‹ Le Mari de la danseuse: étude (volume 2)Chapitre 4 sur 51 · SOUS LA TERRE · texte numérisé non relu

SOUS LA TERRE

La porte dérobée par laquelle les deux faux espions s'introduisirent dans le cloître des Bernardins ayant été refermée derrière eux, ils entrèrent dans la sacristie et descendirent les degrés de la crypte. Une petite lampe posée sur la dalle d'une tombe éclairait le souterrain. Lewinski s'en empara, et, suivi de son compagnon, il s'engagea dans un labyrinthe de galeries qui les conduisit bientôt vers une trappe auprès de laquelle était assis un serviteur des moines. Le sommet d'une échelle dépassait l'ouverture de cette trappe. Les deux conspirateurs, s'aidant des mains, se laissèrent glisser jusqu'au bas de Téchelle ; alors la trappe s'abattit au-dessus d'eux, et ils recommencèrent à cheminer dans un dédale de couloirs pratiqués sous les cours de l'hôtel Wanda ; car le cloître et l'hôtel avaient été reliés secrètement à quinze pieds au^-dessous du sol.

Après quelques minutes de marche, ils arrivèrent dans une cave très-haute et disposée en forme de grande salle circulaire où une cinquantaine de personnes étaient assises « Les unes portaient la robe brune des bernardins, d'autres la robe noire des prêtres, d'autres encore le costume civil. Une seule femme faisait partie de l'assemblée. Il y avait, au haut de la voûte, une lanterne qui pendait, éclairant

\n LE MARI DE LA DANSEUSE.

d'une lueur excessivement affaiblie toutes les têtes découvertes ; et une chaleur un peu moite — celte chaleur douteuse qui s'exhale des caves pendant Thiver — alourdissait Tatmosphère de cette salle souterraine, dont les murs suintaient.

L'assemblée était grave et recueillie. Ghac\m parlait à tour de rôle et à demi-voix. Par instants, on entendait le chant lointain de Torgue qui, de Téglise, descendait dans les profondeurs de la terre. On entendait au3si, arrivant de la rue par le soupirail, les hymnes psalmodiées parla foule autour de la statue de la Vierge. Ces harmonies distinctes et tristes faisaient comme une sourdine étouffée, presque insaisissable, au bruit des voix.

Quand Lewinski et son compagnon se présentèrent devant la porte, taute l'assemblée se leva pour leur rendre hommage. Ces deux hommes, en effet, entre tous les conspirateurs rassemblés pour l'affranchissement de la Pologne, avaient accepté le rôle le plus douloureux et le plus pénible. Ce n'était pas seulement leur vie qu'ils avaient apportée dans le complot, c'était beaucoup plus que leur vie : leur honneur ! et cela se savait.

Ils s'assirent tous les deux le long du mur. Chacun les imita. Un grand espace vide s'étendait au milieu delà salle. Tout autour s'alignaient les têtes. On attendait.

Enfin un vieillard se leva. C'était un prêtre à Tair vénérable. Il avait de beaux yeux bleus et très-doux. Sa barbe blanche descendait sur sa poitrine, et sa robe noire tombait sur ses pieds.

Il promena d'abord de longs regards autour de lui : il regarda avec affection et pitié toutes ces têtes énergiques,

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jeunes pour la plupart, et qu'il pensait voir pour la dernière fois ; puis il croisa ses bras et il dit :

— Mes enfants, nous sommes réunis pour le triomphe de la cause la plus sainte et la plus pure. La plus sainte des causes est celle de Dieu. Après elle, immédiatement, est la cause de la patrie. En ce moment, plus que jamais, elles sont inséparables, car l'étranger dont nous détestons le joug ne nous a pas opprimés seulement dans notre liberté, nos lois, nos usages, mais encore et surtout dans notre religion. Ilny a plus, en Pologne, aucune sécurité pour la foi ni pour les prêtres. Notre ^yran ne s'est pas contenté de déclarer que la nationalité polonaise était un non-sens *. Il est allé plus loin ! Il s'est emparé des couvents pour les transformer en cachots, des églises pour les changer en casernes. 11 a fait enlever chaque année plusieurs milliers de nos enfants et les a fait élever en Russie dans la langue et la religion des Moscovites ; et Ton a vu, chez nous, une mère égarée par le désespoir étouffer de ses mains son propre fils, préférant le savoir mort que de le voir abjurer sa religion. Le système abominable adopté pour extirper de notre pays la religion catholique romaine a été suivi avec une cruelle persévérance. En dix ans, plus de deux cents établissements religieux ont été abolis dans nos provinces ; leurs biens ont été confisqués. On a pillé le trésor de Gzenstochowa, le lieu le plus révéré de la terre polonaise ; un grand nombre d'ecclésiastiques ont eu à supporter Temprisonnement, la déportation, l'exil; enfin on a assigné la moitié des églises catholiques au culte grec, et il a été ordonné qu'à l'avenir,

* Oukase de 1824 relatif à la Lithuanie.

toutes les fois qu'une église grecque tomberait en ruine, on s'emparerait d'une église catholique pour la remplacera Tant d'outrages portés à nos croyances les plus saintes ont lassé notre patience. Notre-Seigneur a dit, il est vrai, qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César; mais la Pologne n'appartient pas aux Russes; du moins, elle ne leur appartient qu'en vertu de la violence ; et, d'ailleurs, le souverain n'a droit à la soumission des peuples qu'autant qu'il ne fait rien contre la foi. Eh bien, la foi est menacée chez nous, persécutée. Au nom de Dieu, levez-vous pour la défendre. Il en est temps. L'haure de votre affranchissement a sonné.

Le prêtre se rassit. Tous les cœurs étaient oppressés. Mais on n'entendit rien qu'un long soupir, et, avec lui, les chants lointains de Féglise, où résonnaient les funèbres lamentations du Dies irœ.

Alors, le comte Ladislas se leva. Le mari de Wanda avait toujours le même air ouvert et sympathique.

— On vous a parlé des crimes commis contre la religion, dit-il. Je vous parlerai, moi, de ceux commjs contre nos libertés. Depuis la révolution de 1831, toutes les garanties nationales stipulées au congrès de Vienne ont été anéanties. Nous sommes gouvernés par l'acte arbitraire et monstrueux des Statuts organiques. Cet acte a déclaré que la Pologne ferait désormais partie intégrante de la Russie ; que ses habitants ne devaient former, à l'avenir, qu'une seule et même nation avec les Russes. L'armée polonaise a cessé d'exister; ses soldats doivent servir dans lès régiments de l'oppresseur,

* Oukase du 19 juillet 1852.

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et la cocarde moscovite a remplacé celle que portait Kosciuszko. Ce n'est pas tout : le pays s*est vu successivement enlever toutes ses franchises commerciales ; le château de nos rois a été dépouillé de ses trésors et de ses trophées historiques ; les salles où s'assemblait la Diète ont été changées en casernes; Varsovie, descendue du rang de capitale d'un grand royaume à celui de chef-lieu d'une province russe, a vu son Université fermée, sa bibliothèque publique, ses cabinets, ses musées, toutes ses collections de science et d'art emportés à Saint-Pétersbourg; et, comme si la tyraraiie, pour comble d'outrages, eût voulu joindre le sarcasme à la violence, il a fallu qu'une députation de Polonais remerciât le tzar des bienfaits qu'il daignait répandre sur sa conquête. Ainsi, non content de nous avoir martyrisés et dépouillés, on nous a raillés. Le lion était à terre, enchaîné, muselé, vaincu; il ne pouvait plus se défendre : od l'insultait alors en le poussant du bout du pied.

Vous frémissez, n'est-ce pas? reprit le comte en promenant les yeux autour de la salle. Ces attentats vous font horreur. Ils ne sont pas les seuls que Ton ait commis contre vous. Je vous rappellerai ces confiscations si multipliées, que les feuilles officielles pouvaient à peine suffire à les enregistrer; ces spoliations qui firent passer la majeure partie de nos biens dans les mains de nos oppresseurs ; ces emprisonnements innombrables et arbitraires. Quant aux transportations, qui de nous n'a vu quelque membre de sa famille arraché de son toit pour aller peupler les solitudes de la Sibérie ou du Caucase? Vous avez tous connu le prince Roman Sanguszko qui, déchu de toutes ses grandeurs, fut condamné à faire, à pied, la route de Varsovie à la mer

Glaciale. Je Tai faite aussi, moi, cette route, comme tant d'autres. Là-bas, dans les steppes déserts, les meilleurs d'entre nous subsistent encore. Ils sont mêlés çiux assassins et aux voleurs. Ils sont enfouis vivants dans les mines, lis se débattent contre la misère et contre le froid.

A plusieurs reprises, déjà, depuis ISrii,, quelques essais d'affranchissement ont été tentés, mais ils ne ]Touvaient réussir. La nation n'avait pas encore assez souffert. Les héroïques citoyens qui s'étaient levés pour l'indépendance furent cernés, faits prisonniers; on les martyrisa. Je ne m'appesantirai pas sur les scènes de sang qui vous sont connues. Je vous rappellerai cependant le supplice des victimes de Janow, battues de verges jusqu'à la mort au pied du monument de Kosciuszko.

Aujourd'hui, notre situation, déjà si affreuse, a atteint les dernières limites du possible. Une citadelle s'est élevée dans notre capitale, aux frais du trésor polonais, et, quand le tzar est venu la visiter :

— Si vous votLs enlêtez à garder vos rêves de nationalité, a-t-il dit à la municipalité de Varsovie, à la première émeute, je ferai foudroyer la ville; Varsovie sera détruite^ et, certes, ce ne sera pas moi qui la rébâtirai!

Et depuis, comme les nègres courbés sous le bâton, on nous voit tous tremblants, inquiets, n'osant lever les yeux, dans la crainte de laisser deviner notre douleur. Nulle sûreté n'existe pour nous. Un cabinet noir, qui fonctionne au milieu de nous, livre à nos ennemis les secret^, jusqu'aux épanchements intimes de toutes nos familles. Nous ne pouvons voyager sans permission. Absents, on nous rappelle, et il faut obéir, ou nos biens seraient confisqués. Des mil-

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liers d'espions pullulent parmi nous, se glissant jusque sous nos toits, dans nos maisons, et s*asseyant à notre table. Celui de nous qui croit confier ses espérances à un ami, souvent se livre à son bourreau. Un propos inconsidéré, un refrain échappé pendant Tivresse, le moindre signe de reconnaissance, une coiffure, un ruban, les emblèmes du deuil, que dis-je! un livre saisi chez nous, moins que cela : une feuille de journal, suffisent pour faire arracher, la nuit, Timprudent ou le malheureux de sa demeure, et on ne l'y revoit jamais. La méfiance s*est emparée de nous tous. La terreur est devenue Tétat normal de nos âmes. Les parents, les amis s'observent et se défient les uns des autres. On voit partout des dénonciateurs. Les liens de la famille, de la société sont rompus.

