XXIII
L’ex-sous-otficier habitait en dehors du village,’ chéz un de ses oncles, uüfe ferme Un pe\i isolée sur le chemin des vignes, mais dans la partie qui se prolongeait au delà de B..., en s’éloignant de Bar-sur-Aube.
L’oncle de Maubray était un cultiyateur aisé; rien ne distinguait poHrtantsa maison dés fermes ordinaires.
Du fumier, des voitures dételées dans la cour, un percop de trois marches pour entrer dans une cuisine noircie par la fumée et par les mouche$; une grande marmite dans l’âtre, une horloge dont le balancier bruyant s’agitait dans un coffre de vieux chêne; des fromages suspendus au plafond sur des claies, et dans des moules qu’on appelle dos thazeronSj tel étâit le premier tableau qui s’offrit aux- yeux de Devanlay.
L’ex-sous-oBicier, impressionné, et surtout fort étonné du rendez-vous qui lui avait été donné par Charles, l’attendait depuis le matin, en grande -cérémonie. Maubray ne man-< quait ni d’esprit ni d’une certainq pénétration. G’êlait une nature intelligente, gâtée par le plaisir et par la Victoire, en comprenant même sous ce .nom ses succès militaires. Sa brutalité usuelle n’était que’ le résultat 'dé l’estaminet jet que l’exagération de la caserne. Il ne se fût jamais corrigé d’une
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certaine façon dô parler, de marçher, de saluer, de relever la moustache, de vider un verre; mais quand, il trouvait un avantago à une tenue plus convenable, il savait, tout comme un autre, endosser un habit noir et mettre des gants. Prodigue et avare, il eût dépensé toute une fortune dans un souper, et il se fût condamné à vingt années de bassesses pour gagner, pour obtenir quelque? mille francs.
Amalgame des vices, des forfanteries, des ridicules et de quelques-unes des qualités du gamin de Paris et du fils de famille, le tout enveloppé de ce vernis que laisse la discipline militaire, Maubray était capable d’un tas de petites perfidies, de bon nombre d'actions équivoques, d’héroïsme aussi; mais, il eût toujours reculé devant une noirceur trop éclatante et devant un crime. La réflexion ne lui servait pas à commettre plus de mai, mais l’empêchait d’en commettre davantage. . ■ ,
L’incartade de la prairie avait été une sottise dont d se mordait les doigts. Les conseils de M m * Buridant, qu’il croyait experte en roueries, parce qu’elle était femme, et femme très-féminine, les conseils de , cette pauvre Ai mide l’avaient engagé dan? cette voie brutale qui lui avait si mal réussi. C’était la conyictiou de sa maladresse qui le rendait hargneux. Mais il comprenait parfaitement que ce serait aggraver le ridicule de cette, échauffourée, que de vouloir la soutenir et la défendre les armes à la main. Aussi n’était-il pas fâché de voir repousser ses provocations; u les maintenait par orgueil militaire, et pour rester fidèle à l’honnepr de la cavalerie; mais il était en secret ravi d’avoir pour ennemi un homme du monde, du tempérament de Devanlay, dont le sang-froid le préservait des. excès de sa propre nature.
Depuis lé matin, Maubray, ne sachant ce que lui voulait Charles, mais imaginant que celui-ci avait seulement b pré-
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tention de le soumettre par le raisonnement, s’était préparé à le bien accueillir.
— Je serai au^i diplomate que lui, s’était-il dit à plusieurs reprises. Il ne faut pas qu’il s'imagine qu’il me passera la jambe plus., aisément dans une prise de bec que dans un combat à coups de poing.
Quand son oncle,, posé en vedette, lui avait signalé l’approche dé l’étranger, l’ex-sous-officier avait dit aux gens de la ferme :
— Ah çà! j’ai à causer avec ce monsieür; vous me laisserez tranquille, et surtout ne l’ennuyez pas dé vos politesses!
L’oncle avait promis de se conformer à ces prescriptions, et poui\plus de sûreté, s’était rendu aux champs;- la tante avait été visiter sés foules. Maubray était donc seul dans la cuisine, quand Dcvanlay se présenta.
Charlés fut frappé de l’attitude du sous-officier ; il fut content de la résistance intellectuelle, en quelque sorte, que le soin de .son costume, que la sévérité de ses manières, semblaient indiquer. . .
— Voulez-vous me permettre de vous conduire dans, ma chambre? dit Maubray avec une politesse que Charles n’avait jamais eu l’occasion de remarquer.
— Sans doute, monsieur.
La chambre était une petite pièçe au fond de la cuisine, donnant-sur le jardin de la ferme; et le jardin, lui-même, un honnête potager, d’où l’on n’avait pas arraché entièrement les fleurs, s’étendait derrière la maison.
Un beau papier à personnages racontant des exploits quelconques d’une armée française quelttenque couvrait la muraille de cet:e chambre. Un petit lit, à rideaux blancs, qui avait vraiment un aspect virginal, occupait tout un côté; un râtelier, avec des pipes de tous les calibres, dressé au fond de cette chapelle de calicot blanc, trahissait les profanations
de Maubray,qui fitmajt volontiers le soir et le matin dans r son lit. . • '
Dans un coin, une table avec deux ou tbois livres et des feuilletons du Constitutionnel ou de la Patrie cousus en- Sèmble, toute là bibliothèque du sous-officier'; une •chenai- * née, dont la petite glace ne permettait de se voir à l’aise que quand on était assis; un devant de cheminée de papier peint très-connu, représentant l’attentat •d’ün petit enfant contre le pot-au-feu maternel; une sorte de trophée où figuraient une paire de pistolets'» avec des éperons et une cravache; des chaises de paille sur un plancher lavé ; quelques bouteilles vides encombrant la commode, péle-fiïèle avec des grandes bottes pour monter à cheval; un secrétaire supportant une valise, et comme expression suprême de ce mobilier, au milieu duquel, figurait singulièrement, h l’angle de la glace de la cheminée, une branche de buis bénit, une forte odeur combinée de rhum, d’absinthe et "de tabac : voilà tout ce que Devanlay embrassa d’uu coup d’œil et aspira dès son entrée.
