‹ Le Mari d'AntoinetteChapitre 4 sur 14 · I.E MA B I D'AN 1*0 1 N E T T E · texte numérisé non relu

I.E MA B I D'AN 1*0 1 N E T T E

mesurément dans l’infini secret où il veut entratner son fils.

Les hommes médiocres sont moins exposés aux contradictions que les hommes supérieurs. L’indépendance des esprits, comme celle des peuples, ne va jamais sans un peu de tumulte. Mais il y a une harmonie providentielle dans ce tumulte même; et la discipline, l’alignement au cordeau, le mutisme, ne pèsent jamais que sur des âmes diminuées. Dans le monde politique, c’est-à-dire dans le monde moral, les plus solennelles attitudes appartiennent souvent aux vanités les plus creuses. 11 n’y a Jamais dans la vie d’un homme de génie cette unité rigide, systématique, que l’homme faible affectionne par-dessus tout comme le signe -de la force. Il est bien entendu que cette absence d’unité qui répond providentiellement à l’ondulation de la vie, à La mobilité, au perfectionnement même de nos impressions, ne doit pas être une offense à l’immuable devoir et à l’inflexible conscience.

Devanlav avait en lui toutes les forces qui complètent l'homme; mais, par cela même, il échappait à cette fausse dignité que donnent la préférence, l’entêtement pour une seule idée reçue. Rien d’humain, en un mot, ne lui était étranger.

Il se promenait dans sa chambre, tenté d’envoyer à son fils un post-scriptum à la lettre qui était partie depuis une heure ou deux ; mais si cette lettre elle-même n’était pas env corepartie I Le facteur du village de B..., auquel on l’avait remise, pouvait n'être pas aussi exact dans ses fonctions que l’Administration des postes, à Paris. Pourquoi ne lui rendraitil pas sa lettre? Oui, mais où donc trouver ce piéton ? Et si Antoinette soupçonnait quelque chose de cette singulière démarche, elle qui l’observait si bien, n'en conclurait-elle pas qu’il l'avait calomniée dans Sa première missive, et qu’il voulait réparer ce premier tort, cette première injure ? Décidément, il n’écrira pas.i. Il donnera le temps à son opinion nouvelle de se fortifipr.

LE MARI D’ANTOINETTE. Uj

' — Qui sait? se dit-il en lui-même, avec ce scepticisme dont nous nous servons toujours pour nous consoler des maladresses irréparables, je m’épargne peut-être ainsi une nouvelle contradiction, un nouveau démenti !

La première partie de la journée s’acheva pour Devanlay dans cette méditation ardente. Que faisait pendant ce temps M lle Desprez?

Elle avait déposé; comme d'habitude, son chapeau de paille dans le vestibule de la maison ; mais avant d’entrer à la cuisine pour y donner ses ordres, elle s’était retirée, pendant une demi-heure, danssa-chère tourelle, dans cet oratoire que nous ne connaissons pas, précisément au-dessous de la chambre de Devanlay, qu’elle entendait marcher. Quand elle sortit de cette retraite, Antoinette n’avait, pour les regards vulgaires, rien de changé dans la physionomie,- dans l’attitude. Mais sa sérénité pourtant était plus parfaite, sa beauté même plus apparente; il y avait à la fois dans ses yeux plus de recueillement, sur ses lèvres plus do gaieté. Une mystérieuse coloration, le reflet, pour ainsi dire, d’une aurore s’était répandu sur elle.

Charles, qui était sorti de sa chambre, et qui avait un . livre pour ne pas lire, mais pour se donner une contenance, était venu s’asseoir dans la ‘galerie, afin de contempler, d’admirer, de parcourir du regard cette jolie vallée, embellio encore depuis la veille Charles fut tout surpris d’entendre chanter, comme en sourdine, d’une voix juste, admirablement timbrée, mais sans expérience, des bribes de romances, des phrases détachées qui lui arrivaient par douces rafalas. C’était Antoinette qui, ne croyant pas êtFe écoutée, et qui, prenant d’ailleurs pour plus de sûreté des précautions inutiles, épanchait un peu de la joie quelle avait rapportée de sa promenade. On devinait dans cette façon de traduire son bonheur quelque chose de naïf, d’enfantin , d’innocent , qui valait

mieux, au jugement de Charles, qu’une attitude songeuse, méditative. Il eût été fâché de la voir retourner sous les marronniers de la terrasse ; mais cette confiance ingénue le ravissait, comme une preuve de- simplicité , de bon goût, d’estime.

— C’est l’amitié qui commence entre nous, se disait-il avec une candeur de grand homme. Quand mon fils viendra et se fera connaître, elle ne chantera plus, elle Se taira ! Ah! voilà le silence qui est digne d’envie.

On alla prévenir Devanlav, vers midi, que le déjeuner était servi. Le petit à-compte du matin n’était pas sérieux : Charles se sentit en excellente disposition.

— Je serai illogique en toutes choses, pensa-t-il gaiement en refermant le livre ouvert à la première page^ J’ai demandé ce matin qu’on diminuât le nombre des repas, je demanderai peut-être ce soir un supplément do nourriture... Et il ajouta, en se- rappelant la scène de la cuisine: — Un supplément de pain bis, si l’on veut !

Antoinette attendait Devanlay au bas de l’escalier de la tourelle.

— Nous avons bien fait de ne pas aller au-devant de mon

père, lui dit-elle. ' »• f

— Comment! il n’est pas revenu?

— Le sous-préfet le relient peut-être à déjeuner, reprit la jeune fille, qui ne semblait pas croire à cette mauvaise raison.

Devanlay comprit que Roger ne faisait pas les choses à moitié, et qu’ayant voulu lui ménager un tête-à-tête avec sa fille il poussait, à cet égard, la libéralité jusqu’à l’excès:'

La vue des deux couverts préparés sur la table de la salie à manger fit tressaillir Charles, comme une vision de bonheur intime à laquelle il ne se serait pas attendu; mais il sembla qu’ Antoinette voulût lui donner la juste mesure à laquelle il avait droit dans ce rêve d'intérieur.

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-T- Mettez-vous ici , lui dit-elle; c’est I», place de mon père.

— Je voudrais bien que cette place ne fût pas seulement la mienne par intérim, répondit aussitôt Devanlay.

— Cela ne dépend pas de nous, repartit sans embarras M Ue Desprez.

