‹ Le Mari d'AntoinetteChapitre 11 sur 14 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

— M. de Valoi9 ne doit pas être content de ma visite, dit

, ‘ i Devanlay. < . • • '• . ’

, — Pourquoi donc, monsieur? A part deux.petits bâillements qu’il n’a pas- remarqués,' je vous assure que tous avez . ’ eu une fort belle contenance, • * i

Antoinette essayait de plaisanter; mais son .sourire habi- N tuel lui manquait, sa figure étajt sérieuse.

-r* C’est égal, je ferai bien de retourner voir ces tableaux, /continua Charles ' - •

■ . * Antoinette allait s’étonner tout haut de ce scrupule; l’em-

, k barras mystérieux point sur la physionomie de - Devanlay l'avertit, par une intuition rapide, du danger de pousser plus avant la raillerie. Elle baissa Ta tête et n’ajouta pas un mot. Devauhiÿ, qui attendait une réplique, qui avait besoin , d’être encouragé, insista doucement. • .

• . • — Qu’eh pensez- vohs, mademoiselle ? lui dit-il avec une

timidité d’écolier. • . '

— Je pense que M: 'de Valois attribuera votre réserve à . . , l’excès de l’admiration. Les vanités qui. ont franchi certaines

limites deviennent invulnérables;. elles profitent de tout, du • . • silence comme des éloges. . - <

' ' Les vanités ! -dites Iets illusions, reprit Charles. avec vivacité. 11 est bien heureux ce petit- vieillard ! II a tout un monde, toutes les splendeurs du ciêl'et de la terre dans sa maison. Il n ; est pas seul ; il n’a besoin ni d'aimer, qi de haïr, ni do s’inquiéter de quoi quo CO soit. S’il est tfiste, il va s asseoir devant ses tableaux, et toutes les féeries l’entourent;

LE XÏARÏ P’ANTOXNBTTÇ/

s’il a ti^op de bonheur, il -va le raeonter à ces prétendus '■ chefs^d’œUvre. Quand on'porte au cœur une blessure inguérissable, ce n’esi, ni la solitude, ni la prière, ni la méditation qu’il faut invoquer, mais une manie, une habitude! - — .Vous blasphémez, monsieur ! murmura faiblement Antoinette, il vaut mieux souffrir 1 — Oui, quand on sçmffre avec une espérapco lointainol Il y a un âge où la douleur n’a plus rien à nous apprendre.- M Ue Desprez leva la tète et regarda Devanlav. ■ . •

— Quel ami singulier et quel maître inconséquent vous N êtes polir moi I lui . dit-elle avec une grâce si chaste et & filiale, que. Charles se repentit tout à coup de l’amertume qui lui était échappée; un jouç, vous m’enseignez la résignation, vous me montrez des horizons infinis, vous me donnez l’envie de m’instruire * d’apprendre, dô, vivre ; et quand j’essaye deprofiter, de faire, par exemple, preuve de connaissance en peinture, vous me dîtes : A quoi bon?;il vaut mieux remplacer l’esprit ( par la routine, supprimer le coeur et en*-. plie une maison de devants.de cheminée... Allons, monsieur, mettez -vous d’accord, sinon, je renonce à vos. leçons!

-r- Ce n’est pas .vous qui apprenez ÿ c’est Vous qui enser- •' *

gnez! dit Charles avec un . soupir. ' .

— Parce que je vous ai confessé mes, théories en peinture? reprij Antoiuotte qui rougit. Je ne Voqs ai rien enéeir • . ,gné; nous étions du même avis, ‘ . . ’ t ; ■ ' *

— C’es|, cette conformité même de goût, d’aspiration entrevous et moi qui me-confond et qui met en défaut toute ma. . . ,

sagesse, repartit Devaolay. Vous avez tout deviné... Moi qui

m’imaginais t . • • , • ' . \ ■ . .

— Que j’étais une paysanne ! Mais je ne suis pas autre . ,

chose. Seulement, i'ai appris à lire ; et comme jo n’aVais'

personne pour m’empêcher de rêver, j'ai eu des songes," des visions. Cette galerie de tableaux ridicules que je vous ai fait

LE MAIH' D'ÀN- TOIMBTTg. '

voir, pour vous montrer tout ce qui. avait eti "une Influence dans ma vie, elle' m’a aidée, et .c’est par superstHion, par yecnimai6sance que j’ai tenu â vous y-* conduire^.. Combien. . de fois, devant ces toiles détestables, qui sont des parodie-', n J ai-je pas pensé aux vrais chefs-d'œuvre, aux toiles des maîtres! Oh! contempler, toucher le' produit-du génie, mettre le doigt sur. la trace d’uft pipccau magique!... Les litres sont des empreintes refroidies, .mais le tableau, la statue semble garder quelque. chose de l’inspiration directe!.-.. Cette maison jde M. de Valons a été bien longtemps mon Louvre... Quand j’ai pu, dans un voyage, accompagner mon père à Parfé, je me suis fait conduire au Musée. Quelle promenade, monsieur L... Je regardais, je retrouvais des. paysages entrevus, souhaités... je pleurais! \ . ■ * '•-

— Vous-avez l’âme d'une grande artiste ! s'écria Dévanlay en prenant les mains d’Antoinette qu’il garda dans les siennes. • •

• — Oh non ! murmura la jeune, fille, je n’ai qud 1 âme d une pauvre enfant, d’une orpheline !... Un homme surtout, Claude le Lorrain, m’a frappée. Ces lointains vaporeux, cette sérénité chaude de la nature sué le premier plan, avec cet infini qu’il laisse deviner là-bas, tout au fond, me ravissaient. Ce qui me plaît dans un beau pays, ce n r est pas ce que je vois,

■ c’est ce que- je soupçonne derrière l’horizon. J’ai compris, j’ai aimé tout de suite le Lorrain; j’ai voulu connaître sa vie; j’ai découvert qu’il avait, été .un ignorant, que jamais on ■•n'avait pu l e déterminer à apprendre, et qu’il croyait tout savoir, parce qu’ il sjgnalt son nom... Céla m’a encouragée, monsieur. . J avais bien le droit de sentir,' moi qui sais écrire et lire couramment, puisque lui, ce grund hpmme inculte, il avait tout inventé avec son ignorance. Depuis que j’aime le Lorrain, J e ne me' moque plus de ceux qui en- savent moins que moi, Je me résigne à ne pas tout savoir.- ,

LE MARI P'AS’TOINETXE. ' -27à

Dévanlay écoulait- M* 1 ' Desprez avec une vénération qu’il n’avait jamais ressentie. Ce n’était plus de la pitié pour l’orpheline-, ce a’était plus même cette émotion qu’excitent la jeunesse, la beauté, la vertu; c’était cette joie profonde, cette • , . ~ flatterie à laquelle toutes nos facultés s’abandonnent, quand elles se. sentèril doublées et augmentées par une intelligence .. en dehors de la nôtre. L’homme n’admire bien que ses idées. « r ' Charles, merveilleusement disposé à la sympathie, se fût égaré longtemps encore, si cette révélation ne l’avait foudroyé en quelque sôrte ; s’il n’avait découvert ayçc délices et avec ' terreur que toutes ses pensées étalent reproduites, i*e£létées, trahies, prévenues, par ce toi noir trop fidèle.

— Quelle enchanteresse êtes-vous, donc? lui 'dit-il en essayant de porter à ses lèvres la main qu’ Antoinette retira vivement de son étreinte.

Elle leva sur lui des yeux presque suppliants.,

— Vous vous moquez de moi, répondit-elle avec une lan-

gueur adorable. Je suis ce que vdus m’avez faite depuis huit jours. . - •

— Nous irons ensemble voir les musées 1 nous voyagerons On ItalSe, en Allemagne, partout où il y a un chpf-d’reuvre à contempler! dit Charles avec une animation fébrile.

—r Vous ne ferez jamais faire tous ces voyages-là . à mbù père, interrompit Antoinette. - ■ ' -

— Votre père 1 - . *. . * . .

Ce mot tomba comme de la neige sur le coeur brûlant dp. . ' • Ppvanlay. .

— Votre père! répéta-t-il à plusiéurs reprises. Oui, c’est

vrai... je n’ai pas de droits;. je ne suis pas votre père, je ne .

suis qu’un ami, et bientôt, si vous vous mariez avec un autre , . .

que mon fils, un étranger... , . v.

C’étaib la première fois depuis son arrivée à B... que Charles admettait tout haut la .possibilité d’un autre mari '

JlAIJI b'ANTOJNEf TK.'

que son Dis pdur M 11 ' Desprez. Cette su {positron semblait , causer tout b- la fois une dooùleur sincère et une joie ironique. Antoinette fut tentée de Je rassurer-; un vœu téméraire, une promesse d'éternel célibat tourmentait ses lèvres. Elle roulait donner une consolation héroïque b cet amfeui tremblait de la perdre. Mais la pauvre enfant 'eut peur de cette tentation mèrfie qui lui semblait une révolte contre le devoir. Elle courba le front, marcha silencieuse à côté de Devanlay, en écoutant le murmure de sou cœur, dont les battements se fussent trahis devant un témoin attentif “

•' ' Q ° a " d 0n fut à la P° rt ® d e la Métairie, Antoinette, comprit ce qu il y avait de singulier, et de grave dans ce doublé sr-

ence,- dans -cette mélancolie partagée.

- Si vous retournez, voir la galerie-dc M. de Valois, ditelle avec un sourire, prévenez-moi, tnonsieûr, je vous accompagnerai. • \ 1 v - ■ ^

"V f Ul

-• A quoi bon y retourner? répondit brusquement »ayvJN est-ce- pas àssez déjà d’une visite?.

ieunefiül 5 ^ f “‘ gra . rtd eflbrt de votre pari, reprit /vieux ami ^ 6mp,eSsé - Je vous ea remercie pour n

>vieux amis... et pour moi.. v

" r " poitn " e - P° ur » pas <

• une mv , ? * 1 '“vitation muette de Charles, qui avi

pide- elle e,le; 6t ’ ’ e 831113,11 d ’ une révérence i

nitive qu’il ^ > '* ^ hlÇertain de I ’^otibfl déi

e q u p rapportait de sa promenade. >

« jy “"““f- Da'.nlay le S ou.l

eut d’abord auelo ” ^ <ll " mêrae - 11 voulut s’interroger.

de famille de . c ellëdeTh & “ . persbnna}lté d u pè

débattait en lui • ;i ° mme enthousiaste et jeune qui i

■ - fils i et il était pris de ramener souvenir dé sc

de délibérer. Son cœur I Tv ^ V ®* ÜgeS < * ui l'dmpécliaie, . .œur-band.ssait avec des élans désespéré'

On eût dit que maintenant seulement allait commence^ le ' sacrifice qu’il avait si patiemment accompli depuis son yeuvage. • , • * • • .

Bqsprèz le trouva sur la petite chaussée pavée qui coliduPsait de la grande porte à la maison. Il se promenait de long en large, entre les deux mares de fumier. <

— Tu aimes mieux cela que le jardin? ini dit Roger. Tu prends. goût à la vie de fermier; encore huit jours, et tu me ' demanderas une part dans mes travaux. . ■>

— On est si bipn ici ! murmura Devanlay en regardant les • , écuries, 1 parce qu’il eraignaK de regarder la galerie supérieure où Antoinette Venqit de paraître. ; -<

— On est mieux là-bas, sôus les tfiarronniers du jardin.

— On est bien partout, répliqua Devanlay en répondant avec ia conscience des paroles inutiles qu’il dépebsait. >

— A propos, reprit Roger, j’ai vu passer le portemanteau de f Maubray, dans la charrette de son oncle. Quant à lui, lé finaud, il est parti à cheval pour la première station. R .veut laisser croire qu’il est èn promenade; < • * - A

— Je te îais mon compliment, mon ami, tu en .es débarrassé. * ' , , *■

— Grâce à. toi. ' ' ■ •

— Non, grâce au. bon sens de IVf. Maubray lui-même; jl a.compris qu’il n’avait plus rien à prétendre.

— Voilà ce qui m’étonne. Mais pourvu que tu dises yrài, je n’ai pas besoin d’en sâvoir dàVbntage. Ce .diable d’homme t aurait fini, par me Tendre Tnéchant. If avait Une façon de plaisanter!... Avoue qu’il. déteignait sur moi, et-que tu m’as ' trouvé un peu débraillé. C’était sa feute... ' ■ .

— Il ne l'a pas changé le cœur, répliqua Devanlay amené par une tendance mystérieuse à flatter son a pii, lé père d’Antoinette. ' •

— C’est vrai; car, maintenant qûé cette influence, se retire

Ue moi, jn me sens, meilleur et tout, disposé à faire des heu- - - . œux . Dis donc, mon cher, ajouta l’éleveur en prenant lë bras

de Charles, écris tput cela h ton fils. Il est décidément par trop fier, M. Henri, et il finira pgr te faire jouer ici un rôle

ridicule. . .

— Tu crois? demanda Devgnlay avec un sourire de résignation.

— Ridicule est un peu fort, car un homme d’esprit ne 1 est - , . jamais. .Toutefois, cette mission sans résultat... cette enquête

qui doit s’avancer... .

• — Tu as Raison, murmura Charles, il faut en finir.

■ ' ' • ' . — Antoinette ne demande pas mieux : je vois cela à sa

. bonne mine. . *

• — Tu penses que ta fille?...', • : . ' .

