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— Aussi, je ne prétends pus le contraindre, repartit - Charles qui suivait sa pensée. Je l’avertis seulement de mon prochain départ, s’il n’arrive pas. .
• Antoinette rougit, tira son aiguille avec force, cassa son fil, regarda par la fenêtre, et se retourna tout à coup vers Devanlaiy,
— Pourquoi partiriez-vous, monsieur? lui dit-elle dluue voix douce, dont elle essayait de dominer les vibrations, et avec »m sourire un peu fier. Cesserez-vous donc d’être notre ami, d’être le mien, parce qne M. votre fils me trouve indigne de lui? Quant à moi. je vous eh préviens, je ne lui garderai pas rancune dé sa rébellion, et je vous en voudrais d’en profiter, pour vqus croire libre de partir.
Antoinette avait eu le ton, l’assurance parfaite d’unç véritable grande dame, en parlant ainsi. La dignité vraie est toujours supérieure aux petites conventions mondaines. Charles fut frappé dé la franchise et de la simplicité de cette réponse; il ne. trouva qu’une mauvaise raison à balbutier : -i- Mais que dirait-on? Le monde s'étonnerait de ma présence. \ x
— Le monde! reparXit en riant Antoinette. Ah ! monsieur, que vous trahissez bien votre erqbarrasl Le monde de B..., c’est-à-dire M. le curé,, M lle de Valois et M. son frère, le percepteur... voilà les gens qui vous feraient fuir, et qui rompraient notre amitié !
M n * Desprez, dont la nature, énergique, dans sa candeur, brisait l’émail de celte diplomatie coquette et parisienne^ répandue d’ahord sur ses sentiments, M 1,e Desprez laissait voir une anxiété véritable, un besoin d'affection ardent et naïf, qui eût fait* tort à toute autre qu’elle,, dans l’esprit de tout autre homme qu’un honnête homme copime Devanlay.
— Nous serons toujours amis, mademoiselle, répliqua Charles; je ne reprends pas mon affection quand elle est re-
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LE MARI D 'ANTOINETTE. . "* Stâ
tenue par tant d’estime. Mais j’ai des devoirs envers ce fils ingrat, qui ne veut pas que je vous appelle ma fille.
— Pourquoi aussi cette singulière idée de venir seul ? dit Antoinette avec dépit.
— Vous fe voyez donc bien; il est nécessaire qu’il me rejoigne.
— Non, s’il ne vient que par contrainte! Que lui avez-
vous donc écrit? continua vivement la jeune fille. Vous m’avez" représentée sans doute comme line excellente petite femme de ménage, et vous l’avez épouvanté, ce pauvre jeune homme, par la perspective des lessives, des confitures! ou bien, vous m’avez poétisée! Sachez-le, monsieur, une fois pour toutes : je ne suis ni une fermière véritable, ni une bergère de Watteau. Je suis une pauvre fille, bien embarrassée de son rôle, qui essaye de mettre de l’ord ro dans cétte maison, et qui tâche de ne pas trop épaissir au moral, et peutêtre aussi .au physique, dans cette atmosphère d’engrais et de bonne chère ! , .
C’est précisément cela que je lui ai démontré, interrompit Devanlay av.ee feu.
— Comment l’auriez-Vous dit?... vous ne le saviez pas.
vous ne le savez pas encore... Non, ne faites pas le généreux, ne me donnez pas, par complaisance, des éloges que je veux mériter. . . ( •
Antoinette s’était levée et avait rejeté son ouvrage sur sa chaise. Charles, étonné, se leva à son tour.
— Ce que je vous dis, monsieur, ce que je fais n’est sans doute ni convenable, ni habile, continua la jeune fille, dont le beau visage se couvrit d’urçe nuée rose; mais voilà, depuis que je suis revenue du couvent,' la prtunière fois que je parle à quelqu’un, avec la certitude de n’ètre ni dédaignée, ni calomniée. Si vous devez nous quitter, vous emporterez de moi le souvenir que je veux léguer à un eceur fidèle.
Vous me -jugerez digne peut-être de recevoir quelquefois vos lettres, vos conseils, vos encouragements. Vous ne serez' pas mon père... puisque M. votre fils ne le veut pas; mais vous serez mon ami, et c’est d’amitié surtout que j’ai besoin.
Antoinette lendit la main à Dcvanlay : ,
— Venez, lui dit-elle; je ne veux pas causer dans cette salle : j’y ai entendu trop souvent M. Maubrav rire et chanter en compagnie!
Charles, docile et fascihé, ne se demandant plus à quel • titre il écoutait, jl répondait, il obéissait, prit la main d’Antoinette et sortit avec elle. ••
La démarche de M 11 * Desprez ayait une vivacité particulière, tout à la fois enfantine par la grâce, par la naïveté des mouvements, et féminine dans la plus ferme acception du mot, par la décision réfléchie (pi’on sentait au fond de son innocence. C’était la première explosion d’une nature mûrie avant <i’âge, mais mûrie dans la douleur; et, en même temps que tous les foyers de l'âme envoyaient leurs étincelles au de- 1 hors, on eût dit que la beauté extérieure se développait, se complétait. Charles eût avoué qu’en une' minute Antoinette avait grandi.
Elle le conduisit à l’extrémité du vestibule, du côté de la tourelle où elle â’ était arrangé une retraite, et -là, devant la porte de cet ancien oratoire, elle s’arrêta émue, paipi-* tante : -■
— Vous ne vous moquerez pas de moi?
— Me moquer! y pensez-vous?.
— Qu’importe? reprit-, elle avec uneexaltation qui évoquait dans l’avenir comme une vision de douleur, vptre moquerie vaudrait peut-être mieux pour moi que l'indulgence et l’amitié!
Charles ne renouvela aucune protestation. Mais il lui serra la main, et il la regarda si bien, qu’elle baissa la tête, heu-
reuse, persuadée et fortifiée.* Elle tirade son corsage une clef :
— - Mon père n’est jamais entré ici, dit-elle... Oh! il ne Sera pasjaloux!’