— Le vœu, du moins, ne dépend que de nous seuls.

Antoinette n’avait pas d’objection à faire. Elle s’assit en

face de M. Devanlay ; mais coméne elle ne pouvait convenablement servir son hôte sans risquer à chaque instant de le laisser seul, le. maître Jacques dont nous avons parlé, le domestique de la métairie, qu’on ne faisait jamais apparaître qu'aux dîners ou qu’aux déjeuners solennels„se tint debout, à distance, fier de montrer son habileté à un convive plus compétent que les coft vives habituels de M. le maire.

Ce tiers indispensable, au lieu de gêner Devanlay, lui donna, au contraire, une assurance parfaite. Quapt à Antoinette, avait-elle besoin d’être rassurée? La sérénité plus aérienne, plus lumineuse en quelque sorte que son beau visage révélait ne redoutait rien, n’ayant plus rien ou presque plus rien à cacher. Elle interrogea sans pruderie et sans curiosité banale le Parisien sur Paris qu’elle avait visité, mais qu’elle n’aimait guère; elle raconta à son tour, sans aucune réticence mesquine ou maladroite, sa vie à la campagne. Deux ou trois fois, quand Devanlay lui parla théâtre, musique, arts, littérature, elle esquiva assez habilement l’obligation de montrer cequ’elle savaitou d’avouer son ignorance.

En province, ces sujets ne sont pas fréquemment abordés; ils pouvaient embarrasser M 11 '' Desprez, sans qu’on fût amené à rien conclure de défavorable touchant son instruction ou son intelligence. Peut-être même que le monde des idées , des sensations artistiques, relégué parmi les superfluités d’une existence ordinaire, banale, était qqe trop grande né-

cessilé dans la via exceptionnelle, isolée, que menait Antoinette, pour qu’elle consentît à s’en entretenir tout d’abord. Cette dernière raison du Silence de M 11 ' Desprez à cet égard était évidemment la phxs improbable : c’était celle pourtant qui séduisait lo plus Devanjay.

— Je vous ai entendue chanter? lui dit-il.

* — Oh! chanterl fredonner tout au plus; .mais l’avis est bon; j’en profiterai, monsieur : à l’avenir, vous ne serez plus dérangé.

— Au contraire, vous md frangeriez maintenant; je croirais avoir mis des barreaux à l’horizon, et je me prendrais pour un geôlier.

— Le scrupule serait trop grand... Je m’imagine qu’à la longue on doit chanter en prison.

Devanlay crut sentir une allusion mélancolique-dans cette réponse; mais Antoinette, en tout cas, n’ajoutait pas à ses paroles le commentaire de sa physionomie, car elle souriait avec gaieté.

Le déjeuner s’acheva assez rapidement. Desprez et Maubray n’étaient pas là pour le prolonger. Desprez n’était pas loin ni Maubray non plus. En effet, comme Charles et Antoinette sortaient de table, on entendit le cabriolet de M. le maire qui roulait dans la rue du village. Roger ramenait avec lui le sous-officier.

— Parbleu ! s’écria Desprez en descendant de voiture, j’aurais bien pu vous attendre longtemps sur la route ; vous n’êtes pas venus au-devant de moi! je parie que vous êtes restés ici à causer...

Et il regardait de côté, avec une moquerie sans amertume, sa fille et son ami. ,

— Nous ayons fait une charmante promenade, dit Devan-

lay ; mais j’avoue que nous n’avons pas pensé à aller jusqu’à la route. ,

’ — 11 faudra pourtant bien que tu y montes. 11 y a là-bas un pont que j’ai fait faire, et dont j’ai posé la première pierre, le jour de la naissance d’Antoinette.

— La première pierre d’un potil de boisl dit Maubray avec mépris. •

— Maubray, vous m’ennuyez î repartît sincèrement Roger. Vous savez bien que le tablier seul est en bois, et que les assises sont en pierres superbes.

— Je vois que si nous avons manqué d’égards, monsieur a réparé notre oûblf, dit Devanlay avec une certaine ironie, et qu’il t’a attendu sur la route.

— C’est jrrai! répliqua Roger. Maubray sait toujours où

me trouver. • * , •

— Vous vous en plaignez? demanda Maubray d’un air do menace, plutôt que de protestation.

Charles qui, depuis son entretien dans'h-pràirie, et depuis surtout le regard qu’il avait jeté par-dessus la haie do M“* Buridant, était décidé à déclarer frabchement la guerre à cet ami détesté de son ancien condisciple, voulut lui envoyer Ufle première flèche pour l’avertir de ses intentions hostiles..' ' • * -,

— Je croyais vous avoir aperçu dans une autre direction que la route, lui dit-il.

— Où donc? interrompit Desprez qui rougit et qui pâlit

tour à tour. ‘ : . .

— Monsieur Devanlay se trompe, dit Antoinette avec calme. C’est dans la rue qui conduit au pont quê nous avons vu M. Maubray.

Antoinette disait la vérité en semblant contredire Charles, et elle rassurait son père en effrayant Maubrây. La maison do M n,c Buridant avait son entrée sur une petite ruelle, mais le jardin et la haie étaient bien du côté du chemin Vicinal. Roger comprit que l’on avait rencontré le sous-officier dans le

chemin, et iielui-cl devina qu’il avait été vu par-dessus la luiie.

Desprez entraîna Devanlav à l’écart, en passant son bras sous le sien.

— Eh bien, lui demandait-il avec empressement, avezvous causé? J’espère que tu as eu toute liberté.

— Oui, et je te remercie. Ta fille ne mérite qu’un honnête

homme. . , .

— Il n’y a que d’honnêtes gens dans ta famille, répliqua Desprez en serrant les mains de son ami. .

— Pourquoi l’as-lu ramené? dit à son tour Devanlay en désignant d’un mouvement d’épaules Maubrav qui causait avec Antoinette.

— Hum ! le coquin n’osait peut-être pas venir seul à la métairie; il m’avait vu partir; il a guetté mon retour pour rentrer avec moi.

— Je vois bien qu’il faudra que je t’en débarrasse tout k fait, dit Charles aved un sourire confiant.

— Pas de querelle, surtout! pas d’esclandre!

— Ne crains rien.

— Et puis... vois-tn, mon cher... il est peut-être moins dangereux ici que dehors. Si je me fâche avec lui, il peut qie nuire...