• • — Ne - te l'avais-je pas dit à Paris? Elle a une raison si

supérieure 1 "Ce n’est pas elle qui s’égarera jamais dans des songeries romanesques. Un jeune et honnête mari , un bon '• ménage, voifit ce .qui lui convient. •*

— Si M lh = Antoinette m’y autorise, maintenant je ferai ' venir Henri. ' • • V • . ■

— Passe-tpi de son autorisation.

. — Non, non ; je veux qûe ce sojt elle-même qui Ole demande de lui écrire, repartit Devanlay d’un ton impatient. — Tu lui en veux de ce qu’elle a déchiré ta lettre.

' — Oui, mon ami, jq lui en Veux.

Ces derniers mots Rirent dits avec, une inexprimable doui ceur^et, en même temps, 'avec une flamme. dans les yeux . qui eut étQnné tout autre que Desprez.

Quelques instants gavant le dîner, Charles rencontra Anloi- • ‘ ne tte dans le vestibule. H l’aborda avec Solennité.

- Mademoiselle, -lui dit- il gravement, M. Maubray est parti; dois-je partir à mon tour?

' ous . monsieur 1 Qui donc vous chasse? ,

-tE MARI D'ANTOINETTE. , 277

— 'Moi, dont la mission est de chasser tout le monde!

Votre père a formé dès projets sur lesquels il a besoin d’être

fikë. •

— Et fous, monsieur, quels sont vos projets? Vous en avez aussi ? demanda Antoinette avec un effort sublime de Courage, et en plaisantant, bien que son cœur palpitât à l’étouffer./ ‘

— Je n'ai plus d’aiitre volonté que la vôtre. Faut-il écrire à Paris?

— Pourquoi n’écririez-vous pas? répliqua M lle Desprez

avec une sérénité superbe. ”

— Ainsi, vous m'autorisez à écrire à... Henri.

— Sans doute. . . •

— Vous ne me démentirez pas, quand il seca arrivé?

— Non, murmura la jeune fille. * .

— C’est bien ! je vous remercie, dit Dévanlay dent un

spasme étrangla la voix.’ . •

Antoinette était au bout de ses forces; elle S’inclina ét se tint immobile, n’osant marcher de peur de trahir la faiblesse qui s’emparait d’èlle/ Charles entra dans la sallo à manger, M 1U Desprez ne craignit plus alors de s’appuyer aü mur ; une pâleur, une sueur d’agonie passa sur 6on visage; mais tout à coup un rayon vint se mêler a cette douleur. Elle porta la main à ses lèvres.

— Mon Dieul mon Dieu! njurmura-t-élle tout bas, comme • si elle sc fût empêchée de parler tout haut, donnez-moi la force, le courage; soutenez-moi dans cette œuvre difficile; bénissez mon ambition!...

Après cette bourte prière, elle rejoignit Dévanlay dans la salle à manger, ou Desprez arri vait de son côté.- 1

Le dîner fut silencieux. Roger essaya vainement de faire raconter les détails de la fameuse visite à la galerie de M. de Valois; ses plaivanteries ne trouvaient pas d’écho. Antoinette

prenait la défense de scs vient amis, et Charles se montrait d’qno indulgence qui fit croire à Desprez que Devantoy ne se. connaissait pas plus en tableaux qu’en étalons, et qu’on pouvait être Un Parisien très-comme il faut, sans avoir précisément du gouf. ■ . .

Dcvanlay était jusqu’au lendemain, dispensé d’écrire^ Il avait toute la nuit pour réfléchir à la sitdation nouvelle que sa promenade de la journée lui faisait dans la maison de son ami, situation dont il croyait posséder seul le terrible secret, et dont il voulait s’affranchir seul.

Son premier mouvèrtlent, eu effet, ne fut pas de se précipiter en égoïste dans une passion étrange qui le surprenait à un âge où il croyait avoir suffisamment dompté son cœur et trompé l’ardeur de ses veines. Habitué à là victoire, il considérait ce péril comme, une révolte àudacieuse; mais, dût-il dévaster son âme, il ne. doutait pas de l’apaiser; du plutôt il espérait à forcé de volonté, de réflexion, (l’amour même, iinposer silence à cet amour, «ans s’offenser par une violence morale. Il s’imaginait que l’estime pour le caractère d’Ao- -tP mette l’emportait tellement sqr la séduction dé sa beauté •qu’il pourrait, isoler, enfermer, sur un sommet élevé, ce sentiment que Sa conscience seule aurait connu. Il tromperait à force de dévouement ce désir de possession idéale dont il 9-élait senti transporté.

Cette conversation artistique aveç Antoinette Taidait à admettre que l’enthousiasme de l’esprît i’égaxait surtout. Il ne sentait aucune attraction vulgaire dans cet examen scrupu- . Jeux auquel il soumettait son amour.

Je 1 a yne, parce que je la vénère, disait-il avec, candeur. ' . , ' •

j. P à Ssion-là n’ avait rien de Sacrilège ; elle s’allierait

cilement à 1 affection paternelle; elle pourrait changer de nom.

Mais Henri, quand son image traversait le cœur de son père , le ‘rendait pusillanime. Devanlay avait peur o.u de moins, estimer son enfant, si celui-ci ne partageait pas son

opinion , sur Antoinctté, ou d’en devenir jaloux, -si Henri acceptait le bonheur qu’on lui avait préparé.

— Jaloux de mou fils! sé répétait alors Charles avec angoisse. Je serais jaloux de celui à qui j’ai tout sacrifié ^ Nfln, ‘ C est impossible! '*• ' '* •'

Alors, -1 retombant sur lur-même, ii fobillait avec obstination toutes ses pensées. Il Inventait dos hypotlvèsesl II cherchait a , se représenter le tableau de son intérieur'*, lui grand-père, veiilanl'et bénissant la jeune épouse, la jeune famille d’Hènri.

A Celtê chaste visidu, il en opposait dire autre, non moins belle, non moins chaste; c’était lui, doucement recueilli dans un bonheur corfirhe celui dont il portait le détail, main dans • la tnain d’une feratpe qui le comprenait, sans qu’il parlât;' qui-s’associait àses tristesses tco qui est une espérance- d’un charme plus divin que de souhaiter une compagnq pour les joiesdu monde), n frémissait; il pleurait, se répandant dans une extase^infmie : être compris, enfin ! être aimé pour tous sbs secrets, aimé d’une femme comme Antoinette.

• D’une femme? non, d’une enfant; Devanlay se faisait honte de ces rêves disputés à son fils. Lui, épouser, aimer Antoinette) la fille de son amil cô. Vêtait plus seulement un espoir impie, une rivalité Incestueuse, c’était un projet ridicule. Antoinette le prendrait en pitié; elle le mépriserait d)abuser dé la confiance acquise* par une familiarité qiïe l’âge legiti--' mait, pour prétendre à remplacer près d’elle ce mari'jeuhe et charmant qu’on lui avait promis, et auquel- elle avait" droit. • * ’ ■ -

Charles s'agita toute la nuit dans Cette insomnie brûlante.

, Le consentement de M 11 ' Deïprez à la démarche qu’il dosait * tenter auprès de son fils lui dictait sa conduite. 41 fallait

s'efforcer de donner à Henri ce bonheur si complet, 6i foctiûaht, si élevé au-dessus de- tous les bonheurs terrestres;

» puis alors, il partirait, l’heureux père, le malheureux ami, il s’en irait faire tout seul ce pèlerinage à travers la nature et à travers les chefs-d’.œuvre qu’il avait proposé à Antoinette. Pourquoi hésiter? . , :

Dans la nuit même, Charles essaya d’écrire à Henri ; mais les mots l'embarrassaient. Il redoutait une injonction trop pressante qui eût été un doute pour la soumission de son fils et une méfiance potir 6on propre courage. Il redoutait plus encore le débordement dô son amour. S’il allait laisser paraî->

. ‘tre quelque chose de son supplice ! . , . ’ • . :

Et voilà pourquoi, après avoir résolu d’en finir par une lettre, Charles rejeta la plume, n’écrivit pas, çt s’arrêta à un projet qui ne décidait rien, qui réservait tout : à l’absence, à -la fuite, qy départ. Il crut, avec la naïveté des grandes âmes, qu’il lui Suffirait de sortir de. la Métairie pour 'sortir d’embarras., . ' '

• ; . * • xXyu \ ■

Cette fuite de Devanlay était une faiblesse de la part d'un homme que le dev t oir n’avait jamais fait reculer. Mais c’était • • une faiblesse comme le suicides il fallait encore de l’hcroïsme pour l'accomplir. D’ailleurs, Charles ne songeait pas à partir sans espoij- de retour. Il voulait se soustraire pour un certain •emps à cette influence, à ce vertige, disons le mot, à cette sainte corruption dopt il était enveloppé ; U pensait bien revenir guérj^ s ù r <} e • . .

Ses remords s’envenimaient dé l’idée qu’il, avait troublé la • vie monotone et pesante de M lle Desprez, sans lui garantir

la sécurité do 1» vie intelligente et idéale pour laquelle elle

était faite. Charles n’aVait aucune fatuité : il ne croyait pas que cette passion dont il avait senti tout à coup les âpres délices, put avoir séduit déjà Famé d'Antoinette. Mais,- cooimo les vrais croyants, il. savait bien aussi qu’il n’étàit pas impossible de se .faire aimer. La foi serait une ironie, si elle ne % donnait la confiance. ...

Devante}, ébloui de cette aurore impatiente des sentiments dé la jeune fille, de cet éveil, de çe sursaut impétueux d’une âme enchaînée, se disait qu'il l'aVait conduite jusqu’à Famour,. sans lui donner personne à aimer; et il redoutait de sd désigner lui-même à cette tendressè exaltée, tout autant que dé désigner son fils- Il avait, comme un désœuvré dans le inonde des sentiments, pris plaisir à une expérience, à une analyse qui devait aboutir à l’explosion. Mais il- était encpra . loio de trouver dans l’amitié d’Antoinette une sympathie plus intéressée qu’une reconnaissance naïve et filiale.

Ce départ lui permettait de délibérer à l’aise, et soumettait la jeune fille à une épreuve. Combien de temps reslerait-il absent? Une semaine,, quelques jours,- un jour mémo.. B' eût suffi d’un regard de M u « Desprez pour que ce départ aboutit, à une simple promenade; mats Antoinette était, en tous points, digne de Devanfay. Quand il la vit le lendemain, et quand il parla d’une excursion dans la vallée : , / •

-r- Vous avez raison, lui dit-elle sans Se troubler; ce pays vaut bien la peine qu’on le visite. Vous l’aimerez davantage, quand vous le connaîtrez mieux. ' . ‘ .

— A quoi me servira de l’aimèr, Si je dois le quitter bientôt? ' . • ' • •

— Voilà un mot d, 'égoïste. Et le souvenir, monsieur, n’e^tpe donc rien ? ,

On eût dit qu’ Antoinette laissait percer un peu de raillerie, de moquçrie indulgente dans ces paroles. . --

iSi • , LU ta A R I P'ANT'OtîiBTTE.

, — Où me conseillez-vous d'aller? deinaiida'DeVanla y apres un petit silente. ,■ ; • •

—SI M. Maubray m’avait fait cette question, repartit la jeune fille en plaisantant, je lui aurais désigné Brienne. Il y a là un beau château à voir, des champs de bataille à visiter: à vous, monsieur, j’ai unautre pèlerinage à indiquer ; allez àClairvaux. — Visiter une prison ? ; ‘ 1 • . V ' ' ' *

— Cela vous rappellera qu’il no faut pa6 abuser de la liberté que nous vous donnons aujourd'hui. Et puis, ajouta M ,lk Desprez d’un ton plus sérieux, la douleur,. la misère, l’expiation sont quelquefois des spectacles nécessaires aux meilleures âmes. Elles deviendraient trop indulgentes pour la vie. Vous êtes un optimiste dangereux - r vous donnez des . illusions â tout le monde. Allez en perdre quelques-unes làbas, monsieur, et rapportez-nous des considérations philosophiques et sociales très-aifligeahtes. Je vous en avertis, j'ai besoin de me désoler f „• • . . ».

Antoinette avait Un ce moment une beauté supérieure à son innocence, si je puis ainsi parler. 11 y avait dans ce soin rire, voilé le magnanime défi d’une enfant à un homme. Devanlav voulut y répondre pour le récompenser. • •- .

— Voilà la sagessse que je veux bénir dans ma fille, dit-il avec dignité. ’ ,

— A propos! repartit Antoinette qui le comprit,, si mon* sieur votre fils arrive pendant votre absence ?

— Je n’ai pas encore écrit. •• . .

— Vous verrez que je serai obligée d’écrire moi-même, r— Je vàis prévenir Henri de mon excursion'.

— Et... de votre retout?

— r Je ne sais-au juslè quand je reviendrai.

— Il est fort possible même' que vous ne reveniez pas, ajouta M 1,e Desprez, qui reprit le ton railleur, abandonné depuis une minute.

• ,L B Xf.VRl D’ANTOIJiÆtrE. 283

— NB pas- Kevenir'V 1 ■ ‘ * . •* ■.» . ' . .

— Quand on a tant besoin de voyages, on ne sait jamais' si l’on reviendra. ; , ' ’ " ! " . •

Ces mois 'étaient soulignés ; Charles se troubla du 1 long regard qui les accompagnait. • ■

-r- Je jure de revenir, dit-il avéc une, solennité qui eût étéfcomique, Ri elle n’avait été touchante. ■-

— 'Et moi, répliqua Antoinette, je n’ai pas grand mérite

à jurer de vous attendre. • ’ .

