‹ Le Mari d'AntoinetteChapitre 12 sur 14 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

La colère de Desprez contre les entraînements du cœur, en paraissant trouver un aliment dans la confidence de Devanlay, y prenait au contraire un motif 'de s’adoucir. Roger s’en voulait moins d’être tombé dans les filets de M m * Buridant, puisqu’un homme froid et digne comme son ami s’était . laissé vaincre par les jolis yeux d’une enfant. Cette comparaison, qui était un supplice, une humiliation pour Charles, était pour Roger un témoignage avantageux, rputefoîs, ce dernier, que ses découvertes récentes sur la fragilité de la jolie veuve frappaient dans un point sensible, dans son orgueil, tendait de plus en plus à s’affranchir de ses liens, et la lutte de Devanlay contre son cœur lui devenait un conseil, une provocation utile. S’il 'était excusable d’avoir cédé, il se montrerait aussi grand que son ami, en triomphant de lufe -, même. . <*••• .. ; ' '

Je ferais peut-être bieti de partir avec toi , dit-il h Charles, quand on fut près de rentrer. ‘ . -

Charles ne répondit pas. Si résigné qu’il Fût à quitter pour Jamais la Métairie, il constatait douloureusement que son ami n était pa 8 empressé à l’y retenir. •« • >

En arrivant, il monta dans sa chambre, afin de laisser Desprez conférer librement avec sa fille. v

— Je veux faire de mon fils un homme, se dit Devanlay, en s’asseyant avec dépit, et c’est mon fils qui a fait de moi un enfant... Ce voyage de Clairvaux a été inutile; mon serment, je Je tiendrai. Mais, tenir un serment, ce n’est pas là la ’ merveille, si je ne sais retenir mrm amour!... Que va décider Antoinette? Quelle folie de supposer qu’elle ne partage pas l’opinion de son père!... Cet attendrissement, cette douleur, que j’ai remarquée en elle, c’était la pitié, c’était tout l’effort de sa reconnaissance... , . .

Quand il se rappelait cet éclair rapide d’une volupté si chaste, pendant lequel Antoinette, frémissante, s’était appuyée sur sa poitrine avec un abandon qui pouvait être de l’amour,

Charles, mordu au coeur par ce souvenir, ne s’en servait pas pour espérer. Il expliquait, comme une ivresse involontaire, comme le vertige d’un instant où l’âme avait été assaillie par les sens, cette minute, cette illusion de sympathie. H . . , avait trop l’admiration de cette nature loyale et pure, mais dont l’ardeur contenue ne devait pas être défiée, pour concevoir de l’orgueil, pour cesser honnêtement de douter. Il se s ' ’ disait, au contraire, qu’en le fuyant avec cette précipitation," Antoinette, sans le haïr, avait montré jusqu’où son pardon pouvait s’étendre.

— Si elle m’avait aimé, elle eût été trop sincère pour me fuir! ■

' Comme si les théories, en amour, pouvaient être absolues, inflexibles; comme si Un phénomène impossible, illogique, devait être une raison de douter, quand il ' s’agit des manifestations de ce prodige, de ce miracle quotidien du cœur!

Devanlay, s’étant approché delà galerie extérieure, vit Desprez se promenant dans le jardin avec Antoinette. ’ , '

— C’est mon sort qui se décide, murmura-t-il tout bas t Et

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avec une curiosité anxieuse, juvénile, H essaya de deviner, de pressentir par leurs gestes, par leur attitude, par leur marche môme, les décisions dé ces deux juges qui disposaient de sa vie. , . Y

Le père et la fille suivaient une allée, lentement, posément. On entendait le sable crier sous leurs pas. Roger souriait, mais il avait cependant sur le visage une gravité, ou plutôt une dignité qui ne lui était pas habituelle. Antoinette sem? ' blait expliquer à son père les motifs de sa résolution, car elle

parlait comme une personne dont le paçti est pris. Quelle

était cette résolution î - . •

— Elfe aurait 'plus dé honte, pins de rougeur, si elle avouait de l’amour pour moi, pensait Charles.

La jeune fille, en effet, marchait le front levé, avec une sérénité mélancolique bien différente de l’inquiétude et de la joie fiévreuses du matin.

— C’est à son fiancé inconnu qu’elle envoie Ce sourire involontaire, murmurait Charles; c’est pour moi cette vague tristesse, qui l’initie davantage à la vie, et qui complète son

expérience par une désillusion!