Maubrav présenta une chaisë ét fut tenté d’offrir un cigare à son ennemi. Devanlay comprit l’intention, la reconnut, en saluant de nouveau, et prit place.
— La démarche que, je fais auprès de vous, commença Charles avec un sourire sérieux, aussi éloigné de l’impertinence que de la soumission, doit vous prouver tout mon désir d’abréger une petite guerre dont nos amis payeraient les frais.
— Cette guerre, monsieur, c’est vous qui l’avez provoquée, repartit Maubrav. Avant votre arrivée, j’étais un ami pour M. Desprez, et mieux que cela, peut-être, dans ses projets de famille.
— C’est précisément parce que je suis la cause involontaire d’une rupture qui eût été ajournée encore...
’ LB M AJtl D’ANfO’lNETTK. 24f
— Monsieur, interrompit vivement l’ex-sous-oflicier, je ne vous laisserai pas dire qu’on ne voulait pas de moi.
— Vous me permettrez bien de constater au. moins qu’on n’en veut plus, et je reconnais que je suis pour quelque chose dans ce refus.
— Ah ! vous l’avouez 1
- — Pourquoi ne l’avoHerais-je pas? Dès mon arrivée, j’ai
senti de la gène, de Rembarras dans la maison de mon ami. On vous y avait accueilli,, comme un homme qui porte sur la poitrine sa recomhnandation et son titre • à l'estime; mars on n’arait pas tenu assez compte, sans doute, de certaines oppositions de caractère. M lle Antoinette souffrait des imprudentes promesses de Desprez; quant à Roger, sous l’amitié bruyante dont il vous entourait, on sentait du dépit...
— Ce n’est pas à cause ( de sa fille que Desprez m’en veut, dit Maubray avec un sourire d’ Alcibiade, et en tirant sa moustache.
— Je lésais. Nous parerons de celte jalousie-là plus tard.
— Ah! vous venez donc aussi de la part de M m ' Buridant!
— Je ne viens de la part de personne. C’est parce que, sincèrement affligé de l’équivoque d’une situation pareille, j’ai dit à Roger de s’expliquer ; c’est parce que, devinant des larmes dans la résignation de M ll i Antoinette, je l’ai exhor- * tée à ne pas craindre d’être sincère, que le hasard -m’a fait votre adversaire, et que je viens, à mon tour, vous parler franchement, vous demander, à vous, mônsieur, d’approuver et d’achever mon oeuvre.
C’eât-à-dire, de fermer mon porte-manteau et de m’en aller! dit Maubray qui se leva, et qui se mit à marcher dans la chambre. Vous avez de l’aplomb, monsieur!
Devanlay ne parut pas sentir la provocation qui se cachait ddns ce mot brutal.
— J’ai, en effet, continua-t-il, la ferme assurance que vous me comprendrez.
— Et que je vous obéirai, n’est-ce pas?- Eh bien! détrômpez-vous. Tenez,. je vais jouer cartes sûr table. J’aurais dû, après ce qui s’est passé dans la prairie, l'autre soir, exiger do vous un autre rendez-vous que celui-ci; mais je ne suis pas une brute, un fier-à-bras de garnison. J’avais été trop loin peut-être : ces petits airs dédaigneux deM ,le Antoinette m’avaient mis hors de moi, et puis enfin, vous en conviendrez, c’est une belle personnel Essayer de l’embrasser, ce n’était pas un crime, — c’était une impolitesse. J’étais dans mon tort; je n’ai pas voulu en convenir; j’en conviens maintenant. Cela vous prouve que je suis aussi susceptible qu’un autre de délicatesse et de franchise. Mais c’est là tout ce que je puis promettre. — Vous ne me rendrez pas plus ridicule. Desprez m’a accepté comme prétendant; il ne suffira pas de votre présence pour faire tomber mes droits. Si l’on veut mal agir, j’agirai mal. J’empêcherai bien Desprez de se marier, moi I
— Je ne crois pas que le mariage de mon, ami ait plus de chances que le vôtre, reprit doucement Devanlay.
— Si M ,l,e Buridant vous entendait 1 dit le sous-officier
avec un gros rire et en mordant le bçut d’ûn cigare qu’il se préparait à allumer. • - ,
— M ra * Buridant n’a peut être pas les illusions que vous lui supposez, repartit Charles. 11 serait généreux à vous de ne pas l’attaquer, elle, une ancienne... alliée!
Ce dernier mot se fit attendre, pour mieux montrer tout ce qu’il contenait de reproches. • ’ .
— Elle m’a trahi.
— Vous vous trompez ; elle s’èst, au contraire, montfée
généreuse, imprudente. * . #
— Je voudrais bien savoir à quelle occasion.
— Tandis que vous l’accusez de passer à l’ennemi, elle me charge de vous restituer un gage, un souvenir d'autrefdis, qui pourrait être à vos yeux une menace... Elle veut , vous laisser tout à fait libre de lui nuire, mais elle ne veut pas garder la possibi ité d'user de représailles.
Charles avait mis la main dans sa poche de portefeuille. f
— Des autographes! dit Maubray en ricanant, et avec un souverain mépris pour l’éloquence épislolaire qu’il avait pu déployer autrefois.
— Oui, monsieur, des autographes authentiques , c’est-àdire sur papier timbré, continua Devanlav,qui déploya les dix billets de mille francs.
— Comment! ce ne sont pas mes lettres?