Il y avait un mystère dans l'harmonie vibrante avec laquelle

ees paroles furent prononcées. ’ ' ’ -

Desprez ne goûta que médiocrement le projet de son ami.

‘ Il allait «e trouver seul; ' 1 ' »

— Tu es Capable de me faire regretter Maubrav, lui dit r il.

Quelle idée,’ d’ailleurs, d'aller visiter des coquins auxquels on inflige le travail des honnêtes gens! Nous pouvions aller voir le hards de' là Haute-Marne; c’eût été un- complément . 1

de l’éducation agricole que tii commences ici : mais Clair-' vaux! je t’accompagnerai, pour te dégoûter plus vite dé' ton idée. ■ ; ' •’ ’

— Ce serait èn effet Un bon moyen, interrompit Antoinette; * mais je crois, mon père, que M. Devanlay sera'plus libre dans ses observations, dans ses, études,- s’il est tout seul.

— C’est cela, je le gênerais! Allons, va-t’en, rêveur! va faire delà statistique et de la philosophié; pendant ce lempslà nous préparerons nos vendantes, les voici qui approchent. ‘

Charles voulut partir dans la matinéei ' •'

— Prendras-tu mon tilbury ? demanda Roger.

— J’ai fait donner l’avoine à Résignation, insinüa M 11 * Desprez. M. Devanlay est un bon catalier; on deux heures et demie il peut être à Clairvaux, Je suis bien certaine que vous serez obligé de revenir, car vous ir’ oseriez pas me

renvoyer mon cheval par. un commissionnaire, ajouta Antoinette. . . ' . , ,

. —.Vous avez déjà ma parole, mademoiselle,

— Je n’aime pas les serments. Résignation, me cassure mieux.- . ' , .

. * Une hetfre après, Devanlay se mit en route. . - : -

— Sais^tu que j’ai le cœur triste? lui dit Roger en Iuiser-r rant la main. Quelle vilaine chose que les départs 1 — Tu ne disais pas cela à propos de M. Mauhrav! répondit Charles à domi-voix.

— D'ailleurs, çeci B’est pas un départ, reprit Antoinette, qui avait entendu, et avec un enjouement un peu forcé : c’est une promenade d’un joue ou deux. Ne laissez donc pas croire, mon père, que nouà ne pouvons, vivre seuls! Vous donneriez, en vérité, à ces- messieurs de Pajis une trop haute, idée de leur influence sur de pauvres paysans comme nous.

. Cette vaillance de la jeune fvlle fit sourire Devanlay.. Il n’ajouta rien ; mais, saluant une dernière fois ses amis, il partit au galop,. et maintint cette allure jusqu’à l’extrémité dp la ■ rua du village. ,

. — S’il va toujours ainsi, il t’éreintera Coco! dit Desprez d’ün air maussade. .

— Il part au galop, pour arriver plus vite à l’endroit où il va marcher au pas, répondit Antoinette.

— C’est ridicule, mais je pleure presque, s’écria Roger. Je ' ne sais pourquoi. • ...

r— C’est tout simplement parce que vous avez un bon cœur; que vous êtes le meilleur. des ajtiis, repartit N 11 * Desprez avec une voix caressante, et en posant sa tête contre l’épaule de sort père. C’est que vous avez' compris, n’est-ce pas? que, quoi qu’il arrive, ]M. Devanlay ne peut plus nous être étranger. Il est de la famille. ,

— De la famille! pas encore, riposta l'éleveur avec une

sorte de mécontentement qui luttait contre son émotion.

— Pas encore, murmura Antoinette.», pon, mais bientôt,

peut-être. * ■ -

Et alors, perdant tout à coups» force, son énergie, la jeune , fille laissa couler le long dp ses joues- des- larmes abondantes, qu’elle n’avait plus le courage de dissimuler.

— Tu pleures aussi?, dit- Roger. • > ..

— Il le faut- bien! vous me donnez l’exemple. .

Désprez eut un caprice d’effusion paternelle; il serra sa

fille dans ses bras et lui mit un baiser bruyant sur le front.

■ Tu es une bonne fille, ta seras Une excellente femmé!

— Et vous, vous êtes un excellent père, repartit Antoinette en essayant tout, à coup d’user de cet attendrissement... quand vous ne songez pas à me donner une belle-mère!

Roger repoussa doucement sa fille.

— Ne me quitteras- tu pas un jour ? lui demanda-t-il brusquement. , -, * ;

- — Je n’en sais rien.,, si vous ne voiliez pas. Et puis, il n’est pas certain qu’on veuille m’emmener à Paris.

— Allons donc! tu ne connais pas M. Henri "Devanlay.

Antoinette leva les >v eux au ciel, b' éclair qui passa à travers ses larmes était une muette supplication, une œillade de pieuse coquetterie, lancée à la Providence,, pour quelle iéali-,’ sàt ses vœux. Roger Interpréta son regard comme une nouvelle promesse de Soumission. ....

Ainsi que l’avait supposé M u * Desprez, Charles laissait son chèval marcher au pas. il avait le temps d'arriver : il ne verrait que trop tôt disparaître ce petit chemin qui redoublait de séduction, à chaquë visite nouvelle; dont les ruisseaux, les arbres, les accidents.de terrain exhalaient nn parfum si pénétrant, et semblaient porter, comme des fils légers, de la Vierge, le souvenir d’Antoinette suspendu aux branches et aux herbes. > . \ 1 ....

LÇ'MARI D'ANTOINETTE.

tm

A mesure qu'il s'éloignait du village, Devanlay, sans retrouver le calme dont H. avait besoin, trouvait plus d’excuses à sa passion, plus de motifs d’espérer; Il y avait unie si parfaite harmonie entre son cœur et ce joli. paysage, qu'illui semblait tout naturel et tout logique de vouloir demeurer toujours dans cette vallée. • , •••'•, i L’égaljté impossible', selon les sévérités de sa conscience, entre Antoinette et lui, devant le monde, devant les habitudes sociales, s’établissait, au contraire, comme une nécessité de la nature, dans ce milieu .paisible, charmant, où tout invitait la vie, où tout était jeune comme elle, recueilli ot sllehcieux comme lui.

Pourquoi résister à celte consolation suprême que Dieu. lui envoyait avant i’àgede ne plus aimer ? Était-il dortc si loin de sa jeunesse? Les quelque® cheveux blancs mêlés à sescheveux noirs devaient-ils imposer une défenseTÎgoureuse contre laquelle toute son âme se soulevait. .

Charles regardait le ciel infini, et pensait à la nature éternelle, pour se persuader qu’il était jeune encore. Les années comptent pour ceux qui ne savent ni s’élancer au-devant de la destinée par le rêve, ni revenir en arrière par le souvenir. Devanlay, plus ému, plus aimant que le jour où il «/était marié par convenance, Devanlay, aspirant à recommencer sa vie,

s’imaginait rétrograder. • ■ .

D’un autre côté, Antoinelte, qui, par les efforts d’une méditation ardente, avait deviné bien des doûleyrs dece monde, qui, par l’expérience acquise, avait mûri son cœur, Antoinette n^vait-eile pas devancé son lige? Qu’importait un calcul de mois ou de jours'? Dans le chaste et délicieux enlacement de leurs deùtf âmes, n’étaient-4ls pas égaux comme ils étaient pareils? '< 1 ’■ ’

Mais bientôt, l’implacable amertume que laisse au fond des cœurs les plus justes la pratique de la vie se mêlait à la

douceur de celle, illusion.. Charles s'arrêtait ; il voyait son fils sourire avec un .peu de pitié, et Antoinette Je regarder avec étonnement; Gesdeux enfants, qu’il s’était promis d’unir., lui demandaient compte de Cette sorte d’abus do confiance.

Le devoir multiplié ainsi, le devoir envers Antoinette, envers son fils, envers lui-mème, soufflait unp bi$e d’hiver, glacée, impitoyable, mais fortifiante, sur toutes ces fleurs printanières. Le devoir! Charles l’avait enseigné souvent à son fils; il n’avait pas même dédaigné de Je laisser entrevoir à Maubray, et lui seul oserait ne pas l’accomplir strictement, docilement! lui seul s’en affranchirait! Mais ce mot simple, le devoir! n’était-il. pas susceptible d’une double interprétation? Si dévoué qu’il dût être envers son fils, Charles n’avaitil pas des obligations sacrées envers lui-même? Était-U seulement un égoïste en réclamant sa part? Et parce qu’il avait souffert, était-il donc exclu de cette tâche donnée à toute créature do s’élever par l’amouç à l’intelligence de la justice éternelle? ' f V . • .

— Et moi aussi, je veux vivre et je dois vivre 1 lui criait 9a conscience. . •

Cette voix était trop flatteuse pour qu’il se résignât facilement à l’écouter. Par up instinct de générosité, il se sentait attiré vers- l'autre, vers cèlle qui lui conseillait le sacrifice.

Cette conférence pénible ,. cette confession se prolongea jusqu’à Bar-sur-Aube, et ne se termina que dans la cour de -l’auberge. . y.

— r Est-ce qu’il y a quelqu’un de malade? lui dit M me Guil- ’ lamme çn accourant â sa rencontre. Comme vpus êtes pâle!

■ — Rasëurez-vous : tout le mondé se porte bien à la Métairie, s'empressa de répondre Devanlay. ,

— Alors, mon cher monsieur, vous souffrez?

— Un peu de fatigue; ce n’est rien. , •

Charles sentit qu’il rougissait. Il y avait bien longtemps

288 v LR MARI D* A N ï O I N BT TE.

qu’il n'avait été trahi par sa piiysionomie; H reconnut un symptôme aggravant dans cette faiblesse. Sans vouloir convaincre, c’est-à-dire tromper l’excellente hôtesse, dont la curiosité avait sa pénétration, il n’insista pas, mais il feignit d’avoir quitté B.;, avatat un déjeuner suffisant. M n “ Guillaume le servit avec une abondance exagérée. Ce repas fit horreur à Devahlay.^ .

— J’ai eu tort de vous questionner! dit spirituellement , l’aubèrgiste, en faisant enlever les plats restés intacts. Jë le connais, cet appétit qui reste à jeûn I Allons, mon Gher monsieur, je vous souhaite un bon voyage. Revenez bien vite!

— Que voulez voiis dire? demanda Chartes, blessé- par la perspicacité de M me Guillaume.

— Je yeux dire qu’on s’y connaît; queces promenades De sont pas naturelles; que ce n’est pas pour le dresser que vous montez toujours Coco, ou plutôt Résignation. J’ai aperçu Maubray, il a couché ici. Il se vante de vous avoir tiré quelques épinglés, et il a voulu profiter de la circonstance pour se réjouir, én-dlnant à crédit. Àh! bien oui!... mais il m’a laissé entendre que si vous démariez les autres, ' c’est par envie de vous marier vous-même.-

— Qu’importent les sottises do Maubray ? répondit Devanlav en haussant les épaules, et en affectant l’indifférence.

Charles ne voulut pas prolonger une conversation qui lui répugnait, en raison môme du plaisir qu’il pouvait y trouver. Il se reprochait d’écouter cette aubergiste dissertant sur les plus subtils sentiments de sa conscience et prévoyant un dénoûment qu’il croyait, lui, pour sa part, bien improbable, s’il n'était pas bien impossible. C’était Un singulier temple, pour y évoquer un amour comme le sien, que cette salle d’auberge avec l’encens de la cuisine; c’était un singulier oracle, que cette grosse femme quittant ses casseroles pour aécommoder le cœur de ses hôtes.

• ' ■ LRj MAKI D'ANTOIN RTTE. ' “ 289 '

Mais la véracité des ojacles se mpsuro-t-elle à leur dignité extérieure?. N’est-on pas teàté de les écouter avec d’autant plus d’attention qu’ils sont plus naïfs et plus grossiers.

xxvm

Le chemin qui conduit do Bar-sur-Aube à Clairvaux était inconnu pour Charles. Les souvenirs ne venaient plus l’y solliciter, l’y arrêter à chaque pas; l’aspect du paysage donnait des distractions forcées, ou plutôt imposait -des modifications à sa rêverie. Les vigne» devenaient plus rares, les bois couronnaient davantage les coteaux. Quand la vallée s’élargissait, des prairies plus vertes débordaient tout à coup; mais aussi, en plusieurs endroits, le vallon se resserrait et ne laissait plus qu’un étroit et frais passage.

Devanlay. s’apaisait peu à peu; Sa mélancolie, subitement aigrie par les propos de M” c Guillaume, faisait place à cette sérénité qui était le besoin instinctif de sa nature; il rentrait en possession do hii-méme; il n'oubliait rien; mais il commençait à pouvoir tout contempler avec un. regard plus impartial. • ' ’ «\ 1

La vallée, aux environs de l’ancienne abbaye, sans prendre un caractère trop austère, perdait 'sa coquettorio. On abordait une partie sérieuse : la route était noire do charbon ; des usines mêlaient leur profil anguleux aux dernières ondulations des coteaux. C’était l’avenue de l’enfer moderne, do celui qui donne J’ espérance au lieu do l’enlever, enfer du travail, où les marteaux sanctifient la, fournaise, en l’utili- ' saut, où les braves démons qui tordent le fer, qui font couler la lave, ont le droit d’aimer; où des femmes, des enfants

viennent, aux heure» des repas, essuyer en souriant le front de ces damnés du progrès!