Eh bien, le temps est venu de faire cesser cet exécrable état de choses. Quel peuple au monde a plus stoïquement supporté que nous de tortures et de vexations? Mais, celte fois, nous pouvons croire enfin au succès de notre tentative suprême. Depuis dix ans, nous avons tout disposé pour que le pays tout entier, au jour fixé, se lève comme un seul homme. Ce jour est proche. Êtes-vous déterminés à nous suivre ? Etes-vous d'avis d'attendre encore? Si l'un de vous a quelque objection à faire contre l'opportunité du soulèvement préparé, qu'il parle ! Le salut de la patrie sortira de notre délibération.

Le comte s'était lu. Chacun regardait ses voisins, sans rien répondre. Lewinski prit alors la parole.

— La Pologne pourra tenir tête à la Russie, dit-il; mais,

si l'Autriche et la Prusse se joignent à elle, sur quelles

ressources comptez-vous?

— La France ne nous laissera pas écraser par trois peuples, répondit le comte.

— La France nous a-t-elle secourus en 1830?

— Elle ne pouvait nous secourir. Elle était en pleine révolution à cette époque.

— Qui a dit, je vous prie, cette sanglante parole : U ordre règne à Varsovie?

— Cette parole, plus malencontreuse que cruelle, — jene puis la croire pensée, sentie, par celui qui Ta prononcée, — ne prouve rien contre la sympathie de la France. Elle représente Topinion d'un homme, non celle d'une grande nation.

Lewinski réfléchit un peu, puis il reprit :

— Vous rappelez-vous la réponse de Kosciuszko aux Polonais réfugiés qui le pressaient de revenir d'Amérique afin de plaider notre cause auprès du Directoire : « Je ne sais pourquoi, malgré la sympathie qui règne entre les Français et les Polonais, les Français nous abandonnent toujours dans les crises les plus décisives. Louis d'Anjou et Henri 111 nous ont été funestes. Les élections des princes de Conti et de Longueville ne furent pas soutenues par Louis XV. Le duc d'Aiguillon laissa s'accomplir le premier démembrement du royaume. En 1794, lorsque, par notre insurrection, nous forçâmes le roi de Prusse à se détacher de la coalition contre la France, la République ne voulut rien faire pour nous, malgré nos sollicitations. Comment donc nous fier aujourd'hui à de vagues espérances? »

— Mais, depuis, répliqua le comte, les liens entre les deux nations ont été cimentés par des flots de sang. En Egypte, en Italie, à Saint-Pomingue, en Espagnp, çn Russie,

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en Allemagne, partout où Napoléon fit planer l'aigle française, Taigle blanche planait de front au même rang. On a vu les nôtres tomber sous les murs de Paris, en exhalant leur dernier soupir, avec le cri de « Vive l'Empereur ! » A Tîle d'Elbe, ils veillaient sur les jours du conquérant. Ils se sont battus pour lui jusqu'à Waterloo. Ils seraient allés, s'ils l'avaient pu, jusqu'à Sainte-Hélène. Allez! de tels services ne s'oublient pas. La France n'est point ingrate; c'est une terre généreuse. Il y a, d'ailleurs, entre les deux peuples une étroite communauté de caractères, d'héroïsme, d'aptitudes, de mœurs et d'intérêts. On nous appelle avec raison les Français du Nord. Pour la France, notre nation reconstituée sera le boulevard qui la défendra ^de l'invasion des hordes barbares. Il ne se peut pas que la France nous abandonne, Lewinski.

— Si c'était un héritier de Napoléon qui régnât en France, dit Lewinski, j'espérerais. Mais la famille d'Orléans ne sait former pour nous que des vœux stériles.

— Qu'importe ! interrompit le comte : soulevons-nous toujours. Mieux vaut mourir jusqu'au dernier que de vivre comme nous vivons.

— Gela est juste! dit Lewinski. Cependant, il faut choisir Toccasion en toutes choses. Croyez-vous la nation mûre pour la révolte ? Tout est là. Rappelez-vous que, depuis soixante et dix ans, elle subit le joug étranger. Moi, je suis prêt êi donner ma vie, comme vous tous ; mais je ne me consolerais pas, en mourant, d'un nouvel échec, car chaque échec nouveau contribue à dénationaliser le pays.

— N'avez-vous pas devant les yeux l'exemple de la Fraoiîe? répojxJit le comt§. YÀk ftus^i, n'a-Mle pas subi te

joug étranger? Les Anglais ne l'onl-ils point martyrisée aussi durement que les Russes nous martyrisent? Il ne manquait pas alors d'infâmes Français pour soutenir le pouvoir de l'oppresseur. Les Anglais sont restés pendant plus de deux cents ans sur la terre de France. Eh bien, un jour, il a suffi d'une femme pour les en chasser!

— Chassons donc nos tyrans ! dit Lewinski en se levant. Et que Dieu juge nos œuvres !

A ces mots, tous les conjurés se levèrent; mais le prêtre élendit les mains.

Quand le tumulte fut apaisé :

— Avez-vous tous bien réfléchi , , dit-il gravement, aux conséquences de ce que vous allez faire? Je vous adjure de combattre au nom de Dieu; mais, avant de combattre, il faut que vous sachiez à quelles épreuves vous vous exposez. Ce n'est pas seulement la chance de périr qui vous attend, mais la déportation, l'exil, la confiscation de vos biens.

— Nous le savons! dirent les conjurés.

— Pendant que vous combattrez pour la liberté, reprit le prêtre, vos châteaux seront incendiés, pillés; vos femmes, vos enfants seront égorgés.

— Nous le savons ! dirent-ils encore.

— Ce n'est pas tout. Vos ennemis vous calomnieront devant l'Europe. Vous qui ferez la chose la plus sainte, on déshonorera vos actions. On dira que vous êtes vaincus, quand vous vaincrez, afin de décourager le zèle de vos amis et repousser de vous les alliances ; pillés, on vous appellera pillards ; héros, on vous traitera de lâches ; soldats armés pour la patrie, on vous stigmatisera du nom de communistes : le savez-vous?

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— Nous le savons! répétèrent-ils.

— 11 vous faudra endurer l'excès de la fatigue et l'excès du froid, la faim, la soif; vous connaîtrez toutes les misères liumaines. Vous camperez la nuit, exposés à la pluie et dans la boue. Mal armés , armés de faux, de bâtons , de marteaux, il faudra vous élancer aux bouches des canons. Prisonniers, on vous assassinera. Et nul, entre vous tous, ne survivra pour transmettre à la postérité vos actions héroïques.

— Nous le savons! Nous savons tout cela! s'écrièrent-ils d'une seule voix.

— Et vous êtes toujours décidés ?

— Oui.

— Tous?

— Tous !

— Venez donc recevoir, dit le prêtre, la communion des mourants ; car, nous tous qui sommes ici, aussi vrai qu'il y a un Dieu, nous succomberons les premiers, demain peut' être.

Disant cela, il écarta du bras un grand rideau qui cachait un autel grossier sur lequel avaient été déposés une croix, un calice, et deux chandeliers d'argent apportés de l'église. Tous les conspiraieurs s'agenouillèrent. Le prêtre, soutenu sous les bras par deux jeunes hommes qui remphssaiont l'office de diacre, célébra la sainte messe; puis, prenant en main le caHce, il distribua aux assistants les hosties consacrées. Les chants qui résonnaient encore dans la rue autour de la statue de la Vierge accompagnaient cet acte religieux, auquel les circonstances prêtaient une majesté grandiose. Quand la communion fut terminée, le prêtre dit :

— Maintenant, mes enfants, il convient de vous faire connaître le jour fixé pour l'indépendance.

— Sera-til prochain? dit une voix.

— Oui. Le jour anniversaire de la résurrection du Sauveur sera le jour de la résurrection de la patrie.

Le prêtre avait à p eine prononcé ces mots, qu'on entendit un cri, suivi dtî la chute d'un corps pesant dans la cave voisine. Tout le monde se précipita vers la porte. Le comte Ladislas saisit un des chandeliers de Tautel; on aperçut alors un enfant qui s'était laissé glisser par le soupirail ouvrant dans la rue, et qui, très-effrayé de rencontrer là tant de gens, se tenait, hagard, dans un coin, ramassé sur luimême comme une bête fauve prise au piège.

Cet enfant n'était autre que le jeune espion qui, le soir même, avait dénoncé à la police Lewinski et son compagnon. Chargé de surveiller les alentours du cloître, il avait entendu un murmure de voix passer par le soupirail, en se penchant pour écouter sur l'ouverture de ce soupirail , il s'était laissé tomber dans la cave.

En une seconde, il fut saisi, bâillonné, entraîné. Chacun le menaçait et voulait le voir. 11 avait la tête et les pieds nus, le teint flétri, l'air misérable et l'œil farouche.

Dès qu'il parla, — il n'avait fait que balbutier, — éperdu de terreur, on le reconnut pour un enfant russe.

— C'est un espion! dit une voix.

— H va nous vendre ! dit une autre.

— Qu'il meure !

Tout le monde se précipita.

Mais, à ce mot, une femme qui jusqu'alors avait tout écopté en silence, se tenant à Vécart, comme il convient aux

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femmes quand les hommes délibèrent, fendit la foule et saisit l'enfant par la main.

C'était la comtesse Wanda.

— Ne crains rien, petit, lui dit-elle.

Puis, se tournant vers tous ces hommes anxieux qui la regardaient :

— Voulez-vous commencer votre œuvre sacrée par un meurtre?

— La délivrance du pays dépend de lui, dit Lewinski. Combien peu de chose est son sang auprès de celui qu'il ferait couler, s'il parlait!... Livrez-nous-le ! il faut qu'il meure !

— Il ne parlera pas, dit la comtesse.

— Qui l'en empêchera? '

— Moi.

— Comment?

La comtesse se tourna vers l'enfant, qui tremblait.

— Où est ta mère? lui dit-elle.

— Je ne sais pas, fit-il en reculant.

— N'as-tu pas de mère?

— Non, reprit-il en baissant le front.

— Pas de père ?

— Non.

— Qui donc prend soin de toi? .

— Personne.

Et il se cacha le visage.

— Veux-tu que je sois ta mère, petit? reprit doucement la comtesse.

L'enfant la regarda avec terreur. Il croyait qu'on se moquait de iMJ, ou il ne comprenmt pas,

— C'est dit! je serai donc la mère, fit Wanda.

Et, prenant alors Tenfant sous le bras, elle sortit de la cave et remonta dans son hôtel, pendant que les conjurés regagnaient la crypte de l'église des Bernardins, où la foule priait encore.

Pendant ce temps, la police russe fouillait le cloître. Elle n'y trouva rien. Alors, pour se venger, elle déchargea sa mauvaise humeur en coups de fouet et de bâton sur les femmes qui étaient toujours agenouillées dans la rue autour de la statue de la sainte Vierge.