Elle ouvrit la porte. '
Ainsi que nous l’avons déjà dit, cette partie de la tour était l’ancienne chapelle du -domaine. On voyait encore l'autel, quelques gros chandeliers de bois sculpté, mais sans dorure, un tabernacle. La fenêtre en ogive, qui faisait face à la porte, était garnie do ces jolis vitraux du xvi c siècle, qui n’ont plus la douce et sombre harmonie des vitraux du xur, mais dont la translucidité semble symboliser T époque d’examen et de discussion, où le doigt érailla les épaisses peintures dés fenêtres d’église pour laisser entre/ plus de jour, plus de clartésous les ténébreux arceaux.
Antoinette avait respecté cos débris; die les avait même restaurés, toute seule' autant que possible, L'autel, il faut bien le dire, ressemblait tout à fait à un reposoir d’eqfant, mais on ne doit pas oublier que la consécration de cet oratoire datait de l’enfance, et c’était pour Antoinette un double monument qu( lui rappelait ses premiers jeux et ses premières oraisons de petite fille. Une vieille et superbe armoire gothique, dont les portes étaient perdues, et qui ressemblait maintenant à Une étagère, renfermait une assez belle quantité de livres, des livres modernes, parmi lesquels sans doute beaucoup do romans et de volumes de poésie,
Charles s’aperçut que le paquet apporté la 'veille était à , moitié ouvert, et que la jeunerfille avait /léjà goûté aux provisions. Quelques peintures (celles qui dataient des moines); ornées de cadres vermoulus, étaient suspendues à différentes hauteurs des murs blancs de la petite nef. C’étaient
des portraits d’abbés ou des tableaux de sainteté, horribles
a \oir. *. ,
’l.K M-AK1 DANTOINBTTE.
Mais Antoinette les connaissait dès l'enfance, et les aimait depuis qu’elle n’en avait plus peur. Des chaises en tapisserie, un fauteuil brodé tout entier par ellp, i une petite table en acajou sur laquelle étaient posés des plumes, un buvard, un encrier, des crayons et un dé à coudre , un métier’ avec un ‘ canevas commencé, des \ases de fleurs sur l’autel et sur la
table : tels étaient les détails de l’ameublement, -
Charles était digne de visiter et de comprendre ce petit oratoire, dont l’enfantillage le fit sourire. Toute la vje l’ Antoinette était là ! Mais quelle différence entre le doux récit fait par ces vieux meubles, et les caquetages du mobilier de M™ BuriÜauÜ Çes pieux ex-volo de son aiguille, ces livres où elle puisait en. cachette l’aliment, le miel ou le poison . pour son cœur; cette table suç laquelle elle écrivait; cet autel conservé et utilisé par une piété ingénue; jusqu’aux vieux chandeliers de bois.qui n’étaieot là que des souvenirs du passé : tout disait l’existence monotone, résignée, de 1a jeune fille.
Combien d’heures, de journées, de mois, u’avail-elle.pas passés dans cette retraite! C’était dans ce boudoir qu’elle •' venait demander à la. méditation ce sourire qu’on croyait trouvé devant le miroir, et cette beauté profonde qui ne séduisait pas au premier regard, qui né permettait plus d’oublier au second. '
— Je comprends pourquoi vous n’aimez pas l’église de
B..., vous faites concurrence à M. le curé, dit Desanlaj en plaisantant sans ironie.
— Ce n’est pas toujours là que je m’agenouille, lui répon^ dit Antoinette. Voilà encore pour moi un autel.
Charles, se retournant, aperçut alors, caché par la porte qu’il avait ouverte en entrant, un grand portrait en pied, une pauvre peinture, mais qui semblait superbe à M Ue Désprez'. ’ .
nioiti^ecüjÿXjQogle .
LE MARI D'ALTO IXStTE. -. ail,.
— C’est ma mère, ajouta-t-ëllc simplement.
La toile représentait une femme jeune, assez jolie; mais dont la beauté tenait au charme plutôt qira la fégularilé dés traits. Elle était en blanc, avec un corsage un peu décolleté, et habillée à la mode de 18W; un bouton de rose était passé dans sa ceinture ; derrière la gaze ambitieuse d’unè- éctiarpe flottant autour d’elle on apercevait- un parc fastueux. Gar le peinfpé; un artiste de Troyes én tournée, atait cru flatter les possesseurs de la Métairie, en dissimulant les pigeonniers vulgaires et les fumiers prosaïques. C'était le château de’Brienne qu’il avait représenté dans (e fond': il s’était fait paver sans doute cinquante francs de plus, pour cette flatterie.
L’œuvre était fort médiocre. Un chef-d’œuvre eût été mal placé dans cette humble retraite; mais le temps avait donné à la peinture une harmonie de tons sur laquelle l’artiste avait peut-être compté. D'aiheur», le portrait ressemblant ( et celui-là devait l’être) 'd’une jeufié femme jolie 'a toujours de quoi fairé sourire, et le portrait d’une mère qu’on n’a pas connues toujours de quoi faire pleurer! . :
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— Je dois lui ressembler, n’est-ce. pas ? dit Antoinette à Devanl^y, qui examinait la peinture, charmante malgré le' peintre.
— Oui, c’est bién là votre figûre, répondit Charles, rêveur; Mais il lui manque cette gravité qui met un voile transparent, sur votre visage.
— Ma mère est morte sans avoir pleuré, repartit Antoinette avec mélancolie. Je ne sais pourtant si je dois l’envier. J’ai interrogé bien souvent ce portrait; je lui ai demandé bien souvent un conseil. Jlaürais voulu savoir, deviner, sup-
218 ' I.B HÏX.K I O'ÏN.TOIN'ETTE.
poser comment elle m’eût aimée; ma vie eût été dilTéréiite, elle eût été meilleure, à coup sûr, selon le monde, i’aurais moins souffert... En vaydrais-je mieux?...