La vallée choisie par saint Bernard n’a rien de mystérieux, de sombre ; c’est un atelier entrQ des bois superbes. La lumière y joue librement et fait accueil aux longs convois do houille, de charbon, de minerai qui la parcourent, pour atteindre les hauts-fourneaux. C’est au milieu de ce pays de travail que s’élève la maison d’expiation. ,

Devanlay fut frappé de l’activité de cette contrée.

— Jè vais me guérir ici, j’ai bien fuit de venir, se dit-il en descendant à la porte d’une auberge où les officiers de la petite garnison qui veille sur la maison centrale prennent leurs repas. Il s’assura d’une chambre, s'y installa et se disposa ensuite à solliciter la permission de visiter l’établissement de Clairvàux. ' • .*

Il y a des gens qui portent avec eux, dans le regard, dans la physionomie, une lettre de recommandation toute ouverte, à laquelle personno d’intelligent ne refuse erédit. Les permissions de visite sont rares et entourées de formalités; Charles exposa en si bons termes la ebriosité sérieuse qui l’amenait, qu’on s’empressa de lui donner un guide et de l’autoriser à parcourir tous les ateliers, tous le« bâtiments de cette grande prison. Nous saurons par une lettre qu’il écrivit à Henri le résultat do celte promenade, faite en conscience, avec l’ardeur réfléchie d’un homme qui a besoin d’exercer son osprit, pour l’instruire ou pour le distraire.

« Mon enfant, lui disait-il, j’excuse la désobéissance; et, sincèrement, je ne sais si je no t’en aurais pas voulu d’un empressement trop résigné. Si je prépare ton bonheur, je respecte, dans leurs moindres scrupules, ton indépendance et ta fierté. Je veux, mon ami, faire de toi un homme heureux, mais je veux surtout faire un homme. Est-ce la virilité déjà qui te pousse à agir comme un enfant gâté? à le

AB MAKI D’ANTDINETTB. ' 291

révolter? Non ; je m’y suis pris maladroitement pour to per-, suader, voilà tout. C’est ma faute; je viens la réparer.

• te J’ai quitté, pour deux Ou trois jours, la maison de nos amis. Je me suis soustrait, pour mieux l'analyser, au charme de cette hospitalité qui finissait par me donner le vertige. Tu 'as bien fait de ne pas accourir à mon premier mot; il pouvait t’égarer. Tu aurais tort de ne pas venir maintenant, si je conclus en te disant d’arriver. Car je sens, mon ami, que l’heure est décisivo pour nous deux, et jamais je ne t’ai écrit avec une plus grande volonté d’être écouté, d’être compris par toi.

« Je ne te parlerai plus d’Antoinette. Les éloges profaneraient ce qu’il y a de délicat, d’intime, de mystérieux, dans cette harmonie visible. Tu viendras, tu la jugeras, tu t’efforceras d’en être jugé et estimé. Mais je te parlerai de cette promenade que je regrette de Savoir pas entreprise avec toi. .

« Tu t’imagines peut-être que l’abbaye de saint Bernard a laissé des ruines pittoresques, romantiques; qu’on va méditer sur des tronçons de colonnes, et que, même dans ces grands enclos où Ton châtie le troupeau indiscipliné des hommes, on peut retrouver des débris du temps passé. Détrompe-toi, mon ami, 11 semble que l’air actif de cette campagne dévore les beautés inutiles et ne laisse rien d’oisif dans le paysage. Il n’y a pas de ruines, pas de souvenirs matériels; tout est neuf, tout est moderne. Du temps du grand moine, il en était déjà ainsi. Quand il vint avec douze com-r pagnons planter son bâton dans ce sol et construire une cabane qui fut le premier monastère, saint Bernard sentit que la prière no pouvait se perdre en extase. 11 travailla de l’esprit, et après lui la maison de Dieu devint peu à peu la maison du siècle. Les fermes, les forges, les scieries, les tanneries, les huileries, s’élevèrent de toutes parts à l’horizon

LE MARI D' A N TOI î'TJïTT E.

des cellules; la richesse du commerce, de l’industrie, afflua de tousses points do l'horizon... Je ne veux pas te faire un cours d’histoire, mon cher ignorant, ni abuser des loisirs que me laisse la soirée, pour te raconter les agrandissements successifs do cette puissante abbaye. Les comtes de.Champagno investirent les moines de droits seigneuriaux énormes. La Métairie en était une dépendance; cinquante villages payaient une dlme; les rivières et les chemins étaient soumis aa péage,; et les seules traces de l'ancienne destination de Clairvaux qui soient encore visibles témoignent du luxe étrange et du singulier relâchement dans les habitudes que la richesse excessive du monastère avait apportés.

« Le croirais-tu? c’est un boudoir qui reste de la maison do saint Bernard! Un boudoir du xviti® siècle! Dans une grande salle dont a fait la chapelle, et qui était le réfectoire des bons moines, qu’ai-jc vu au-dessus de belles boiseries? •Des portraits de sainteté qui ne dépareraient aucune maison frivole, des martyres qui sourient au ciel, commodes nymphes de Boucher -dans leur nuage de poudre, des vierges qui ont la taille élancée, le pied mignon, et qui paraissent échappées do quelque fête où Watteau conduisait l’orchestre.

♦ U y a, par contre, à la Métairie, dans un sanctuaire au seuil duquel tu devras t’agenouiller, de sombres peintures, de terribles portraits de moines. On dirait que, peu à peu, on déménageait la maison principale do tout èe qui attestait son origine ; qu’on envoyait au dehors les souvenirs de saint Bernard, et qu'oil ne gardait que la trace des béatitudes du jour. Ces peintures de sainteté, presque galantes, ne blessent pas; elles ont quelque chose de touchant, et elles sont là, accrochées au mur, comme des fleurs desséchées, qui faisaient rêveries moines pendant leurs repas, qui font peutêtro soupirer aujourd’hui quelques-uns des tristes habitants de l’abbayé. ,

LE MARI WAUTOINÙTTE. 293

« Tu n’attends pas de moi, mon cher Henri, des détails économiques sur la prison. Si tu étais encore le petit enfant que je conduisais pour admirer la grande marmite des Invalides, je te dirais qu’il y a ici une grande chaudière où Ton peut faire bouillir à Taise 400 kilogrammes de viande. On m’a donné les chiffres de la production, de la consommation,

J'ài pris quelques notes, et, plus tard, je les utiliserai peutêtre pour un travail. - • ■ ■ •

« Les habitants de la maison centrale pourraient peupler une ville : ils sont au nombre de trois à quatré mille, vêtus d’habits grossiers, presque informes, coiffés de gros bonnets, traînant des sabots. Condamnés au silence, ils vont et ils viennent ; ils travaillent, $ans pouvoir s’aider jamais de cette douce chanson qui voltige sur les lèvres de l’ouvrier libre, et qui lui rend le labeur moins pénible, l'effort plus facile; J’ai eu le cœur serré, en me promenant au milieu de cette population muette, qui salue humblement, et qu’on salue avec une sorte de respect, • • ' : • .

« On s’incline devant le plus méprisable cadavre que fait la mort, parce qu’on sent un mystère sous ce voile lugubre, et on n’osèrait pas rester couvert devant ces demi-cadavres que fait la société, comme si Ton rendait témoignage en eux, moins à la majesté de la justice qui les a frappés, qu’à la faillibilité possible des jugements humains. On n'est pas sûr de ce que cache la mort réelle; est-on plus sûr de ce qu’il y a au fond d’un arrêt prononcépar nous? J’ai visité les ateliers. Partout, dans une atmosphère épaisse, j’ai vu des visages pâles qui h’âvaient ni arrogance, ni mauvaise passion écrite. Si Ton écoutait sa pitié, on ouvrirait les portes toutes larges, toutes grandes à ces troupeaux, qu’on voudrait ramener à l’air pur, à la parole. Un blasphème paraîtrait moins choquant sur cés lèvrés qui se décolorent que ce mutisme impitoyable. Cette commisération instinctive se fortifierait

d’une âme -ingénue; Si tu avais senti Dieu dans un oratoire enfantin, tu aurais souffert comme moi, mon cher Henri, de cette hypocrisie qu’on ne saurait empêcher; car elle est en-

- coro une habitude salutaire et un moyen de discipline.

« Devient-on misanthrope, en visitantces lieux expiatoires?

i Je ne sais, Muis moi, qui croyais posséder autrefois une charité vaste", une ardeur expansive; moi qui aimais L'utopie, je ne cessais, en parcourant cette maison, de penser à l’amour égoïste du ménage, de la famille. A quoi bon répandre son cœur au dehors? Enfermons-le, mon cher ami, parfumons-le de toutes les vertus.; cachons-ie bien : aimons pour nous, pour nos enfants, pour nous sentir meilleurs, jeunes; mais ne gaspillons pas, en sacrifices insensés pour les autres, le trésor qui suffit à peine à notre seule existence.

« Tu ne me reconnais pas ài ces dures paroles ! C’est que je sors flétri de ce fieu de flétrissure. J’ai des sources do tendresse qui m’étouffent; j’aurais voulu les épancher. Ces rives ' ignobles m’ont fait horreur, et je suis revenu dans ma chambre m’enfermer, t’écrire pour te recommander d’aimer avec un soin jaloux, et exclusivement, celle que tu aimeras un jour; de ne demander des forces à ton intelligence qu’afm.de murer ta vie, d’emplir celle-ci de toutes Les grâces divines, et de ne

- rien partager avec la foule. x

« Je lelis ma lettre avant de tourner la dernière page. Je ' suis mécontent de moi. Je sens que je manque à des principes qui m’étaient bien chers: mais, loin de déchirer ce que j’ai écrit, je le laisse subsister, afin de t’initier complètement au désordre, à l’agitation dont ton pauvre père est la victime.

Jo sors; j’achèverai ma lettre demain, quand je serai plus calme. »

Devanlay s’interrompit en effet. Le lendemain, après une seconde visite à la maison centrale, il reprit la plume et continua en ces termes :

« Oui, jo blasphémais hier, insensé! pour quelques menteries do plus, j’outrageais la vérité immuable, infinie, l’amour dans ce qu’il a de plus saint, dé plus auguste I Plus tu aimeras, au contraire, 'celle ‘qui sera ma fille, plus, mon enfant,

. il faut répandre autour de toi, dans le monde, sur les mauvais et sur les bons, des flots de tendresse et de dévouement.

« A quoi bon s’isoler, pour savourer en égoïste une joie qui n’est complète que quand elle apime toutes nos vertus? 6e n’est pas Antoinette qui te conseillerait d’enfermer ton cœur! Co n’est pas elle, l’infatigable martyre, ou plutôt, la souriante missionnaire de tous les dévouements, ce n’est pas elle qui s’associerait à celte théorie barbare, à cette boutade do ma mauvaise humeur, J’étais indigne d’elle, en t’écrivant ainsi : tu le deviendrais, à ton tour, en te montrant docile.

« J’ai vu la partie consacrée aux jeunes détenus. C’est une belle ferme. Là, on fait expier aux enfants prodigues, qui ont volé chez le voisin lé veau gras, plutôt que de retournera la maison paternelle^ leurs torts, leurs crimes, tyais l’expiation i s accomplit dans la campagne qui console et qui moralise, en creusant fa terre d’où monté un parfum de sympathie, en lisant, en marchant, en vivant enfin de la vie normale. Comme ce spectacle est différent du sombre tableau de la prison close! Comme la philanthropie é’est montrée ingénieuse! Ah! fout n est pas perdu dans l’amour de l’humanilé. On m'assure qu à 1 expiration de leur peine les jeunes détenus sont p acés chez les agriculteurs du voisinage, et qu’on a rarement ^ en plaindre. Je le’crôis. Comment no deviendraient-ils gatio nS c ° mment no comprendraient-ils pas là saipte oblirï U lrava *6 les nécessités .du devoir, de la soumission,

ccttc y olfée paisible qui n’assombrit pas, et qui ne dé- " d , P “' mosure, ,o caractère? '

d Pa * 1,1 a es précautions impies, les cachots sont

^nonuinçntq

u «tnee; il n'v a de prison moralisante que

LE MAÔI D’ANTOINETTE.

celle où Dieu nous a mis, que la nature enfin, ce berceau, cette demeure, ce tombeau.- Qu’on s’arrange comme on le t voüdra (co n’est pas mon affaire) pour que les vauriens n’abusent pas de ce cachot libre ; mais je suis convaincu que • toutes les cruautés de la cellule, du silence,, des petits sup- . plices inventés par la méchanceté des hommes, ne rachètent pas autant d’âmes pour le bien, que les journées consacrées au travail sous la voûte du ciel, en compagnie des arbres, des herbes, des ruisseaux, de cette terre qui enfouit tous les secrets, qui reçoit toutes Jes confidences, qui répand encore du pardon et de l’amour autour de ceux à qui la société ne veut pas pardonner, et que personne n’aime plus.

« Pourquoi, mon ami, n’irions-nous pas nous-mêmes plus souvent à la campagne? Prisonniers de Paris, de ces jolies et hideuses prisons dont l’élégance me fait frémir, maintenant que j’v pense, pourquoi ne nous échapperions-nous pas, pen- 1 dant les deux tiers de l’année, pour venir dans une campagne comme celle-ci, comme cette vallée de l'Aube, si attrayante, si sérieuse dans sa grâce? Ah! mon enfant, quand tu auras vu la Métairie, le joli village de B..., ses prairies, tu ne voudras plus les quitter; tu comprendras quels liens puissants j m’v retiennent, et pourquoi je voudrais avec toi y passer ma vie... » . • ' /. v

Charles avait encore interrompu la lettre à cet endroit; il allait sans doute conclure, mais il ne sè sentait pas assez fort pour prendro une détermination si importante, avec la certitude de no pas la regretter quelle qu’elle fut. Il avait besoin de réfléchir, de se fortifier encore. Il laissa donc la page inachevée, se jurant à lui-même de la finir le soir, ou le lendemain au matin. > ,

On excusera ses hésitations, en se rappelant que cette dernière partie de la lettre devait renfermer une sontencè véri- , table : la sienne, celle de son amour.