Le jour de Pâques est, dans toute la Pologne, un jour de réunions de famille et de grandes réjouissances. Nul peuple, au monde, ne célèbre cet anniversaire solennel avec autant de pompe et d'entraînement que les Polonais. Habituellement, après avoir assisté à la grand'messe, chaque famille se rassemble pour prendre part au banquet du bénit. Là comtesse Wanda, même quand elle était à Paris, n'avait jamais dérogé à cet usage. La conspiration dont elle était l'âme et qui était au moment d'éclater, lui fournit un motif de plus pour le célébrer dignement.

Elle invita tous ses amis qui faisaient partie du complot à s'asseoir à sa table, et recula l'heure du repas jusqu'à

celle où elle dînait habituellement. Un bal devait suivre le bénit. A minuit, le signal de la révolte devait partir de chez elle. La comtesse avait imaginé ce moyen ingénieux pour s* assurer plus aisément de la personne des principaux fonctionnaires russes, qu'elle avait conviés à son bal. En effet, il suffisait de les faire prisonniers — et la chose paraissait facile — pour paralyser presque absolument la résistance du gouvernement.

 six heures, les porles de Thôtel étaient grandes ouvertes, et les fenêtres flamboyaient. Au miheu de la salle à manger, très-vaste, une table avait été dressée, en forme de fera cheval. Les cristaux et l'argenterie élincelaient sur la nappe blanche. On y voyait, entre autres excentricités culinaires, quatre énormes sangliers rôtis, avec des brins de buis dans les oreilles, douze cerfs également rôtis en entier, auxquels on avait laissé leurs massacres chargés du boiSj douze gâteaux en forme de tours sur lesquels s'élevaient les statues des douze apôtres, douze tonnelets en argent remplis de vin de Chypre, de France et de Hongrie. Au centre de la table, un agneau ou plutôt un agntis Dei, en beurre fondu, de grandeur naturelle, se dressait, debout, avec son drapeau, sur un plat d'argent. Tous les mets étaient servis froids, et il y avait plus de cent personnes assises qui prenaient leur part du festin sous les lustres. Le lustre le plus grand représentait une étoile immense ; rimage de Jésus-Christ était peinte au milieu, avec ce mot sous ses pieds, en traits de feu, qui semblait une promesse pour tous les assistants : Resurgam!

Aucun Russe n'avait été invité au repas. Quand il fut terminé, les convives se rendirent processionnellement dans les

salons, qui étaient déjà pleins de monde. La plus haute aristocratie de Varsovie et des environs y était mêlée au tiers état, à de nombreux représentants de la garnison moscovite et de l'administration supérieure. Les femmes, toutes gracieuses, presque toutes jolies, étaient assises. Les hommes, debout, causaient avec elles. La plus franche animation semblait régner dans la salle de bal. Cependant, plus d'ua regard cherchait à rencontrer, à la dérobée, un autre regard, et plus d'un corsage de femme se soulevait avec émotion, tout à coup, sous l'effort de certaines pensées auxquelles Tamour n'avait point de part. Mais nul ne pa* raissait s'en apercevoir, et dans celte réunion, en apparence consacrée au plaisir, on eût vainement cherché à surprendre, dans les groupes, un seul mot ayant trait à la politique ou aux événements attendus.

La comtesse Wanda, surtout, avait Tair joyeux. Jamais maîtresse de maison ne parut plus préoccupée qu'elle ne le fut, ce soir-là, de distraire ses hôtes. Debout devant un large fauteuil, auprès de la porte, dans sa toilette éblouissante, les épaules décolletées, les cheveux négligemment relevés et pleins de diamants, belle, plus belle qu'elle n'avait jamais été peut-être, car il y avait sur son front, dans ses yeux, sur ses lèvres épanouies comme dans tout son maintien, je ne sais quelle satisfaction qui la rajeunissait; elle faisait quelques pas au-devant de chaque nouvel invité qui entrait, lui donnait sa main à serrer, et échangeait quelques mots avec lui, surtout s'il était Polonais.

Mais quelles étranges paroles lui adressaient ces derniers, et tous en souriant, de telle sorte que, pour ceux qui ne les entendaient point, étant placés à distance, on eût dit,

à leur air affable et spirituel, qu'ils s'étaient donné le mot pour rivaliser de galanterie.

— Cinquante faux! murmurait Tun en s'inclinant.

— Cent vingt fusils ! disait un autre.

— Mes quatre fils et moi, seulement, disait un troisième.

— Cent mille francs... Est-<;e assez î demandait une femme.

— Mes deux frères et vingt serviteurs, disait une Jeune flile.

— Deux cents chevaux au faubourg de Praga, disait un vieillard.

A tous, la comtesse Wanda souriait. A tous, elle répondait :

— A minuit.

Et chacun des assistants, s'inclinant encore, se perdait aussitôt dans'la foule du bal.

Quand survenait un Russe, la comtesse échangeait avec lui les compliments et les banalités habituels entre une maîtresse de maison et ses invités.

Cependant, parmi les groupes qui devisaient dans les salons, ne tardèrent pas à s'échanger des dialogues qui n'avaient rien de la futilité ordinaire aux conversations des réunions de plaisir. Les femmes s'étaient faites railleuses et provoquantes. Les jeunes officiers polonais au service du tzar étaient surtout les victimes de leurs railleries. L'une d'elles, une jeune fille de dix-huit ans qui portait le joli nom de Zofia, belle, à taille ployante comme un jonc, aux épaules larges, avec un flot de cheveux sur la nuque, des dents de perle, vêtue de satin rose et couronnée de nar-

cisses, se distinguait entre toutes par ses sarcasmes; et l'éclat de sa beauté, ce soir-là, avait quelque chose d'étrange et de menaçant.

— Vous dites que vous m'aimez, répondait-elle à un jeune et bel officier élranglé dans son uniforme et qui lui parlait avec un air de douceur touchante, mais vous me connaissez bien peu si vous pensez que j'épouserai jamais un homme qui ne sera pas de ma race.

— Et de quelle race suis-je donc? répliquait l'officier. Ne suis-je pas né à Varsovie, comme vous, Zofia? Le même sang ne coule-t-il pas dans nos veines?

— Quoi! vraiment? Je vous prenais pour un Moskal, à voir votre uniforme.

— Ne savez- vous pas que j'ai été forcé de le porter? Allez ! il n'y a rien de russe en moi.

— Si Ton vous demandait de le prouver?.., disait la jeune fille.

— Je suis tout prêt. Parlez : qu'ordonnez-vous?

— Oh! moi, je n'ai le droit de rien ordonner. Seulement...

— Seulement? répétait le jeune homme.

— Eh bien, si quelque événement inespéré survenait... un réveil delà nation, par exemple... que feriez- vous, vous qui êtes caserne à la citadelle?

— Serait-il de nouveau question d'un complot ? demanda l'officier en pâlissant.

Mais la jeune fille se mit à rire.

— Est-ce que je le sais, moi? s'écria-t-elle. Mais répondez, pour voir y à ma question.

— Pouvez-vous douter de ma conduite?

— Mais oui, j'en doute.

— Eh bien, vous me faites injure, chère Zofia.

— Alors, vous marcheriez donc avec wow5?

— Je marcherais au premier rang.

Elle le regarda soudain avec tant d'amour, tantd'abandon, et posa sa petite main sur son bras avec un tel tremblement, qu'il sentit tout son cœur se fondre. Ils s'éloignèrent et se perdirent dans la foule. La jeune fille eût pleuré de bonheur d'avoir fait une telle recrue.

Une de ses compagnes qui sortait à peine de l'Institut impérial de Pulawi, une enfant encore, elle avait tout au plus seize ans, et je ne sais quelle grâce frileuse alanguissait son attitude, levait doucement ses épaules étroites en écoutant un autre officier. Ses longs cils étaient abaissés sur ses beaux yeux bruns, et ses lèvres charnues, sculpturalement découpées, boudaient un peu, mais gentiment, avec une sorte de mutinerie pleine de charme. Elle portait le nom de Lodzia, et elle était née en Ukraine.

— Je ne me marierai jamais, répondit-elle enfin à celui qui l'aimait. Ou plutôt je ne me marierai que le Jour où le pays sera libre.

Il souriait, croyant à iquelque badinage.

— Faut-il donc que je fasse une révolution pour vous épouser?

Elle le regarda sérieusement et répondit :

— Oui.

11 tressaillit. Elle s'éloigna, et il disparut à sa suite.

La blonde Jadwiga, rêveuse et poétique comme une elfe des Scandinaves, disait en se suspendant au bras de son cavalier :

— J'ai rêvé cette nuit qu'on se battait à Varsovie, et que vous vous battiez aussi, mais du bon côté. Après cela...

— Après cela? reprit le jeune homme étonné.

Elle lui répondit par ce vers d'une vieille chanson :

Nous ne formions qu'une seule âme et qu'un seul cœur.

Quant à Ludka, altière et fille de prince, elle avait hardi* ment entrepris le général qui commandait la citadelle, et il s'en fallait de bien peu qu'elle ne lui fît perdre l'esprit. Le Russe avait cinquante ans; mais il était de complexion tendre.

— De grâce! répondez-moi, disait-il à la belle fille. Que lui avait-il donc demandé? Elle lui dit :

— ^ Demeurez ici, je vous répondrai à minuit.

Kasia faisait raille agaceries au chef de la police de la ville. Laura racontait des médisances au prince Pierre Ro^ gatchef, l'oncle de celui que nous connaissons, et qui remplissait les hautes fonctions de gouverneur militaire de la capitale. Maria coquetait parmi les colonels et les généraux. Toutes s'étaient donné le mot pour retenir au bal leurs ennemis les plus à craindre. Et les sirènes déployaient tant de séductions autour d'euiL, que les heures s'écoulaient sans qu'ils parussent s'en douter^ Jamais ils ne les avaient trou'> vées si joyeuses, si encourageantes. Jamais elles n'avaient été si belles;

Cependant^ malgré les agaceries de Laùra et de tatlt d'autres jolies femmes, le prince Rogatchef observait tout autour de lui; Ce Russe colossal, boutonné jusqu'au ttienton dans son uniforme étincelant de plaques et de croix, avait une figure funèbre et terrible. Ses dents, lorsqu'il par-

lait, brillaient sous sa moustache au bord de ses lèvres. Son front ridé, carré, têtu, un front de bélier, était toujours chargé de soucis. Ses joues pendantes et son nez camus lui donnaient Tair d'un dogue en colère. Et il avait, avec cela, un tout petit pied, dont il était fort coquet. Au bal, il regardait toujours son pied pour voir s'il faisait bien sous son pantalon. Et puis il reportait ses yeux sur la foule.

Tout à coup, Wanda, qui s'était assise auprès de la porte, se leva. Une femme qui ployait littéralement «ous le poids de ses pierreries entra dans le salon. C'était la princesse Mélédine.

Elle regai;da Wanda en face, et sans sourciller. Elle qui avait tant fait pour la perdre, elle lui serra la main. Elle avait toujours un air de hauteur sur sa face bistrée. Hais une ombre de tristesse voilait ses yeux verts.