L’ex-sous-officier rougit; c’était un échec vulgaire, mais
très-sérieux pour sa dignité, que la preuve d’une dette de cette importance , contractée envers une femme et consacrée par des billets. Dans le premier moment, il ne comprit pas la démarche de Devanlay ; il ne fit pas attention à ces assurances de liberté qu’on lui apportait ; il crut que la veuve, exaspérée ou pervertie par des conseils, le mettait en demeure de payer et le menaçait de poursuites.
— La farce est bonne! s’écria-t-il en se mordant' les lèvres; elle a besoin dé son argent
— Ces billets sont acquittés, dit simplement Devanlay en lës retournant pour montrer le griffonnage que la main joyeuse d’Armrde avait tracé.
— Acquittés I Elle est donc bien sûre de se marier qu’elle
consent à perdre dix mille francs? Je la croyais plus intéressée. ,
— M mt Buridant a bien voulu me céder cette créance, ajouta Charles, comme s’il se fût agi d’une plaisanterie, et en repliant les autographes dans sa main.
— Vous? s’écria Maubray, sérieusement atteint et en
bondissant. Vous! c’est vous qui avez pavé? Vous vous êtes fait mon créancier ? * .
La fureur promena ses étincelles dans les yeux de l’exsous-officier, et pouvait aboutir à Une scène de violence. C’élait le moment le plus périlleux de la crise que Charles ayait provoquée. Il regarda fixement Maubray, qui vint sur lui.- *
'— Monsieur! ce que vous avez fait là est une insulte! Avoir recours à la force pour se débarrasser d’un rival, ce n’est pas d’un galant homme 1
— Je suis tout à fait de votre avis, répliqua Devanlay avec un implacable sangfroid. La brutalité serait de mauvais goût entre nous. Il ne s’agit pas plus d’huissier... que de coups de poing.
— De quoi s’agit-il donc?
— Je n’ai pas voulu que M œ ' Buridant pût livrer à d’autres une arme aussi indigne. Les questions d’argent ne devaient pas se mêler à des questions délicates comme celles qui se débattent entre nous. On pouvait croire à une solidarité d’intérêt qui vous eût fait du tort atiprès de Desprez et de M llr Antoinette.
— Et c’est pour cela que vous avez racheté mes billets! c’est-à-dire que les menaces ne viendront plus de M 1 "* Buridant, mais de Vous.
. — Ah ! monsieur, c’est vous qui me .faites injure, repartit Charles ën souriant. Vous ne devez rien à personne, puisque ces billets sont acquittés, et que je vous les rapporte,
— Sacrebleu ! s’écria Maubray en se campant avec exagération sur la hanche, et aussi beau qu’il avait dû l’être à Inkermann, me croyez-vous capable d’accepter un cadeau de dix mille francs? Je suis un homme d’honneur, monsieur, je vous payerai...
— Je le crois, répondit Devanlay en baissant les yeux.
comme s’il disait ut> mensonge ; et c’est parce queg’ai cette espéràncë que. je vous remis des papièrs qui ne doivent rester dans la poche de personne/ '
Maubray était visiblement embarrassé. Il y-avait de la colère et une sorte de contentement vulgaire dans sa physionomie. Il était furieux de se sentir dominé, et ravi d’avoir à
faire^assaut de grandeur d’àmc, surtout à si bon. compte. Je ne serais pas étonné qu’à tous ses mouvements héroïques se joignit aussi' la plato et ignoble satisfaction de payer ses dettes en promesses. • • • - -
, — Monsieur, répliqua-t-il en repoussant fièremeht les billets, conservez ce gage. Je ne suis pas en mesure aujourd’hui, maisaccôrdcz‘moi quelque temps, quelquessemaines...
Mes parents sont à leur ai&„.., je suis soldat,' on peut accep- * ter ma pdrole. ’• ' '• •' '' •
En parlant ainsi, il mettait ostensiblement en lumière le
ruban dë son habit. ■ •
— Pour -toutes ces raisons, monsieur, dit Dëvanlay avec ce même sourire, je rougirais de conserver un titre. Je vous connais depuis moins longtemps que ne vous connaissait M me Buridant. Je ferai Ce qu’elle aurait dû faire. La confiance est la meilleure précaution, comme elle est la meilleure ven- , geance. Vous ne voulez pas de vos billets, je'n’en veux pas non plus !" !
Et Devanlav déchira en plusieurs morceaux les dix billets de mille francà, qui s’éparpillèrent autour de lui.
Maubrav, surpris, dépassé par la dignité absolue de ce procédé, dont il sentait pourlant l’injure secrète, but un rire hébété qui hii permit de réfléchir. IJ regarda les petits fragments de papier avec raillerie, croyant se montrer supérieur à la générosité dont il était l’objet. pà r sa façon hautaine.de la- recevoir, mais, en réîtlifé , trouvant que son vainqueur était un peu dupe, ebqu’il perdait ses dix mille francs. - ' .
,- — Monsieur, reprit-il avec un ton d’indulgence, je Jie me fâcherai pas d'une conduite .qui. atteint mon cœur sans atteindre mon caractère. Je suis bien aise- que vous vous en rapportiez à ma parole (il était, sincère .en parlant.ainsi); mais Je vous jure que je ne serai pas en reste avee vous: Je sais recevoir ces provocations-là aussi bien que les autres!
Bevanlay s’inc'ina. * ' • • / .
— Vous avez trouvé le meilleur moyen de me faire rester dans le pays, continua l'ex-sous-officier. Si- je-partais, on pourrait dire que je fuis l’humiliation d’un bienfait, et que je cède mes -droits. • ' • •
f Ce n’est point un pacte que je vous ai proposé, et je n'exige rien, dit Devanlay. J’aime trop la liberté pour lui • tendre des pièges. .
