J.R MARI D’AN TOI NTÎTTR
jeune fille. Je qe me Sacrifierais plus maintenant. Je veux vivre! . "
Lesdeux promeneurs qui, insensiblement, avaientoublié tout ce qui venait de se passer, atteignaient précisément l’endroit , où M me Buridan et Maubrav étaient venus les rejoindre. l,a ‘ mémoire les frappa tout à coup ensemble.
— Voilà la première' embûche, dit Antoinette; fi’est. ici qu’ils nous attendaient.
— Ils en sont pour leurs complots» reprit Charles.
— Pas tous les deux! Et Antoinette devenait sérieuse en montrant du doigt, dans la vallée blanche, le massif obscur où son père était resté!
— Je crois que M. Maubrav portera malheur à sa complice, dit Devanlav.
— Ah! si vous disiez vrai! s’écria Antoinette avec un accent qui résumait les angoisses de toutes ses piétés, de toutes ses affections; vous me donneriez plus que l’avertir; vous me rendriez le passé, l’enfance, tout ce que je cherche à oublier, et tout ce que je ne craindrais plus d'évoquer ! C’est si bon de penser à ce qui nous a fait souffrir I
— Ce sera difficile, mademoiselle.
— N’est-ce pas? très-difficile. Vous voyez donc bien que vous ne croyez guère au succès.
— Je n’en désespère pas. H y a dans cette belle nuit comme
un conseil divin qui nous défend de douter de la justice et de blasphémer l’amour honnête. Encore une fois,, courage, mademoiseltte! - »•
— Dieu vous entende! - ■ •
Et Se retournant Vers la vallée, Antoinette continua, par
un air de raillerie qui n'était que la coquetterie, la pudeur déguisée de son enthousiasme : '
— M. le curé devrait débiter ses sermons la nuit dans la prairie; je viendrais plus souvent l'écouter. .
ir,2
— Celui qui parle par. ce silence' est plus eloquoht que l'abbér Micoulin, dit Dcvanlay.
— Est-on dévot à Paris? demanda M lk ' Desprez.
— On souffre partout; on prie partout, mademoiselle !
— C’est surtout quand je no souffre pas que je suis tentée ’do prier, répliqua fièrement Antoinette. La douleur mo provoque à la résistance. Le ciel n’obtiertdrait rien par la torture..; J’aime beaucoup mieux avoir à remercier Dieu qu’a lui demander du seoours ! Tout à l’heure, je np l’ai pas appelé. Je pense à lui, maintenant. L’abbé Micoulin prétend que c’est l’orgueil qui me fait parler ainsi : est-ce vrai ? ■
— Cet orgueil ne vous rendra pas athée, mademoiselle,
conservez-le ! *
Charles et M ,le Desprez rentraient à la métairie; la grande porte n’en était jamais fermée.
— Quand je pense qu’hier je me cachais presque à votre arrivée, dit la jeûné fille.
— Hier, je vous faisais peur?'
— Tout me faisait peur, hier! Pourtant, jé vous ài affronté, n’est-ce pas?
— Vous m’avez charmé, voulez-vous dire!
En entendant marcher dans la cour, la cuisinière, et un domestique que nous avons déjà aperçu, sortirent avec des lumières.
— Eh bien ,' notre demoiselle, et les écrevisses? -demanda la servante, intéressée au résultat; — la pèche a-t-elle été bonne?
— Jo n’en sais rien, Catherine. Si tes filets n’ont pas été entraînés par la rivière, je crois qu’ils -doivent être remplis.
— Je vais les retirer, dit l’autre domestique 1 , qui se disposa à courir vers la prairie.
— Si vous rencontrez mon père, vous lui direz que nous sommes rentrés, M. Dovanlay et moi.
LE MARI D>NTÔINETTB.
— Est-ce' que M. le maire estiavec M. Maubray ?
— Sans doute, répondit Antoinette qui rougit à cette question faite très- innocemment par un serviteur, un peu familier dans la maison.