— Puissiez-vous être heureuse cette année! dit-elle à la comtesse en l'embrassant selon Tusage immémorial du jour de Pâques.

— Et vous de môme, princesse, dit Wanda.

La Mélédine la regarda. Puis elle regarda autour d'elle. Il y avait beaucoup de monde à leurs côtés. Alors, elle réfléchit et s'avança dans le salon en murmurant le mot t

— Plus tard.

Cependant Wanda avait été frappée de l'hésitation de la princesse Mélédine ; mais elle n' avait rien fait pour en connaître la cause, se sentant une répulsion instinctive pour cette femme, que, d'ailleurs, elle fréquentait fort peu; Plus riieùre fixée pour la déliçrrance de son pays avançait, plus là pauvt*e comtesse se sentait inquiète. Ses forces l'abandonnaient. Cette tentative suprême préparée de si loin^ au

prix de tant de sacrifices, d'efforts, de patience, réussiraitelle? Il faut s'être trouvé, au moins une fois, dans cette situation terrible où tout l'espoir de notre vie dépend d'une circonstance attendue pour connaître l'angoisse qui, en ce moment, oppressait le cœur deWanda. KUe continuait à faire bon visage à ses hôtes; elle trouvait des mots affables et charmants pour chacun d'eux ; elle paraissait exclusivement préoccupée de leurs plaisirs, et, chaque minute qui s'écoulait lui causant une torture nouvelle, elle endurait un mal sans nom qui ressemblait aux premières atteintes de la folie. Vainement son mari, qui la connaissait, lui adressait des regards d'encouragement. Sa nature impressionnable, exquise, trop fine pour le rôle que son patriotisme lui avait feit accepter, ne lui permettait pas de réagir. Et, fremblante, nerveuse, assise maintenant, elle ne pouvait plus se tenir debout, elle s'efforçait de sourire ; et, les yeux attachés sur la pendule, elle calculait machinalement combien elle avait encore d'heures de souffrance à supporter et à surmonter.

La danse qui commençait la tira pour quelques instants de sa torpeur. Contrairement aux ordres que la comtesse avait donnés, l'orchestre ne jouait pas la ritournelle d'une mazurke ni d'une krakoviak^ ces danses favorites des Polonais, mais celui de la kolomejkay danse nationale d'un caractère plus triste et plus sombre, composée à la suite du premier partage, et qui, dans les circonstances actuelles, était en même temps une imprudence et une protestation. C'était la belle Zofia qui conduisit avec son amant la longue chaîne des danseurs. Elle entraînait le jeune homme à sa suite à l'aide d'un rameau entrelacé de rubans. Leurs

bouches, à tous deux, étaient muettes; leurs visages mélancoliques. Ils glissaient les pieds eii silence et en tenant les yeux baissés. Vingt couples les suivaient, répétant chacun de leurs pas et de leurs gestes, et Torchestre exhalait une mélodie triste et plaintive, une sorte de chant d'amour malheureux dont les gémissements contenus accusaient je ne sais quelle touchante résignation. A un moment indiqué, les danseuses lâchèrent les rameaux toutes ensemble. Les danseurs les suivirent avec des gestes suppliants. Alors elles baissèrent les yeux, et, détournant le front, cachèrent sous leurs mains leurs jeunes visages. Puis elles consentirent à reprendre les verts rameaux. Et enfin, s* élançant toutes ensemble dans les bras de leurs cavaliers, elles se laissèrent emporter dans le tourbillon d'une valse fougeuse. 11 était impossible de mieux exprimer la doulçur de l'asservissement du pays, l'ardent désir de l'affranchir, et le bonheur éprouvé au moment où la tâche patriotique est accomplie.

Tous les assistants regardaient avec une émotion facile à comprendre. Les Russes, impassibles, modelant étroitement l'expression de leur visage sur celle du prince Rogatchef, ne semblaient même pas supposer qu'il y eût un sens caché dans cette kolomejka. Mais les Polonais étaient pâles, et Wanda, se sentant mourir, attachait inflexiblement les yeux sur la pendule.

Lewinski, seul, paraissait mécontent. Cette sorte d'avertissement donné aux Russes lui semblait inutile, et il contractait les sourcils.

On dansa quelques quadrilles; puis, comme la jeune

Lodzia fredonnait entre ses dents, le prince Rogatchef, qui

l'avait entendue, se rappela qu'elle avait une charmante voix, et la pria de chanter.

L'enfant voulut naturellement rivaliser de hardiesse avec Zofia. Son patriotisme l'exaltait, elle aussi, comme toutes les femmes, du reste, et elle commit aussi une imprudence. Quand, un peu pâle, les yeux baissés, et ployant délicatement ses blanches épaules, elle s'avança vers le piano, on crut qu'elle allait chanter un air d'opéra, et chacun fit cercle autour d'elle. Hais un frémissement de terreur courut dans l'assemblée quand on Tentendit jouer le prélude d'une dumki — rêverie — composée à l'époque de la conquête de l'Ukraine par les Moscovites, et qui, depuis, resta célèbre sous le nom de Chant du vanneau.

Voici cet hymne de douleur, tel que le chanta la charmante Lodzia :

malheureux vanneaux! vanneaux infortunés!

Vous avez fait votre couvée près de la route. Kiihii ! kiihii ! 'Prenant mon vol vers le ciel, Je n'ai plus qu'à me précfpiter dans Tabimedes mers.

Tous ceux qui passent vous tourmentent.

Prenez bien garde à vous! Cessez de pousser des cris plaintifs. Kiihii! kiihii!

Déjà le blé est devenu jaune.

11 est mûr, et les moissonneurs qui arrivent vont enlever les petits.

Kiihii ! kiihii !

Mais la bécasse saisit le vanneau par son aigrette;

Et il aj^elle ses petits... kiiguitch !

Kiihii ! kiihii !

Alors, le taureau de la prairie, coUrbant une bJranche flexible :

— Gesse décrier, vanneau, sinon tu seras pendu.

Kiihii ! kiihii !

Eh quoi! je ne puis me plaindre? On m'inlerdit tout, jusqu'aux larmes?

Moi, la mère de ces pauvres petits I Kiihii ! kiihii ! prenant mon vol vers le ciel, Je n'ai plus qu'à me précipiter dans Tabime des mers !

Des larmes roulaient dans les beaux yeux de Lodzla quand elle se tut. Tous les cœurs étaient oppressés; mais, quoique la jeune fille eût chanté avec toute son âme, personne n'osait applaudir. Le seul prince Rogatchef s'avança vers elle, et, faisant l'ignorant, quoique ce chant lui eût été chanté dix fois aux oreilles, avec accompagnement de balles :

— Quelle est cette vieillerie de chanson? demanda-t-il.

— C'est une dumki de mon pays, prince, dit Lodzia. Et, avec un héroïsme de femme ou d'enfant, elle ajouta :

— Comment la trouvez- vous?

Le prince répondit en russe et en courtisan :

— Vous la chantez à merveille.

Ce mot fit frémir Lewinski. 11 trouvait qu'on donnait de trop nombreux avertissements au gouverneur militaire de Varsovie, et il commençait à s'inquiéter de voir qu'il y fît si peu attention.

— Aurait-il été prévenu? se demandait-il.

Cependant, sur le cadran de la pendule, l'aiguille d'or se

rapprochait insensiblement, insoucieusement ! du chiffre XII. Les Polonais se regardaient entre eux, à la dérobée, avec des regards éloquents, brillants d'espoir et de pro-

messes... Lewinski s'était approché de la fenêtre d*où devait partir le signal. Quant aux Russes, comme s'ils eussent ignoré ce qui les altendait, ils s'abandonnaient tous aux bras des jeunes femmes. Déjà les sirènes les avaient sournoisement séparés les uns des autres. Le chef de la police, entraîné auprès du buffet par la belle Ludka, écoutait en souriant je ne sais quelle confidence qu'elle lui chuchotait à l'oreille. Les généraux buvaient des sorbets à la neige en marivaudant au milieu des essaims de jeunes filles, et le prince Rogatchef, debout au milieu du salon, et tournant le dos à la porte, regardait complaisamment le bout de ses boites.

C'est alors que la princesse Mélédine se leva, traversa le grand salon dans toute sa longueur, et s'approcha de Wanda. Elle se pencha vers elle, comme si elle eût voulu la regarder de près pour admirer l'agrafe d'émeraude qui étincelail au sommet de son corsage; mais, quand elle fut sûre que personne, à l'exception de Wanda, ne pouvait l'enlendre :

— Demeurez auprès de moi, lui dit-elle, votre complot est découvert, et, moi seule, je puis vous sauver.

Wanda se leva en frémissant.

— Qu'est-ce que cela veut dire, mon Dieu? s'écriat-elle.

— Silence î fit la Mélédine.

Wanda retomba sur son siège.

Lewinski portait la main sur l'espagnolette delà fenêtre. Le prince Rogatchef regardait toujours le bout de ses bottes.

En ce moment, minuit sonna.

Quand il eut fait inutilement épier le conciliabule qui se tenait dans la cave de Thôtel Wanda, le chef de la police, exaspéré de ne pouvoir connaître le jour fixé pour la révolte, eut Tidée de forcer un des conspirateurs à le lui révéler. Parmi les gentilshommes de petite noblesse qu'il savait être engagés dans le complot^ il y en avait un qui lui parut réunir toutes les conditions désirables pour céder à l'intimidation. C'était unhomme desoixante et dix ans, maladif, d'humeur craintive, qui vivait, avec sa vieille femme, de revenus plus que modestes et qui adorait ses deux fils, beaux jeunes hommes de vingt-trois et de'vingt-cinq ans. 11 se nommait Korsak, et les conjurés lui avaient confié le commandement des ouvriers du faubourg de Praga.

Le chef de la police ie fit venir à l'hôtel de ville, la veille du jour de Pâques. Il le reçut affectueusement, — car il avait le caractère fort doux. — Il lui apprit, avec toute sorte de paroles mielleuses, que le gouvernement avait été instruit de sa conduite peu prudente, qu'il avait été surveillé, qu'on le savait enrôlé avec ses deux fils dans la bande des conspirateurs, et que le moins qui pût lui arriver, à lui, c'était d'aller finir ses jours en Sibérie, tandis que ses

enfants expieraient leur faute sous le knout.

Korsak, terrifié, voulut nier; mais on lui mit sous les yeux des preuves écrites. Alors il demeura comme écrasé. Quand on le vit dans cet état où l'homme n a plus de défense, pn lui fit entrevoir sa grâce s'il consentait à donner au gouvernement quelques légères preuves de repentir. Ce qu'on lui demandait était peu de chose : on n'exigeait pas de lui, comme on aurait eu le droit de le faire, qu'il révélât les noms de ses complices. Seulement, on savait que Tinsurreclion devait bientôt éclater, et l'on était bien aise d'apprendre de sa bouche le jour fixé à l'avance pour son explosion.