— Auprès de qui donc?

— Auprès de personne, ajouta naïvement Desprez qui ne s’aperçut pas de la singulière et énorme conclusion qu’il donnait à son raisonnement, mais qui aimait mieux passer pour invulnérable et pour illogique, que d’avouer le véritable motif de ses craintes.

Pendant. què los deux amis échangeaient ces quelques paroles, Maubray était resté à l’écart devant Antoinette* 11 la regardait avec défi. La jeune fille, opposant un sourire fin et indulgent tout à la fois k la bravade du soldat, lui demanda la première : „

— Allons , monsieur Maubray, vous ave/, quelque menace à me faire.

— Ce n’est pas vous, mademoiselle, que je me permettrais de menacer, répondit Maubray en démentant ses paroles par l’accent qu’il leur donnait.

— Je suis pourtant seule coupable envers vous.

— Ah I vous avouez vos torts I

— C’en est un peut-être de ne vous avoir. pas déclaré plus tôt un refus que vous auriez dù pressentir.

— Un refus!... je n’accepte pas de refus... répliqua Maubray en serrant les poings.

— Faites-en l’usage qu’il vous plaira, reprit Antoinette. Pour ma part, je ne reprends pas ce que je dQnne.

— Qu’avez-vous déjà donné à ce monsieur?... dit brutalement le sous-officier.

— Il ne m’a rien demandé*

— Oh! soyez tranquille, il vous demandera beaucoup... C’est une intrigue monté»;... mais on s’en repentira !

— Qui donc peut s’en repentir ?

— Votre père, dont on flatte la vanité, l'orgueil !

— Cela vaut mieux, monsieur Maubray, que de flatter d'ailtres défauts, dit sérieusement Antoinette.

— Oh! il n’avait pas besoin de moi; je sais ce que vous voulez dire!

— Tant mieux! vous m’épargnez une explication*.. Vous étiez de bonne heure dans le village, monsieur Maubray?

— Ah! décidément, vous nft’avez vu... J’étais allé pour " prier M“ e Buridant de faire Une demande officielle.

— La démarche est inutile.

— Si M ,nc Buridant veut s'en mêler, je n’en sais trop rien !

Antoinette pâlit, mais elle reprit aussitôt avec assurance :

— M m * Buridant elle-même échouerait... Ne l’engagez donc pas à venir... ce serait de mauvais augure... pour elle.

— Si elle no vient pas,... croyez-vous qu’on n’ira pas la trouver?...

Antoinette eut un éclair dans les yeux, mais elle abaissa ses paupières sur cette flamme indiscrète. *

— Ne soyez pas méchant, monsieur Maubrav, dit-elle avec plus de douceur; 1 sans cefe, je ne vous invite pas à venir pécher des écrevisses ce soir avec nous.

— Votre père m’inviterait... il me déteste trop pour se passer de moi 1

— Je ne vous déteste pas, continua la jeurte fille. C’est pour cela, sans doute, que je supporte aussi volontiers votre absence... que votre présence. •

— Oui, mais en attendant vous rpe renvoyez!

— Oh 1 jusqu’à ce soir. ' . .

Et Antoinette, faisant un grand salut à Maubrav, rentra dans la maison. * . .

— Puisque j’ai gagné aujourd’hui un ami éternel, il était bien juste que je me fisse un ennemi mortel, se dit intérieurement la jeune fille en envoyant un sourire devant elle, dans l’obscurité du grand vestibule.

J’éprouverai peut-être quelque difficulté à raconter exactement les procédés en usage dans la vallée do l’Aube pour la pèche aux écrevisses. Les éléments qui ont été mis à ma disposition sont incomplets sur ce détail essentiel. Les témoins de la Véridique histoire que je raconte se sont imaginé que je pouvais expliquer le cœur d’Antoinette, analyser les sentiments de Devanlay, sans connaître au juste le meilleur moyen de pécher les écrevisses ! Des partisans du réalisme

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n’anraient pas commis cette faute, et jusqu’au court-bouillon pour les faire cuire, jusqu’au bouquet de persil pour les ombrager sur la table, ils n’auraient- rien oublié dans leur minutieuse étude psychologique.

Quoi qu’il en soit de la pèche en elle-même, Antoinette, avec une vivacité enfantine, avec une mutinerie qui n’avait d’ailleurs à vaincre aucune résistance, organisa cette partie pour le soir même. Voulait-elle éviter une seconde réunion des intimes de la métairie, ou bien obéissait-elle à un besoin nouveau d’agitation ?

Depuis que sa dissimulation avait été mise en défaut, depuis qu’elle se sentait devinée et soutenue par un ami, tout à la fois son supérieur en âge, en expérience, et son égal en simplicité de cœur, elle avait des mouvements rapides et expansifs,, comme pour prendre son vol. Sa démarche était plus légère -, on devinait dans chacun de §es gestes une joie , naissante ; on lisait dans ses yeux l’attente d’une bonne nouvelle.

Son esprit ne s’arrêtait pas aux projets de mariage qu’elle avait connus d’elle-même, ou que son père lui avait confiés: elle ne se demandait pas si son sort devait, changer par l’influence de M. Henri Devanlay, si elle devait quitter cette maison ; mais ce qu’elle comprenait parfaitement, ce qui était devenu pour elle, un quart d’heuro après la promenade du matin, une vérité absolue, c’est qu’elle avait, pour la première fois depuis qu’elle pensait, dopuis qu'elle souffrait, un confident, un témoin de sa résignation, de sa douleur. Autant elle avait mis do réserve, le premier jour, dans son accueil, redoutant ce Parisien qui pouvait la méconnaître et se laisser influencer par le premier aspect de la rqaison , autant elle était disposée maintenant à la franchise , à l’abandon.

Antoinette, nous pouvons le dire déjà, sans devancer

KM

l'heurede'ses épanchements, était une femme par la douleur, une enfant par les petites joies qu’elle avait, toujours et vainement rêvées. Dans ce sanctuaire un peu froid que le besoin de sa dignité, que la juste fierté de sa raison lui avaient fait élever autour de sa conscience, elle avait gardé une âme toute jeune, toute vive, tout ailée, qui ne demandait qu’à jouir un peu de sa liberté, qu’à déplier ses ailes , qu’à se faire illusion pour un instant sur la sérieuse expérience qui la gardait sous les verrous.