La conférence se prolongeait: pourtant, aucune discussion ne paraissait s’élever entre le père et la fille. Ils étaient d’accord. Cet accord même était une nouvelle preuve, qui ajoutait son amertume à toute celle que contenait déjà l’âme de De-

vanlay. • -

— Roger ne serait pas de son avis, s’il s’agissait de moi,

pensait-il. 1 Mais qu’ont-ils donc à se dire? Que peut-elleiui expliquer ? Elle ne connaît pas Henri.

Enfin Desprez s’arrêta, donna à sa fille sur le front un gros baiser qui retentit jusque dans la chambre de Devanlay, ajouta à ce témoignage de satisfaction et de bienveillance paternelles une petite caresse des deux doigts sur la joue, et s’éloigna pour rentrer à la maison; - , s :

— li va venir, il m’apporte ma sentence, se ditDevanlay. V ' • *

Faisons bonne contenance ; je l’attends 1 •

Mais il attendit quelques minutes, un quart d’heure, et Despfez ne vint pas.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Veut-il donc, le bourreau,

que je descende, que j’aille m’offrir au cbup qu’il doit me donner? C’est bien, j'irai ! ' ■ .. 1

Et, se levant aussitôt, Charles se disposa à quitter la cham- '.jbre. Antoinette entendit ouvrir une porte sur la galerie, et involontairement elle leva la tète. Devanlay ne voulut pas reculer. M 11 ' Desprez lui eourit et Itii fit un petit salut familier. • . . ’ < . •

— Elle ne m’en veut pas, la chère âme 1 moi, non plus, ’ mon Dieu ! je ne lui en veux pas.

Il voulait aller la rejoindre. Dans l’escalier même il rencontra Roger. -• ’ •* c" ' . , • - *

Je montais chez toi; ; ‘ '

— Je ne t’attendais plus. • . ' * • . ;

— C’est que j’ai eu quelques ordres à donner!... une . 1

lettre à faire partir. Mon cher, ce n’est pas parce que c r est

ma fille, mais Antoinette est un esprit supérieur. Si tu avais entendu avec quelle raison froide, réfléchie, elle m’a parlé.

Il sera bien heureux, celui qui sera son mari !

— Sans doute; mais enfin, quelle conclusion m’appor-

tes-tu? ’• ‘ , ; ... " - - \

— *• Aucune. Antoinette ne peut se décider encore; elle

attend ton fils. Elle ne veut pas se prononcer avant do* l'avoir vu : ce sera une lutte entre M. Henri et toi !

~ — Tu joues, mon ami, avec une lioCrible douleur! inter- >

rompit Charles en posant la main sur le bras de Roger. * - v

— Je ne joue pas; je raconte. Antoinette me l’a répété sur tous les tons : elle tient expressément h voir ton fils; elle ne dira rien avant de l’avoir jugé. Puisque, après tout, elle veut

précisément ce que tu désirais, tu n’as qu’à te résigner.

— Non, je pare. Henri n’a pas besoin d’introducteur; je l’attendrai ailleurs que dans cette maison.

— C’est le moyen de tout gâter, repartit Roger. Ton fils soupçonnera quelque chose, et ne voudra pas aller sur tes brisées. D’un autre côté, Antoinette me charge de te deman- ' der quelques jours encore., J,

— A quoi bon ?

, — Elle a plus confiance dans ton cœur et dans ta' raison que tu. n’as confiance toi-même. Elle veut être conseillée par loi; elle est persuadée que tu approuveras sa résolution, quelle qu’elle puisse être : même, m’a-t-elle dit, si je ne me marie jamais, et si j’entre dans un couvent 1 - — C’est bien, je resterai; j’attendrai que tu donnes le signal de partir f car nous partirons ensemble ?

— Oui, oui, nous partirons, repartit Desprez en rougissant. Cette fermeté du caractère de ma fille me suggère de la force : je ne serais pas maître de moi que je me violenterais plutôt pour me dompter, s - > .

Roger montrait son poing, comme s’il se fût agi de terrasser quelque géant, quelque monstre. Cette vanité d’ Hercule fit sourire Devanlay. Les deux amis descendirent dans le . • jardin. Antoinette n’y : était plus : elle ne parut qu’au N - dîner. . . • - . • • »

Pendant le repas, une contrainte dont ils n’essayèrent pas de s’affranchir, mais une contrainte différente pour chacun d’eux, maintint le silence, à peine interrompu par quelques phrases banales. . - . . • • ,

Devanlay avait un sentiment- trop juste de sa. dignité pour vouloir grimacer un sourire qui eût été un mensonge et une imprudence. Il laissait voir simplement, noblement, sa douleur, sans en tirer parti pour une coquetterie sentimentale. '

aai

le mari d’a.ntoinbtte.

Desprez était gêné par les confidences qu’il avait reçues de sa fille, par cette attitude résignée de son ami, par les derniers combats qu'il livrait encore au dedans de lui.