Devanlay erra toute une journée autour de Clairvaux. 11 n’.avait plus rien à visiter dans la prison^ il ne voulait plus rien apprendre sur la conditionnes détenus. 11 redoutait maintenant les distractions qu’il était verni chercher, parce qu’il ■ sentait son amôur circuler à travers toutes ses théories, et qu’îl le voyait sourdre, comme un sillon de feu, sous chacune des pensées auxquelles il espérait demander l’oubli et le repos. .

Mécontent de lui-même, doutant de son austérité, craignant de mentir à ce dernier appel de la jeunesse ou à son affection paternelle, il voulait trouver le meilleur moyen de faire venir Henri , et pourtant il redoutait, comme une démarche inutile, comme une comédie injurieuse pour Antoinette, ce voyage si souvent annoncé et si obstinément retardé.

— Je resterai ici jusqu’à ce que je me sois vaincu, se disait-il en gravissant les coteaux boisés qui s’élèvent derrière l’anciennéabbaye. A quoi me sert-il d’avoir souffert vingt ans, si je ne sais pas souffrir au moment décisif?

Mais le sacrifice qu’il croyait avoir aocompli'jusque-là en dévouant toute son existence à l’éducation de Henri, par une reprise singulière de l’égoïsme humain, ne s’imposait sérieusement que quand Hénri devenait son rival. Il n’avait si exclusivement veillé sur son fils pendant vingt ans que pour arriver à lui disputer le bonheur rêvé pour lui.

La possibilité d’être aimé d’Antoinelte, je l’ai déjà dit, le préoccupait moins que la peur d’être aimé à la place de Son Gis. - •

— Suis-je bien sûr que Henri ne serait pas agréé? se deman- , dait-il souvent. Puis-je avoir cette certitude, sans l'exposer à aimer et à se faire aimer? et ne poussé-je pas la délicatesse jusqu’au dédain do mon propre cœur, en facilitait à mon fils un avenir auquel il peut renoncer encore, qu’il ne désire pas et dont il n’est peut-être pas aussi digne que son père? Cette rivalité incestueuse, où donc existe-t-elle, si je no la fais pas naître? qui donc peut me reprocher un sentiment qui ne dérobe rien à personne? En voulant enseigner à mon fils l’usago de la liberté, ne saurai-je pas moi-môme être libre et agir librement?

Ces raisons en faveur de son amour ne manquaient pas d’autorité. Il n’avait qu’une objection; mais celle-là le troublait jusqu’au fond des entrailles, et faisait chanceler sur sa base l’édifice entier de ses arguments. 11 devait aimer Henri avant tout au monde, avant Antoinette, avant lui-même.

La véritable question n’était pas do savoir s’il serait heu- ) rcux, lui, Devanlay; mais s’il n’empêcherait pas, dans une certaine mesure, l’amour, le bonheur auxquels avait droit son fils. Ce doute, qui fera sourire bien des pères, tenait à une sorte de superstition, de fanatisme paternel. Il lui fallait, pour * accepter des espérances en son propre nom, manquer à un engagement tacite et démentir toute sa vie.

Charles, en morale, en politique, était d’une sévérité qui l’avait tenu toujours à l'écart, en dehors des partis; no permettant jamais à personne de transiger, il ne voulait pas, avec les meilleures excuses, transiger lui-même ; et soumis le premier au devoir qu’il imposait aux autres, il ne séparait pas sa vie intime de sa vie extérieure. Il craignait de céder à son amour, comme il eût redouté une palinodie publiquo.

Ce fut peut-être celte nécessité de rester fidèle à l’exemple qu’il avait toujours donné qui aida le plus la décision à laquelle Charles s’arrêta. Les mœurs rendent au caractère,

300 t LE MARI D’ANTOINE'Çt'E. \. , *.

quand il en est besoin, la force et la dignité qu’elles en reçoivent. Il n’y a pas de faiblesse cachée pour celui qui veille toujours syr lui-même. Charles, enfin, n’admettait pas deux , ’ morales.

Il s’était assis sur le coteau qui domine la maison centrale, et il voyait défiler au-dessous de lui, dans ces grandes cours, s les prisonniers qui, marchant deux à deux, rhythmaient,

' * :■ pour ainsi dire, avec leurs gros sabots, leur marche lente et traînant l’ennui. Devanlay se croisa les bras.

. — Voilà les vainqueurs de la conscience! se dit-il avec

un peu trop de solennité, avec cette exaltation, excusable dans un débat qui devait lui coûter si ch^r. Je ne garde le droit de les plaindre et de les juger, que si je commande à , , ma passion, que si je subis le sacrifice. Allons, ajouta-t-il en

se levant, c’est trop de faiblesse! Le devoir est de ne pas - choisir, d’accepter l’épreuve..

Il redescendit la montagne, bien résolu, ayant clos la délibération avec lui-mème, et armé d’un verdict.

Charles prit la plume et termina la lettre, commencée des puis deux jours, par ce post-scriptum :

« Mon cher Henri, mon dernier mot ne sera ni un ordre ni une prière, mais un conseil. Si je faisais appel à ta soumission, tu viendrais; si je te suppliais de dégager ma parole, t \ tu accourrais, j’en suis sûr. Je ne veux être ni obéi ni pris en pitié, je veux être compris. Fais à ta volonté, sois libre, et je te jure que si tu agis dans toute la sincérité de ton ' cœur, dans toute ta liberté , quoi que tu fasses, je m’inclinerai.

« Je suis ton ami avant tout : .écoute moi comme si je n’avais que vingt ans. Je crois que par déférence pour l’amitié de Desprez, par respect pour une jeune fille qui ne s’offensera pas d’un refus, mai§ dont l’estime ne peut que te porter bonheur, tu ne dois pas reculer davantage une visite

trop longtemps différée. Je crois aussi que ton père, dans le désir ardent qu'il a de te voir bientôt marié, a pu, sans se tromper sur les vertus et sur la beauté de M l,e Antoinette, exagérer l’influence que cette charmante personne exercerait ■sur toi. Défie-toi donc autant des éloges paternels que de tes petits regrets de jeune homme pour ta prétendue liberté.,' La maison qui t’accueillera est honorable; la jeune fille,, qui peut devenir ta femme, est digne de t6n nom. Voilà tout ce que je puis te jurer.

v Pour fe reste, choisis, délibère; il n’y aura pas d’engagement dans ton voyage. Je t’attends en introducteur, mais' non en tuteur impatient d’abdiquer sa tutelle.

«, Si, malgré l’ambition que j’ai pour toi, depuis quelques jours que tu es seul à réfléchir, tu as reconnu en toi un éloignement sérieux et hiotivé pour le mariage; si tu t’es interrogé sévèrement, et si tu ne te trouves pas encore les •

. vertus, la fermeté, la résignation nécessaires dans cette douce et grande tache qui est le commencement du devoir, alors ne viens pas ; c’est moi qui partirai. Je quitterai aussitôt cette maison pour n’v revenir jamais; j’irai te rejoindre.

« Oublie donc mes descriptions enthousiastes, mes ironies,' mes objurgations pressantes. Dis-toi seulement que je ne . . t’attire dans aucun piège, que le but est digne de toi, mais qu’il serait aussi puéril de le dédaigner, sans l’avoir vu, qu’il serait mal d’y tendre seulement par obéissance filiale. Je te donne quatre jours pour décider avec toi-mème cette question que tu dois avoir suffisamnient mûrie. Dans cinq jours, je t’embrasserai à B. ., ou j’irai t’embrasser à Paris.

« Voilà la dernière lettre que tu recevras sur ce sujet. ' J’attends avec confiance, persuadé que tu m’aimeras assez pour être avant tout sincère, et pour me laisser lire jusqu’au fond de ton cœur. »

Charles cacheta cette longue lettre, la jeta à la poste, paya

l'aubergiste et monta à cheval pour retourner à B... Il avait encore cinq jours d'anxjcté à subir. Au bout de ce temps, son sort serait fixé : ou il jouirait du triomphe que sa.sollicitude paternelle était venu chercher, ou il retournerait auprès de Henri s’efforcer do cacher la nouvelle et plus cuisante blessure dont il devait souffrir jusqu’à la mort.

Quant à l’espoir d’être dégagé de ses obligations de père, et do prétendre pour lui-même à ce mariage dont son fils ne voudrait pas, il n’v songeait qu’à peine, et ne voulait pas s’y arrêter. Se pouvait-il que ce beau jeune homme, venant naïvement solliciter l’amour de cette belle jeune fille, fût repoussé par elle? L’amitié expansive qu’Antoinette avait montrée à Devanlay ne profiterait-elle pas précisément de ce moyen de s’agrandir encore? M lle Desprez n’aurait-elle pas, en faveur du fils de son ami, une indulgence, une prédisposition de l’àme qui deviendrait aussitôt, grâce à l’effluve de leur jeunesse, une douce et profonde passion? Henri, de son côté, n’entreprendrait le voyage qu’avec une intention secrète d’aimer; et c’était le méconnaîlre que de le supposer insensible à cette séduction naïve d’Antoinette. Le cœur du père témoignait pour le cœur du fils.

— Non, c’est irrévocable, se disait Devanlay; il l’épousera, ou je partirai.

Le retour fut rapide. Charles suivait la route au grand trot, no s'inquiétant plus du paysage, ne demandant plus rien à la nature, depuis qu’il sentait au fond de lui comme une marque pesante laissée par un sceau qui aurait enfermé pour jamais ses rêves. 11 semblait -concentrer ses regards sur un seul point, et no vouloir admettre qu’une idée, celle de ne pas laisser soupçonner son inquiétude, et de conseiller par sa placidité extérieure celte généreuse enfant qui lui avait demandé elle-même avec un si fier sourire do faire venir son fils.

En arrivant à Bar-sur-Auhe. Devanlay se dirigeait vers la

maison de- M n,e Guillaume, quand il s'arrêta tout à coup. Il lui répugnait de s’exposer de nouveau aux commentaires, , : aux suppositions de l’excellente hôtesse. Ces plaisanteries bienveillantes^cette amitié triviale, le feraient souffrir inutilement. Pauvre stoïcien! il déclinait déjà la douleur.

Quand il atteignit les premières maisons de B..., la nuit venait. Résignation, du haut de la place, se mit à hennir, pour annoncer son retour. Charles aperçut de loin la lumière, dans la salle à manger. On l’avait attendu encore ce jour-là, et on ne l’attendait plus; on commençait à dîner sans lui.

Il fut surpris de ne pas voir apparaître Desprez, ni même 1 Antoinette : ce fut la vieille Catherine qui vint tenir le cheval par la bride. Il entra dans le vestibule; seulement alors,

Roger ouvrit la porte et s’avança, sa serviette à la main.

— Ah ! ah! c’est toi! dit l’éleveur avec une mauvaise hu-

meur qui se contraignait. pour sourire. Nous désespérions de te voir arriver. ' •

Charles, frappé de cet accueil, serra pourtant la main de son ami, qu’il. sèntit pesante et inerte, dans la sienne. Antoinette était restée devant la table. Elle s’appuyait sur sa chaise.

— Nous avions peur d’un accident, murmura-t-elle trem-' blante et le regardant avec timidité, commo si elle redoutait

de lire sur son visage. ■ •>

Devanlay s’excusa; mais lui-même frémit tout à coup en remarquant la pâleur de M 1U Desprez et la trace de larmes récentes.

— Que s’est-il donc passé? demanda-t-il en regardant le père et la fille.

— Rien! lui répondit brusquement Roger en se versant à boire; on s’est un peu ennuyé.

— Rien! ajouta à son tour Antoinette, qui passa la main sur son front; nous vous avons attendu.

Devanlay ne savait que conjecturer. Il ne pouvait croire

Ï.K MARI D’ANTblNETTE.

quo son absence eût suffi pour changer à ce point sés hôtes. Il baissa la tôle sur son assiette et un grand silence s’établit;

Ce fut la jeune fille qui le rompit la première.

— Avez-vous été content de votre visite ? lui dit-elle sans le regarder. ‘ - . •

— Content, non; mais intéressé.

' — Ne voilà-t-il pas un curieux spectacle? reprit Roger.

Voir de pauvres diables travailler, des gens mal vêtus, et qui, à cela près qu’ils sont pdfis et silencieux, ressemblent extérieurement à tous les ouvriers. Il faut vraiment avoir le goût des études sociales pour trouver là de l’intérêt. Tu as passé trois jours à les contempler?

— Non, répliqua Devanlay : j’ai visité la campagne aux environs,

— Elle ne vaut pas celle-ci.

— Sans aucun doute.

Le silence se rétablit. Roger battit quelque temps la mesure Sur son assiette et, craignant d’avoir à accompagner Devanlay, quand celui-ci se lèverait de table, il sortit bientôt de la salle à manger, sans même donner de prétexté.

— Qu’a donc mon ami Desprez? demanda Charles, lors- . qu’il Se trouva seul avec Antoinette.