Devanlay avait découvert une captive dans cette jeune fille si calme,, si exclusivement absorbée par les soins du ménage, si libre en apparence. Antoinette, sans pousser la reconnaissance jusqu’à se venger de ses geôliers, voulait faire à Charles les honneurs de cette découverte en lui montrant ce qu’elle pouvait être dans une autre famille, ce qu’elle eût été si elle avait connu sa mère,, si elle avait pu estimer, autant qu’elle le plaignait, son excellent père. t

Desprez rit beaucoup du projet de pêche; mais, comme il aimait les écrevisses pour elles-mêmes, il adopta la proposition. Il fut convenu -qu’on. profiterait du clair do lune, qui ne pouvait pas manquer d’être aussi fidèle au rendez-vous du soir qu’il s’était montré assidu les soirs précédents.

• — Inviterons-nous M. le curé ? dit Roger à Antoinette.

— Je t’en prie, n’invitons personne, interrompit Devanlav, qui soupçonna une pauvre petite. ruse sous cette insinuation.

M. le curé, comme pasteur, devait amener sans doute le troupeau des invités, et, dans le troupeau $ M"‘ e Buridant, la douce brebis, ne saurait manqiier.

— C’est vrai, tu ne veux "voir personne. Je l’oubliais, reprit- Desprez.

— Quant à moi, ajouta Antoinette en feignant d'être confuse, mais en riant, j’ai peut-être commis une maladresse... J’ai inyité M. Maubrav.

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— Toi ? s’écria Desprez stupéfait et défiant.

— Sans doute, pour vous faire plaisir.

— Il ne viendra pas, insinua Devanlay.

— Qu’en dis-tu, Antoinette ?

— Je dis que je n’en sais rien, et que, probablement, M. Maubray n’en sait pas davantage... îi demandera conseil.

Sur ce dernier mot', prononcé la tête baissée pour éviter de regarder son père, ''Antoinette' se retira en ajoutant :

— Je vais préparer les balances.

Ce qui prouve, par parenthèse, que j’avais tort d’hésiter, et que c’était bien décidément par ce moyen que la pèche devait avoir lieu. • - *

Les paroles qui précèdent avaient été échangées dans le jardin. Charles et Roger continuèrent de se promener. M. le maire fumait majestueusement dans une grande pipe qu’il prétendait venir d’Allemagne et qui lui avait été donnée à Paris par un confrère de l’exposition, par un éléveur de l’Alsace. C’était encore un petit trophée. Devanlay se contentait d’un cigare.

Les deux amis firent plusieurs tours avant que la conversation reprît entre eux. Un instinct les avertissait qu’ils auraient bientôt peut-être des intérêts contraires. Roger avait peur de trouver dans le nouvel allié de sa fille un censeur de' sa conduite, surtout un adversaire à certains projets. Quant à Charles, il prévoyait précisément une lutté pour débarrasser la maison de ses parasites, et il gardait rancune h Desprez des ménagements qu'Antoinette était obligée d’observer en comprimant ses plus nobles, ses plus légitimes susceptibilités. Car il était bien certain que cette invitation faite à M. Maubray était une concession prudente : on voulait le ménager encore. Les deux promeneurs avaient au fond de l'esprit la même préoccupation. Quand ils jugèrent habile de ne pas prolonger ce silence qui pouvait les dénoncer précisément

l’un à l’autre, ce fut la même idée qui s’offrit à eux, la môme idée pénible à tous les deux, mais pour des motifs bien différents.

— Il se passe quelque chose entre ma fille et Maubray, dit Roger d’un air pensif.

— J’allais, t'en parler, interrompit Devanlay. Je crois que M lu Antoinette a pris sur elle-même de faire ce qu’elle attendait vainement de toi. Elle a sans doute congédié le sousofficier.

— Il doit ôtro. furieux !

— C’est pour l’adoucir qu’on l’a invité 1

— Ah! dit Rogjer avec mauvaise humeur en secouant la cendre de sa pipe, pourquoi ne t’ai-je pas rencontré six mois plus tôt? Maubray n'aurait jamais mis les pieds ici; je n’aurais pas songé à en faire mon gendre,.,, sans compter qu'il va dire que je l’a ^sacrifié à désespérances plus belles!

— J’essayerai de réparer les torts de notre rencontre tardive, répliqua Devanlay. Mais si tu étais un homme, un père véritable, ajoula-t-il d’un ton plus sérieux, ce qui t’embarrasse ne serait qu’une bagatelle; tu soutiendrais ta fille, quia plus de courage, plus de vaillance que toi, et tu rendrais les menaces de M. Maubray impuissantes en te faisant loi-môme le mal qu’il veut te faire.

— Que veux-tu dire?

— Quand je me suis dévoué à l'avenir, au bonheur de mon fils, continua Devanlay qui devenait triste, je me suis juré de n’avoir plus d’autre amour, et de rester aussi veuf de cœur que je l’étais extérieurement. Ce sacrifice m’a peut-être coûté, il me coûtera peut-être encore; mais je l’ai accompli, et je l’accomplirai de nouveau. Eh bien ! ce que j’ai fait pour mon fils, pour un homme, tu devrais avoir le courage de le faire, toi, pour ta fille.

— Est-ce que je me suis remarié? repartit Desprez avec

une certaine aigreur. Les occasions pe m’ont pourtant pas manqué; Antoinette n’a pas à se plaindre. Je lui ai fait donner une éducation feolide... Dès qu elle est sortie du couvent, je l’ai installée ici, où elle a régné en souveraine absolue... Quand elle sera rhariée, j’aurai fini ma tâche.

— Il y a des tâches qui ne finissent pas, mon ami. Toutefois, j’admets que certains sacrifices ne soient plus nécessaires, quand ta fille aura quitté la maison : mais, jusqUe-là, ne devrais-tu pas respecter ses illusions, sa piété? Ne devraistu pas lui faire craindre d’avoir un jour une belle-mère qui ne pourrait être pour elle un bon exemple?

— Charles, tu ne sais ce que tu dis...

— Oh! n’essaye pas de mo démentir. Songe donc qu'Antoinette n’a jamais connu sa mère; qu'il y a dans ses affections tin vide, un abime. Cette blessure-là lui est chère ; tu vas l’envenimer par une souillure.

— Le mot est brutal !

— Il est juste; et la preuve, c’est que te voilà jaloux avec raison de cette femme qui n’est encore que ta maîtresse!