Rien ne saurait traduire la sérénité angélique avec laquelle ces paroles étaient prononcées. Ce n’était plus la jeune fille qui parlait ainsi; c’était un être supérieur en âge, en expérience,', en volonté, qui remuait, .avec la dignité souriante d’une âme détachée dp la terre, les fleurs fanées da son printemps. V , . . •>
— J’avais deviné çette cachettç, reprit Charles en montrant les murs de l’oratoire, et d’un ton léger qui voulait lutter contre l’inQuenco religieuse en quelque sorte de l’entretien. , — Oh! vous devinez toutj dit Antoinette. J’ai donc bien fait de vous laisser entrer. Quand j’ptais toute petite, et ■ quand on voulait me punir, on m’enlermaU ici, en me rrifenaçant de ces hommes à grosses barbes qui sont pendus làhaut. J’avais bien peur. Cette chapelle était pe sorte de serre, remplie d’ustensiles de jardinage. Plus tflrd, au. sortir du couvent, j’ai voulu revoir le lieu de mton supplice; il m’a tentée. J’ai obtenu qu’on me laissât l’arranger à ma guise, je me le suis réservé dans la maison. Catherine est la seule personne qui y ait pénétré avant vous; elle y fait le ménage. Je l’appeHe mon sacri-tain. La pauvre fille est tentée de se signer, toutes les fois qu’elle ouvre la porte, tant elle trouve que ma petite cathédrale a bonne façon. Elle blâme peut-être les livres, et je suis bien certaine qu elle voudrait voir ce portrait dapa le salon d’où je l’ai décroché; mais non. J’ai accumulé ici tout ce qui me donne de la force... et, .si vous partez, ajouta d’un ton plus lent, plus particulièrement amical, M Ue Desprez, qui ne baissa pas les yeux et qui np rougit pas, c’est ici que j’enfermerai vos- lettres..,, que je trouverai le courage de vous écrire. * ’ ,
— Voilà les livres que vous avez rapportés hier de Bar-
sur-Aube? demanda Charles, après un silence, et, eu s’approchant de la bibliothèque.
— M m * Guillaume a été bien discrète de ne pas vous les avoir montrés, car elle les avait chez elle depuis huit jours. Ce sont là les grandes commissions que je lui, donne, à la chère dame. Elle méfait venir de Troyes, et de Paris, les livres nouveaux que je vois annoncés dans le journai, et parfois des livres anciens aussi, que je veux lire, pour me punir de les avoir mal appris au couvent...,
Devanlay, en visitant les titres de quelques-uns des volumes, fut surpris de neponnattre un discernement habile, une méthode, un système dans lè choix des ouvrages. Le hasard n’avait pas seul l’honneur de cotte bibliothèque d’élite.
— Oh.! ç’ést bien. incomplet! dit Antoinette avec modestie. Je ne peux pas tout avoir, et je n’ose pas; tout demander» Ce qui me dirige, c’est le bien ou le mal que je ’lisdaris les journaux, sur ces œuvres. Il y en a que j’ai achetées parce qu’on les accablait, et parce que j’avais pourtant remarqué, dans une citation, un trait, un mot qui répondait à une douteUF secrète ou à un plaisir caché de ma vie. J’ai tous nos poètes... excepté Béranger , que mon père a dans sa chambre.- J’ai des romans... j’en ei trop... ; mais je vous assu*e que je ne suis pas devenue romanesque en les lisant. Les uns me raccommodent avec la vie pratique, tant ils font horreur de la vie sentimentale qu’ils me vantent; les autres, les meilleurs, m’enlèvent au monde trivial, quand celui-ci m’oppresse... C’est si hon de vivre dans le cœur des autres par instants! Les poètes me donnent le vertige... La. prose, quand elle est bonne èt honnête, me rassure, me calme, me pénètre, me rafratohit i'âme..., j'assiste, quinze jours ou un mois après les comptes rendus, aux piècps nouvelles... On me les envoie... Ici, j’epplaudis et je siffle tout à mon aise. Et puisj comme il faut être savante, pour causer quelquefois
avec M 1U de Valois, je irte plonge dans l’histoire ; j’étudie. lÇe sont mes jours de grande mortification. Enfin... (mais vous allez rirpj il y a là; derrière les romans, deux ou trois livrés qu’on dit être des livres de philosophie... Je les ai lus, monsieur, oui, tout entiers, et je crois que je commencerai bientôt à les comprendre!
Devanlav souriait, ne s étonnant plus de rien.
— Lés journées sônt bien longues à la campagne, surtout quand on se lève de bon malin, reprit Antoinette. Je ne lis guère que dedx ou téois heures dans ma journée. J’écris peu... Dans les premiers temps de mon retour, j’étais en correspondance avec de bonnes amies du couvent; mais j’ai eu peur qu’elles ne se moquassent de mes lettres, si elles les trouvaient ridicules, ‘ou qu’elles ne voulussent les laisser voir à d’autres, 6i élles leur faisaient l’honneur de les trouver passables. Et puis j’écris mal.
— Je ne crois pas cela, murmura Devanlay.
— Vous pouvez Te croire, je vous le dis sincèrement; cé n’est pas par humilité, c’est par orgueil. J’écris mal, parce que j’ai trop de choses à écrire; parce que les mots me manquent, que mes idées' s’embrouillent, que je veux être sincère à chaque syllabe, et que le dictionnaire entier ne me suffit pas à exprimer mal ce qui doit se faire sentir, et'ce qui ne doit pas s’exprimer.
— Vous me feriez partir, pour me donner la tentation de recevoir des lettres, dit Charles.
— Vous pirtirez assez tôt! continua vivement Antoinette. Quand j’ai bien lu, je me recueille, c’est-à-dire je couds, je brode, assise là; et si la fatigue me prend, je m’endors un peu, en regardant ce portrait qui me surveille et qui m’exhorte. Voilà ma vie, monsieur, ma vie jusqu'à présent. Je ne m’en plaindrais pas, s’il n’en fallait sortir trop souvent pour recevoir les convives de mon père... Ahl quand j’en-
LE MARI P'ANTOINRTTE.
tendais la voix de M. Maubray, je m’élançais hors d’ici, je
refermais à double tour cette chère porte, il me semblait que l’écho de cette voftc profanait Te silence de ma petite chapelle... Il y a aussi une autre persbnne que je ne laissais pas approcher... Ce portrait eût rougit de honte.