La pècbe fut miraculeuse. Les filets étaient remplis à se rompre. Les écrevisses, profitant du repos dans lequel on lès laissait, étaient venues s’entasser à l’envi dans les balances: ce qui prouve surabondamment que l’on aurait bien tort de n'en pas manger, et que le respect de la vie, dans la nature, contrarie souvent la vocation, l’instinct du suicide. Je parle au point de vue des crustacés ; mais le raisonnement poui 4 rait se généraliser. Bien des personnes se vantent de n’avoir jamais été dupes, uniquement parce que le hasard leur a refusé un piège; encore arrive-t-il quelquefois qu’elles ' ' finissent par en inventer un pour s’v jeter d’elles-mèmes.
Les écrevisses, du moins, sont supérieures à ^humanité parce détail essentiel, que si elles* se précipitent dans la nasse, elles ne l’ont point apportée dans la rivière.
Cette morale trouvera plusieurs fois sa confirmation dans la suite de ce récit. ,
Devanlay s’était retiré ‘"dans sa chambre. Trois quarts d’heure après son retour, il entendit marcher dans la galerie: c’était Roger. Charles eut la tentation de souffler sa bougie, de faire semblant de dormir, pour' éviter toute explication nouvellç»»t inutile ; mais il pensa que Desprez, ayant devine ou appris quelque chose de la scène de-' la prairie, devait 'être inquiet. Il espéra un bon mouvement décisif do l’émotion de son ami.
Si Roger était encore ému, ou s’il l’avait été précédemrfient,
il n’y paraissait guère. Il entra les mains clans les poches, les , / lèvres joyeuses.
— Eli bien! te voilà, déserteur, dit-il à son ancien condisciple. •
-r Quelqu’un a déserté ce soir; mais ce n’est pas moi, ré-' pon.dit Charles.
— AhT ah ! tu vas me faire de la morale? Oui, j'ai eu tortj mais j’avais besoin de causer...
— Et pendant que tu causais, sais-tu ce qui s’est passé?
< ■ — Oui, à peu près. J’ai rencontré Maubray qui gardait les écrevisses, et qui paraissait tout penaud. ll m’a dit que pour une plaisanterie, parce qu’il avait voulu taquiner Antoinette, parcequ'il lui avait demandé la permission de l'çmbrasseï^ tu t’étais mis du parti de ma fille, et que, prenant feu comme un jeune homme, tu lui avais fait une scène. A la bonne heure! j’aimeà savoir que tu défends le bien de ton fils! Tu sais si je serais contrarié devoir Maubray éloigné ; mais franchement, entre nous, tu as pris un peu trop facilement la mouchp pour une plaisanterie.
Charles écoutait avec tristesse ; il n’avait pas l’indignation que ces paroles devaient motiver en apparence. Il regarda Roger. .
— Mon pauvre ami, lui dit «-il, en es- tu déjà là ? et mesures-tu déjà la dignité, fa pudeur de ton enfant à la dignité, à la pudeur de M n “ Buridant?
— Maubray a été inconvenant, je le veux bien , répliqua Roger avec un peu de confusion; mais ce n’élait pas une raison pour l’humilier à ce point.
— Alors, tu lui as fait des excuses de ma part, et tu l’as sans doute invité à dîner pour demain !
— Non, il va à la chasse demain, repartit Desprez avec une niaiserie plus apparente que réelle. '
LE MAftl D'ANTOINETTE.
Ce sera la seule raison de sofi absence ?
— Ne y'eux-tu pas que j’aille le provoquer en duel pour une galanterie qui serait innocente, s’ils jouaient aux petits jeux ? .
— Je veux seulement que tu ne laisses pas soupçonner à M lle Antoinette une indulgence quelle ne comprendrait pas..i Feins d’ignorer ce qui s’est passé; lu étais loin de nous, absorbé par une conversation entraînante; tu n'as rien vu. jrioç entendu. • ,
— -d’est d’ailleurs la vérité,’ dit asser. naïvement ce père , égoïste.
— Tiens-toi donc dans cette vérité-là, et épargne à ta fille une autre vérité plus cruelle.. Allons ! bonne nuit!