— Devanlay, je te jure ma parole d’honrleur que M me Buridant n’est pas ce que tu crois.

— Tant pis, peut-être; tu y tiendrais moins, et tu aurais la pudeur de ne pas la faire entrer la tête haute dans cette maison, où ta fille cherche un fantôme, une ombre sacrée !

— Bah! de la poésie! murmura M. le maire en envoyant une bouffée de fumée devant lui.

— Non, mon ami, du bon sens, delà raison, de l’honneur. La première chose que nous devions à nos enfants, avant un bon conseil, c’est un bon exemple. Tu sais jbien que tu es dans ton tort, puisque tu souffres, puisque tu es obligé de souffrir les familiarités insolentes d’un homme que tu détestes, qui t’a peut-être précédé, et auquel tu as eu l’împru-

dence de promettre ta fille, de peur qu’il ne te prît ta... femfho !

— Pourquoi me dis-tu cela,. Charles? C’est pour me faire du .chagrin.

— Non, c’est pour te mettre à l'épreuve. Si je te disais : Quels que soient les mérites, les vertus de M lle Antoinette, jamais mon fils ne viendra te demander sa main, si sa noce doit se heurter à la tienne... me sacrifierais-tu ta passion?

— Ce serait une exigence absurde! soupira Roger.

— Quand il s’agit de ménager la délicatesse do nos enfants, il n'y a pas de précaution inutile. Ainsi, réponds... Que ferais-tu devant une- condition pareille?

— Ce que je ferais!. ..• ce que je ferais!..;

— Oh! tu prierais M lle Antoinette de se dévouer, de se résigner; ou plutôt, tu n’aurais besoin de rien exiger : si tu ne lui imposais pas M. Maubrav, tu souffrirais qu’elle restât fille, pour que tu ne restasses pas garçon, comme lu dis.

— Enfilé! où veux-tu en venir? et Roger s’arrêta en se croisant les bras. Me demandes-tu Antoinette, et poses-tu des exigences ?

— Jé ne te demande pas la main de ta fille ; je te demande son bonheur : ôte-lui ces appréhensions dont elle souffre. Agis de telle sorte qu’elle ne soit pas obligée de ménager M. Maubray, de peur de contraindre celui-ci à quelque violence contre toi; comprime ton cœur, apaise ton sang; sois un homme enfin, et non pas un jeune homme.

— Quel. cœur as-tu donc toi-même? et quel sang coule dans tes veines? reprit Roger d’une voix entrecoupée. C’est parce que jé ne suis pas un jeune homme; c’est parce que ' je suis un homme, que je n’ai plus l’héroïsme, la folie des grands sacrifices... Sauve-moi, malgré moi, si tu peux; mais,

en vérité, ne me demande pas ce qui est au-dessus de mes forces.

Devanlay eut pitié de celte faiblesse, de cette lâcheté qui s’avouait sans hypocrisie.

— Je ferai ce que je pourrai, dit-il à Desprez en lui serrant la main, et je sens bien que j’aurai un précieux auxiliaire dans M 1U Antoinette. Ahl Roger! je ne te demande plus pour elle qu’une seule chose - : tâche do l’estimer autant quelle le mérite, tâche de la comprendre, surtout.

— Je lui rends justice, va! répondit Roger d’urt ton si emphatique et si banal, que Devanlay se sentit pris d'une commisération infinie pour cette enfant si cruellement méconnue.

— Quoi qu’il arrive, elle sera ma fille, pènsa-l-il en luimême. Dieu m’est témoin que je l’adopte du fond de l’âme.

Desprez avait à s’occuper d’un achat ou d’une vente de cheval. Il quitta Devanlay, et celui-ci, après avoir rôdé quelque temps autour de la maison sans apercevoir Antoinette, prit le parti d’aller s’enfermer dans sa chambre pour essayer d’achever au moins la page qu’il n’avait pu lire dans toute sa matinée.

On ne se retrouva qu’au dîner, qui fut simple, cordial, intime. Roger voulait obtenir son pardon de son ami; Charles voulait être indulgent pour ne pas décourager celui qu’il espérait sauver. Antoinette, heureuse, sans s’arrêter à l’analyse Üe ce bonheur, aidait au désir intéressé d’effusion. La nuit était venue pendant le dessert.

— Voici l’heure! dit gaiement le jeune fille, quand elle aperçut la lune qui blanchissait la cour. Décidément, hous serons seuls pour faire la pèche.

Elle alla chercher un châle et' revint rejoindre, dans le vestibule, Devanlay et son père, qui s’occupaient de réunir les filets et qui faisaient allumer une lanterne.

La nuit était superbe, la lanterne semblait une ironie; mais Desprez y tenait, comme, dans d’autres circonstances.

il eût tenu à son écharpe. C'était d’ailleurs un engin classi-* que. On descendit vers la prairie.

— Est-ce qu’à l’Opéra vous avez de plus beaux décors? dit Antoinette en s’arrêtant à la dernière maison, et en montrant les prés, qui semblaient couverts de ce satin dont Watteau a tendu ses paysages. La rivière., immobile, paraissait un chemin d’argent sur lequel les arbres se rangeaient en file comme des pénitents pour une procession.

— Nous pourrions faire grâce aux écrevisses ? dit Devanlay.

— Non pas, répartit Antoinette; ce serait dommage! Et puis, j’ai compté sur notre pèche pour le dîner de demain.

Au même instant, deux ojnbres sortirent d’ün petit chemin qui rejoignait, la route, et vinrent au-devant des pêcheurs. C’était Maubray donnant le bras à M n,c Buridant'; Roger s’arrêta en levant sa lanterne.

— Tu as trouvé ton hômme ! lui dit Devanlqy à l’oreille.

— Pourquoi est-elle là? murmura Desprez entre ses dents.

La veuve, qui les attendait, s’empressa d’accourir en dégageant son bras de celui de l’ex-sous-officier.

— C’est une surprise que nous vous faisons, roucoulat-elle, en cherchant la ntain d’Antoinette. J’ai appris votre partie de plaisir, et je me suis invitée.

Maubray s’avança lentement à son tour.

— -Yous m’aviez invité, moi, mademoiselle. Pour rien au monde, je n’aurais voulu manquer à un appel si gracieux... et si rare,

— La petite veuve lui conseille aussi de l’esprit, pensa Devanlay.