— Pourtant, cette personne doiït vous parlez, insinua Devanfay, qui voulais toucher en passant ce point délicat, douloureux, mais essentiel pour lui à connaître, — hier, vous avez eu plus d’indulgence pour elle,
— Hier, j'ai cru bien faire en faisant comme vous, repartit M lle Desprez avec entraînement; j’ai compris que ce bouquet rapporté et offert par vous était un conseil, et je me suis inclinée. Mais cela ne referme pas une blessure qui saignera' longtémps... Ah! de toute ma vie de recluse, la douleur la plus vive, peut-être au fond, ma seule douleur, je puis vous l’avouer, monsieur, c’egt cette rivalité, ou cette lutte que je soutiens, au nom de la chère image que voici,
— Enfant! dit Charles d’une voix profonde; 6e peut-il qu'avec cette intelligence de |a vie qui se montre dans chacune dp Vos paroles, qu’avec cette expérience révélée, vous n’aye^ pas incliné votre cœur à cette épreuve, et réservé, de l’affection paternelle, ce qui suffit pour Vous souvenir sans amertume du passé, pour estimer, dans le présent, l’excellent homme qui vous aime à sa manière?
— Mon .expérience, monsieur ! elle est incomplète sur. un point, reprit la jeune fille d’un air si chaste, si noble à la fois, qu’il n’était pas permis de méconnaître le sens et la portée de ses* paroles. Je n’ai pas,, jusqu’ici, divisé mon cœur en plusieurs affections; je n’ai aimç que mon père. Pendant de longues années, je n’ai vu que lui dans cette maison. Sans doute, je l’avoue, à mesure que j’entrais dans l’âge où l’on se sépare de ses premiers guides, où l’on juge ceux qui vous ont élevés et aimés, je ressentais des mécomptes, j’éprouvais
LE MARt D'ANTOINETTE.
de fcruels désappointements.. Ma mère m’entraînait dans l'idéal; mon père me ramenait trop tôt dans la réalité; mais je m’arrangeais, peu à peu, de ces désillusions. Un jour, je me suis vpe menacée directement, en face. On voulait faire de moi encore une orpheline, m’ôter môn père qui me quittait déjà. J’ai souffert alors d’un supplice nouveau qui n’avait rien de comparable aux vagues douleurs de mon enfance; j’ai pleuré... Je me suis sentie excitée par le doux
sourire de celle-là que je n’ai pas connue, et que je ne voulais pas voir remplacée. Vous ne savez pas, monsieur, ce que c’est que la jalousie des enfants ! Vous ne pouvez pas vous substituer à moi; j’ai commencé à haïr avant d’avoir commencé à aimer.
Antoinette parlait comme à un confesseur, ou plutôt, dans ce sanctuaire qui l’isolait du monde, elle ne craignait aucune interprétation indigne d’elle. Rayonnante de sa douleur, animée par une sainte colère, fière de son dfoit, de ?a pureté, elle se laissait aller insensiblement à une exaltation qui mettait des éblouissements dans le cœur et dans les yeux de Devanlav. ’ . ‘
• — Vous ne pouvez pas haïr! lui dit Charles avec admiration. ' . ' .
— Alors, c’est que je' ne puis pas aimer, repartit Antoinette en frappant sa poitrine. Laissez-moi vous dire tout,
monsieur, oui, tout ce que j’ai là Si je m’arrêtais, je rPo-
serais plus continuer; et si nous sortions d’ici avant la ün, je ne recommencerais jamais ces confidences. Vous ai^z raison, j’ai de l’expérience; je suis vieille, plus vieille que votre fils... Mais je voudrais être jeune, si je puis encore le redevenir... Et quelque chose de plus fort que toutes les raisons de convenance, que toutes les prescriptions de la réserve, de la bienséance, me pousse à vous demander de me rendre cette jeunesse, de m’ouvrir ces champs de la liberté
que j’ai entrevus, que j’ai peut-être quittés, ou plutôt que je'n’ai jamais vus, mais quê j’ai rêvés... •
— Moi! mon enfant! s’écria DevanlaV, que cette mise en demeure, si enthousiaste, frappait de stupeur autant que de joie.
— Oui*-vous, qui savez tout, qui devinez tout, qui avez paru ici comme un ami véritable, comme un sauveur, vous qui vouliez être mon père, et à qui je demande d’être un ami... un frère...'
— Un frère qui a des cheveux blancs 1 interrompit doucement DevanlaV. ■
— Ah! ne parlons pas de nos âges, continua Antoinette en lui tendant la main. Vous avez ime intelligence qui domine les autres. Vous avez un coeur qui ne dédaigne personne. Pour avoir eu l’idée de me choisir comme votre fille, comme la femme de votre fils, moi l’enfant d’une ferme, de la Métairie, il vous fallait une raison bien aütre que celle d’un mariage avantageux. Vous avez conjecturé, n”est-ce pas, qu’il pouvait y avoir en moi quelques mérites, quelques ressources ? Eh bien ! cherchez ces mérites, découvrez ces ressources, faites de moi ce que' vous vouliez que je’ fusse, pour être digne de votre fils... Je suis si flattée, si heureuse de ce voyage entrepris ponr méconnaître! J’en avais peur d’abord : je l’apprécie maintenant. Vous vous êtes dit : C’est peut être une bonne créature' que cette demoiselle de village. Elle -est peut-être capable de bien tenir un ménage et de causer avec son mari' Elle n’aura pas tout les défauts de la ville; elle en aura peut-être quelques vertus. Eh bien ! oui, je le sens, et je tenais à vous le dire : j’ai lu, j’ai rêvé, j’ai pleuré, j’ai amassé des larmes, des songes infinis, tout un monde dans mon cœur. Que ce soit pour votre fils, ou que ce ne soit pour personne, donnez la lumière, la clarté à cè monde qui m’étouffe. Ne me mariez pas ; laissez-moi vieillir, comme
' tE MARI D'ANTOINETTE.
je suis; mais que, du moins: l’œuvre que j’ai commencée s'achève : que j’apprenne tout, que je comprenne tout, que je vive enfin !. car, j'aspire à vivre, et jq sens qu’un dernier voile me sépare seulement de la vie et de la liberté,
De\anlay eut peur de ce qu'il allait répondre; il hésita. Ce phénomène sublime d’une hature candide où toutes les ardeurs du ciel et de la terre .étaient concentrées, et qui faisait,
pour ainsi dire, explosion devant lui , corryne ces fleurs des tropiques renfermant un tonnerre, cette aurore remplissant l’horizon lui imposait un devoir qui le ravissait, mais, en même temps, une responsabilité qui le faisait 'trembler.