— Alors, monsieur, vous hè vous étonnerez pas de me retrouver chez M. Desprez ! \ -
— Pas plus que de vous rencontrer chez M"' Buridant. Il rie faut pas lui en vouloir.
Çllea-fait une bonne affaire, la vçuvel ne put s’empêcher de dire avec cynisme l'ex-sous-officier, dont l’humeur triviale, un peu emprisonnnée dans le vêtement qu’il lui donnait depuis une demi-heure, tendait à repTendre se^ allures.
— Nous aurons tous fait une bonne affaire, continua Charles " avec son plus fin sourire, si nous nous comprenons -mieux.
, -* — Et si nous nous combattons en nous estimant, repartit Maubray, qui fit un geste, comme pour tendre la main à Devanlay.
Celui-ci, qu’une invitation directe, eût embarrassé, feignit de ne pas voir le mouvement téméraire. Il ajouta :
— Pourquoi, monsieur, parlez-voüs toujours de lutte, d’adversaire, de combat? Il n’v a rien de tout cela, et vous me donnez la preuve d’une grande misanthropie, en supposant un intérêt au fond de toutes les actions humaines.
— N’èles-vous pas mon adversaire?... mon rival? répandit le sous-oflicier, qui était charmé de passer pour un misanthrope, c’est-à-dire pour un homme d’esprit.
— Votre adversaire, moi! je serais tout au, plus le défenseur des prétentions de mon fils, si mon fils avait des prétentions.
— Alors, ce n’est ni po r vous, ni pour M. votre fils, que vous restez? demanda Maubray.
— C’est surtout pour Desprez et pour sa fille, dont le bonheur est ma première ambition. Mon fils aime son indépendance... IL la croit menacée par mes projets; il hésite.
Si son hésitation se prolonge, je partirai, et puisque vous ne songez pas à partir, c’est moi alors, monsieur, qui vous céderai le terrain... Vous voyez qqe je n’ai pas de grandes exigences. • .
Maubray se tortilla la moustache pendant une minute.
Vous ne serez pas plus fort que moi en générosité, dit-il en se croisant les bras. Il ne sera pas dit que vous * • m’aurez accablé de votre confiance, et que j’aurai la petitesse d'être jaloux et défiant. Vous m’autorisez à rester, je pars; aussi bien, tous ces manéges-là m’ennuient. Je m ! en vais, monsieur; je, ne resterais que pour taquiner la veuve Buridant. M lle Antoinette est entêtée ; elle ne changera pas sitôt d’opinion à mon égard; ou n’usera pas de l’autorité paternelle pour l’éclairer sur mes mérites. Mon avocat vous a „vendü mes pièces ; je ne peux pas plaider moi-même en ce moment. Je crois franchement que ce que j’ai 'de mieux à faire, c’est d’aller à Paris. Mais il est bien convenu que je ne fais pas de promesse; je ne me lie en aucune façon !
Devanlay regarda les petits fragments disséminés sur le plancher, comme pour rappeler qu’il ne tenait pas à ber Maubray.
— Oui, oui, je comprends, reprit celui-ci gaiement. Eh
bien! dites à la belle Armide que je la remercie de sa restitution , et qüe. je saurai m’en montrer digne. Quant à M"* Antoinette" elle peut aller se promener toute la nuit dans les prés, elle n’v rencontrera plus de loup-garou..^ Je vais embrasser papa et lui dëmander dix petits billets de' la Banque pour remplacer ceux-ci. Mais, si j’apprends que votre fils a pris le chemin de fer, moi, je prends le télégraphe et j’arrive. Voilà mon dernier mot... Jo ne veux pas tourmenter les familles, mais je ne veux pas être joué.
— Alors, nous sommes parfaitement d’accord , conclut Devanlav avec un sérieux imperturbable. Vous voyez, monsieur, qu’il suflisait de causer à cœur ouvert.
— A cceur ouvert! répéta Maubray, qui se frappa l’estomac.
Charles salua et mit la main sur le loquet de la porte.
L’ex-sous-officier, se disposant à le reconduire, lui offrit de nouveau un cigare.
— Maintenant, je puis l’accepter, dit Devanlav, qui voulut paraître, autant que possible, la dupe de Mâubrav, et qui semblait prendre ainsi un gage d’alliance.
Maubrav chercha une allumette dans le gousset de son gilet, la frotta philosophiquement. sur le dos de l’infanterie française qtfi défilait le long du papier de tenture, et la présenta tout allumée»
Charles s’inclina, l’accepta, et, profitant du bâillon de la Havane que le sous-officier lui avait donné pour garder le silence, il traversa la cuisine, salua sur le perron, descendit dans la cour, reconduit, par Maubray, sans avoir besoin d’ajouter autre chose que de vagues murmures de politesse à l’entretien décisif qu’il venait de terminer.
— Adieu donc, monsieur, dit Maubray avec une solennité affectée, en cachant presque une flatterie diplomatique dans ce mot adieu ! quand on fut sur le seuil de la ferme, c’est-à-dire en dehors du dernier tas de fumier.
, • Lfi MARI D'ANTOINETTE. 249
— Au revoir, monsieur, répliqua Devanlay avec celte là-
chelé de* honnêtes gens qui n’abusent jamais de leur triomphe, et en mettant, pour ainsi dire, un sourire sur la main qu’ji tendit de loin, quand il ne craignit plus qu’on la lui prît. •
Le sous-officier rentra dans, la ferme en sifflant un air de fanfare : il se sentait évidemment vaincu, mais de la façon la plus avantageuse pour son amour-propre et pour tous ses intérêts. Ce monsieur Devanlay, si- fier sous sa douceur apparente, n’avait pas dédaigne* de venir le trouver, de l’amadouer, d’acheter, moyennant dix beaux mille francs, une espérance que lui, l’homme habile, il avait su ne pas donnêr tout à fait. On lui avait fourni un prétexte quasi-héroïque de se retirer d’une situation difficile, où le ridicule le menaçait de toutes parts; il était libre envers -M™* Buridant, envers tout le monde, libre même do ne pas payer.