— Peu de chose 1 répondit la jeune fille en essayant de sourire, ou beaucoup de choses, selon quo vous profiterez de cette disposition. Mon père doit avoir reçu une lettre de M. Maubray. . .

— Déjà ! ’ - ,

— Oui, monsieur, et, sans doute, on vous dénonce dans cette correspondance comme un artisan de complots. Voilà pourquoi mon pauvre père se sentira mal à l’aise jusqu’à ce que vous l’ayez rassuré vous-même.

— Et vous, mademoiselle, me permettrez-vous de vous demander ce que vous avez ?

Llî MARI D' ANTOINETTE.

— Cequej’ài? . . : ,

Antoinette le regarda doucement.

— Je n'en sais trop rien, en vérité, continua-t-elle; j’ai

réfléchi, et comme vous n’étiez pas là pour diriger mes réflexions, je me suis un peu blessée et meurtrio dans toutes mes, escalades d’idées. Voilà ce que c’est que de quitter ses élèves, au milieu de, leur instruction S !

— Puisque me voici de retour, vous pouvez maintenant me demander conseil.

— Oui J vous voilà revenu. Pour longtemps?

A Cette question directe, Charles voulut loyalement ré- „ pondre. .

— Je ne crois pas, dit-il. Dans cinq jours je partirai, à

moins que... * ' . • ’ ’

— Ah! quelle est la condition ? dit Antoinette dont les lèvres entr’ouvertes so mirent à palpiter.

— L’arrivée d’Henri ! •

— Je m’en doutais, répondit-elle d’un ton plus sérieux,

et comme si elle repassait dans sa mémoire toute une série de raisonnements. Oui, c’est bien cela : quand je ne vous ai pas vu revenir le lendemain, j’ai pensé que vous délibériez. A vrai dire, le fameux voyage de monsieur votre fils est un de ces rêves chimériques sur lesquels il est téméraire de compter! . '

— Désirez-vous bien qu’il arrive? répliqua Devanlay.

— Oh! oui, jo le désire, dit la jeune fille dont le regard

s’anima ; ce serait un malheur qu’il n’arrivât pas 1 ,

— Un malheur I

— Pour mon amour-propré, se hâta d’ajouter Antoinotto avec un sourire. Je sais bien que si je déplais à M, Henri, ce sera un malheur plus grand encore.

— Je ne crains pas cela, dit Devanlay, qui craignait précisément le contraire.

— Et moi, j’en ai le pressentiment ! répondit la jeuno fille, dont la lèvre se souleva avec une légère ironie.

— Alors je ferais mieux de partir!

— Parlez ! répondit d’un ton net, résolu, M Ue Desprez, dont l’âme intrépide se montra tout à coup sur son visage.

— J’ai eu tort de fixer à mon fils un délai de quatre jours, dit Charles avec un soupir.

— Ahl vous nous restez encore au moins quatre jours I

Devanlay s’inclina.

— Eh bien, monsieur, consacrez-en un tout entier, deux môme, s’il le faut, à rendre la tranquillité , la paix à mon père. Je ne sais ce qu’on a pu lui dire, mais depuis deux jours il est troublé; lui si bon, il s’irrite au moindre mot; il a un grand chagrin. C’est cette douleur pour laquelle il n’est pas fait, dont il n’a pas comme moi l’habitude, qui m’a rendue malade. Je sacrifierais tout à mon père, comme vous sacrifieriez tout à votre fils, n’est-ce pas ? Soyons d'accord sur ce point, comme nous le sommes sur d’autres.,. Assurons le bonheur de nos deux enfants... ce sera absolument comme si nous étions heureux nous-mômes ; le voulez-vous?

— S’il ne s’agit que de dissiper des préventions, que de combattre l'effet de quelque pnédisance! dit Devanlay.

— Quand même il s’agirait de quelque chose de plus grave, ajouta Antoinette en pâlissant, je suis disposée à tout, j’ai pris du courage. Moi aussi, monsieur, pendant votre absence, je me suis recueillie, je me suis grondée, et je me suis fait honte de mon égoïsme!... Ce projet qui me brisait le cœur, il y a quelques jours, mon cœur l'accepterait maintenant comme un supplice nécessaire... Vous savez ce que je veux dire. Je ne suis plus une enfant, je suis uçe femme; les illusions de mâ première jeunesse ont peut-ètro‘ besoin de cette douloureuse éprcu\e. Si mon père doit être heureux dans un mariage...- “

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— Non, nôn, c’est impossible, interrompit Charles avec vivacité; Roger serait le premier à regretter plus tard cette folie.

— Une folie! soit, murmura Antoinette; mais faut-il donc rester toujours bien sage pour être heureux ? demanda-t-elle avec une gentillesse enfantine.

Charles se sentit troublé par celte question, et surtout par le regard curieux qui l’accompagna.

— Je parlerai à mon ami Desprez, dit-il.

— Arrangez-lui son bonheur comme vous le voudrez, . comme vous le pourrez, repartit Antoinette, car moi je sens que jo n’y peux rien. Quand il sera heureux, alors, conclut la jeune fille en se levant et d’un ton grave, je serai heureuse, j’aurai fait mon devoir. Le devoir! cela tient lieu de tout, n’est-ce pas, monsieur?

Devanlay n’eut pas le temps de répliquer. M u * Desprez avait ouvert un des grands buffets de la salle à manger et y rangeait le reste du dessert, avec une attention qui défendait à Charles toute insistance nouvelle. .

Quand Charles se retrouva seul, dans sa chambre, il réfléchit à cette tristesse qui l’accueillait au retour ; tristesse si différente do la douce émotion qui avait présidé à son départ.

— Voilà jusqu’ici le résultat le plus clair de mon voyage, se dit-il en s’asseyant avec découragement. J’ai troublé la résignation d’Antoinette; j’ai blessé les illusions, le bel orgueil de mon pauvre camarade. Je suis certain que, là-bas, Henri se plaint aussi de son père. Et moi, suis-je plus heureux ?

Il fit plusieurs tours dans sa chambre, sortit, et vint s’appuyer sur le balcon do la galerie. La lune éclairait la cam-

LE MARI D’ANTÔInETTE. .. ,

pàgno; on apercevait au delà du jardin et' de la terrasse quelque chose de la prairie. Le silence d’une belle nuit res- ' semblé presque à du bonheur. Devanlay se demanda s’il \ • c’avait pas exagéré ses dernières impressions, et si la tristesse, qu’il apportait lui-même au dedans de lui, n’avait pas démesurément assombri à ses yeux le visage de Roger et celui d’Antoinette.

. , — Est-ce que cette belle nature sera changée, parce que

, . .je serais parti seul, désespéré? se demanda-t-il. L’Ame tendre de cette jeune fille ne retrouvera-t-elle pas sa sérénité dans lés épanchements de nuits pareilles?... Le bonheur vulgaire .n’est pas fait pour nous ! Ce n’est pas pour moi que je me rei ' pens d’être venu. Souffrir, c’est vivre, et je sens en moi des forces, une jeunesse inconnue que la douleur m’a rendue , avec l’amour. Aimer!... j’aime comme je n’ai jamais aimé,

' et je me plains !.., • .

Il envoya son regard, tout au loin, devant lui, à travers les arbres dont la silhouette apparaissait dans une gaze argentée que le brouillard de l’eau élevait au-dessus de la prai- Tie. Il revit par la pensée cette scène de violence dans laquelle Maubrav, l’amoureux brutal et sans amour, avait • 'insulté Antoinette; tandis que lui, soutenant sur son bras,

. près de son coeur, le corps tremblant dé la jeune fille, il . J avait recueilli ces soupirs de la pudeur indignée, ces larmes charmantes, qui avaient commencé la séduction. Cette soirée n’avait-elle pas été témoin d'une adoption, de chastes fiançailles? N’était-ce pas surtout, à ce moment-là, qu’il avait juré de consacrer sa vie au bonheur d’Antoinette, et n’étaitelle pas sincère, autant qu’il était dévoué, quand elle le remerciait, heureuse d’être sauvée par lui ? .

— L’âge, le mondo, tous les préjugés ont beau nous séparer, murmurait-il; nous sommés unis. Elle peut en aimer un autre, Henri, ou quelque jeune homme plus digne en ap-

pareHce; elle peut méconnaître par obéissance pour l’babitude, pour les convenances, l’indissoluble lien que le ciel a formé entre nous; mais il est impossible, n’est-ce pas, ( ciel clément qui nous as vus, que dans sa reconnaissance pour moi il n’y ait pas quelque chose de plus, un sentiment plus fort, plus divin, l’amour, enfin I Charles s’abandonnait sans réserve à cette rêverie qui le dédommageait du sacrifice résolu, précisément parce qu’il croyait ce sacrifice irréparable, et qu’ayant fuit un pacte avec lui-même, il n’admettait pas qu’il lui fût possible de manquer de parole. Au milieu do son extase, un long sifflement, aigu, terrible, traversa la vallée. C’était un convoi de nuit du chemin de fer, qui mêlait sa fumée aux vapeurs bleuâtres de la prairie. Ce bruit troubla, Dcvanlay.

— Voilà la réalité qui me siffle, se dit-il. Allons, rêveur,

' éveille-toi , 1 ou va dormir! , ,

Comme il se disposait à rentrer, il entendit marcher danV la galerie à côté de lui. C’était Desprez qui venait le trouvor.

— Puisque tu n’es pas encore couché, commença Roger d’une voix sombre,’ nous pouvons causer.

— Sans doute, mon ami, rentrons!

— Non ,. j’aime mieux rester ici, reprit Desprez, qui redoutait sans doute là clarté de la bougie, et qui ramena son chapeau de paille sur ses yeux. Mais, parlons bas... Antoinette n’aurait qu’à cntendrol.

Il s’accouda sur le bord de la galerie, à côté dc'Devanlay. Ce dernier, qui avait besoin de tromper son insomnio, se - montra tout disposé à recevoir les confidences, les reproches même de son hôte. ' . ,

— Eh bien! lui demanda-t-il avec douceur, voyant que Roger gardait le silence; pourquoi tn’en veux-tu?

— Est-ce que je t’en veux? Je n’en sais rien : j’en veux à loütle monde, dit Desprez en soupirant avec force.

' LE' M.yRI D’ANTOINETTE.

— Quel est le motif de cette rancune universelle?

— Ah! tu veux faire faire à ton fils un mariage d’amour 1 Quelle sottise! Il n’y a pas une femme qui vaille l’amour vrai d'un honnête homme.

— Roger, excepte au moins ta fille!

— Eh bien ! non, je n’excepte personne. Antoinette est une femme excellente, une sainte, un ange; tout ce que tu voudras; mais quand tu prends tant de précautions pour lui offrir ton fils, elle est déjà décidée d’avance, sans l’avoir vu, " sans le connaître, à lui donner sa main... C’est elle qui me l’a dit. •

— Ah f murmura Devanlay avec une émotion qui pouvait passer pour de la joie, lu es bien certain qu’elle acceptera Henri ?

— Parbleu! repartit Desprez avec colère; tu l’as rendue si obéissante! Ellé accepterait Maubray, si tu l’exigeais.

— Pourquoi cette docilité paraît-elle te déplaifb? N’est-ce >. pas toi, le premier, qui as songé à ce mariage, qui m’en as parlé?

— Sans doute ; mais je croyais qu’elle attendrait au moins la présentation du- futur. Pas du tout! fût-il laid, stupide, elle est décidée. Elle le prend, les yeux fermés.

— Elle pourra ouvrir les yeux sans crainte; rassure-toi,

. répliqua Devanlay. Si c’ost là le seul motif de ton chagrin...

— Le seul, non; mais celui-là s’ajoute aux autres... Les femmes! les femmes 1 Tu ne m’avais pas dit que Maubray devait de l’argent à M mC Buridant!

Roger chassa ces paroles avec un souffle rapide, comme s’il voulait ne pas' leur laisser le loisir de s’arrêter en route, de revenir Sur elles-mêmes.

— Qui t’a raconté cela?

— Qui? Parbleu I Maubray lui-même. Ce coquin m’a écrit une lettre pleine de beaux sentiments, où il me prend en pi-

lié, où il se moque de moi, comme si j'étais un Cassandrc. Il a peur que M m ' Buridant n’arrive à ses fins, et comme il n’a plus d’intérêt à cela, il évente la mèche. Ah ! si je le tenais, le traître! Cette dette! tu comprends ! c’est significatif. J’avais des soupçons. Je me doutais bien de quelque chose; mais, maintenant, le doute n’est plus possible. Il parait que M m * Guillaume pouvait me renseigner... c’est elle qui t’a mis sur la voîfe, n’est-ce pas?

— Je l’avoue, répondit Devanlay.

— De sorte que je serais la fable du pays si je l’épousais! reprit Desprez avec violence; et si je ne l’épouse pas, on dira que j’ai eu peur d’un cancan. Pourquoi t’es-tu mêlé de cette affaire-là? Pourquoi as-tu payé? -

Devanlay garda le silence.

— Je comprends. Tu as voulu me débarrasser de ce serpent... Mais le venin est resté. Je te le disais bien. Il fallait prendre garde. J’aurais mieux aimé être dupe toute ma vie que de savoir la vérité de cette façon-là, par lui 1

— Que vas-tu faire? dit Charles.

— Ce que je vais faire? Je n’en sais rien; je souffre, voilà tout, et par ta faute. Tu m’as fait une blessure qui ne guérira pas facilement. Tu comprends bien que je la méprise, cette femme, qui garde des reçus de ses amants, et qui les cède. Je la méprise.'., mais je l’aime encore.