— Disposez de moi , mademoiselle , répondit-il avec un respect qui rétablissait pour lui la distance qu 'Antoinette ne voulait pas pour elle.
— Vous ne nous quitterez pas de sitôt? reprit d’une voix
suppliante M tu Desprez, quijoignit ses deuif mains autour de celle de Charles. Vous avez maintenant toute une éducation à faire..: je suis unq captive qui va essayer ses première pas à la lumière. D’ailleurs,, nous avons énçore des ennemis; tout n’est pas fini. .
— Mais, je ne songé point à partir, répliqua Devanlay. .
— Si votre fils lç voulait.,, yous partiriez! continua d’une voix câline Antoinette, qui. redevint enfant pour achever de le convaincre.
— Mais, puisqu’au contraire c’est lui qui doit me rejoirfdre.
— Qu’il attende, repartit la jeune fille en remuant. la tête et en affectant la gaieté... Tenez !... je vous promets de penser à lui. Vous me le ferez estimer, .ce bon M. Henri, qui ne veut pas me connaître et qui se soucie peu de mon estime. A nous, deux, s'il le faut, nous le séduirons, et il deviendra, bon gré mal, gré, mon mari; je vous le promets. Mais laissezlui encore le charme do la distance, de l’éloignement, et en-
fin... ne lui écrhez pas de venir.
— Comme vous arrangez les choses! dit Devanlav ■en souriant. „
— Est-ce que ce n’est pas mieux, ainsi ? Vous achevez votre rôle de paladin ; vous continuez à exterminer tous les monstres qui rôdent autour de mon manoir; vous ne me demandez pas de .récompense pour un si beau service: et moi, comme une châtelaine qui ne craint plus de s’aventurer hors des remparts,. • je chevauche avec vous, par monts et par vaux, nous causons, • nous devisons...
— Je savais bien qu’il y avait des romans dans la bibliothèque, interrompit Charles en la menaçant, du doigt.
— Je n’ai que des romans modernes, et vous conviendrez que ceHx-dà n’excitent guère aux illusions chevaleresques: Mais vous avez raison, ajouta Antoinette, qui se calmait peu à peu et qui éteignait de son sourire (atmosphère qu’elle avajt embrasée autour d’elle : il est ridicule à la fille de M. le maire de parler comme une châtelaine. Il faut marcher en sabots dans mes remparts, et les monstres que vous domptez ont des griffes ^en parlant ainsi, elle regardait les égratignures laissées par Maubray à se§. jolis doigts); mais il ne faut pas rompre de lances pour les mettre en fuite.
— Ohl non, repartit Charles, qui pensait aux dix mille francs!
*— Je vous demande donc humblèment en prose de- rester quelque temps encore,, et de rester seul; vbus étiez venu pour un mariage; restez pour une meilleure œuvre, qu,i ne prend la liberté de personne, mais qui me donnera le courage d’accepter les épreuves nouvelles» et de me consoler des dédains de M. votre fils.
— Pâuvre Henri 1 si vous croyez qu’il est capable de dédain ! , « • .
; — En tout cas, monsieur, il a l’obéissance difficile... Voilà la lettre que vous lui avait écrite?
Charles, qui l’avait tenue jusque-là dans ses (jeux mains, commençait à vouloir mettre la missive dans une de ses poches. Antoinette, du geste et du regard, arrêta le mouvement :
— Donnez-la-moi I- dit-elle.
> — Majs... •
— Alors, laissez-moi la prendre, continua la jeune fille, qui, joignant l’action à la menace, enleva prestement la lettre.
Quand elle l’eut |>rise :
— Je suis sûre que vous le conjurez beaucoup, ce fier rer belle. Ah! si j’étais curieuse! mais je ne le suis pas.
— Voos pouvez lire, i t'
— Pourquoi -me donner une permission qui me gâterait le plaisir d’affronter un secret? repartit malicieusement M 11 * Desprez ; ce papier n’est plus bon à rien ?
Elle s'apprêta à le déchirer. * • - *
r— J’y pense! ajouta-t-èlie avec un regard de défi. Cette lettre contient, peut-être aussi un billet de banque?
Dovanlay. rougit en faisant un geste de dénégation.
— Alors, je n’ai plus de scrupules !
Et la lettre vola en morceau^, qui s’éparpillèrent dans la petite chapelle. ' • .
— Je prends cette image à témoin que c’est veus qui me retenez! dit d’un ton solennel, moitié joué, moitié réel, Charles, que cette entrevue avait bou!eversé;'et en levant la main devant le portrait de M me Despre?.
■ -r Moi aussi, répliqua fièrement la jeune fille, je la prends à témoin. Ma mère m’a laissée seule dans le monde; elle ne me blâmera pas du guide et de l’ami que j’ai choisi. Maintenant, continua-t-elle en riant, notre conjuration est finie, rentrons dans la vie banale. Surtout, n’ayez' pas l’air d’avoir conspiré, et n’avouez pas que vous connaissez ce, lieu de complot. Je m’étais juré de n’y faire jamais entrer qu’une personne avec moi. ; .
. LE MARI D’AîJTOINBTTE. 2 27
— Qui donc ? .
-, — Mon mari l
— Je suis presque un mari, puisque je représente un prétendant.
— Oh! M, Henri a beaucoup à faire... cette lettre déchirée me rend veuve!
— Pas pour longtemps, je l’espère.
— Qui sait? ' *
Antoihette ouvrit la porte; Devanlay se* hâta de sortir, voulant la laisser seule; mais M n * Desprez, redevenue aussi maîtresse d’ëlle-mème que le pretnier jour, aussi calme que . lorsqu’il s’était agi de faire à Devanlay les honneurs de la salle à manger, ferma à deux tours la serrure de l’oratoire, et d’un pas tranquille suivit Son hôte.
— Je crois que mon père discute encore avec son vétéri- * naire, luf dit-élle dans le vestibule. Vous feriez bien d’aller les séparer.
— D’autant mieux que j’ai à faire seller un cheval pour aller jusqu’à Bar-sur-Aube, répondit Devanlay.
