoire. qu'on dit avoir été rédigé par ses défenseurs, mais qui, dans tous les cas, est en entier de sa main.

Les termes en sont presque identiquement les mêmes que ceux dont il s'était servi dans celui dont il avait fait précéder ses réponses au général Grundler, alors qu'il n'avait pas encore conversé avec ses conseils. Il ajouta de vive voix que peu familiarisé avec les formes judiciaires, il priait le Conseil de permettre que les motifs fussent développés par l'un de ses défenseurs.

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