Le vieillard aurait volontiers donné sa vie pour ne pas trahir. Il était honnête homme et il aimait son pays. Hais le chef de la police lui représenta si péremptoirement qu'en se taisant, il condamnait sa femme à la misère et ses enfants à la mort, qu'il sentit son courage l'abandonner. Il essaya encore de nier, puis de mentir. Il pleura , suppha qu'on voulût bien l'obliger à ne pas déshonorer ses cheveux blancs. Ce fut en vain. Son bourreau, toujours affectueux, lui dit que, s'il s'endurcissait dans %in coupable silence^ il allait être obligé de faire immédiatementarrêter ses deux fils, et qu'il serait trop tard pour parler dans une heure ; car, alors, tout serait fini. Korsak, épouvanté de cette menace, se laissa arracher son secret. Il avoua que la révolte devait avoir Heu à minuit, le dimanche de Pâques. Cette nouvelle eut pour effet de réjouirconsidérablementl'aimable chef delà police. Il serra les mains de Korsak, lui dit qu'il venait de rendre un très-grand service au gouvernement du tzar, que le tzar ne se montrerait point ingrat, qu'il pouvait demeurer tran»

quille , (ju'on n^ ferait rien de mal ù lui, à sa femme , sa

femme si bonne ! si respectable ! ni à ses deux fils ; que Tavenir de ces derniers était assuré , qu'il dépendait d'eux seuls d'obtenir une brillante position dans l'armée russe^ et que tout irait bieriy maintenant ; mais que, pour éviter qu'il ne fût tenté de donner l'éveil à la comtesse VVanda., on allait provisoirement le retenir, lui, Korsak, à l'hôtel de ville ; qu'il aurait une belle chambre pour prison, Ins propres domestiques du chef de la pohce pour serviteurs, et qu'on le remettrait en liberté le lundi.

De plus, comme il fallait expliquer son absence momentanée, on le pria d'écrire à sa femme qu'il avait quitté Varsovie pour le service de la bonne cause, qu'il n'en fallait rien dire à personne, et qu'il se trouverait à son poste à rheure indiquée le dimanche soir.

Cette lettre fut portée à son adresse par un espion affilié à la conspiration et qui se distinguait entre tous les conjurés, par la violence de ses doctrines.

Cependant quand il eut confessé Korsak, le chef de la police se rendit chez le prince "Pierre Rogatchef et le mit au . courant de ce qu'il avait appris. Celui-ci faillit en crever de joie; car, en homme ambitieux et intelligent, il sentait à quel point la ruine de la conspiration polonaise allait accroître son importance. Il mit aussitôt tout en œuvre pour que le complot, selon le désir du gouvernement russe, eût un commencement d'exécution , et, en même temps, pour qu'il fût aussitôt étouffé par la police et par la troupe.

D'abord, il ne dit rien de son projet à personne, se méfiant avec raison, de la plupart des gens qui l'entouraient, et, pendant toute la journée du dimanche, la foule put

circuler librement dans les r\m de Varsovie , sans qu'au^

cune ronde de police apparût pour Ten empêcher. On laissa les groupes se former^ les conspirateurs correspondre, et les meneurs discourir dans les cabarets, comme les prêtres se permettre toute sorte d'allusions menaçantes dans leurs sermons. Seulement, dès que le soleil fut couché, les troupes reçurent Tordre de se tenir prêtes. On les fit demeurer, Tarme au pied , dans les casernes, dont les portes furent fermées. Tous les postes avaient été doublés dès le matin, sans que la population s'en inquiétât, cette mesure d'ordre étant habituellement prise les jours de grande fête. Mais ce fut à la citadelle, surtout, que le gouverneur miUtaire fit de grands préparatifs pour repousser l'émeute prévue. Les artilleurs devaient stationner toute la nuit auprès des canons, Ips Cosaques rester à cheval dans les cours. On prépara des chaînes. On ouvrit, toutes grandes, les portes des casemates pour recevoir les prisonniers. Enfin, vers dix heures du soir, de fortes patrouillea apparurent comme d'habitude dans les faubourgs les plus déserts, mais elles disparurent tout à coup. On crut qu'elles étaient rentrées dans les casernes, c'était une erreur : on les avait simplement fait cacher dans les magasins de vivres et de fourrages de l'armée.

Toutes les troupes cantonnées aux environs de Varsovie : à Modlin, Pultusk, Ploçk, Rawa, avaient reçu l'injonction de se mettre en marche pour se trouver en deçà des barrières de la ville à minuit sonnant. La barrière du Belvédère devait être occupée par quatre batteries d'artillerie, celle de Wolski, par vingt-quatre escadrons de uhlans ; celle de Jérusalem, par quelques bataillons de la garde; celle de Mokotof, par les cuirassiers. Do plus, de nombreux dé-

tachemenls de Cosaques el de Tcherkess devaient circuler en dehors des murs^ de façon à maintenir la liberté des communications entre les différents corps de troupes.

Toutes choses étant préparées^ de telle sorte que la ville se trouvait comme enveloppée dans un irtimense réseau de sabres et de baïonnettes, le prince Pierre Rogatchef revêtit son grand uniforme et se rendit chez la comtesse Wanda avec les plus jeunes et les plus brillants de ses officiers.

De leur côté, les conjurés n'étaient pas demeurés inactifs. Sous prétexte de réunions de famille, suffisamment motivées par la solennité de Pâques, ils s'étaient rassemblés par groupes dans certaines maisons habitées par les chefs du complot, et qui leur avaient été désignées. Les chefs, presque seuls, étaient armés de pistolets et de coutelas. Les soldats s'étaient munis de bâtons, de haches, de barres de fer, de tous les ustensiles qui peuvent devenir des armes entre des mains vaillantes, un jour de combat. Les paysans qu on attendait des environs avaient leurs faux. Les ouvriers avaient leurs compas de fer emmanchés à des cannes, leurs pinces, leurs marteaux. Quelques étudiants, en petit nombre, s'étaient procuré de vieilles lames de sabre, et la plupart des gentilshommes avaient chargé leur fusil de chasse avec des pièces de monnaie tordue, des billes de pierre, des lingots.

Le signal devait être un coup de pistolet partant d'une fenêtre de l'hôtel Wanda. Lewinski s'était chargé de ce signal. Les plus hardis des conjurés, qui attendaient dans la rue, devaient aussitôt se ruer sur Thôtel, faire main basse sur tout ce qui se trouvait là d'officiers russes, puis se répandre par la ville, désarmer les postes, incendier les

casernes. Une compagnie de deux cents hommes embusqués dans les maisons qui avoisinent la citadelle avait reçu la mission périlleuse de s'emparer de Tune des portes de la forteresse. Un officier polonais, de garde ce jour-là, avait proiiiis de la leur livrer.

Cependant, à partir de dix heures du soir, quelques-uns des conspirateurs qui battaient le pavé de la ville avaient cru s'apercevoir que certaines précautions insolites étaient prises par l'autorité. Cela les fit réfléchir. Ils observèrent attentivement ce qui se passait. On ne pouvait approcher déjà de l'hôtel Wanda, tous ses abords étant gardés par des sentinelles. Le poste de l'église des Bernardins avait reçuunt«l supplément de garnison, que les hommes refluaient jusque sous les arcades extérieures du cloître. Les patrouilles, chacune de cent hommes au moins, se multipliaient. Des lumières erraient devant les meurtrières et sur les créneaux de la citadelle. Ceux qui virent cela essayèrent de donner Valarme à leurs voisins, pensant avec raison que lé complot était découvert; mais on les fit prisonniers presque tous, et nul d'entre eux ne put parvenir à pénétrer dans l'hôtel de la comtesse, où, pleins de confiance, attendant le signal avec une impatience fiévreuse, leurs principaux chefs causaient avec les jeunes femmes, devisaient d'amour avec elles et dansaient.

Au moment où le dernier coup de minuit retentit sur le timbré de la pendule, Lewinski, comme il l'avait promis, ouvrit la fenêtre, et, tirant un petit pistolet de sa poche, le déchargea dans la rue. A ce bruit, il se fit un déplacement violent parmi les invités de la comtesse. Toutes les femmes reculèrent au fond du salon derrière les hommes.

et les Russes, comme s'ils en avaient reçu Tordre, se pelotonnant entre eux, tirèrent leurs épées. En même temps, une longue clameur éclata dans la rue, et on entendit des pas précipités sur Tescalier. Les conspirateurs, supposant que ces pas étaient ceux de leurs amis qui arrivaient, s'é-

lancèrent aussitôt vers la porte. Mais ils se rejetèrent soudain en arrière en voyant une bande de Cosaques pénétrer dans le salon.

Tout cela s'était passé en moins d'une minute, et déjà les cours de l'hôtel, le vestibule, les escaliers et tout le fauboug de Cracovie étaient envahis par la troupe. Ce fut un désordre inexprimable dans la salle de bal.

— Nous sommes trahis ! nous sommes vendus ! criaient les conjurés.

Et les plus résolus d'entre eux se jetèrent sur les épées nues pour engager une lutte désespérée avec leurs ennemis. Tentative inutile ! Le prince Rogatchef, debout devant la fenêtre ouverte, appelait les soldats massés devant l'hôtel; à sa voix, ils se ruaient contre la porte, et, de là, ils se dispersaient par toute la maison. Leurs cris sauvages se mêlaient aux malédictions des conjurés, aux lamentations des femmes. Tout à coup, on entendit des feux de peloton retentir dans le faubourg, puis deux coups de canon, et une formidable clameur de haine et de colère monta de la rue*

— Rendez-vous! s*écria le prince Rogatchef pendant que ses officiers contenaient les Cosaques amoncelés devant la porte de la salle.

Mais le prince n'avait plus que des femmes devant lui. Au moment où la fusillade éclata dans le faubourgs toutes les femmes s'étaient élancées courageusement

au-devant des hommes, et le comte Ladislas avec Lewinski, entraînant les conjurés par une porte qui, delà salle à manger, conduisait aux offices, cherchait à gagner la cave pour sortir dans la rue par le cloître des Bernardins. Malheureusement, les moindres recoins de l'hôtel étant occupés par la troupe, le passage leur fut fermé de toutes parts. Alors, ils se décidèrent à mourir. Ils se jetèrent sur les premiers soldats qui venaient à ,eux pour les arrêter, les désarmèrent, et une effroyable lutte s'engagea dans le vestibule de la maison.

Pendant que ces événements se passaient à l'hôtel Wanda, la ville, tout entière, réveillée en sursaut, s'emplissait de monde. Toutes les portes des maisons s'étaient ouvertes au coup de minuit. La multitude s'était répandue dans les rues, brandissant des armes et des torches. Chaque citoyen se précipitait au poste qui lui avait été désigné, et on ne rencontrait partout que des hommes courant, vociférant, se croisant sur la neige sans s'arrêter pour échanger une parole.

Des groupes stationnaient, pérorant çà et là sous les réverbères. Les femmes, les petites filles s'élançaient vers eux.

— Êtes-vous des hommes?... disaient-elles. Allez vous battre !

lis se dispersaient aussitôt pour leur obéir.