— Tu te trompes, mon ami; tu ne l’aimes pas... puisque tu ne poux plus l’estimer.

— Oh 1 pas de théories I pas de phrases! Je l’aime, parce que je l’aime, avec çolère, avec jalousie, en la détestant; mais que ce soit une honte, une lâcheté, je la confesse. C’est un vice qui me tient à la peau, commo une maladie 1 II faudrait m’écorcher pour me guérir.

Roger parlait avec une énergie brutale et presque sauvage. Devanlay comparait tout bas cet amour grossier à l’amour

idéal qu’il venait d’exhaler lui-mèihe dans la sérénité do cette belle nuit.

— C’est ta vanité qui souffre plus que ton cœur, reprit-il avec indulgence. Crois-moi, dans quelques jours le sentiment de ta propre dignité... ton devoir...

• — Ah çà ! tu vas me prêcher encore le devoir? répliqua impétueusement Desprez. Crois-tu donc que je ne sache pas bien ce que j’aurais à faire? et te convient-il, à toi, de m’en parlera tout propos? Je te connais, philosophe, tu m’as aussi ôté une illusion. Sais-tu ce que m’écrit encore Maubray dans sa lettre? C’est, que tu n’as jamais songé à faire venir ton fils; c’est que tu aimes Antoinotte, et que tu ne serais pas fâché d’être mon gendre?

Devanlay s’attendait à cctté riposte, depuis le commencement do l’entretien. II était impossible que Maubray n’eût pas renouvelé, en écrivant à Desprez, les insinuations qu’il avait directement adressées à Charles.

— Quand cela serait vrai? dit Devanlay avec un sourire de résignation. . • , • " •

— Cela prouverait que lu as manqué do franchise.. ...Toi, mon gendre! Si tu faisais cette folie, j’aurais bien le droit d’en faire une autre, moi \ . r

— Mais, puisque je pars, puisque mon fils vaarriverl continua Charles d’une voix qu’il s’efforçait d’affermir.

— Franchement, si je ne l’avais pas vu, si je ne lui avais pas serré la main, à ton fils, je n’y croirais pas... Mais tu me répètes ce que m’a .déjà dit Antoinette.

— Comment! tu as osé parler à ta fille?...

Devanlay de\int pâle et se pencha en dehors de la galerie pour ne pas laisser voir le trouble de son visage.

— Eh bien, oui! j’en ai parlé à Autoinette, qui m’a répondu qu’elle en avait eu le soupçon... mais que, puisque tu partais!... Elle a ajouté que tu étais d’ailleurs un homme

LE MARI D'ANTOTNETTE. 3li

trop grave pour présenter Henri, si tu venais pour ton compte.

Cela ne m’a pas convaincu. ...

— Ah!... et M 11 * Antoinette? *

— Oh! ma fille, je ne sais au juste ce qu’elle pense. Elle ne ment jamais! Seulement, elle enferme quelquefois la vérité, comme elle enferme l’argenterie, de peur des voleurs.

Elle m’a répété sur tous les tons .; le devoir par-ci, le devoir par-là !... Le devoir! tu as fanatisé Antoinette avec ce mot-là !

C’est par devoir qu'elle me cachera ses larmes, si elle est malheureuse; c’est par devoir qu’elle se mariera. Le devoir!

Yous prétendez faire chacun le vôtre; de sorte que si, moi, je suis mon caprice, si je ne fais pas le mien, je serai méprisé par ma fille!

— Ta fille, mon ami, se résignerait à voir ce mariage, re- - .

partit' Charles.

— Tu me dis cela, traître, pour mioux m’en détourner.

Oui, j’ai deviné que celte chère enfant immolerait, sacrifierait ses préventions, qu’elle accepterait M ni * Buridant... Eh.bienl ces sacrifiées m’humilient. Voilà pourquoi tu noiis as trouvés si tristes, et voilà pourquoi je t’en veux. Tu nous forces à

prendre un parti. C’est là le difficile. *

— C’est là la gloire, 'et c’est là la récompense, reprit Charles. '

— Je me soucie bien de la gloire, dit avec une naïveté co-

mique ce bon Desprez, qui n’était si malheureux que parce qu’il se souciait, au contraire, plus qu’il ne voulait le laisser paraître, de cette gloire de la conscience. Pourvu que nous soyons heureux ! ’ ' , x .

— On no l’est pas, mon. ami, quand ori a trahi quelque chose.

— Allons! tu vas encore me parler morale! Réponds d’abord à cette question : Est-il vrai que tu aimes ma fille?

— Desprez 1 - - , '

LK MARI D'ANTQINETTE.

j e ne te demande pas si tu veux l’épouser, L aimes-tu ?

Devanlay hésita à répondre. Il prit sa tête à deux mains, et resta quelques instants immobile.

Tu as peur d’une indiscrétion 1 Je te jure de garder ce secret, si lu me le livres, dit Desprez en étendant la main...

— Alors, pourquoi m’interroger?

— 'Pour prendre conseil de ta conduite, répliqua Roger avec une sorte de dignité un peu matoise.

— Comment?

, — Tu te sacrifies à ton enfant; pourquoi ne me sacrifierais-je pas à ma fille? Tu me crois donc bien insensible?

Devanlay faillit céder à l’élan de sympathie que ce mouvement généreux excita en lui et dont Desprez avait presque honte. Il faillit avouer tout, mais il eut encore assez de force pour retenir son secret;

' . — Va 1 lui dit-il avec autorité, ne crains rien. Nous serons tous heureux! Cette agitation dont je suis cause s’apaisera. L’essentiel, c’est qu’Antoinelte trouve un mari digne d’elle. Eh bien ! je la connais assez pour t’assurer qu’elle n’acceptera pas mon fils, si elle ne l’estime pas suffisamment; elle a un trop grand respect d’elle-même. Quant à toi, prends modèle sur ta fille et non sur moi. Si tu souffres encore pendant quelque temps, mon pauvre ami, de* l’effort que te coûtera la raison, nous nous consolerons ensemble ; nous oublierons que nous avons été faibles pendant quelques jours. Si tu le veux, nous voyagerons.

. avoues donc ton amour? dit Desprez en prenant les ^ns de Devanlay et en le regardant bien en face.

épouser? d ' ° U0 r * en ‘ ^ ,ais toi, tu promets donc.de no pa»

encore ." 6 f romcts r * en > repartit Roger... Mais si je souffre n veux moins. A.h ! ce qui manque souvent pour

avoir du courage, ce n’est pas la bonne volonté, c’est un confident I

Et, après cet aveu du point d’honneur, de la gloriole qu’il avait besoin de mettre jusque dans les mouvements les plus vifs, les plus naturels de son cœur, Roger quitta son ami.

— Je ne crains rien pour Desprez, pensa Devanlay en revenant dans sa chambre; il saura briser les liens deDalila. Mais moi?

Ce fut sur ce mot qu’il rêva longtemps, toute la nuit, jusqu’au jour. Au premier frisson du matin, il retourna sur la galerie. Les arbres du jardin et la prairie étaient couverts, d’une abondante rosée; le soleil levant semblait goûter à toutes ces larmes répandues et les faire étinceler comme l’espérance divine qui se glisse à travers les douleurs humaines, et qui les change en parure.

. — Encoro quatre jours! dit Devanlay.

Il apprit, en descendant, que Desprez venait de partirpour toute la joufnée. ' ,

— Lui aussi, pensa-t-il, a besoin de courir après la sagesse... Je suis certain qu’il va consulter M m * Guillaume. Il pourrait plus mal choisir son confident.

Charles s’effraya de la perspective d’yn tête-à-tête avec la fille de son ami. Mais il lui paraissait aussi impossible de la fuir, qu’il lui semblait dangereux de continuer cette intimité dont il ne se sentait plus digne.

Son amour, en le troub ant comme un anachronisme do sa

raison, lui infligeait une sorte de déchéance. Avait-il encore le droitde parler comme Un père, depuis qu’il souffrait, depuis qu’il aimait avec toute l’ardeur d’un jeune homme? 11 eût bien voulu se persuader à lui-même, une fois pour toutes, qu’il était ridicule ; mais la pureté, la vivacité de ses sentiments l’empêchaient de se guérir par la honte, et l’invitaient secrètement à garder des prétentions que son bon sens officiel, pour ainsi dire, de père de famille lui défendait

d’entretenir.

Pourquoi Desprez n’était-il pas là? Devanlay feignit de laisser Antoinette aux soins de l’intérieur, dont il s’exagéra tout, à coup l’importance ; mais il la suivait à travers la Mètairie, sans oser la rejoindre. Il fil le tour du jardin après elle, semblant demander à la trace de Ses pas le courage de no plus la revoir. Il se promenait dans le vestibule quand il la savait occupée dans la cuisine ; mais, si la voix do la jeune fille se faisait entendre près de la porte, Charles, craignant d’être surpris, s’éloignait rapidement. 11 passa plusieurs fois devant le petit oratoire; il eût bien voulu s’y enfermer tout un jour : il lui semblait que la contemplation de cette retraite eût été pour lui tout ensemble un ehivrement et un conseil : un enivrement, car il eût respiré l’âme d’Antoinette dans ses livres, dans ses objets familiers ; un conseil , car il eût demandé la force d’étouffer son cœur au portrait de M me Desprez, à cette influence mystérieuse qui avait si longtemps conseillé la résignation,

Antoinette deyinait-elle cette inquiétude presque enfantine d’un homme que son intelligence, que son expérience de la vie rendaient ordinairement si supérieur aux faiblesses, vulgaires? prenait-elle plaisir à ces petites manœuvres d’un maître, redevenu subitementun écolier? et, avec une coquetterie touchante, voulait-elle effacer l’inégalité des âges, en forçant M. Devanlay à se montrer aussi humble, aussi mala-

droit qu’un amoureux de vingt ans? ou plutôt n’aVait-elle . pas, elle aussi, ses remords qu’elle s’efforçait d’apaiser, et tandis que Charles mettait le devoir dans le «renoncement à cette passion dont'il était fier et honteux, ne mettait-elle pas le sien dans la réalité, dans la consécration d’un amour qui \ dépassait, par ses promesses de bonheur grave et un peu sévère, l’horizoû des espérances ordinaires d’une jeune fille? ,

1 A midi , après le déjeuner, qui fut une halte rapide et muette, M ,u Desprez, dont le visage gardait son empreinte douloureuse, mais dont les traits cependant s’éclairaient par intervalles d’une lueur impatiente, voulut en finir avec cette stratégie. . * '

— Vous ne pouvez rester en place, dit-elle à Charles en souriant. Il vous tarde de partir :’eh bienl voulez-vous me faire l’honneur de m’accompagner aux vignes?

Sa demande était faite d’un ton ingénu.

— Est-ce que nous allons vendanger? •• •

— Oui, avec ce petit panier et ces grands ciseaux, v < Charles se dit tout bas que c'était la dernière fois sans doute qu’il sortait avec elle,* qu’il allait voir cette douce vallée, ces jolis coteaux. Peut-être avait-elle la charité de lui faciliter les adieux. 11 la remercia en essayant de sourire à « .• son tour.

— Si les raisins sont mûrs, reprit Antoinette avec vivacité, on pourra commencer, dans trois ou quatre jours, une petite récolte que je fais moi-même pour mes provisions, pour mes confitures et mes liqueurs de ménage.- Devanlay trouva une sorte de défi, de provocation innocente dans ce terme de trois ou quatre jours, qui devait coïncider avec l’arrivée d’Henri- ou avec son départ même.

— On pourrait peut-être commencer dès aujourd’hui, dit-il.

Antoinette le regarda. , . ' .. ' .

— Nous verrons! reprit-elle d’un air de bravoure, comme s’il se fût agi d’une grosse entreprise.

Les vignes de Desprez étaient situées à l’extrémité du village, derrière l’église et le long de ce chemin do la montagne que Devanlay et Ahtoinette avaient parcouru ensemble.

— Nous ne ferons plus de mauvaise rencontre, dit Antoinette en pensant à Maubray.

— Aussi, n’avez- vous plus besoin d’un compagnon I soupira Devanlay presque malgré lui.

— On a toujours besoin d’un ami, répliqua la jeune fille, qui fit quelques pas avec élan, dans le chemin, comme pour entraîner par l’exemple Charles qui la suivait.

Avec son petit panier au bras, ses ciseaux à la main qu’elle ouvrait et qu’elle fermait en marchant, M 11 * Desprez était charmante de résolution, de grâce naïve.

— C’est une enfant! pensa Charles qui se croyait encore un homme d’expérience et de maturité, et qui ne vit plus en ce moment aucun danger à la trouver adorable.

On s’arrêta aux premiers ceps. Antoinette coupa un raisin, y goûta, y fit goûter Devanlay, puis le rejeta dans les vignes.

— C’est encore trop bas, dit-elle; les raisins mûrs, s’il y en a, sont un peu plus haut. Montons!

LHe reprit sa marche, qu’elle anima d’un petit murmure de chanson. Cette gaieté commençante, après la mélancolie des jours précédents, était un effort, un réveil, une invocation indirecte à la jeunesse, à la force. Charles 8’imagina que le souvenir d'Henri suggérait à Antoinette cè besoin de courage, kde n était plus embarrassée avec lui; elle le traitait comme

vieil ami.

Je ne lui céderai pas! se dit-il.