Devanlay parlait à son ami, cominu à tin enfant, Hoger, tout halluciné encore par la conversation de‘ M“* Buridant, souriait àpemi, n’osant se fâcher, n’osant contredire, se sentant heureux, se croyant un peu coupable.- incertain, doutant, et voulant garder cet oreiller pour ses rêves.
, — Bonne nuit! répondit-il. . • ,
— A propos, ajouta Devanlay : peux-tu, demain matin, au petit jour, me faire seller un cheval? Ne va pas me donner Inkermann surtout!
— Ppurquoi donc? \ ■
— C’est un ami de M. Maubray; il me casserait les reins. Roger affecta de rire de cette plaisanterie .etlaissa Devanlay à ses réflexions,* qui le tinrent éveillé toute la nuit. Le lendemain, au matin, Charles descendit, espérant ne rencontrer personne avant sop départ. 11 se dirigea en toute hâte vers les écuries. Mais, sous un hangar, dans la grande.ço.ur, il • aperçut Antoinette qui, 'pendant qu'un domestique sellait et bridait un cheval, donnait à celui-ci, avec des paroles d’amitié, de petits morceaux de sucre, entremêlés de petites caresses. , •
XS6
— M. Maubray sfcrait jaloux! pensa Dèvanlay.
— Vous sortez île, bien bonne heure, monsieur, dit la
jeune fille en se tournant vers Charles et en lui donnant la main. •
— Vous même, mademoiselle, vous-êtes bien matinale!
— .C’est.votre faute, monsieur. J’ai entendu cette nuit, un quart d’heure après qu’il était rentré, mon père donner des ordres; je me suis réservé le plaisir de les faire exécuter moimème. Kt puis, je tenais à vous choisir une excellente bête, qui m’aime bien, que j’aime aussi beaucoup, et qui, je vous en avertit, me raconte toutes les courses qu’on lui fait faire.
Antoinette ajouta, comme un commentaire, un baiser sur le cou du cheval, qui remua son mors pour attester qu’èlle avait dit vrai.
— Vous dit-il aussi tout ce que pensent ceux qu’il emporte? demanda Charles.
— Peut-être... cette bête est à moi, particulièrement à moi, reprit la jeune fille ; je vousla prête. Vous auriez plus de remords, si vous vous en servies pour une démarche que je n’aurais pas approuvée.
— Vous montez donc à cheval ?
— Quelquefois, quand j’ai le temps, les jours de marché, si je n’ai pas de paquets à porter, je vais à cheval, jusqu’à l’entrée de Bar-sur-Âube. Là, je descends, porte qu’on se moquerait de moi dans la ville. Urfe fermière àche\al! cela ferait trouver mon beurre trop cher.
— Vous vendez du beurre? \>
— J’en fais vendre. Je ne vais pas par la grande route; je suis le joli petit chemin par lequel vous ôtes venu à pied. On rencontre moins de monde. C’est ce chemin-là qu’il faut* prendre, monsieur, si vous allez à Bar-sur-Aube... Le cheval le connaît bien... ce .sera, pendant votre séjour, notre route à nous seuls.
— Coihment s’appelle— t-il, votre» cheval? dit Devanlay que
ces petits détails,' sous lesquels il sentait une curiosité un peu inquiète, amusaient et enchantaient. ^
— Je l’ai nommé Résignation. Mais, comme c’est un nom prétentieux, dont mon père, d’ailleurs, s’èst moqué, je ne l’appelle ainsi que quand je suis en tôto à tète avéc lui. Et puis, je ne Veux pas que les autres profanent ce nom, auquel je tiens peut-être, parce qu’on s’en moque.
— Comment le vulgaire, alors, l’appelle— t-il ?
— Tout vulgairement Coco. Mais il n’entend que les autres
avec ce nom-là; c’est le patois qu’il leur permet; moi, il ne * m’entendrait pas; il ne dresse les oreilles que si je lui dis : Résignation ! c’est convenu entre nous. • •
— Cela m’embarrasse! Comment me faudra-t-il l’appeler?
, — La belle demande! et Antoinette eut une petite moue la
plus adorable du monde. Vous l’appellerez Résignation, comme fnoi. .
— Merci! dit Devanlay, qui se mit en selle.