Q.uand son oncle revint des champs : '
— Je n’ai pas perdu ma matinée, lui dit-il en se versant un verre de rhum, j’ai fait. une fameuse affairé.
— Quelle affaire, mon neveu ?...
— J’ai enfoncé un monsieur, et j’ai gagné dix mille francs.
— Dix millé francs ! répéta le paysan ; ce n’est pas • un liardw
— Quand je dis que je les ai gagnés, je parle par carambolage, ajouta l’ex-sous-officier. Je les ai fait perdre à quelqu’un, c’est à peu près la même chose, et pour le plaisir, cela vaut bien mieux...
L’oncle ne comprenait pas : il n’avait jamais eu, l’heureux parent, la confiance de Son neveu.
— A propos, je pars tantôt, dit Maubray.
— Tu t’en vas ? . *
— Ouj, reprit-il en riant; j’ai des chagrins, et je vais les épancher dans le sein paternel.
LB MARI D'ANTOINKÎTB.
— Nous qui comptions sur toi pour la vendange!
— Je reviendrai peut-être vendanger ; mais, en attendant, les raisins sont trop verts.
Après cette réponse spirituelle, qu’il applaudit? lui-même, et que lui seul, d’ailleurs, comprenait, il rentra dans sa chambre pour préparer son poMe-manteau.
Tandis que Maubray se réjouissait de son échec, Devanlay, attristé de sa victoire, regagnait la Métairie.
— Oh! les hommes! les hommes! murmurait-il en redescendant le village. Celui-là, dans une roule tracée d’avance, où la discipline remplacerait la conscience individuelle, ne serait. pas un malhonnête homme. 11 est bon vivant; on lui trouverait du cœur, lia de l’audace; on lui reconnaîtrait du courage. En déchirant çes chiffons dé papier, en mettant enjeu sa vanité, je l’ai réduit à l’obéissance : pour quelques mille francs de plus, qu’aurais-je fait de ce héros?... Il se vengera, mais il cédera, il ne tient pas M mc Buridant tout à fait quitte, mais il n’osera rien contre moi. Et quand je pense que ce bravache, qui se. réjouit de m’avoir pour dupe, en étant la mienne, pouvait être le mari d’Antoinette! Non, non, c’est impossible! Hélas! à force de douleurs,- de soumission, d’ennui dévoré, la pauvre enfant- se fût dévouée pour son père. Mais maintenant elle ne se dévouera pouf personne, ni pour Desprez... ni pour mon fils. Elle choisira dans toute l’indépendance de son âme. Qui choisirat-elle?
Devanlay s’arrêta sur cette question, à laquelle il ne savait que répondre. Son fils était loin ; il s’obstinait à ne pas venir; il est vrai que Charles n’avait pas envoyé la seconde lettre, si pressante, pour exiger l’arrivée d’Henri, et qu’il n’étaifc pas disposé à la récrire ce jour-là même , soit qu’il ne voulût pas contrarier Antoinette, soit qu’il voulût ne pas donner à Maubray un prétexte pour rester ou pour revenir,
soil enfin que sa .Conscience l’assurât que son Sis ne pouvait convenir à M 11 ' Desprez.
La tristesse de Devanlayse dissipa à la vue de la Métairie. Il lui sembla qu’il sortait d’une région malsaine, et que l’air pur commençait à la porte, de celte grande et belle maison,
La nature ne chante vrairrient- pour l’homme qu’après que celuMfija pleuré. Dans ce bonheur confus, mêlé d’inquiétude, de pressentiments, dont* il était agité, si Devanlay n’avait pas encore eu de larmes sous les paupières, il en avait depuis longtemps au fond du cœur.
Il était midi : un soleil éclatant répandait des écailles argentées sur les tourelles. L’ombre violente, découpée par les toits et par les piliers des deux galeries, donnait aux murailles cette vivacité de blancheur dont un de nos grands peintres, Decamps, a trouvé le secret. La porte du vestibule était ouverte; une perspective de fraîcheur, de calme j faisait pardonner le Sahara qu’il fallait franchir, et apparaissait au loin comme une récompense.
— L’âge n’y fait rien, murmura Devanlay en lui-même, shns qu’il sût pourquoi cette réflexion lui venait tout à coup.
Il suffit d’un rayon du ciel pour rajeunir les vieux murs; il suffit d’une espérance pour rajeunir les vieux cœurs.
Fermant à demi les yeux pour traverser la partie brûlante de là cour, Charles s'aperçut, en les rouvrant sous la gale- ‘ ’ rie, que M. l’abbé Micoulin se promenait dans le vestibule ‘ avec Antoinette, Le curé s’avança vers lui.
LE MARI D'AUTOINETf E.
— • VoBs m’avez porté bonheur 1 dit l’abbé.
— Comment! à vous aussi I répondit Devanlay avec une naïveté qui n’était pas de l’orgueil, mais qui trahissait l'effusion, la, satisfaction secrète que cherchait sa-conscience.
Antoinette intervint
- — Monsieur le curé, il faut être plus modeste.
J'ai interrompu une confession? demanda Charles.
— Non, mais une causerie qui profitera à ma pauvre église, répliqua l’abbé en se frottant les mains. Vous savez, mon cher monsieur, que vous rh-aviez promis un Chemin de la Croix , si certain événement se réalisait.
— Eh bien ! M lle Antoinette vous a assuré l'accomplissement de cette promesse? . • . v' •' » *
— Mieux que cela / Mademoiselle vient de me promettre de beaux chandeliers pour éehiirer yos tableaux.