En même temps, par toutes les barrières, la troupe entrait dans la ville, tous les faubourgs étaient envahis, et la citadelle apparaissait avec ses meurtrières illuminées, comme un immense palais en fête.

Bientôt les lourds canons sautèrent dans les rues, secoués sur leurs essieux par les chevaux qui les entraînaient

UN HOMME AVEUTl EN VAUT DEUX. 145

au galop vers la place du Palais-Royal. Les uhlans emplissaient le faubourg de Praga. Les Cosaques, comme de noires fourmis, grouillaient de tous côtés , frappant la foule à coups de lance, à coups de sabre, à coups de fouet. Partout refoulée, coupée, tronçonnée, Témeute, à peine formée, s'agitait déjà dans le vide. C'est alors que la fusillade et les coups de canon retentirent. Les soldats tiraient au hasard, au juger sur la masse. Ils tirèrent pendant une heure. Quand leurs munitions furent épuisées, la neige, dans les rues, leur apparut toute noire. Il y avait des monceaux de morts empilés dessus.

La lutte n'avait pu durer longtemps à l'hôtel Wanda. Ecrasés par le nombre, mal armés, les conjurés, refusant de se rendre, avaient tous été abattus les uns sur les autres. Le comte Ladislas tua deux hommes de sa vieille main. Un troisième le jeta par terre d'un coup de sabre. Il gisait là, sanglant, sur le seuil de sa maison, et la foule des combattants piétinait son corps. Lewinski fut pris, entraîné. On voulait le réserver pour la torture. Quand tous les révoltés de l'hôtel eurent été tués, on rangea leurs cadavres au fond du vestibule, et un ofTicier de Cosaques se dirigea vers le salon pour annoncer à son général que la besogne qui lui avait été commandée était faite.

Le salon présentait alors un spectacle des plus saisissants. Aux premiers coups de feu, les femmes, ne se sentant plus bonnes à rien, s'étaient pelotonnées au fond de la pièce. On les voyait là, gisantes, folles, en larmes, effrayantes de désespoir dans leurs parures de bal. Les unes sanglotaient, les autres maudissaient, et toutes s'embrassaient, comme si elles s'éfaient attendues à mourir avec

leurs maris et leurs frères. L*amanl de Zofia, jugeant, dès le début, la partie perdue, s'était frappé de son épée et agonisait sous une tenture. Quant à Wanda, clouée sur son fauteuil par la stupeur, elle regardait et écoutait, sans rien voir et sans rien entendre. Elle avait l'air d'une folle frappée de paralysie. La Mélédine, debout auprès d'elle, lui serrait énergiquement le bras, et, les sourcils froncés, regardait le prince Rogatchef. Ce dernier, toujours debout devant la fenêtre, continuait à donner des ordres, et tous ses officiers baissaient le front devant les femmes.

Cependant le tumulte de la rue s'apaisa. A peine quelques coups de fusil isolés, derniers assassinats obscurs ! déchiraient-ils le silence. La troupe, maintenant, pillait les maisons, et de longs convois de prisonniers s'acheminaient lentement vers la citadelle. Il y avait parmi eux des femmes, des enfants, des prêtres, des prêtres surtout! car chez eux la religion , par une conséquence logique, n'avait fait que fortifier le sentiment de la nationalité. Tous ces malheureux s'avançaient sous les coups de fouet, comme un troupeau de moutons volé qui marche en rechignant, poussé par des bandits exaspérés de sa lenteur. Déjà les derniers d'entre eux avaient disparu dans le faubourg. Les torches js' éteignaient. Les soldats s'ébranlaient par escadrons et par bataillons pour explorer les rues désertes. C'est alors que le prince se retourna et qu'il aperçut devant lui l'officier de Cosaques.

Ses narines se dilatèrent de satisfaction, et il lui désigna de l'œil quelques-unes des femmes. L'officier marcha vers elleSj et, tour à tour, il mit sa main sanglante sur leur épaule hue; Cette brutalité les fit frissonner; Cependant,

elles se levèrent sans protester ; on jeta des manteaux de soldats sur leurs épaules et elles se laissèrent emmener. Les autres sanglotaient. Quelques-unes, à genoux, priaient Dieu.

Hais, quand le prince demanda ce qu^était devenue la comtesse, nul ne sut que lui répondre. En effet, la comtesse avait disparu.

11 y avait déjà quelques minutes que la Mélédine, jugeant le moment propice pour ce qu'elle voulait faire, avait entraîné Wanda sur Tescalier. Wanda s'était laissé emmener docilement, ne sachant, ne se demandant même pas où on la conduisait, inerte de douleur et d'horreur. Grâce à deux hommes de police qu'elle s'était fait adjoindre à l'avance, la Hélédine pouvait circuler partout. Les soldats s'écartaient devant elle. Elle prit deux manteaux, s'enveloppa de Tun, couvrit la comtesse de l'autre, et, pendant que le prince Rogatchef, toujours occupé à donner ses ordres, se tenait devant la fenêtre, elle se dirigea vers le vestibule dans l'intention de gagner une porte de derrière de l'hôtel, où sa voiture devait l'attendre avec une escorte. Mais la princesse avait compté sans le cadavre de Ladislas...

Quand^ en posant le pied dans le vestibule inondé de lia* ques de sang, Wanda rencontra le corps de son mari, toute sa raison lui revint, et, délivrant son bras de l*étreinte qui le retenait^ elle s'élança vers le cadavre. C'était en ce moment que l'dfficier de Cosaques traversait le vestibule, emmenant avec lui les femmes désignées par Rogatchef. Wanda les Vit. Elle se releva tout à coup.

— Où les méne-t-on? s'écria-l-elle. Potirquoi ne m'em^

m LE MARI DE LA DANSEUSE.

mènc-t-on pas avec elles ? C'est moi qui suis l'auteur de la conspiration !

En vain la Mélédine voulut la faire taire. La comtesse puisait dos forces dans son désespoir.

— Je ne vous suivrai pas ! Je veux aller, moi aussi, à la citadelle! C'est moi qui ai tout fait, vous dis-je. Je veux mourir avec mon mari!

Rogatchef arrivait en ce moment dans le vestibule. La Mélédine et lui se regardèrent fixement, puis le prince hocha la tête.

— Cela ne se peut plus, lui dit-il.

— Pourquoi? fît la Mélédine. Vous savez bien que l'on m'avait donné cette vie.

— J'ai reçu ce matin de Pétersbourg un ordre contraire.

— De qui?

— Du tzar.

La Mélédine eut dans les yeux un éclair de révolte, puis elle frissonna, et enfin elle baissa la tête.

Le prince fit un signe à ses officiers. L'un d'eux, comme s'il eût été entraîné par ses habitudes d'homme de bonne compagnie, offrit le bras à la comtesse.

Elle le prit. On la fit monter en voiture avec ses compagnes. Et, entourée par un escadron de ulhans, la voiture s'ébranla, dirigée vers la citadelle.

Deux heures sonnaient quand elle y arriva. Le silence, un silence de mort, planait alors dans les rues et jusque sur la sombre forteresse. Une fois de plus, la nationalité polonaise était étouffée dans le sang. Uordre régnait à Varsovie,

Quand la voiture où l'on avait entassé les prisonnières eut pénétré dans la première cour de la citadelle, Tofficier de ulhans qui l'escortait ouvrit la portière, et les femmes descendirent sur la neige. On les sépara immédiatement. •La comtesse eut à peine le temps de jeter un regard sur les remparts peuplés de soldats, les palissades et les blanches masses de pierres. Un groupe de Cosaques Tentraîna.

On lui fit traverser de sombres corridors. Elle passa devant d'innombrables rangées de portes numérotées, munies de verrous et de guichets. Des sentinelles les gardaient, fusil au poing; et des cris, des soupirs, des malédictions s'échappaient de toutes les cellules. Une porte s'ouvrit enfin devant la comtesse. Elle entrevit une chambre étroite au milieu de laquelle ronflait un poêle de fonte, et qui était à peine éclairée par une' chandelle. Une odeur aigre s'exhalait de cette chambre. Quand elle y fut entrée, la porte se referma derrière elle, et elle entendit crier les verrous. Puis le silence tomba comme un poids énorme sur la prison.

La comtesse était restée immobile à deux pas de la porte. Passer ainsi, sans transition, de son hôtel luxueux à ce bouge infect, et j^es terribles émotions du combat à cette solitude, c'était une chose à laquelle elle ne pouvait s'habi-

tuer inimédialemenl. A peine se rappelait-elle les événements qui l'avaient amenée en ce lieu immonde. Tout ce qu'elle savait, en ce moment, c'est que son pays était vaincu et que son mari était mort. Et cela lui suffisait pour endurer une douleur sans nom.

Elle promena machinalement les yeux autour d'elle. Au fond de la cellule, en haut du mur, il y avait une vitre sale munie de barreaux. Une chaise de paille était dans un coin. Auprès, une table, une cruche d'eau, puis une étroite couchette. C'était tout. La chambre était chauffée outre mesure. Une odeur axphyxiante s'exhalait du poêle, La comtesse éprouva d'abord quelqiies vertiges. Cependant elle^ parvint à les surmonter. Elle laissa tomber le manteau grossier qui l'enveloppait, puis elle se mit à genoux devant le lit. Et, là, dans cette prison, avec sa toilette splendide, ses diamants, ses épaules nues, le front appuyé sur ses mains croisées, elle pria longuement et avec ferveur. Tombée en un instant du faite de la fortune dans la condi^ tion la plus misérable, elle mettait son espoir en Dieu et lui demandait le courage. Elle fut entendue.

Ce qu'elle resta là, de temps, à prier, c'est ce qu'elle n'aurait pu dire, Le sommeil, un sommeil de plomb, celui qui suit toujours les grands ébranlements de l'âme, la saisit comme elle avait le nom de la vierge Marie sur les lèvres ;^ et, s'affaissant à terre, sur le côté, la joue dans le creux de ses mains toujours posées sur la couchette, elle dormit comme un enfant. Au point du jour, elle fut éveillée en sursaut par un cri terrible. Dans la cour de la forteresse, sous sa fenêtre, on torturait un homme, et Wandafut épouvantée en reconnaissant la voix de Lewinski. Le malheu-

reux expiait déjà son contre-espionnage sous le knout. Chaque coup de la lanière qui ouvrait ses flancs lui arrachait des imprécations. Wanda se bouchait en vain les oreilles pour ne pas Tentendre. Le bourreau fut humain avec Lewinski. Peut-être avait il été acheté. Lewinski expira au trentième coup.

Wanda priait pour le repos de Tâme du martyr, quand une femme entra dans sa cellule. Cette femme, je devrais dire cette femelle, exerçait dans la prison les fonctions de geôlière, et elle s'acquittait de son devoir avec la grossièreté d'une mégère et la froide méchanceté des infirmes : elle boitait. Elle dit à Wanda de se déshabiller. De ses sales mains, elle délaça sa robe de satin, détacha ses diamants et la revêtit d'une étoffe commune, uniforme de la prison, indistinctement imposé aux détenues politiques et aux voleuses. Wanda se laissa manier par ce monstre sans protester même par un mot. Que lui importait son corps maintenant? Qu'était cette misère ajoutée à tant de misères? Dans les régions sereines où s'était réfugiée son âme, les fanges et les injures de la terre ne pouvaient monter.