— Voici ma cravache, continua la jeune fille. 11 faut tout
vous prêter! c’est une cravache pour caresser et non pour frapper, je vous en préviens... Quand faut-il vous attendre?... *
ajouta-t-elle en retenant le cheval par la bride, comme si elle
eût eu encore des questions à adresser.
— Je ne reviendrai qu’après déjeuner./.
— Bon voyage 1 Au rovoir ! Résignation, sois bien obéissant, bien doux... et dis-moi surtout sî.on in’a menti!
En achevant ces riiots, Antoinette se retira rapidement, et fit un dernier salut delà tète à Devanlay, qui partit au grand trot en remontant la place du village.
— Il va à Bar-sur-Aube, se dit la jeune fille en elle-même, cela est sûr; mais pourquoi y va-t-il ?
Et elle rentra toute rêveuse à la maison. ‘
En effet, Charles prit le joli chemin qu’il connaissait déjà,
l.'>8 LE MARI D’ANTOINETTE.
et se tlirigea vers Bar-sur-Aube. 11 modéra l’allure de son cheval dès qu’il fut à quelque distance, et, posant utfe m?dn sur le pommeau de la selle avec les rênes assemblées, il laissa Résignation marcher à sa guise. Quant à lui, il rêvait.
Nous ne prétendons pas initier le lecteur aux réflexions de Devanlay pendant la route. D'ailleurs, par moments, Charles s’abstenait de réfléchir; il se contentait do jouir avec une sorte de béatitude des espérances qui remplissaient son âme, des inquiétudes mêmes qu’il avait conçues, de cette sollicitation à l’activité, à la vie. à la lutte qui lui venait des battements de son cœur.
Il se rappelait si parfaitement les rues de Bar-sur -Aube, dans lesquelles, après tout, il lui eût été impossible de se perdre, qu’il se rendit directement à. l’hôtel de M m * Guillaume:
— Vous, déjà! dit la grosse hôtesse en s’essuyant les mains et en accourant à sa rencontre. Mais , ajouta aussitôt la commère, qui pratiquait unè psyclîologie' de province et de ménage plus infaillible que celle qui se professe au Collège de France, je vois que tout va bien pour vous, là-bas 1
— A quoi voyez-vous cela, chère madame Guillaume? répondit Charles en descendant de cheval.
— Est-ce que je ne connais pas cette bête-là? Pour qu’on vous l’ait confiée, il faut que vous soyez dans les bonnes grâces de sa maîtresse.
— Alors, je no vous recommande pas d’en prendre soin.
Et Devanlay caressait l’animal avec une affection très-sincère. ■
— N’avez pas peur, monsieur. Eh ! Guillaume, viens toimême!
Ce fut l’hôtelier qui, s’avançant à l’interpellation de sa femme, prit sous sa responsabilité directe le repas et le re-
LE MARI D'ANTOINKJTE. 159
pos de Résignation.^Pondant qu’on conduisait la jolie hête à l’écurie, Charles disait à l’hôtesse :
— Je viens pour vous parler.
— Toujours à propos des hypothèques de la métairie?
— Non; c’est un sujet plus grave, plus pressé, et je m’imagine que vous pouvez me servir autrement encore que par des renseignements.
— Alors, monsieur déjeune ici ? répliqua M" ,e Guillaumo.
— Oui, tout de suite, si vous le' voulez. Je me suis levé de bon matin, j’ai fait deux lieues. Votre salle doit être, déserte à cette heure-ci ?
L’hôtesse, que l’arrivée un peu matinale de Devanlay surprenait avant sa seconde toilette, c’est-à-dire avant le second tablier blanc qu’elle avait l’habitude de mettre après la première besogne, l’hôtesse s’esquiva brusquement, en lançant , , deux ou trois ordres dans la cuisine. Elle reparut, au bout de cinq minutes, avec un bonnet à beaux rubans rouges, ce qui indiquait une mise en scène de premier choix, et avec un tablier de soie noire, qu’elle. avait, naïvement ou coquettement, attaché^ sur deux autres tabliers; l’un blanc et l’autre • •
bleu, qui faisaient partie de son appareil ordinaire.