^ Tout aussitôt, pour mieux rassurer, pour mieux encou-

Ror cet héroïsme, il voulut paraître gai comme elle: il se

mit naïvement à l’unisson de cette belle humeur. Singulier moyen de conserver entre elle et lui cette distance morale dont il avait besoin! Ils montèrent plus qu'il n’était nécessaire, et ils ne songèrent à examiner de nouveau les raisins que quand ils les eurent dépassés. Ils étaient arrivés sur une . sojrte de premier plateau, où Ton, avait cru plus avantageux de semer du blé que de planter de la vigne, dans une terre végétale» amoncelée par les pluies.

— Reposons-nous, dit Antoinette, que son' ascension rapide avait rendue haletante, et en laissant tomber à ses pieds son petit panier et son grand chapeau de paille.

Devanlay lui montra un tertre do gazon qui servait do limite et qui formait un banc naturel. Mais la jeune fille ne paraissait pas de son avis sur le meilleur moyen de se reposer.

Elle resta debout, regardant au loin devant elle.

' — J’aime l’automne, reprit-elle après un silence. Voyez

donc, monsieur, les belles couleurs qui viennent aux arbres t on dirait que les feuilles épanchent et rendent tout le soleil qu’elles ont aspiré pendant l’été.

— Mais nous sommes encore un peu en été, dit Devanlay. L’automne commencera dans quelques jours.

— Dans trois ou quatre jours peut-être, repartit Antoinette. Décidément, dans quatre jours il s’accomplira bien des choses. /

Cette allusion était faite intrépidement, avec le rire aux lèvres.

— Quant à moi, continua Devanlay, je voudrais prolonger encore cette belle saison dont vous avez hâte de sortir.

— Je ne sais ce que j’éprouve, reprit M 11 ' Desprez, mais je me surprends à désirer l’inver. J’ai donc de bien méchants instincts. Je serais heureuse de voir tomber toutes ces feuilles; la nature me plaît surtout quand elle n’a pas son luxe des dimanches. La verdure, c’est horrible, monsieur!

LE MARI D’ANTQINteTTB.

— Gomme la jeunesse, murmura Devanlay.

— Eh bien 1 oui, comme la jeunesse, continua Antoinette en secouant la tête. Je veux vieillir.

Il y avait presque un aveu dans la façon ardente dont ce sonhait fut formulé. Charles contempla la jeune fille qui blasphémait ainsi; il eut la tentation de tomber à ses pieds.

— Plus tard, lui dit-il, vous ne parlerez pas de même.

— Pourquoi donc? Ne me dites pas que je regretterai mes années de printemps, de bluets, de coquelicots; ce, sont les années où j'ai souffert. Soyez jeune, si vous le voulez, monsieur ; moi, je ne veux plus l’être.

Il était impossible çie tenter plus cruellement Devanlay. Mais Antoinette, en s’avançant avec cette témérité, obéissait à une impulsion naïve, à une fièvre de sa candeur dont elle n’avait pas conscience. La sève, qûi murmurait en elle, échauffait l’élan de sa coquetterie : elle avait voulu mettre Charles à l’épreuve, et la loyauté de son cœur, la franchise de sa nature si complète, la trahissaient, quand elle ne songeait qu à forcer son ami à se trahir.. (

Jean Paul dit quelque part : « Il va des femmes dont 1 âme tendre et délicate s’enivre au parfum des fleurs de la J°ie, comme d’autres avec les fruits de la vigne. » C’était cette ivresse, dont les pressentiments avaient été combattus dans une lutte secrète, qui menaçait de déborder, et qui agita 't cette pure jeune fille. Toute la tendresse de ses rêves, foute 1 énergie de son sang se montraient dans la flamme

do son regard, dans les mouvements qui soulevaient sa Poitrine.

Devanlay eut peur de ce qu’il ressentait : la contagion

ai le gagner. Une atmosphère dangereuse se répandait otour de lui; il voulut se défendre.

Combien Desprez fait-il de pièces de vin avec toutes Vl gnos? demanda-t-il gravement.

M lle Desprez eut un sourire de commisération : elle baissa la tête, et la relevant bientôt :

— Ç’est pour le chiffre de ma dot que vous voulez savoir cela, lui dit-elle. Adressez-vous à mon père. Mais, vous me rappelez que nous sommes venus pour autre chose que pour disserter sur les saisons. Oh! vou^êtes un homme pratique!

Elle ramassa son petit panier et s’élança dans la vigne. Devanlay n’osa la suivre : elle ressortit bientôt, et, tendant ■. une Icelle grappe noire, à laquelle elle venait de mordre ellemême avec un mouvement rapide d’enfant gâté : '•

- — Je savais bien qu’il était mûr, dit-elle.

Charles prit le raisin, détacha deux ou trois grains qu’il posa entre ses lèvres, et qu’il savoura avec une volupté silencieuse.

— • Puisque vous les aimez, nous vous emplirons un panier que vous emporterez, reprit Antoinette avec un éclair railleur qui fut l’étincelle sur la poudre.

Devanlay frémit. Des larmes, qu’il eût voulu refouler au fond du cœur, se montrèrent tout à coup sous ses prunelles.

— Partir! balbutia-t-il.

Cet homme, à la haute raison, h l’àme sublime, avait l’air d’unugrand enfant; et son ami Desprez se fût bien moqué de lui s’il l’avait vu, ce Parisien, assuré d’ordinaire de son sangfroid, maintenant décontenancé, interdit, près de pleurer, et tenant à la main son gros raisin. Mais la naïveté, le ridicule peut-être de cette attitude attendrit Antoinette. Elle s’avança vers lui, le regarda fixement, i— Oui, partir ! puisque vous le voulez. >

— Puis-je rester? demanda-t-il d’une voix étouffée.

— Je n’en sais rien, répliqua la jeune fille qui rougit tout à coup, et dont les dernières empreintes de tristesse s’effacèrent, se fondirent dans l’embrasement, pour ainsi dire, de tout son visage.

— Lo sais-je donc mieux moi-même? repartit Devanlav, qui se mit à dévorer son raisin.

— Vous en faut-il un autre? dit Antoinette qui plaisantait, mais d'une voix tremblante , en lui offrant une nouvelle grappe. Allons, monsieur, faites provision de souvenirs.

— Antoinette! par grâce! ne raillez pas ainsi I

Et Devanlav se rapprocha de la jeune fille, dont il. prit les deux mains dans les siennes.

— Il faut bien que je me moque de vous, répondit-elle

avec une voix palpitante; sans cela, j’aurais trop à me moquer de moi. < "

Un silence terrible, plein de vertige, de passion, de tempête, suivit l’échange de ees paroles. Leurs mains unies, confondues, brûlaient du môme feu ; le souffle du ciel qui les enveloppait leur donnait les mèmès caresses! M u ® Desprez, accablée, chancela et serait tombée en arrière, si, l’attirant à lui, Devanlay ne l’eût doucement appuyée sur sa poitrine:

— Oh ! mon enfant! lui dit-il avec un accent qui mêlait, par un effort suprême, la protestation de la tendresse paternelle au soupir égoïste de l’amant.

Antoinette tressaillit à ce cri confus, qui décelait autant de remords que de tendresse. Elle se dégagea doucement.

Devanlay crut l’avoir offensée.

’ — Pardonnez-moi ! s’écria-t-il.

— Vous pardonner, de ce que vous m’appelez... votre enfant?

— Non, repartit Charles avec angoisse, de ce que je mens, en vous appelant ma fille!...

— Vous mentez!...

— Vous le savez bien! reprit-il avec un gesto do découragement. ,

Il se couvrit le visage de ses deux mains. S’il avait pu voir le sourire d’extase, do reconnaissance qui illumina le

beau visage d’Antoinette, il eût osé poursuivre une confession qui lui répugnait comme une lâcheté , comme une - . défaillance de l’honneur paternel, confession bien inutile d’ailleurs pour M ,ie Desprez.

— Je ne sais rien, je no veux rien savoir de plus, répondit celle-ci en comprimant sa joie. Nous avons eu tort tous les deux. C’est le voisinage de la vigne qui nous a grisés.

Adieu, monsieur, laissez-moi revenir seule 1

Sans attendre une réplique, sans vouloir le regarder davantage, ayant beaucoup plus peur d’elle-même que de lui, Antoinette ramassa vivement son chapeau et redescendit h travers les vignes. Elle courait; l’exaltation lui donnait des , '

ailes.

— Merci! merci ! mon Dieul disait-elle à chaque pas.

La jeune fille si calme, si sérieuse que nous avons admirée au commencement do ce récit, était devenue méconnaissable. . Folle, délirante, elle allait devant elle, secouant la tête, riant aux arbres, au ciel , à elle-même, fanatisée. Elle atteignit bientôt la Métairie. La vieille Catherine traversait la cour.

— Viens, que je to parle ! lui cria Antoinette.

La cuisinière, alarmée de ce ton de commandement, posa à terre le grand vase quelle portait à la laiterie, et suivit en toute hâte sa jeune maîtresse. M 11 * Desprez la fit entrer dans la salle à manger :

— Embrasse-moi, lui dit-elle en se jetant avec violence à son cou. Ah ! ma bonne Catherine, je suis bien heureuse !

Elle pleurait.

— Que vous est-il donc arrivé?

) — Ne me le demande pas. Tu le sauras, tu le devineras ; x je te le dirai, d’ailleurs. Mais je n’ai pas le temps maintenant...

Et elle embrassait Catherine, qui rendait les baisers de bon cœur.

— Mon père est-il revenu ?

— Non, mademoiselle.

— Pourvu qu’il revienne bientôt! j’ai besoin de lui parler... Il faut qu’il revienne avant l'beure de la poste... Si j’allais le trouver I - ' , - ■

— Allons-y.

— Mais non; je dois l’attendre. C'est une douleur, une i . torture, une joie de plus. Ah 1 Catherine ! Dieu est bon I

— Oui, mademoiselle, répliquait Catherine, qui avait des picotements dans les yeux.

— Dieu est bon! Dieu est bon! répétait Antoinette, qui parcourait la salle à manger.

Pendant ce temps, Devanlay hésitait à redescendre vers le \ village. , ' .

— Je me suis trahi, se disait-il. Elle sait tout I Ai-je besoin d’attendre mon fils, et ne puis-je avancer mon départ ?

II resta encore une heure sur la montagne, méditant, de- ' mandant à sa raison la force de comprimer son amour; mais, en môme temps, aspirant de touto son énergie les parfums qui lui semblaient avoir été laissés par Antoinette autour de lui. Jamais la fille de son ami ne lui avait paru plus attrayante.

Ce charme décent, dont vivait l’admiration pieuse ressentie jusque-là, se compliquait tout à coup d’une adoration qu’il croyait plus grossière, parce qu’elle mêlait la vie réelle à ; l’idéal. Il avait osé presser sur son cœur, sur sa poitrine, cette tète charmante, sur laquelle il ne pourrait plus, sans sacrilège, poser une bénédiction paternelle.

— Si elle ne m’aime pas, je dois partir, se dit-il, partir aujourd’hui même, tout de suite !

En redescendant vers le village, il ne voulut pas rehtrer à la Métairie ; il alla jusqu’à la route attendre Desprez. Roger ne tarda pas à paraître dans son tilbury. Il était plus sombre encore que la veille.

— Mon ami, dit Charles en prenant place à côté de l’éle-

8iS

veur qui av^t arrêté sa voiture, je n’ai pas voulu te répondre hier au sqjr. J’ai eu tort, .-.j’aime ta fille. . . • ,

Et lu rue la demandes? ,,

— Non, .je te prie de.garder mon seçrct, de me plaindre et de me laisser partir.

— Tu n’es qu’un fou, répondit Desprez. Je suis bien aise de te le dire, à toi qui m’as fait de si beaux raisonnements.

. — Je te les ferais encore, reprit Devanlay... puisque je pars... «

— Mais si Antoinette t’aime ?

— C’est impossible: - ,

— Pourquoi donc ?

— Parce que... parce que ce serait trop de joie, répliqua

Devanlay en .serrant la main de son ami, et parce que je ne veux pas de ce bonheur-là pour moi-même. •- •- . > >;

— Nous en recauserons, dit Roger, quand j’aurai interrogé

ma fille. > >

— Prends gande ! -•

— N’aie aucune crainte. C’est Antoinette qui dirige tou-

jours- les interrogatoires que je lui fais subir. Mais si je fais des vœux pour toi, tu devrais en faiaé quelques-uns pour moi-même. ;> > •• .* -

— En effet... tues triste l

— M“- Guillaume m’en a appris de belles t Ab ! j’aurais du

plaisir à échanger un bon coup d’épée avec quelqu’un... ou à recevoir une balle en pleine poitrine; *

— Pauvre amil • -, • ... ■

— Ne voilà— t-il pas un spectacle bien intéressant? reprit Desprez avec colère. Deux vieux mauvais sujets comme nous, amoureux, à nos âges, comme nous ne l’avons jamais été à vingt ansl Ab! c’est à mépriser l’humanité 1

Et, pour exprimer peut-être plus vigoureusement son mépris des hommes, Roger appliqua un coup de fouet à son

cheval. Devanlay sourii avec tristesse. Cette assimilation que < faisait Desprez, cette comparaison de leurs deux amours était pour lui un châtiment cruel. N’y avait-il donc aucune différence, quand on aimait à leur âge, entre l’amour d’une jeune fille comme Antoinette, et l’amour d’une femme équivoque comme M" 1 * Buridant? Était-on également coupable ou ■ ' ridicule ?

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