— Ah ! encore un mystère avec M m * Guillaume?
— C’est lè dénqûment.
— Le dénoùment! voilà ün mot qui me fait envie et qui ' me fait peur.
- — C’est un mot mesquin, reprit Charles, un mot de lTiu- * manité; mais au fond, rien ne sé dénoue. >
— Alors, qu’allez-vous donc faire? lui demanda Antoinette qui se mit à rire: . ’ ,
— Je vais faire un nœud de plus, voilà tout.
— Faites-le solide, en tout cas, conclut la jeune fille, qui laissa Devanlay dans la cour, et qui, paisible en apparence, alla reprendre son ou\ rage et son aiguille dans la salle à manger.
228 LE MAEJ TJ’ANTOIWRTTE.
• . • xxi i / w
Devanlay était beaucoup moins pressé de porter à M m « Guillaume l’argent nécessaire à Tâchât de la fameuse créance de Maubray, que de sortir de la Métairie, que d’échapper pour quelques heures à cette .influence, à ce charme dopt il se sentait enveloppé, que de se -retrouver lui-mème.
Hélas! on est bien près de se perdre, quand on commence à’ se chercher! La nature guérit eu embaume, dit-on, les saines blessures; mais nie les aigrit-elie pas d’abord, ne les rendelle pas p us profondes?
Charles, galopant le long du petit chemin. des vigues, s’imaginait, parce qu’il secouait sa tète au vent* et parce que l’air • de la vallée entrait à pleins poumons dans sa poitrine, qu’il se débarrassait de pressenti ment? ou de remords importuns. Parce que le bruit des feuilles^ le murmure des petits ruisseaux, les accidents déjà route, mêlaient des distractions, des intermèdes à sa pensée, il croyait émietter et disperser celleci, de façon à ne p!u$ retrouver au bout de sa promenade que l’empreinte, que le retentissement d’une émotion effacée.
Mais, au contraire, ce qui s’envolait, c’étaient les sombres . et vigilants scrupules delà conscience. Il y a dans l’atmosphère d une belle journée d'été une séduction, une complicité qui détend les cœurs les plus fermes. Dieu se fait si visible, qu’on se croit béni par lui ; la nature est si indulgente, si maternelle, qu’on croit céder à une de ses lois et compléter l’harmonie, en s’amollissant comme elle.
Devanlay arrêta brusquement son cheval à une demi-lieue de B...; il àe retourna, et, à travers les arbres, il aperçut les oinq tourelles. .
— Tu ne me fais plus peur, murmura-Uil en lui-même, maison enchantée! "
Ces mots, qui sortaient .des lèvres à demi-fermées, comme des baisers qu’un'soufHe ardent portait à la Métairie, étaient une provocation et non pas un soupir de triomphe. L’angoisse physique diminuait ; ce cercle de feu- dont Charles avait senti l’étreinte, pendant qu’avec toül«son courage il recevait les confidences d’Antoinette; ce point brûlant, qui lui- dévorait le cœur, pendant qu’il essayait, en plài.-antarit avec l'autorité d’un ami, avec la douce ironie d’un père, de dominer une exaltation juvénile, cette torture s’apaisait; mais la quiétude dangereuse .qui lui succédait valait muins pour sa raison q\ie la lutte et que la souffrance. ,
— Quelle étrange jeune fille! se dit-il en mettant sa monture au pas, et en songeant à l'attitude, au geste, aux regards, au lumineux sourire de M H * Desprez. Étrange, mais sublime! Quel instinct m’a donc amené ici? pourquoi Henri ne l aM-il pas entendue? Non; je ne renoncerai pas à un projet qui serait la récompense de ma vie. Mais ce n’est pas seulement mon fijs que je dois.amenerà ce mariage: c'e-t elle .qui se défie, qui voudrait bien ne pas consentir tout d’abord par devoir, et qui veut, sans se rendre compte d’une impulsion naïve, d’une force charmante de sa nature, commencer à , aimer en continuant à se soumettre. Quel aæour x que celui-là! Toutes les énergies, toutes les pudeurs, toutes les promesses * sérieuses, avec la beauté qui enivre l’estime! Pauvre philosophe que je suis! A quoi bon m’inquiéter, prendre des précautions potàr que Henri la devine. ot l’apprécie? Ne lui suffirait-il paS de la voir, de l'entendre, de passer une journée près d'elle? S’il résiste, Ip pauvre enfant, c’est que. le siècle m’adra vaincu', cette pou-sière d’or aura desséché L’âme de mon fils. Mais, je le sais par cœur, il ne résistera pas, et Antoinette l’aimera aussi. Pourquoi n’auraiL-elle pas uu peu
* pitié de cette jeunësse fragile, qui se forbi fiera en acceptant une tâche? Le joli couple ! le beau ménage I Les doux orphelins! ils parleront de leurs mères. Ce deuil-là les rapprochera bien vite... Quanta leurs pères!.. . oh! moi, j’aurai ma part, si je les vois heureux. ' ; •
Mais cette perspective d’un Succès ardemment désiré attristai t*Cha ries au lieu de le réjouir. Il ne distinguait pas bien, malgré ses résolutions, l’existence qui lui serait faite après le mariage. Le tableau se voilait : il avait une cfainte vagué de perdre son fils, d’en être moins aimé, de l’aimer moins peut-être! Aussi, quand il entra dans Bar-sur-Aube, ce fut au pas, là tète baissée, le cœur lourd et pesant dans la poitrine, qu’il 6e dirigea vers l’auberge de Gufl-' laurae.
— Un quart d’heure plus tôt, vous rencontriez M me Buridant, lui dit l’hôtesse... j’ai vos billets doux.
Elle alla chercher dans la fameuse armoire aux archives une toute petite liasse de billets qu elle apporta en triomphe. ■>
‘ — Voici la cartouche, mon cher monsieur. Tuez-moi maintenant Je Maubray... en le laissant vivre, bien entendu.