On la laissa cinq jours dans sa prison. Elle ne se déshabilla pas pour dormir, de peur de se salir dans son lit. Elle vécut d'eau et d'un peu de pain, laissant intacts, sur sa table, les autres aliments qu'on y déposait soir et matin, passant tout son temps à prier, pleurer, mais tout bas, et pendant la nuit seulement, quand elle supposait que les gardiens ne pouvaient l'entendre. Elle avait dans le cœur tant de choses tristes, qu'elle se serait laissée mourir de faim, si elle n'avait su que le suicide est flétri comme un crime par la religion.

Le sixième jour, elle entendit de nombreuses allées et venues dans le corridor. Les portes s'ouvraient, se refermaient ; des pas lourds ébranlaient le plancher, et le bruit des armes froissées entre les mains des soldats dura jusqu'au soir.

Le lendemain, à dix heures, la porte de sa cellule s'ouvrit toute grande. La comtesse était assise alors au pied de son lit. En se retournant, elle vit un gendarme, le sabre nu, debout sur le seuil, entre deux fantassins armés. Le gendarme lui ordonna de le suivre. Elle se leva, ne demanda pas où on la menait,se plaça entre les deux fantassins, et on lui fit traverser ainsi de nombreuses galeries, puis gravir les trente marches d'un escalier. Quand le gendarme fut arrivé sur un large palier, il se retourna, poussa les deux battants d'une porte, et fit passer la prisonnière. Elle se trouva à l'entrée d'une grande salle» au centre de laquelle trois hommes étaient assis devant une table couverte d'un tapis vert. Ces hommes étaient les membres de la commission d'enquête instituée par le tzar pour juger, souverainement et sans appel, les fauteurs de la dernière révolte de Varsovie.

Elle les reconnut aussitôt. Le gouverneur mihtaire Rogatchef, vêtu de son grand uniforme constellé de plaques, était installé dans un fauteuil, à la place d'honneur. Â sa droite se trouvait le maréchal de la noblesse de la province; à sa gauche, le chef de la police de la ville ; et tous les trois avaient l'air soucieux et sévère, comme il convient à des hommes qui pèsent la mort et la vie dans leurs mains.

La comtesse salua. Rogatchef, répondant à son salut par une inclination de tête, lui désigna du doigt une

chaise placée en face de lui, de Tautre côté de la table. Elle s'assit.

Rogatchef ramassa sous ses mains des liasses de papiers épars sur la table; puis, donnant à son visage aux traits féroces une expression pateline qui le rendait encore plus hideux :

— Vous savez, lui dit -il, pourquoi vous êtes appelée ici?

— Je m'en doute, répondit Wanda.

— Votre situation, je ne vous le cacherai pas, est trèsgrave. Vous avez lassé la patience de l'empereur en ourdissant, vous femme à qui la politique devrait être toujours étrangère, des complots incessants contre son gouvernement. Vous ne pouvez plus espérer maintenant qu'en la clémence de votre souverain. Efforcez-vous de la mériter par des aveux complets et sincères.

— J'avoue tout, répondit Wanda.

Le gouverneur parut étonné.

— Vous reconnaissez donc, reprit-il, avoir, depuis votre mariage, et notamment depuis dix ans, fait de votre maison, tant à Paris qu'à Varsovie, un lieu de refuge pour tous les rebelles qui conspiraient contre la sainte autorité du tzar?

— Oui.

— Vous reconnaissez les avoir constamment aidés de votre bourse, à tel point que la moitié de vos biens, pour le moins, a été aliénée par vous pour satisfaire à leurs besoins?

— Oui.

— Vous reconnaissez avoir entretenu une correspondance suivie avec les réfugiés polonais, exilés et autres coupables qui ont cherché, à diverses reprises, à l'étranger un refuge contre la justice du tzar?

— Oui.

— Vous reconnaissez avoir entretenu et soldé de vos propres deniers, tant à Varsovie qu'à Saint-Pétersbourg, des espions qui surveillaient les moindres intentions, les projets et les actes du gouvernement à Tégard des Polonais, pour vous en faire part?

. — Oui.

— Reconnaissez-vous avoir tenté d'attirer dans votre conspiration les juifs de Varsovie, qui, jusqu'ici, plus sages que vous, avaient toujours respecté le pouvoir du tzar?

— Oui.

— Avez-vous réellement détourné de l'obéissance tout vos paysans, affirmant maintes fois que vous les affranchiriez si cela vous était permis?

--Oui.

— Avouez-vous avoir entraîné feu votre mari à se inettre à la tête de tous les mécontents du pays, à plusieurs reprises, et spécialement le dernier dimanche de Pâques, dans la nuit, répondant ainsi par la révolte et la trahison à Tex» cessive indulgence de votre souverain, qui, plusieurs fois, lui fit remise des peines portées contre lui?

— Oui.

Le prince paraissait surpris de tant de franchise. 11 regarda ses deu)^ assesseurs, hocha la tête; puis, avec une expression de visage et de voix encore plus pateline :

— Pourquoi avez-vous agi ainsi?

La comtesse ne comprenait pas cette question si claire.

— Comment, pourquoi? bégaya-t-elle. Mais... vous le savez bien. . . pour la patrie !

Celte réponse si naturelle excita la colère du juge.

DESILLUSION. 155

— En vérité, s'écria-t-il, je ne puis rien comprendre au caractère des Polonais. Eux et les Russes ne forment-ils pas une même nation? N'ont-ils pas une origine commune? Vous savez bien que nous sommes tous Slaves, que diable! Celui qui parle autrement commet un indigne mensonge, et celui qui, par ses manœuvres, cherche à désunir les deux peuples doit être traité comme le plus grand des coupables,

— Les Polonais, répondit la comtesse, n*ont pas de haine pour les Russes. Qu'ils aient ou non une origine commune, ce qui est contestable, les Polonais ne demandent qu'à vivre en paix avec leurs voisins. Hais, avant tout, ils veulent être un peuple, ils veulent vivre de la vie des peuples, avoir un gouvernement distinct, séparé, une religion, une langue, des lois qui soient à eux, faites par eux, une représentation et des institutions nationales, une autonomie enfin.

— Je ne suis pas ici pour discuter avec vous, interrompit le général. Ce sont là des idées^de rêveurs, au surplus, que vous avez apportées de France.

— Ceux que vous nommez des rêveurs ont fait la France ce qu'elle est : la première nation du monde.

— Oui^da! fit le général. Vous aimez donc bien la France?

— Comme une seconde patrie.

— C'est bon! ne discutons plus. Je vous le répète, votre situation est très-grave ; mais vous pouvez l'améliorer par vos aveux. Je ne vous promets pas votre grâce, on ne vous a que trop souvent graciée; mais, si vous ne cachez rien, je m'engage à intercéder auprès du tzar pour qu'il change en exil la transportation que vous avez dix fois méritée. Ré-

pondez maintenant : quels étaient les principaux chefs du dernier complot?

— Ceux que vous avez fait égorger dans ma maison, dit la comtesse.

— N'y en avait-il pas d'autres ?

— Non.

— Mes informations, cependant, me font croire que Korsak et ses fils devaient introduire un certain nombre de vos paysans dans le faubourg de Praga. De plus, trois moines bernardins, saisis les armes à la main, étaient porteurs de lettres de vous. Et enfm, nous avons ici des papiers qui prouvent surabondamment l'adhésion donnée au complot par une foule de nobles de la Podolie, de la Volhynie et de quelques grandes villes du royaume.

La comtesse, pensant que le général lui tendait un piège pour lui arracher les noms de ses complices, répondit :

— Je ne connais pas ces papiers.

— Cest que vous ne les avez pas regardés, dit le général. Examinez-les donc, et dites-nous si, dans le complot, il n'y avait pas d'autres chefs que ceux qui sont morts.

Disant cela, il poussa devant la comtesse les liasses qu'il tenait sous ses mains; Wanda laissa tomber sur elles un regard distrait; puis, tout à coup, elle se mit à les feuilleter avec une impatience fébrile. Elle ne pouvait plus en douter: ces papiers qu'elle touchait étaient bien ceux qu'elle avait confiés à son amant, que Lewinski lui avait dit avoir été brûlés. Il n'en manquait pas un seul. La malheureuse femme avait été trahie, et, ù son désespoir, se mêlait la douleur d'entraîner dans sa ruine tout ce que la cause de l'affranchissement comptait de défenseurs dans le pays : l'élite, la

tête du peuple. Elle n'en pouvait croire ses yeux. Elle croyait rêver, ou plutôt devenir folle, et, balbutiant :

— Ces papiers, prince, comment vous les ètes-vous procurés?

Le prince l'écrasa d'un mot.

— Nous ne nous les sommes pas procurés, répondit-il; nous les avons achetés.

— Achetés! reprit la comtesse, incapable de comprendre^, et à qui?

— A l'homme entre les mains duquel vous les aviez remis.

■— L'homme ! reprit-elle. Quel homme?

Elle pensait que le prince voulait parler de Lewinski.

— Le vicomte de Saint-Bertrand, votre amant, répondit durement Rogatchef.

Wanda n'en put entendre davantage. Tout son sang se figea dans son cœur. Elle se leva, comme si elle eût été violemment soulevée de sa chaise par un bras invisible, et, choquant ses deux mains :

— Ah! malheureux! s'écria-t-elle.

Puis elle retomba et s'évanouit.

Le médecin de la prison fut appelé. On la fit revenir à elle. Elle sanglotait alors, demandait pardon à Dieu de ses fautes, disait qu'elle en avait été trop punie. Elle ne pouvait, en effet, mettre en doute la parole de Rogatchef. Pourquoi son ancien amant avait-il dit à Lewinski qu'il avait brûlé ces papiers, sinon parce que, les ayant vendus, il était dans l'impossibilité de les rendre? L'horreur qu'elle éprouvait de cette action était telle, que sa douleur en fut un moment supprimée. Le dégoût qui lui faisait lever le cœur eut pour

i58 LE MARI DE LA DANSEUSE.

effet de r enflammer de colère. Cependant, une certaine com-* misération apparaissait sur le front du maréchal de la noblesse.

11 se pencha vers Rogatchef, lui dit quelques mots à voix basse. Mais l'autre secoua la tète, et, voyant la comtesse essuyer ses yeux, il reprit ses questions.

— Nierez-vous encore maintenant les noms de vos complices?

—Oui. Je les nie! dit la comtesse. Ces pièces sont toutes fausses. C'est vous qui les avez fabriquées.

Le gouverneur ne put retenir un geste de colère.