— Si c’est à la même Condition, M. l’abbé, vous ne tenez
rien ! •. • ’
Et Defanlay hoeha la tête.
— Quand-je promets-quelque chose, moi, c’est sans condition, repartit Antoinette, dont le regard doux et sincère ouvrait, pour ainsi dire, én elle une perspective d’ombre délicieuse comme celle qui s'étendait dans le vestibule de cette, maison enveloppée de lumière. Oui/ je connais quelque part de beaux chandeliers en bois sculpté auxquels il ne manque que de la dorure.
— Comment?
— N’allez pas me trahir!. ajouta la jeune fille avec malice.
L’abbé Micoirlin regarda Charles 'et Antoinette, comprit
qu’il y avait un secret, ne s’en offusqua pas, elfc se disposa à se retirer.
— Vous me devez une revanche aux dominos, monsieur
l’abbé, lui dit Devanlay. ■*..*■ •' . •
— J’ai peur que l’on ne soit malheureux nu jeu , dans
• — r~* — . — ■ : ri —
LE HAHI'D’ANTOINEJïE. 853 .
votre famille, répondit gaillardement M. BJicoulin avec tin petit rire Sournois. ' .
— J’accepte l’augure au nom de mon fils, repartit Devanlay avec complaisance pour cette plaisanterie vulgaire. '
Le curé sortit, et ne permit pas qu’on le reconduisit ad * grand soleil. ; ’ •* .
— Vous déménagez don<J l’oratoire ? demanda Charles à Antoinette, • •’ * • •• . •'/ '
. — Oui! reprit la jeune fille avec élan. Je ne veux plus . • prier ici; je, ne veux plus tnë cacher pour , remercier Dieu. •
J’ai trop pleuré , dans cette retraite ; je m’y sens inal à l’aise. Maintenant, je n’ai plus de raisons pour isoler ma vie. Mon courage peut se montrer au grand jour. •" ‘ ’
— Vous convertirez toute la paroisse 1 dit Charles, qui ne- .• , savait que dire. . • • ' . ’ ,
— Je ne crois pas que je devienne dévote, continua M 11 * Des- . .
' prez, surtout dévote comme le voudrait M. le curé; mais je veux me soumettre a une discipline. Je ne veux plus être une • exception! Ce malin, j’ai visité notre paiivro. église. Quelle, , horreur 1 comme on la délaisse t Si je po’uvais la transformer, j’y ferais-ehtrer le soleil, l’air, le luxe du ciel; je voudrais » ' en élargir les murs, ou plutôt, et vous allez voir que je nef -suis pas très-orthodoxe, je voudrais que ce fût tous les ’ dimanches comme au jour de la Fête-Dieu, et qu’on officiât en plein air, au milieu des arbres, avec la brise de la vallée. ' ' , « — Et les jours de pluie? * • •». ‘ . • •
— - Il fié pleuvra plus, jamais, repartit follement Antoi-, .. y nette; je lo sens! Voilà les hommes, avec leur scepticisme!
Ne nre gâtez pas ma foi nouvelle.
, — Je m’en garderais bien. .* . ' '
— Ce serait d’ailleurs gâter votre œuvre, continua la jeune fille.- Comment se fait-il que ce soit, vous, nn Parisien, un philosophe, qui m'ayez donné cette dévotion ?
‘ • 254 • ; LE MARI D’ANTblNETTK • '
. — Mail je vous l’ai prise, et je ne vou» l’ai pas donnée, dit Devanlay.
. ■ • —, Non, ce n’est pas vous'; sdyons plus justes : c’est
l’amitié qui s’eet établie entre nous, et qui, à notre insu, nous a ouvert l’âme. Mais vous avçz encore beaucoup à faire, monsieur, pour être à mon nivoau. Quant à moi, je m’effraye dema.piété; j’ai péar qu’elle ne se maintienne pas , toujours à cette hauteur, et je m’alarme de la sénlir si étroi- , [ .. tement mêlée à-mes goûts champêtres* Je voudrais que l’abbé Miçoulin me martyrisât un peu. pour me faire confesser nià . foi; je voudrais faire un voyage à Paris, pour m’assurer <jue t mon enthousiasme résisterait à vos belles églises. •
, Antoinette débitait toutes ces parele§ avec «jette volubilité qui donné ùn rhythme -joyeux et enfantin au Tangage. Un - observateur impartial eût admiré et rpdouté èn elle «îette
- , innocence qui faisait faire, pour- ainsi dire, Y école huisson-
<• nière à la passion, dans les pe'tits chemins du ciel.
Mais Devanlay ne pouvait être cet observateur impartial.
• ’ Il avait une perception vague, que son instinct . infaillible • * y lui suggérait;. que son égoïsme lui faisait repousser; il ne " . . youlait voir dans cette exubérance que J’épanouissement
» d’une copscience pure, que le premier vol d’une intelligence longtemps opprimée; il respirait avec imprudence ces par- . • fums terribles d’une âme vierge, où toutes les rosées divines
avaient préparé depuis l’enfance des miracles de floraison. 11
- * ' s’imaginait, il voulaits’imaginer queceflotjoyeux. retentissant,
où jouait tant.de lumière, resterait facilement dans ses rives, et qu’il n’y avait aucun débordement à redouter. Il était loin, en tout cas,, de se dire 'que ce débordement, s’il avait lieu,. • pouvait le menacer et l’engloùtir.