Devanlay resta pendant, une heure dans l’auberge ; il prit plaisir à se faire raconter les petits incidents du marché. Tout le monde, la veille, avait questionné M me Guillaume, et tout le monde avait répandu devant l’hôtesse sa provision de çompliments sur le compte du Parisien. Si modeste qu’on soit, il y a une admiration naïve, une estime dont on est toujours flatté, et dont on aime à recevoir le témoignage; c’est l'admiration qui vous encourage, sans prélepd re vous récompenser, c’est l'estime qui fait ses confidences à un tiers sans pouvoir être soupçonnée de flatterie.
Charles avait Besoin d’être soutenu, d’être excité. Non que le découragement fût près de luf^enir; il lui semblait que
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l'unanimité de la reconnaissance enlevait toute équivoque au sentiment qui le faisait agir, et qu’il était plus désintéressé, en s’intéressant à tout le monde.
Il repartit donc pour B... avec une sérénité i je n’ose dire plus réelle, mais plus spécieuse. 1 1
Cette fois, il révint, comme il était venu, par la route des vignes. A quelque distance du village, il entendit galoper au-devant de lui. L^s arbres, un peu penchés à cet endroit, ne fui permettaienf pas d’apercevoir encore la personne qui accourait ainsi ; mais déjà son cœur avait tressailli à un appel ? à un cri gai, sonore, jeté dans la brise, pour suppléer, aux éperons et à la cravache.
— C’est elle 1 se dit-il. > •
En effet, c’était Antoinette, montée sur Résignation. Elle
l’eut bientôt rejoint. •
— Vous ne «n’avez pas trompée aujourd'hui,' lui dit-elle, et vous ne me tromperez plus,-n’est-ce pas?
Desprez, à cheval, était encore différente d’elle-même. • C’était une nouvelle transformation. Celui qui l’avait admirée dans, la modestie, dans la décence de son attitude de ménagère, quand elle distribuait le pain avec le travail aux domestiques; celui qui J’avait vue pleurer sous les marronniers de la terrasse, et qui avait été touché, comme d’une flamme électrique, par lesconfidences du matin, découvrait un nouvel aspect de cette physionomie mobile et complète, dans cette jolie amazone, coiffée d’un grand chapeau rond avec un long voile vert.
. Antoinette avait les yeux pétillants, les lèvres roses. Ses cheveux, ^ont le vent et lé mouvement dérangeaient les nattes, descendaient plus bas que d’habitude, de chaque côté de son visage, et menaçaient de se dénouer sur ses épaules; son air vif, presque étourdi, montrait combien la gymnastique utilisait de forces perdues dans cette belle jeune fille, quelle
douait* sève animait ce corps charmant que la pensée allanguissait à ses heures.
Cette vision de jeunesse, de fraîcheur, de gentillesse folle, enchanta Devanlay, mais lui rendit toute la sécurité dont il avait besoin, en le vieillissant lui-môme.
— Oui, c’est assez d une trahison, répliqua-t-il en riant... Je ne vais pas tous lesjours rendre visite à M n,t BuridanL
— Il n’est pas tard, .reprit Antoinette, que le nom de la veuve ne troubla pas comme d’habitude. ISous avons le temps de faire une promenade a*ant la nuit.
— Très-volontiers, dit Charles en regardant la prairie.
— Oh ! non, paâ de ce côté, S’écria Antoinette. Là-haut, sur la montagne! je voudrais m’envoler aujourd’hui"; j’ai des ailes. Tu entends! Résignation. Je t’ap"pelle Coco, si tu ne me fais pas honneur.
M llc Desprez montra à Devanlay une route assez escarpée qui s’engageait à travers les vignes 1 ,, et qui commençait à quelques pas de l’endroit où la rencontre venait d’avoir lieu.
— Il parait que du temps de nos grands-pères, la foute s’était, aventurée sur ces hauteurs, dit la jeune fille. Onjivait du loisir, des jarrets, du courage plus tard, pour les générations moins fortes, on a abaissé cette voie que nous voyons là-bas. Mais nos contemporains ont encore trouvé le chemin fatigant, et on a inventé lôs rails. On finira par expédier les •voyageùrS dans un tube.
— Comment! vous blasphémez le progrès, mademoiselle?
— J’adore la nature; tant pis pour les inventions!
Les deux promeneurs étaient arrivés à l’entrée du chemin en question; Antoinette s'y élança la première.
— Vous allez encore me trouver bien romanesque, repritelle. Mais j’aurais voulu habiter sur un rocher très-élevé, dans quelque château bâti à pic, ou bien au bord de la mer. Oh! la mer! je ne l’ai jamais vue; si on ne la fait pas
voyager, il est probable que, de longtemps, je ne la verrai.
. — Pourquoi donc? lui demanda Charles; qui allait-ajoutor : Quand vous serez mariée! mais jl retint la fin de sa phrase pàr un sentiment de réserve que commandait l'ait* insoucieux, l'air d'innocence de la jeune fille. Pourquoi donc, lui dit-il, Roger ne vous conduirait-il pas en Bretagne, ou bien à de simples bains de mer?.
— Oui, 'quand il y aura des expositions, d’animaux au Havre, à Dieppe, à Boulogne, à Cherbourg, mon père m’y . conduira. Mais, jusque-là!... Si vous, saviez quelle idée je me fais de la mer! Quand - je me trouvé seule parfois, bien rarement, vers la nuit, sur ces hauteurs, je ferme leè yeux, et je me. persuade que la valléé, que tout l’horizon est le commencement de l’infini des eaux. Alors, j'ai des envies de pleurer, de m’élancer. Combien de vaisseaux tiendraient dans la vallée de l’Aube?
Sans attendre la réponse à cette question bizarre, Antoinette excita son cheval qui galopa en montant.
— Dépéchons-nous! répéta-t-elle à plusieurs reprises. Il fait •
si bon là-haut, quand le soleil se couche 1 Je veux vous faire voir le panorama du pays. . * ,
■On marcha quelques minutes en silence.
— Pourquoi donc les moines bàtissaient-ils dans la vallée? pourquoi n’ont- ils pas eu l’esprit d’établir la Métairie sur cette montagne? dit Antoinette. Je les aimerais mieux encore que je ue les aime... Ils .avaient peur de trop prier, sans doute. Apercevez-vpus une petite cabane de berger, là, audessus de nos tètes? c’est moi qui ai exigé de mon père qu’on bâtit cette habitation. Outre quelle est. d’un joli effet de loin pour les gens qui passent en chaise de poste ou en wagon, elle me sert d’abri' quand il pleut ; on peut y faire une col-
talion.