Charles était allé prendre place à une table, dans le coin même où -il avait dîné' trois jours auparavant. L’hôtesse l’y rejoignit. -. »
— Que voulez-vous savoir? lui dit-elle.
— Oh! hien des choses que vous m'avez cachées.
— Le grand jeu, alors! reprit M me Guillaume' avec un gros rire, en faisant semblant de mêler des cartes.
— Oui. J’ai déjà constaté la parfaite exactitude de vos ren- *
seignements. ^ . .
— La fortune est belle, n’est-ce pas?
— M lle Antoinette est charmante ; mais vous né m’aviez pas parlé de M. Maubray !
L K MAftf D’ ANTOINETTE.
— Ma foi, non. J’avais répondu tout juste à ce que vous me demandiez. Je n’uimo pas à être prise pour une rncoinleuse. Mais, maintenant que nous sommes.de vieilles connaissances de deux jours, vous pouvez être assuré que je ne feindrai rien. Vous voulez savoir ce que c’est quèM. Maubray?
— Ou,i, chère dame.
— Comment se fait-il que, l'ayant aperçu dôux jours, vous
ne le connaissez pas déjà? - ' •
— J’ai besoin d’obtenir quelque chose de plus que des renseignements personnels.
— Maubray est un beau garçon qui a fait dès siennes ; qui songe à palricoler riiaintenant pour le bon motif. Il est de Paris, 'et j’ai .réfléchi depuis deux jours que lé vigneron qui vous avait annoncé un Parisien- pensait peut-être à lui... Il a de la famille dans Iç pays, et sa mère est d’un village à une lieue de B.-.
— Pourquoi a-t-il acquis tant d’autorité dans la maison dé
mon ami? '
— Pourquoi? répéta M"*' Guillaume en regardant Devanlay en face; ehl mon Dieu! parce que les hommes (sauf votre respect, et je ne dis pas cela non pins pour Guillaume), parce que les hommes sont de mauvais garnements. Ça a fait des parties avec M. Desprez;’ ça lui a emprunté pèut-ètre de l’argent que M. Dosprez ne veut pas perdre, et que Maubray ne VeuÇpas entendre réclamer. ’
— Ce n’est pas tout! Allons, madame Guillaume, ne craignez rien ; car si vous oubliez M""' Bnridant, je vous en parlerai, moi.
— On ne peut rien vous cacher, je vois cela, continua l’hôtesse. Cela ne' sert à rien d’être discrète : en deux jours, vous avez donc été au courant?
— J’ai fait de mon mieux; mais je commence à avoir besoin d’un aide.
ltil
— Eh bien I if est certain, je le sais, qu'il y a quelque
chose comme une association entre M. Maubray et M"* Blindant. C’est l’assurance iputuellé pour le mariage. Je la connais, la veuve; uno sucrée, mais qui est nâturellement portée au sucre. C’est une betterave. Ce n’est pas une méchante femme; elle tient à se remarier richement : voilà son plus grand tort. Je crois qu’elle a été prise'dans les ‘filets de M. Maubray, il y a un an ou deux. C’est un homme terrible! C'est même à cause d’elle qu’il est venu s'installe? dans le pays. Mais vous concevez bien que la veuve a perdu à la comparaison. M m * Buridant est la rose d’hier; M lle Antoinette est le rosier de demain. J’espère que vous ne souffrirez pas cela 1 . ’ ,
— Je ne crains rien pour M 11 * Antoinette.
— Je vois alors; c’est l’autre affairo qui vous chiffonne; celle qui ne vous regarde pas personnellement, c’est-à-dire celle qui ne regarde pas M. votre fils. On dit qu’il en tient, M. Desprez. Est-ce possible! un homme si bien, qui pourrait se remarier avpc le plus beau parti de l’arrondissemènt : épouser une ancienne couturière! car elle l’a été, j’en suis sûre, j’aj vu cela à ses doigts, et elle a dû danser dans les bals de Paris!