— Yous avez bien fait, monsieur, de venir,, puisque je vous avais invité, répondit Antoinette. J’aime à être prise au mot.

Ml

Desprez s’était remis de l'émotion que cette apparition fort inattendue lui avait eqilséé.

— Quelle pèche, nous allons faire! dit-il sans saluor M m * Buridaot, qui no s’çffensa pas de cettp impolitesse machiavélique.

— Connaissez-vous le meilleur endroit? démamda Maubray en- faisant l'officieux.

— Tenez, prenez la lanterne et conduisez-nous, repartit Desprez, involontairement entraîné à abdiquer, toutes les fois qu’il se trpuvait en présence et sous l’influence de Mau- . bray.

L’ex-sous-officier ne se fit pas prier deux fois. Il saisit la lanterne, s’arma de quelques-uns des filets et, se donnant ainsi une contenance dpnt il avait besoin dans cetto société si complètement hostile, il marcha devant, et dirigea la petite troupe vers un bouquet d’arbres qui créait un peu d'obscurité dans celte vallée si lumineuse, si éblouissante, par cette nuit féerique.

En traversant la prairie, en vertu d’une attraction naturelle Devanlav se rapprocha d’Antoinette, tandis que Desprez tout naïvement offrait son bras à la jolie veuve.

— Je suis maintenant de votre avis, dit tout bas la jeûné fille à son compagnon; je voudrais bien faire grâce aux écrevisses.

— Il est trop tard 5

On arrivait à l’endroit désigné pour la pèche.

— C’est moi qui tends les pièges, dit Maubray d’un air bourru qu’il prit pour un air dégagé.

— Alors, nous sommes sûrs de ne> rien prendre, riposta M m€ Buridant qui donnait toujours le bras à M. le maire.

La veuve avait seule jusque-là le privilège de se moquer de l’ex-sous-officier.

Si les écrevisses de la rivière d’Aube avaient pu savoir combien les gens qui les guettaient gardaient au' fond du cœur peu d’envie de les persécuter, elles eussent conçu un plus grand mépris encore que celui qaelles doivent, avoir déjà de l’inutile cruauté humaine. Personne ne s’amusait de la pèche; voilà pourquoi tout le monde affecta d’y trouver le plus grand attrait. La première demi-heure fut consciencieusement fidèle au programme.

On visitait tour b tour les petits filets : Maubray, promenant sa lanterne, faisait concurrence à la lune, qui suffisait à attirer les victimes. Quand la capture était importante, on se réunissait pour -l’admirer. M me Buridant en avait toujours, peur, et Desprez, trop furieux pour ne pas se montrer aimable avec férocité, renouvelait toujours la même plaisanterie galante en faisant semblant de faire pincer l’aimable veuve, qui poussait de petits cris d’effroi.

Toutes les joies de ce monde se tarissent : celle-là, dont nul ne se souciait, avait plus de chances encore de fatiguer promptement. Aussi, peu à pèu, les désertions se signalèrent. M. le maire donna le mauvais exemple. Comme M n,r Buridant semblait fatiguée, il l’engagea à s’asseoir, et la conduisit à quelque distance, vers de grands peupliers abattus. On était hors de la portée des indiscrets, qui pouvaient voir, à coup sûr, car la lune glissait sous les arbres, mais qui ne pouvaient entendre.

Roger, cependant, n’abusa pas tout de suite de cette facilité qui lui. était donnée pour ouvrir son cœur; il garda d’abord le silence par émotion, puis par embarras. Cet amoureux, au

LE MARI D’.YNTOINBTTE.

tempérament sanguin, se sentait particulièrement en verve, à table, après un bon repas, en pleine lumière. La lune n'était pas son astre de prédilection; l’invincible rêverie que la nuit impose à toutes les créatures enrhumait son éloquence. La présence de Devanlay, le souvenir des paroles sévères de son ami contribuaient aussi à le gêner. ,

Desprez n’était pas plus un mauvais pèse qu’un méchant homme; il remplissait seulement les fonctions paternelles, comme les fonctions municipales, avec beaucoup d’orgueil, mais avec peu de zèle; et, de même qu’il avait un secrétaire dé la mairie, il n’eût pas été fâché que Devanlay lui tînt lieu de secrétaire de la paternité et le suppléât. Il avait donc pu n’avoir jamais qu’un souci médiocre des tristesses d’Antoinette; mais, depuis'que Roger avait, attiré son attention sur sa conduite envers sa fille, depuis qu’il était mis en demeure do réparer la faute que sa conscience reconnaissait, il éprouvait une vague inquiétude, un mécontentement réel do luimême, et il pensait, à part lui, que cette chère M me Buridant était l’innocente complice, comme la cause involontaire de ses torts. *

Ce bon mouvement intérieur, uni â l’influence de la lune, faisait donc hésiter suf les lèvres de Desprez les doux propos et les reproches. Mais ce n’était qu’une affaire de temps et d’acclimatation; M m * Buridant, d’ailleurs, était trop serviable pour ne pas venir en aide à son soupirant timide.

Devanlay se montra l’amateur d’écrevisses le plusopiniâlre. Après la retraite de Desprez et de M m * Buridant, il prit soin des filets abandonnés par ceux-ci, multiplia les démarches, et stimula presque avec familiarité l’activité de Maubray, qui languissait également. Charles avait seul le droit de rêver à la clarté de cette nuit tendre, et il paraissait le plus absorbé par les fureurs de la pêche !

L’espace occupé par les balances avait une assez grande

étendue. Il arriva un môment pù Devanlay se trouva à une extrémité de cette ligne stratégique, tandis que, par hasard sans doute, Antoinette et Maubray étaient loin de lui, à la Limite opposée.

Charles était baissé et relevait un des filets, quand il entendit un éclat de rire voilé que l’écho de la rivière faisait descendre jusqu’à lui. En regardant de côté, il s’aperçut alors avec surprise, peut-^tre même avec une certaine crainte, de la distance qui le séparait d’Antoinette; mais il crut faire injure à la jeune fille en se rapprochant d’elle trop promptement.

• Debout contro un arbre, les bras croisés sur son châle, M 1U Dèsprez riait de quelques mots adressés par l’ex-sousofficier. La lanterne était posée à terre, dans les herbes, et éclairait la scène: Maubray tournait le dos à Devanlay, qui ne pouvait, par conséquent, lire sur sa physionomie; mais Charles voyait distinctement le visage d’Antoinette : ce miroir lui suffisait.