- " Cette candeur, en le charmant, Texhortpit à ne plus contrôler ^es impressions par l’expérience, à se défier de la ré-
1 flexion. Après celte visite, qui lui avait fait voir et juger
'le Mari D'ANt'oiNRTTE.' 1 . ’ V *Ï5
une fois de plus les grimaces hpmairres, Î1 se complaisait, il se reposait dans l’admira Lion de ces regards sincères, de ces émotions naïves, de. cette beauté harmonieuse, tju’i,I croyait la beauté d’une enfant, eomme s’il avait été bien sûr de rester toujours l-’homme de son âge et de ne point rajeunir!
Pourtant le plaisir queCharles ressentait était mêlé d’étonnement. Cette fonce dépassait les calculs, ■et cet étonnement lui-même aurait dû l'avertir. Mais il faut tenir compte, parrrfi toutes les 'circonstances atténuantes, de ces longues années ; » de véuvage, si sévèrement passées, et de cette transfusion’ de toutes ses'idées à laquelle il sjétait consacré. Devanfey était autant son fils qu’il était lüi; il se -réjouissait, comme père, de ses belles découvertes, et il en prenait, à son insu, possession âu nom d’Henri. , . •. ' ’
L'entretien se continua pendaiit quelques minutes sur- ce toir animés, vibrant, -pesprez 'l’interrompit ; et, subissant à son tour l’influence de la journée, il mêla, sans trop de désappointement pour Antoinette et pour Châties, Sa gaieté à leur joie : . •
* — J’ai vu partir M, le curé, dit-il. Est-ce qu’il est allé ^ brûler un cierge, pour faire réussir nos projets?
— Non, pas encore, répondit.Charles en regardant Antoinette ; mais t»n lui prépare les chandeliers.
— - C? est quelque chose. Tu me préviendras, ma fille, cafr je suis ân^Spensable. Je n’avais pas réfléchi qu’après.avoir donné mon consentement, il me faudra encore prononcer les paroles décisives. J’achèterai Une écharpe neuve. Je ne veux pas que la cérémonie ait lieu ici, dans le salon : cela semblerait trop familier. Je ferai tendre la maison commune* Devanlây, tu .'ifie prépareras une allocution ; je suis brouillé avèc l’éloquence. .. ......
, — Vous ne l’ètçs pas, mon pèrp, avec l’imagination, dit ' Antoinette. Comme' vous allez vite! . • ■
. — Voyons 1 ruon enfapt, ii faudrait sedécider. J&suis bien qu’avec toutes tes précautions, ajouta-t-il en se tournant vers Charles, tu as compliqué étrangement l’affaire. Pourquoi ton fils ri’est-.il pas là? ' ' - ■
-*■ Parçe-qu’il ne so. soucie, pas d’y être, réprit M u ' Desprez. ~ ;
— AhI si tu- le connaissais, ma fille!, N’est-cô pas, Devanlav, qu’il est charirtant, ton fils? N’est il pas drôle -que ce soit moi qui vante le prétendu, ot que toi, son pères lu n’aies pas encore pu obtenir de. lui qu’il vint. Se faire valoir lui-même. Lui as-tu écrit, au nmins, de la bonne encre, à ce fils rebelle? • 1 * - . '
— ' Je lui ai écrit, mais la lettre n’est pas partie.
-r Comment! v . • -
— Je l’ai déchirée, reprit .Antoinette, qui forçait . un peu son enjouement. Je veux que M, Uenri v ienne de lui-même,
•s’il' doit venir. >•, •- ’ .
— Sans doute. Mais eneorè faudcail-il qu’il sùLbien qu’on
l’attènd. '
. — Il croirait qu’on l’attend avec impatience. \
— Écoute, ma fille; lu deviens coquette comme une demoiselle de Paris. Je n’entends rien à ces subli]ités.' J’ai hâte d en finir. Aujourd’hui surtout, je, nte sens le cœur épanoui. Est-ce le beau temps? est-ce un pressentiment? mais je suis heureux. #
— Et moi aussi, ajouta Devanlav avec un doux soupir.
— Et moi aussi, reprit Antoiuette avec, un éclair dans les yeux. ; . .* . ' • '
— • Eh bien ! ce serait le moment de npus arrêter tous, continua Desprez avec une bonhomie qui aVait son autorité, de faire un bail avec le bonheur. Allons, JDevanlav, va recommencer ta lettre; et toi, ma fille... respecte les confidences d'un père à son' fils» • • - •• - .
LE^MARI D’ANTOITJETTR. • ' 4bi
— Monsieur n’a pas le temps d’écrire aujourd’hui , dit Antoinette en sc mutinant. ; nous avons une grande promenade à faire, une visite essentielle pour laquelle nous sommes déjà «n retard. .M. et M 1W de Valois nous attendent. . , ' . j -
—• La belle raison ! • ‘
— C’est une raison sérieuse : il s’agit d’aller admirer des chefs-d’œuvre; Et la jeune fille riait. Il faut bien quft'M. Henri,'
, 'avant de venir, sache qu'il retrouvera ici les musées de Paris. '■ s- • - . ' * ■ * • . ■
• — Des croûtes! d’affreuses croûtes ! repartit Roger en. ;. haussant les épaules. Ce qu’il y a dé meilleur dans la collection, ce sontles propriétaires. De bonnes caricàtures ! Tu as * . vu la soeur, Devanlay ; eh bieri.1 elle n'est rien à côté du frère. ' . v ." • ■ *• • • •
. Et désespérant, pour lu quart d'heure, dé faire entendre raison à des- foué r comme sa fille et son ami, 51. le maire alla admirer le chef-d’œuvre qu’il avait produit par son génie': lé superbe Inkermann. • J - .