— Ce que je voudrait savoir au juste, dit Devanlav, c’est le lien qui unit, indépendamment d’un besoin réciproque de discrétion, M. Maubray et M"'* Buridant. Il y a entre eux, je le devine, une solidarité plus étroite qu’une solidarité d’ambition, de vanité.
— Allons! voilà la débâcle, et je ne garde plus rieh dans la poitrine, interrompit familièrement l’hôtesse. Je les trahis, ces traîtres, mais pour les plus honnêtes gens et daris les meilleures intentions. Savez-vous, mon beau monsieur de Paris, le fond de leur amitié?... C’est de l’argent.
— Je m’en doutais !
164 LF. MARI D’ANTOINETTE. ’
— Maubray doit environ dix milje francs à M 1 '"' Buridant; la fine mouche veut le iparier et le faire. payer.
— Pour.rait-on avoir la preuve de cette dette?
— La preuve? je l’ai- vue. J'ai payé moi-même lç papier timbré pour l’établir. Cela s’est fait ici, uans cette salle. Maubray avait loué d’abord une petite maison dans la montagne. C’était là qu’il donnait .autrefois ses rendez-vous à M mr Bu ridant.. .'pas des rendez-vous d’affaires. Mais il n’avait pas beaucoup d’argent. Il fut forcé de donner congé de son nid d’amoureux, et il vint loger chez nous... Il dépensa "beaucoup en six mois. Je le menaçai; je dis même dans le blanc des yeux quelques mots assez vifs à la veuve. Ils eurent peur de voir ébruiter leurs frasques; elle paya; elle fit payer du moins par Maubray. Mais ces gens-là s’estjment; elle lui fit souscrire dix petits billets de mille francs. Je les ai palpés. Voilà les seuls billets doux. qui. leur soient restés. La position est bien simple. M mc Buridant veut épouser M. Desprez; Maubray veut épouser M’ 1 " Antoinette : ils seraient ainsi les maîtres de la métairie. Si Maubray essayait de nuire aux intérêts de la veuve, elle le ferait poursuivre et lui ferait manquer le mariage auquel il tient. Si, à son tour, M n,e Buridant essayait de le trahir, elle y perdrait la première. Les dix mille francs ne seraient plus hypothéqués que sur la fumée de la pipe, et Maubray pourrait raconter ses anciennes fredaines à M. Desprez. Ils sont donc associés. Mais il y a une petite différence entre eux. Elle vaut mieux que lui, pas beaucoup plus.
— Pourrait-on acheter la créance de M me Buridant?
— C’est une idée! On peut la marchander , je m’en charge.
— Le plus tôt possible, alors: Venez à B... en causer avec la veuve. s , •
— Nenni! elle viendra sans doute demain au marché ; je -la verrai.
r l.P. MARI D'A NTOINETTIÎ. HVt
— Vous aurez fait une bonne actiorr, madame-Guillaume, dit Charles en prenant les mains de l liôtesse.
— Et vous, monsieur, un vilain piacemént, si Vous croyez que vous serez payé!
— Je serai payé, quand j’aurai vu l’honneur et la confiance rentrer dans la maison de mon ami; quand M 11 * Antoinette, qui ne craint plus pour elle, n’aura plus à rougir pour son père.
— Je suis bien aise de vous avoir rencontré la première, dit. M m * Guillaume en s’épanouissant tout à fait ; votre figure, excusez-çnoi de vous l’avouer, m’avait plu ; votre cœur m’enchante. Continuons à causer, et faisons nos patipata pour ces braves gens, qui méritent, tant d’être heureux.
M"" - Guillaume entra.alors sur M" 1 * Buridant; surMaubra\\ sur Desprez, sur tout le monde, dans des détails d’analyse dont Devanlay fit son profit, dont nous verrons les conséquences, mais qui ne nous sont pas indispensables, jusqu’à présent, et .qui épaissiraient encore cette atmosphère trouble dont nous avons hâte de dégager la douce et sereine figure de notre héroïne.
Devanlay quitta 3I'* C Guillaume avec ce contentement un peq triste que laisse souvent la certitude de la victoire, dans les escarmouches de la vie humaine. On ne triomphe avec pureté que de soi-même, parce qu'on triomphe alors sans intermédiaire, sans composer avec les intérêts vulgaires.