— Que peut-il donc lui dire? pensa-t-il tout bas. Des reproches I il se modère, puisque la chère enfant l’écoute sans mépris. Allons I je crois que tout le monde est venu pour une explication : moi seul, paraît-il, je suis venu pour pécher.

Antoinette ne riait plus. Elle répondait d’un ton sérieux, pénétré; elle avait dégagé une de ses mains de son châle; et, pour mieux convaincre sans doute son interlocuteur, elle touchait, par intervalles, un de ses bras. Mais le magnétisme trouvait, ce soir-là, de la résistance. Maubray remuait la tête avec obstination, comme quelqu’un qui refuse do se laisser persuader. ,

— Est-Ce qu’il oserait la menacer? se dit Devanlay qui commença à presser le pas. •

Si on ne riait plus du côté d’Antoinetlé, on commençait à rire sous les arbres où Desprez avait conduit M m “ Buridant;

LE. MARI D’ANTOINETTE. .' Mo

et le rire, cetle fois, n’était plus voilé, Il secouait des perles, il avait un Ion provocant, railleur!

— Pauvfe Roger! murmura üevanfàv en se retournant; voilà comme il profite de mes conseils!...

Charles soupira. Ce double entretien l’affligeait comme une double profanation. La grâce, la pureté, la fierté d’Antoinette étaient offensées, quelle que fût, d’ailleurs, la réserve de Maubray dans ses paroles, par ce droit auquel prétendait l’ex-sous-officier de demander des explications; et celtp autre confessiop, qui se cachait sous les .arbres, cette confession du père n’étaiUolle pas aussi une cruelle injure arux sentiments de la famille, aux délicatesses les plus respectables, à la piété filiale, à l’amitié?

Charles n’eut pas le temps d’écouter l’indignation croissante qui soulevait son cœur. Un cri, mais un cri d'alarme, cette fois,, retentit à ses oreilles. Antoinette se débattait : Maubray avait osé prendre les deux mains dé la jeuçe fille dans les siennes, et avançait la tète, essayant d’ajouter à. l'outrage ridicule do ses reproches l’outrage plus odieux d’un baiser. M ,le Desprez, se rejetant en arrière, pâle, conrroucée, les lèvres crispées par le plus implacable mépris, était superbe d’indignation encore plus que do terreur.

Devanlay ne fit qu’un bond, et, saisissant Maubray par les ■ ’ épaules,, l’arracha avec une si brusque énergie de la présence d’Antoinette, que celle-ci poussa un véritable cri de douleur, en sentant les ongles du sous-officier lui égratigner les doigts qu’ils.abandonnaient trop vite.

— Que me voulez-vous? dit Maubray en se retournant et en regardant Charles avec des yeux, allumés par la rage.

Devanlày no répondit pas, mais sa main était levée. Antoinette, avec une admirable présence d’esprit, avec une inspiration du cœur, plus prompte que la pensée, voulut rendre .inutile le soufflet que Charles allait donner.

ne.

— Monsieur Maubrây, vous ôtes un lâche! s’écria-t-elle, en mettant un fouet dans l’accent de ses paroles.

— Mademoiselle! hurla l'ex-sous-officier, si vous étiez :un

homme! ,

— Me trouvez-vous digne de votre colère? demanda

Charles, dont la main redescendit sans frapjier. ' ' ' •

— Vous voyez bien que j’avais raison, reprit Maubfay

avec une ironie brutale; c’est lui qui est venu, qui nous écoutait..., . '

— >’ Taisez-vous I interrompit Antoinette, dont la pâleur se colora faiblement.

— Oui, taisez-vous, je vous le conseille aussi, ajouta Devanlay avec fermeté, et ne reparaissez jamais devant nous.

Ah! vous me chassez!... vous !... et de quel droit? demanda insolemment l’ex-sous-officier. Ëst-ce que vous ôtes son père?...'

Son père riait, pendant ce temps-là, sous l’ombrage, et la lune présidait à l’entretien charmant.

— Est-ce que vous ôtes son frère?... Vous n’ôtes qu’un amoureux!... comme moi!...

Devanlay, qui n’avait jamais de sa vie commis un acte de violence physique, fut. tenté de se précipiter sur Maubrav et de le saisir à. la gorge. »

— Malheureux! lui dit-il, je suis l’ami de son père, je suis son ami.

— Vous, vous ôtes mon rival !

Devanlay haussa les épaules et ne Répliqua pas. II offrit son bras à. Antoinette et passa dédaigneusement devant le sousofficier. Celui-ci eût mieux aimé une lutte corps à corps; il eût conservé ses avantages. Il avait déjà; par un geste ignoble, retroussé les poignets de son habit et pris une position de lutteur; mais ce mépris glacial l’exaspérait et l’écrasait. J •

L'K M AKI D - ’ A N T.O î N KTTK. U7

— je suis à vos ordres, Cria-t-if à Devanlay. .

— Je l'espère bien, répondit celui-ci avec hauteur, mais, moi, je ne suis pas aux vôtres !

— Je vous la disputerai lès armes à la main, continua Maubray en les suivant avec cet acharnement de parole des gens sans dignité qui sont à moitié vafincns : — Vous n’ètes pas encore à la poce!... j’ai des droits; je les ferai valoir... Desprez a besoin de moi. Je n’ai pas peur de vous, ni de votre million... .

Devanlay entraînait Antoinette, qui tremblait maintenant, et qui s’appuyait sur son bras comme si elle- eût craint de ’ défaillir.

— Du courage, du courage, mademoiselle, lui répétait Charles, pour l'empêcher d’entendre siffler cette abjecte mitraille de propos et d’injures que leur lançait Maubray.

Celui-ci, que la fureur étranglait, s’interrompit tout à coup, revint sur ses' pas, renversa d’un coup de pied la lanterne, qui roula dans l’herbe et qui s’éteignit; puis, suffoquant, mordant ses moustaches, serrant les poings, il erra sur le bord de la rivière, dans cette ivresse stupide de la colère qui n’a plus de termes pour s’exprimer,. et qui devient % impuissante par son excès même.