Antoinette tenait, eu effet, à cette Visite. On eût dit qu’eile voulait occuper, distraire M. Devanlay et se distraire ellemême. Cette activité qui la. sollicitait ne pouvait se dépenser toujours on promenades sans but, en aspirations champêtres. Avait-eHe conscience de cette faim croissante que dëVeloj)- , - <
paît, si j’osô ainsi dire, dans son âme, dans tout sou être, ce souffle perpétuel venu du même horizon ? Voufait-elle donner un autre aliment à, son ardeur? Et n’osant ni lire, ni rester toujours sur cette pente dangereuse des sentiments vagues, voulait-elle, par un merVeitleux instinct de défense et de pu- • deur, poursuivre et égarer avec elle dans l’art, dans les. subtilités, dans' les discussions, cette âme voisine dè la sienne,, dont la chaleur, devinée par ollé, l’avait toute gagnée ? '' " •
Voularl-elle seulement, par pure coquetterie, avoir une
2o!f *■ ' I.K MARI D’AN foi.NETTB.
occasion do montrer qu’elle- entendait quelque chose à la peinture, et qu’elle .avait ajouté par ses lectures* par ses méditations personnelles, à l’éducation donnée par les ursu- ' lines de Troyes*? Je crois qu’il eût fallu combiner ces raisons
* différentes pour atteindre à la vérité. ' v ,
Charles n’éleva aucune objection; çt, une demi-heure après, il accompagnait Antoinette dans le village. Abritée sous une Ortibrélle l M 11 * Desprez marchait vite afin de gagner l’ombre. L’heure n’était pas propice pour les lents entretiens, qui S accommodaient du silence amical de la lune. Ils arrivèrent donc au but de leur promenade, sans avoir échangé une parole. . , , ' . < • , - •
’ • if. et M llc de Valois attendaient, avec une impationcë qui peut se concevoir de la part d' amateurs fanatisés par la pos-
* session d’un, trésor, la ^ visite de Jï. Devanlay. C’était un connaisseur, qui, revenu à Paris, pourrait parler des richesses •enfouies dans" la vallée de 'l’Aube. Qui sait? la gloire pié M. Du Sommerard, un compatriote, vme illustration de Bar-
:• sur-Aube, pouvait échoir aussi, à SL de Valois. Il suffirait d’un mot répété dans un salon parisien pour que je gouvernement jetât les yeux sur la célèbre collection. Si grevé que fût le budget, il pouvait s'imposer le sacrifice de cette acquisition. M. de' Valois,, plus acoessible aux idées modernes que • , sa sœur, n’était pas éloigné de l’idée de vendre ses tableaux.- Il était du tempérament des collectionneurs du jour. Mais M 1 , 1 * de Valois eût mieux aimé mourir que d’accepter .un prix quelconque, fût-il d’un million, de ses richesses artistiques, surtout (j’un gouvernement qui o’était pas celui de ses cousins; et, si elle rêvait le transport des tableaux au Louvre, • c’était comme cadeau de bienvenue, pour fêter le retour de ses parents illégitimes, ses légitimes souverains. ,
' La maison du frèro et.de la' sœur était d’apparence modeste, mais solide. Si l'on, avait pu la fortifier, mettre quel-
qties couleyrines autour des murs, Ou eût réalisé un vœu chimérique, une folie de M. dé Valois. Une porte cochère, fort épaisse et toujours fermée, donnait accès dans une cour où ur, chien de garde remplaçait les coolevrines absentes.
Une Chaîne,' assez fbrte pour supporter un petit pont-levis, aidait à mettre en branle Une cloche d’abbaye.
— La cloche est sans doute aussi un objet collectionné, demanda DeVanlay, qui s’annonça par trois coups retentissants. - ‘ t
— .Jé crois qu’éllea appartenu 5 la Métairie, répondit Antoinette ; ce devait èlré la grosse cloche de ma petite chapelle'.
JH. de Valois, accompagné de sa sœur, se présenta pour faire honneur à ses Irôtes. C’était, en. effet, une physionomie amusante que celle de l’ancien receveur de l’enregistrement. L’habKude bureaucratique, idéalisée par le goût des arts, aboutissait à une .sorte d’extase perpétuelle qui faisait croire au premier aspept qu’on avait devant soi un rêveur, un poète, tandis qu’on rie saluait qu’un maniaque, devenu béat. Le cou libre dans, une large cravate blanche, dont le nœud avait dèdx pointes menaçantes comme les cornes de Moïse; chaussé d’escarpins, Vêtu d’un habit bleu qui datait de la vingtième année; portant toujours dans les poches d’un vaste gilet, plus long que l’habit, d’un côté une loupe, de l’autre des lunette? sans étui ; coiffé d’une perruque qui était déjà une antique; ayantau doigt un anneau qui avait dû briller : à la main-du' comte Thibaut le Chansonnier, ou qui datait, pour tout' autre que, peur son - propriétaire, de cette grande fabrique de produits du moyen âge , établie vers' 1830- à l’usage des .drames nouveaux; jouant avec une breloque donnée par Louis XVJ à un aïeul, et prisant dans la tabatière . même de Voltaire (mais non malheureusement du tabac de Voltaire), M. de Valois s’avança, en faisant trois safuts du répertoire de Vestris. . •’ • • •
, La vieille demoiselle, fière chez les arutres, était débonnaire chez elle. Dans le salon- de M. le maire, elle donnait seulement le bout de ses doigts à Antoinette; elle courut à celle-ci, et l’embrassa, comme eOt fait une ogresse qui veut manger de la chair fraîche; quand elle l’aperçut dans la cour.
Cette chère enfant I comme elle devient belle t quand je pense que je l’ai vue toute petite, toute petite! Ah! comme vous étfez mignonne! Oui, monsieur, elle n'était pas plus grosse que le poing.
Antoinette, tout en répondant avec la confusion nécessaire à cette affabilité, regardait malicièusemént Devanlay de côté, comme poür Jui dire t • .
.. u-, N’est-ce pas que mon père avait raison? Ce sont deux grotesques. * ’ -n * •