— Mon fils no se doute pas que M n,e Guillaume, l’aubprgiste, est pour beaucoup dans son ^bonheur futur, se disait
KH LK MAkl D’AN TOI N KTTB.
Charles en revenant à B..,, et que jp remue du fumier pour faire fleurir les lis qu’il va cueillir. On ne m’accusera pas d’être un père romanèsque, sentimental. Ce que je fais est terriblement positif.
Soit que le positivisme des derniers arrangements qu’il avpit conclus avec l’excellente M n,e Guillaume l’eût conduit à reprendre, pour retourner à la métairie, un chemin positif et * vulgaire; soit (ce qui est plus problable) qu’il eût voulu éviter la rencontre de Desprez et celle d’Antoinette, Charles revint platement par la grande roule. " •
— Personne, en effet, ne l’attendait sur les tas de pierres de la route départementale. En prenant un sentier qui descendait vers la prairie, il ralentit l’allure de son cheval, comme s’il avait eu peur d’éveiller du bruit. Il atteignit ainsi au pas la métairie.
. — Monsieur n’a pas rencontré mademoiselle? lui demanda
le domestique, qui vint prendre Coco pour le conduire à l’écurie.
— Non, répondit Charles, en feignant la surprise, et en donnant sur le cou de Résignation une petite tape d’amitié, de remerciement..
— Monsieur n’est donc pas venu par le chemin de la côte? ' . .
— Je suis venu par la route.
— Eh bien! M. le maire et mademoiselle. sont dans le cas , d’attendre jusqu’à la nuit. Us étaient persuadés que monsieur ne connaissait que le chemin des vignes; un mauvais chemin, d’ailleurs, comme monsieur a pu le voir, mal entretenu, avec de l’eau et des ornières, sans compter qu’il est le plus long!
— Ainsi, Desprez et M 11 * Antoinette sont allés m’attendre de ce côté? '
— -Oui, monsieur, ils sont partis après le déjeuner.
LE MARI D’A NTOIJJETTR. ' l<)'>
Charles parut fort contrarié; mais, au fond, il était ravi.
Son petit plan avait parfaitement réussi;
-n 11 faudra envoyer quelqu’un, dit-il au domestique,- pour les prévenir de mon retour.
— J’y vais moi-même, répondit ce dernier, se préparant à
monter à cheval. ' •
— Allez-y à pied, reprit Devanlay. Le cheval est fatigué.
Le domestique, qui ne savait pas que Charles avait encore
un intérêt a prolonger l’absence de ses amis, sembla étonné et presque humilié qu’on crût un si noble animal que Coco fatigué pour une simple course à Bar-sur-Aube. C’étaient bien là les Parisiens! Des gens qui onttoujours peurde la fatigue; mais, après tout, de bonnes gens, puisqu'ils ménagent leurs serviteurs. Il y a plaisir et profil à les servir. Cette dernière réflexion adoucit l’ironie intérieure des commentaires du do- ’ mestique;et ce fut en souriant qu'il promit d’aller à pied chercher ses maîtres, dès qu'il aurait bouchonné et attaché Coco.
Charles remonta dans sa chambre, fit un peu de toilette et s’empressa de sortir de nouveau.
— Figaro n’était qu’un podagre auprès de moi, se dit-il, en mettant dos gants neufs pour (aire une visite dans le village. Quel 'diplomate j’aurais été! Mais voici mou œuvre la
plus délicate. Henri se moquerait bien de moi, s!il me voyait. ' v , dans le rôle que je vais jouer. Ce cher enfant ne se doute guère des petites comédies que son bonheur m’impose...
Mais, est-ce bien pour lui que je fais tout céda? N’est-ce pas pour Desprez, pour Antoinette?... pour la morale surtout? Je suis un artiste en sentiment... je cultive l’art pour l’art!