Charles et M Ue Desprez remontaient la prairie pour retourner au vidage. Quand ils furent hors de la portée des provocations de Maubray, ils allèrent plus lentement. Devanlay sentait le cœur d’Antoinette qui battait contre son bras, et Antoinette, à son tour, vibrait du frémissement qui agitait encore le bras de Devanlay.

— Mon père n’a rien entendü, dit la jeune tille d’une voix,

troublée. •

Charles garda le silence.

— Je vous remercie, monsieur; ajouta-t-elle avec un abandon qui lit venir toute son àme sirr ses lèvres, non de

m’avoir défendue,' mais d’avoir été tout à la fois si implacable et si réservé. Voilà deux jours 'que vous êtes ici, et vous m’avez déjà rendu deux grands services. Ce matin, vous m’avez appris à avoir confiance dans l’amitié; ce soir, vous m’avez sauvée; oui, ^auvée! Il y avait dans les yeux de cèt homme une résolution farouche, il était résolu à tout; la peur du ridicule en eût fait un assassin.'

Antoinette regarda derrière elle avec un mouvement d'effroi.

— Je n’ai pas grand mérite, dit Devanlav, que cette reconnaissance filiale enivrait doucement. Vous étiez çans amis véritables; j’ai été sincère, voilà, tout. Quant à co qui vient de se passer, je ne prétends pas vous avoir dérobée aux fureurs d’un assassin. M. Maubray n’est qu’un homme vulgaire, mal élevé, dont j’ai écarté de vous les insultes... J’ai /ait ce que tout homme bien élevé eût fait à ma place. , D’ailleurs, ajouta Devanlav avec un peu de malice, jl paraît que j’étais pour quelque chose dans les rancunes de ce monsieur. J’ai causé le mal, je devais le réparer.

— Vous n’étiez qu’un prétexte, répliqua vivement Antoinette ;’ il ne Croyait pas à une prétendue jalousie.

— Sa jalousie, on tous cas, était impatiente. Pourquoi n’al-ij pas attendu l’arrivée de mon fils?

— Puisqu’il prétendait que monsieur votre fils ne devait pas venir!

— Pourquoi donc?

— Parce que... en vérité, j’ose à peine vous répéter ces propos; parce qu’il prétend que vous êtes venu pour vous-méme.

— Ah!... voilà ce qui vous faisait rire dans le début de l'entretien-.

— Je l’avouPt répondit ingénument Antoinette.

— Vous le détrompiez?

— Je me moquais de lui. je n’avais ni à le détromper, ni à confirmer ses soupçons. Que lui importait cela?

— Demain, j’écrirai à Henri ; dans deux jours, ii sera ici...

à sa place. ' ■ *

— Quelle place? prenez garde, monsieur, .vous ne voulez pas m’avoir délivrée pour me mettre dans de plus grands embarras. Monsieur votre fils', que je ne connais pas, et à qui je suis inconnue, pourrait regretter, en arrivant, les Soixante lieues accomplies par obéissance!...

— SL vous me dîtes seulement d’espérer pour lui, mademoiselle....

Charles, on peut le voir, se laissait encore une fois entraîner au delà des justes limites de là prudence 'paternelle.

— Espérer! murmura Antoinette, voilà un mot dont je no m’étais pas encore servie pour moi-mème, et dont je'n’oserais me servir pour personne.

— Je vous apprendrai à ne pas le craindre.

— Si vous*saviez, monsieur, quellô a été ma vie jusqu’ici ! J’ai quitté le couvent, une maison pleine, où je me sentais seule et orpheline, pour rentrer dans une grande maison vide, où ma tâche a commencé. Voilà, depuis que je suis au monde, la première fois que je laisse voir ma douleur!... Votre fils est bien heureux! il a le souvenir de sa mère, et il a votre affection... que personne ne partage et ne lui dispute, tandis que moi!... Ce que je vais vous avouer, monsieur, est horrible : cet homme qui in’a meurtri les mains, et qui, si je l’eusse défié, m'eut entraînée avec lui dans la rivière ; croiriezvous que j’ai été assez malheureuse pour essayer, pendant quelques mois, de ne pas le haïr?

Antoinette frissonnait à ce souvenir. • •• .

— Il avait raison, reprit-elle... je l’ai quélquefois accueilli sans laisser paraître mon dédain. Je sentais que si ce sacrifice de mon âme s’accomplissait, mon' père m’en eût été reconnaissant... Cela arrangeait bien des choses... mais nçn, c’était impossible, je le méprisais trop.

— Ne vous défendez pas, mon enfant ; ce sacrifice ne se fût jamais accompli. Roger, tout le premier, déteste et méprise M. iMaubray.

— Oui, dit Antoinette, depuis qu’il en est jaloux... et depuis surtout qu'il vous a retrouvé. Je'ne sais, ajouta-t-elle avec, candeur, si je deviendrai votre boite- fille;, mais vous aurez du moins dans ma vie cette influence, de donner de bons Vemords à monpauvre père.,. Jo les avais devinés à sa joie, lors de son retour de Paris. Il vous^nnonçait d’un air si triomphant. Quel malheur, si, écoutant vos préventions de Parisien, vous n’avié? pas eu la curiosité de me voir, la faiblesse de venir, pour contenter up ancien condisciple!

— C’est vrai! c’eût été un grand malheur, ditjCharles en souriant, tandis que maintenant...

— Ohl maintenant, je puis tout souffrir, reprit Antoinette avec une sorte d’exaltation religieuse, et en posant avec dignité sa main sur la tqain de Devanlav. Je puis vieillir dans ce village et ne me marier jamais. J’ai le cœur affranchi ! jo ne suis plus seule au monde 1

Devanlav, trop ému pour parler, souleva doucement la main d’Antoinettejusqu’à ses lèvres. Mais cette caresseétait si visiblement, si chastement un baiser paternel, .que la jeune fille sourit et continua :

— Pourquoi, au lieu d'un fils, n'avez-vous pas une fille?... Vous me plaindriez peut-être autant, et j’aurais une sœur; tandis que si jo déplais à M. Henri Devanlav, tout sera fini!...

Charles fit }in geste de dénégation.

— Mais vous admettrez, au moins, que M. Henri peut me déplaire... ou ne pas me plaire. Je -suis franche, monsieur; je vous le dirai, à vous.

— Pourtant, dit Charles, vous auriez 'presque consenti à

épouser RJ. Maubray? , jL

— C’eût été pour mourir plus vite,’ répondit résolûment la

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