Antoinette était la moins troublée. Sous le voile d’une rêverie qui était une sorte de recueillement religieux, plutôt qu’un deuil, elle laissait passer.de doux éclaire qui conseillaient à tout le monde la confiance, en demandant qu’on lui fit encore un peu crédit. Elle avait entre son père et son ami quelque chose de maternel qui imposait, qui attendrissait. Des orages de la journée, de cette électricité de la passion qui l'avait, à un moment, toute transfigurée, il lui reslait seulement cette température tiède qui invite à l’émotion, sans la faire déborder. . N v . .

Quand on sortit de table, Roger, qui prenait Charles en

pitié, lui proposa un cigare, et l’entraîna dans le jardin, sous

les marronniers de la terrasse. Il était nuit depuis une heure.

Les deux amis s’assirent en silence et fumèrent. Au bout de

quelque temps, Devanlay dit à Desprez :

— Voici une visite qui t’arrive.

— Une visite? - , .

— Regarde!

On voyait, en effet, dans la partie découverte du jardin, à la limpide clarté de la lune, Antoinette qui s’avançait en accompagnant une dame. •-<. K

— M ,,,e Buridant! murmura Desprez avec colère, en écrasant son cigare sous ses pieds. Je vais la chasser 1

— Oh I mon ami,, garde-t’en bien 1 je serais responsable de cette brutalité, dit Devanlay en retenant Roger par le bras... D’ailleurs, tu l’aimes!,,,

— Je ne l’aime pas, quand je la vois à côté de ma fille, reprit sourdement l’éleveur. ' ,

C’était une grande imprudence, une maladresse inconcevable de la part d’Armide d’arriver dans ce moment, pen-

38« i . b mari d’ Antoinette:

dant cette soirée, au milieu de cetto reillée des armes! Mais pouvait-elle savoir, l’aimable créature, que la Métairie était parfumée des sentiments les plus hostiles à ses prétentions, qu’elle devait provoquer des résistances, en venant précisément pour les adoucir?

Antoinette avait compris toute l’inopportunité de cette visite, mais elle l’avait acceptée avec une joie secrète. Elle ne doutait pas qu’après les émotions, les douleürs honnêtes de la journée, cette prétention vulgaire et maladroite ne fût d’un salutaire effet sur la conscience de son père. Ce qu'elle craignait, la pauvre enfant, c’était la bouderie d’Armide dans sa maison bien close-, c’était la manœuvre habile d’une coquette dédaignant de se justifier, pour attendre la calomnie chez elle, de pied ferme. Elle- avait été soudainement rassurée en apercevant la veuve dans la cour.

— Toutes les espérances m’arrivent à la fois, s’étâît-^elle dit alors.'

Et, avec une habileté toute féminine, elle avait été au-devant de M ra « Buridant, lui avait fait un accueil dont Armide était confondue; et elle l’amenait maintenant, sous son bras, avec douceur, en lui souriant, en l’encourageant.

Charles se leva pour saluer lâ veuve. Roger resta assis et ne dit rien. •>

— Mon père, vous ne reconnaissez pas madame? dit Antoinette.

— Oh! si, parfaitement, répondit, avec une brutalité contenue, l'éleveur qui se remua sur sa chaise.

Armide fut frappée de cet accueil; mais le moyen de croire à un danger, quand son ancienne ennemie la recevait avec cette grâce, avec Cette tendresse î

— Vouf souffrez? demanda-t-elle à Desprez avec une sollicitude craintive. " ’

— Oui, je souffre! répondit-il laconiquement.

— Ce ne sera rien, mon père, dit Antoinette quioffrit un siège à la veuve et qui en prit un pour elle-même.

Roger tira un autre cigare de sa poche et mit de l’empres-* sement à l’allumer. Charles voulut venir aü secours de tout le monde. Il commença une conversation qui fût à la portée de M“* Buridant.

Il parla des belles journées, des vendanges prochaines, de Clairvaux, de tout, et il sut hàbilément attirer Àrmide dans • ce labyrinthe. > •" • * ’> >

Il recueillait d'ailleurs pour lui-même l'avantÿge d’une con*' tenance dans ces propos , dont la banalité ne lui coûtait ’ itju’un effort médiocre; et rassérénant peu à peu son cœur et sa raison, il finit par causer aussi librement que s’il n’eût pas été dans une position plus douloureuse que celle de la veuve. -