Ce certificat de désintéressement que Charles se délivrait à lui-même, par une petife rouerie dont il n’avait pas con- *’ science, au moment même où sa conduite cessait d’être désintéressée, fut terminé, fut parafé en quelque, sorte dans son esprit, par le geste précis’ avec lequel il poussa une petite
-air * — — z.— <*
LE MARI d'antoinbtte.
porto à claire-voie qui fermait, pour rire, le jardin, la petite propriété de M riM Buridant.
La porte était le symbole de la maîtresse du logis. La charmante veuve n’avait aussi que des fermetures à clairevoie et sans serrure, dans son cœur, propret, coquet, confor- "table, et bien meublé comme sa jolie maison,
Devanlay avait laissé à M m ” Guilllaume le soin de la transaction positive qui devait se faire le lendemain,, le joué du marché; mais il s’était réservé d’étudier par lui-mèine sa belle ennemie, qu’il voulait désarmer; de la préparer, d’ailleurs, indirectement au traité qu’on allait lui proposer ; de vnir enfin quels dangers réels elle pouvait pffrir, et jusqu’où il serait -nécessaire de pousser la ruse ou l’audace. Les précautions prises pour cacher sa visite à Desprez : et à Antoinette avaient parfaitement réussi. Quant à Maubrav, il ne devait • pas l’interrompre; il faisait la guerre au gibier, et il se vengeait par la chasse des mécomptes subis à la pèche!
Nous avons déjà dit que la maison de Buridant avait
des contrevents verts. C'était sa seule distinction; encore, la
veuve ne se doutait-elle pas de' ce que cette couleur, choisie pour ménager ses yeux en été, avait de sentimental.
, On parvenait au logis, en contournant d’abord un massif do rosiers ; puis on montait un perron de cinq march.es et l’on entrait alors dans un petit vestibule carrelé comme une pharmacie, orné de jolis portemanteaux à boules de cristal, dans le milieu duquel commepçait un escalier garni d’un petit tapis qui conduisait à l’étage supérieur. Du côté de la ruellé, la maison était close par un mur ; et nous savôns déjà qu’une haie permettait d’apercevoir du côté de la rue ce qui se passait dans le véai jardin. Le massif de’rosiers, placé à l’entrée, malgré sa dimension, ne comptait pas pour un jardin.
Si la petite porte n’était fermée qu’au loquet, en revanche elle était garnie d’une clochette qui se mit en branle, et qui
un
non T seulement annonça une visite, mais qui précisa que c’était la visite d’un inconnu." Les familiers avaient èn effet l’habitude dépasser la mairt, et de tenir le grelotpour éviter le bruit. Devanlay ne se fût pas permis d’étrangler la voix de cette première sentinelle. Un petit chien accourut au signal, ét se mit à japper avec une insistance féroce. Charles remarqua qu’on avait soulevé un petit rideau de mousseline au premier étage; l’ennemi était prévenu. Une jeune fille,. une innocence dans toute sa verdeur, commo il en faut aux vertus mûries, vint assez gauchement s’informer des motifs de la visite. .
Charles n’eut pas le temps de demander si M m * Blindant était visible et de donner son nom, car à peine avait-il commencé sa phraSe, au grand étonnement de la soubrette qui ne comprenait pas que sa maîtresse pût être invisible pour de bons yeux, "que la veuve parut elle-même sur le perron.
• — Voilà un empressement d’un heureux augure. C’est une maladresse; elle a de l’inquiétude, se dit Devanlay.
Mais M n "- Buridant, plus rose que jamais, les cheveux arrangés en boucles toutes roides , que l’air n’avait pas encore assouplies, et qui trahissaient la pression toute récente du fer ou de la papillote, les yeux pétillants, la bouche diminuée de moitié par le plus aimable sourire, M nie Buridant se confondait en politesses, et ne paraissait montrer que la joie causée par l’honnenr d’une pareille visite.
Elle fit entrer Devanlay, et lui ouvrit avec une belle révérence la porte de son salon.
Tout le passé, tout. le présent, tout l’avenir de cette femme étaient là, en effigie, en relief. Il suffisait de regarder pour comprendre. a
On était arrêté en entrant par un grand cadre qui faisait face à la porte, et qui représentait M. Buridant dans ses heures d’inspiration. Posé comme Chateaubriand, dans le