Le coteau fut bientôt gravi. Arrivée à son sommet, M Ile Des-
prez ôta son chapeau de paille, et laissa quelques instant^ le vent frais des fauteurs passer sur son front. Elle fermait les yeux à demi, comme si cetle douce oaresse l’eût enivrée.
Charles la contemplait avec une admiration recueillie, mais en même temps avec une piété paternelle. Cette promenade lui était meilleure que Son voyage solitaire. Cette exubérance juvénile le charmait sans le troubler autant. En escortant cette jeune fille, redevenue une enfant, il ne pensait plus qu’à son fils.
— Si Henri était là, dit-il avec intention, il vous défierait à la course. C’est un beau cavalier. ‘
Antoinette ouvrit les yeux tout grands, tout effarés, et regarda brusquement à droite et à gauche, c'omme si quelque objet sinistre lui était tout à coup signalé. '
Mais n’ayez pas peur, répliqua ’ Devanlay... il n’est pas là.
— J’avais cru que, nous ne parlerions plus de votre fils, dit M ,le Desprez, qui fronça les sourcils. Vous m’aviez promis de laisser reposer un peu cette grave question.
— Ai-je vraiment promis? demanda Charles.
— Vous auriez juré au besoin ! ajouta vivemeht Antoinette. Mais l’affection du père autorise tous les parjures.
— Si j’ai promis, je me repens. Jé voudrais que Henri fût avec nous.
— L’air de la montagne dérangerait ses cheveux, qui doivent être bien lissés, bien frisés, n’est-ce pas? repartit la jeune tille avec moquerie. Allons, mon chevalier, puisque M. Henri n’est pas là, servez-moi de page et donnez-moi la main pour descendre. •
Devanlay mit pied à terre et s’approcha d’Antoinette, mais celle-ci ne l’avait pas attendu.’ ’
— Nous allons nous reposer dans la maison du berger, ditelle en lui prenant le bras et en relevant sa longue robe.
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Laissez les chevaux ; ils sont habitués et ne s’en iront pas.
— Il y a déjà quelqu’un dans la maison, répondit Devanlav.
- — Je l'espère bien ! pour nous offrir du lait de chèvre/ •
Mais au moment où Antoinette, qui q’était plus qu’à quelques pas de !ï petite habitation, se disposait à appeler le berger, la porte s’ouvrit et M. Maubray parut sur le seuil .
L’ex-sous-efficier avait une tenue plus sévère, plus correcte que d’habitude. Il affecta un maintien digne et sardonique : toutefois, s’appuyant contre la porte, il sembla vouloir en interdire l’entrée.
— Je croyais vous avoir àperçu dans une autre direction, . ■ ' dit d’un air dégagé, presque riant, la jeune fille, dont la lèvre avait seulement tremblé, par un imperceptible mouvement, à (a yue de Màubrav.
— Vous vous étiez trompée, mademoiselle, répondit celuici, comifte je mè sgis trompé moi-même en croyant 'que vous veniez seule. • ,
— Ah! c’était cela qui vous faisait m’attendre? demanda M 1 * Desprez avec une suprême impertinence.
Mauhray pâlit, passa un doigt sur ses moustaches pout lest . affiler. • • • • ■ e , •
— Au'surplus, reprit-il, je ne suis pas fâché de vous rencontrer avec Monsieur, auquel j’aurais deux mots à dire.
* -T- Deux mots, c’est bien peu ! répliqua Devanlav d’un ton
calme- et poli. Mais enfin, on peut faire tènir beaucoup de choses en deux mots!
— Sans doute, sans doute! murmura Maubray.
— Si ces deux mots peuvent être entendus par Mademoiselle sans qu’ils l’offensent, je vous écoute, monsieur, dit Charles simplement..
— Prétendez-vous m’apprendre à vivre?-
— Oh non! protesta Devanlay d’un ton équivoque. Puis II ajouta : Nous vous attendons I ■ *
— Ah! vqus savez bien qu’il y a dçs choses qui ne peuvent pas être débitéeside.vant les femmes, s'écria tout g coup avec embarras et de mauvaise humeur Je sous-officier, pris au dér pourvu. • ‘
— Alors, si vous voulez bien le permettre, continua Charles du même ton fernlo et posé, c’est moi qui aurai l’honneur d’aller vous voir; j’ai àussi quelques mots à vous dire... et quelque clipgê h vous remettre. • ,
— Ah! parbleu! Je vous attends, riposta Maübray en boulonnant sa veste :
— Veuillez donc bien m’attendre demain dans la matinée...
— Seul ? , . .
— Oh ! tout à faitseu). . „
•’ Charles salua, et offrant de nouveau son bras à Antoinette, la reconduisit vers les chevaux. M 1U Desprez ne tremblait pas. Silencieuse, le front pliseé, elle remonta sur Résignation, quelle frappa vivement de sa cravache. Devanlay la rejoignit une seconde après.
— Ce pays m’est odieux! dit la jeune fille entre ses dents.
Pour un étranger qui y passe! c’est de l’exagératioq.
— Voilà, en tout cas. noiroapromenade gâtée 1 •
— Nous en ayons tant d’autres à faireJ „
— Monsieur, reprit tout à coup Antoinette en arrêtant son cheval , j’espère bien que vous n’allez pas le provoquer! » ,
— Vous avez pqur, mon enfant. • ' . .
— J’ai peur pour lui. Je ne veux pas qu’on le tue. - .
— Je n’irai pas le provoquer; et soyez sûre qu’il me sera plus facile d’évityr de sa part une provocation ridicule, chez lui, que partout ailleurs.
— Alors pourquoi cette visite?
— C’est le dénoûmenl que j’ai été chercher.
— Ahl oui, le nœud! repartit Antoinette, qui essaya de
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sourire. Ëh bien! étranglez-le. un peu avec ce nœud-lk: mais m Je faites pas mourir et surtout ne le faites pas crier! J’ai assez de sa Voix dans les oreilles et dans le cœur.-
Les deux promeneurs redescendirent au trot vers le village. La nuit venait quand ils atteignirent les premières maisons de B...