Roger ne se mêla pas une seule fois à l’entretien. Les bons offices de son ami, loin de le rendre indulgent, alimentaient sa colère. Il n’avait jamais senti plus distinctement quel abîmé , séparait sa fille, si douce, si grave, si supérieure d’intelligence et de volonté, de celte femme sotte et vulgaire qui v venait le chercher, le disputer comme une proie. Il la trouvait laide; tout simplement parce que dans l’obscurité il ne pouvait plus la trouver jolie. Les niaiseries débitées par Anmide, en réponse h Devantay, ces petites sucreries du langage qu'elle servait en minaudant, en les entortillant, répugnaient ^ au goût nouvellement épuré de Desprez. Il avait des tenta- tions horribles de l’interrompre, de lui imposer silence. Cette- . voix, cette voix charmante, dont les ondulations l’avaient si longtemps attendri, charmé, vibrait à son oreille comme une note aiguë. '

Au bout d’une heure de ce supplice, qui avait mis sa patience à une épreuve qu’elle n’avait jamais subie, il se leva brusquement : - ■ ' ■ ' -

331 LE MARI D’ANTOINKtTE.'

— Viens, Antoinette, j’ai à te parler,. dit-il à sa fille; et

sans pjus de façon, dédaignant de s’excuser, de saluer, brutal avec délices, imitant Maubray, son rival, son ennemi, il passa devant la veuve, la frôla, la heurta presque, saisit le bras de sa fille et s’éloigna dans la direction de la maison. -, ,

— Mon Dieu ! qu’est-ce que cela signifie ? demanda M me Bu-

ridant interdite; ^ • :

— Maubray a parlé, répondit Charles à demi-voix;

— Il aura menti sans doute! repartit Armide, enlevant les

mains au ciel. ^ , -- ,

— Je ne doute pas qu’il n’ait menti ; mais croyez-vous que la vérité puisse suffire à motiver cette mauvaise humeur?

— Ah! monsieur* si je pouvais m’expliquer, mfr défendre!. Je veux que M lle Desprez m’entende.

— Hélas ! .madame, j’ai bien peur que le parti pris par mon ami ne soit irrévocable.

Armide laissa tomber sa tète dans ses deux mains; elle pleura avec des sanglots qui déchiraient sa poitrine. Ce qu’elle regrettait, était-ce autant l’amour de Roger que cette belle maison, que ce beau jardin, que toute cette existence de petite châtelaine qu’elle avait rêvée? . -v , ^ '

— Vous m’avez trahie 1 dit-elle à Devanlay dans sa

douleur. „ ■. - • . •-

— Non, madame, répondit doucement le Parisien.

— Dites-lui qu’il vienne me voir; je vous en supplie, ajouta-t-elle en joignant ses petites mains potelées, ou plutôt dites-lui que je reviendrai le voir. v '• V -

— Je n’ose vous promettre une visite de mon ami, repartit

Devanlay. Quant à vous, madame, si je puis hasarder un conseil, je vous engage à ne pas renouveler une démarche doublement douloureuse pour votre.cœur, pour votre dignité, et qui serait sans résultat. - .

— Sans résultat! répéta la veuve eu sanglotant plus fort. J

Chartes laissa bouillonner, déborder, puis s’écouter lentement cette douleur. Quand il pensa quelle était suffisamment clarifiée, il offrit son bras à la veuve. Elle chancelait, la pauvre femme. ... >, v ' " - , '*•

— Ah! monsieur! dit-elle au milieu du jardin, en regar-

dant la maison, comme si elle eût regardé un infidèle, si vous «aviez! • y- . ^ - *

Elle semblait disposée à des confidences sur Desprez • comme dernier argument, ou comme vengeance-, mais De» vanlay n’avait pas besoin d'en entendre davantage.

— Je ne veux rien savoir, lui dit-il d’un ton qui voulait "

dire: Je sais tout. . . • . -

Armide soupira, secoua la tète et continua sa route. Elle, traversa la maison sans rencontrer Antoinette qui, avec une cruauté féminine, nécessaire dans la circonstance, s’était retirée chez elle. Devanlay ia reconduisit jusqu’à la porte de Ja petite maison aux contrevents verts, lui serra la main, et prit congé d’elle en la saluant avec respect.

— Si elle a aimé, elle est à plaindre! se dit-il avec une pitié naïve en revenant à la Métairie. ... ;

Et ce fut ainsi que, par la seule imprudence d’une démarche, M n,r Buridant hâta une solution qui paraissait, le matia encore, bien difficile aux autres intéressés.

t ' ' ’ ' * ' ’ • . , St , I -, •• ^ ' K s l '

Le lendemain, il ne fut pas question de la veuve. La brutalité de Desprez n’amena aucun repentir, ue motiva aucune réaction : les filets étaient rompus. Voilà ce que chacun pensait tout bas; et la satisfaction du triomphe faisait passer.

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