— Prenez garde, madame, s*écria-t-il, le pouvoir dont nous sommes armés n*a pas délimites, et il dépend de nous seuls de vous faire achever vos jours en Sibérie.

— La Sibérie, je la connais ! répondit Wanda; j'y suis née I je m'y suis mariée ! Plût à Dieu quej y pusse mourir!

— Mais, reprit Rogatchef en grinçant les dents, il est d'autres châtiments plus humiliants, surtout pour une femme...

— Vous voulez parler des verges? fit Wanda. Je les connais aussi, par tradition. On en a déchiré le corps de ma mère, tout comme celui du Sauveur !

Rogatchef se leva.

— Vous êtes, s'écria-t-il, un exemple extraordinaire et monstrueux d'ingratitude. Quoi ! vous dont la famille a toujours conspiré ; vous qui avez passé votre vie à conspirer vous-même ; vous qu'on a graciée dix fois, après le plus effroyable attentat commis par vous et votre mari contre l'autorité du tzar, quand on offre de vous gracier encore, vous ne savez répondre que par d'inconvenantes bravades!

DÉSILLUSION. i59

Allez! VOUS êtes absolument indigne de toute clémence, de toute justice, de toute...

Wanda lui coupa la parole.

— Si Ton m*a graciée, comme vous le dites, ce n*était point par humanité. C'est que, en me laissant en liberté, on espérait, grâce à moi qu*on savait être l'âme de la con* fipiration, mettre la main sur tous mes complices.

. Le prince frappa du pied. Ce que Wanda venait de dire était vrai. Il le savait, mais il ne voulait pas l'entendre.

— Eh bien, s'écria-t-il, nous les connaissons maintenant, les noms de vos complices.

— Alors que voulez-vous de moi ? reprit Wanda. Rogatchef étranglait dans son uniforme. Jusqu'alors, en

effet, il n'avait pas dit un seul mot de ce qu'il attendait de sa prisonnière, et la tournure que venait de prendre la discussion lui laissait peu d'espoir de réussir. Le chef die la po* lice, voyant son embarras, s'empressa de venir à son se* cours.

'— Ce que nous voulons de vous.dit-il à Wanda, est fort peu de chose. Dans le nombre des papiers placés devant vous, se trouve une liste écrite en chiffres et dont, je vous l'avouerai, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu trouver la de\. Dites-nous quelle est cette liste, et si, comme nous en avons la certitude, elle contient les noms de quelques-uns des affiliés à la conspiration, nous nous engageons, sur l'honneur, à faire commuer la peine de la transportation, que vous avez méritée, en une sentence d'exil.

En entendant ces mots, Wanda ne put maîtriser sa joie. Elle allait donc pouvoir sauver quelques victimes ! Elle feuil-

leta rapidement les papiers, trouva la liste. C'était celle des juifs les plus influents de Pologne qui, pour la première fois depuis le partage, avaient adhéré à la conspiration ourdie contre le gouvernement du tzar, et s'étaient engagés à la soutenir de leur fortune et de leurs bras. C'était celle dont Lewinski avait été demander communication à Saint-Bertrand, et dont la perte annoncée par ce dernier avait motivé l'éloignement des juifs du dernier soulèvement, Wanda ne pouvant les réunir, au nombre de sept à huit cents qu'ils étaient, sans avoir un état exact de leurs noms et de leurs demeures. On se rappelle que Lewinski, en apprenant à Paris la destruction de celte liste, manifesta une grande contrariété.

Les trois juges cependant regardaient la comtesse tandis que, faisant appel à ses souvenirs, elle parcourait rapidement la liste des yeux. Enfin le prince Rogatchef, ne pouvant maîtriser plus longtemps son impatience, lui demanda (( si elle serait bientôt décidée. »

— Certainement, répondit Wanda.

— Eh bien? dirent alors les trois hommes.

Pour toute réponse, la comtesse déchira la liste et la jeta dans Ténorme poélç qui flambait.

— Voilà ce que j'ai décidé ! s'ècria-t-elle.

Et, comme Rogatchef, se laissant emporter par la colère, s'avançait vers elle eu la menaçant, elle reprit :

— Il faut que vous me croyiez bien lâche et bien vile pour supposer que , volontairement , je trahirai un seul d'entre les miens. Vous voulez connaître les affiliés à la conspiration ; je vais vous les dénoncer. Ce sont tous les habitants de la Pologne : les hommes, les femmes, les vieil-

lards, les enfants. Tout ce qui a une intelligence pour comprendre, une âme pour juger, un cœur pour aimer et pour haïr, tout vous hait, tout vous est hostile. Vous pouvez décimer des générations entières, les déporter, sous prétexte de conscription, de mesures de salut public ! tant qu'une voix s'élèvera entre la Vislule et le Dnieper, elle parlera pour vous maudire, pour vous reprocher vos forfaits, vos assassinais, vos rapines!... Et si Dieu qui m'entend, pour quelque dessein inconcevable, tolère qu'on étouffe cette dernière voix, eh bien, vous pourrez alors régner sur la Pologne , mais vous ne régnerez jamais sur les Polonais. Allez! maudits! vous n'êtes pas faits pour civiliser les peuples, mais pour épouvanter les déserts !

Rogatchef n'en put entendre davantage. Se voir ainsi bravé, lui, gouverneur militaire de Varsovie, et par une femme, c'était trop ! 11 sonna. Le gendarme ouvrit la porte.

— Qu'on l'emmène! s'écria-t-il.

Le lendemain, il fit ramener Wanda dans la même salle. Elle pensait d'abord qu'on allait lui faire subir un nouvel interrogatoire ; mais l'air solennel qu'avaient pris ses juges lui fit tout de suite comprendre que quelque chose d'extraordinaire allait se passer. En effet, le prince Rogatchef, debout et tête nue, ainsi que ses deux acolytes, lui donna lecture de son jugement. La comtesse Wanda était dégradée de la noblesse, tous ses biens étaient confisqués, et elle était condamnée à la déportation en Sibérie.

Après lui avoir fait la lecture du jugement, on lui or* donna de le parafer. Puis, ses juges l'ayant saluée, on la reconduisit dans sa cellule.

Le lendemain matin, au petit jour, sa porte s'ouvrit, et

162 LE MÂRl DE LA DANSEUSE.

on la fit descendre dans la cour. Un traîneau l'attendait, avec une escorte. Elle y prit place entre deux gendarmes. Les portes de la forteresse s'ouvrirent devant le traîneau. Le grand air, très-vif, brûlait la face de Wanda, et les étoiles brillaient encore dans le ciel. Elle passa devant son hôtel, alors désert et fermé ; puis bientôt, derrière elle, s'enfoncèrent, dans une douteuse obscurité, les dernières maisons de la ville.

Pendant que ces événements se passaient à Varsovie, le vicomte de Saint-Bertrand avait quitté Paris avec Barberine, et roulait sur la route de Vienne. A cette époque, 1844, on ne voyageait pas, surtout pendant l'hiver, avec la rapidité et les facilités d'aujourd'hui. Saint-Bertrand mit douze jours pour gagner la capitale de l'Autriche. De là, pour atteindre Moscou, deux routes s'offraient à lui. La pre* mière, la plus fréquentée, passait par Cracovie et Varsovie ; la seconde, beaucoup plus longue et plus fatigante, suivait le cours du Danube jusqu'à son embouchure; de là, elle se prolongeait à travers la mer Noire , jusqu'au port d'Odessa, et, traversant enfin la province de Kherson et la Petite-Russie, elle s'enfonçait jusqu'au centre de l'empire.

Nul voyageur, à moins d'y d'êlre oblige par ses afTaires, ne pouvait avoir Tidée de prendre cette seconde route* Ce» pendant ce fut elle que choisit Saint*Bertrand. On sait qu'il avait des raisons particulières pour ne pas se montrer en Pologne, et, à son arrivée à Vienne, la nouvelle du soulèvement de Varsovie étant venue à ses oreilles, il crut avoir un impérieux motif de plus pour éviter le chemin le plus direct. Après douze heures de repos, il s'embarqua donc sur le Danube, descendit le fleuve jusqu'à Galatz; là, il se réembarqua sur le bateau à vapeur qui faisait le service des côtes de la mer Noire, et, quand il fut arrivé à Odessa, après avoir laissé deux jours de repos à sa femme, qui avait été un peu éprouvée par le mal de mer, il monta avec elle dans un traîneau confortable et bien couvert, qui devait, en quinze jours environ, les transporter jusqu'à Moscou,

Il y avait déjà treize jours que leur traîneau, attelé de trois chevaux, glissait sur une route de neige durcie et polie comme un immense miroir. Ils avaient traversé d'interminables forêts, des marais glacés, des steppes déserts. Déjà, successivement, ils s'étaient arrêtés dans la ville d'Orel, puis dans celle de Toula ; le terme de leur longue course se rapprochait, et, jusqu'alors, — Barberine ayant reçu, à Paris, du général surintendant des théâtres impériaux de la Russie une carte de circulation, — aucun retard n'avait été apporté à son voyage. Elle trouvait des chevaux disponibles à chaque stat ion de poste, et on la saluait, ainsi que son mari, jusqu'à terre. Cependant, le treizième jour, en arrivant dans l'après-midi, au relais de la petite ville de Zaraïsk, éloignée de Moscou d'une trentaine de lieues, force leur fut, à tous deux, de faire appel à leur pa-

tience. Il n'y avait plus de chevaux à la station. Ils étaient tous employés pour le service du gouvernement. Le maître de poste était bien fâché, disait-il, mais il ne pensait pas que les voyageurs pussent continuer leur route avant le soir.

Barberine, fatiguée par la longue course qu'elle venait de faire, résolut de mettre à profit les quelques heures de répit qui lui étaient imposées en prenant un peu de repos. Elle demanda au maître de poste s'il pouvait lui donner un . lit. Il lui offrit celui de sa femme. Barberine alla s'étendre dessus, sans se dévêtir, et, après avoir dit à son mari de la prévenir quand les chevaux seraient arrivés, elle s'endormit.

Saint-Bertrand, lui, n'avait point envie de dormir. Ennuyé de ce contre-temps, qui était venu si mal à propos interrompre son voyage, il entra dans la salle commune de la station, se fit servir du thé, en but trois ou quatre tasses ; puis, se sentant incommodé par la chaleur du poêle et l'odeur nauséabonde que l'on respirait dans la salle, il reprit sa pelisse fourrée, l'assujettit sur ses épaules et sortit.

11 resta quelque temps debout devant la porte de la station. Le bourg de Zardsk, avec les dômes de son église, sçs maisons basses à demi enfoncées dans la neige, ses cheminées fumant, ses images de saints surgissant au-dessus des portes, se développait à sa droite. C'était une petite ville froide, triste, silencieuse ; à peine quelques habitants apparaissaient-ils dans les rues. Devant lui s'élevait la station de poste, grossière cabane construite en rondins de sapin, percée de deux fenêtres, coiffée d'un toit de chaume en surplomb chargé de neige, et flanquée d'un hangar en

planches servant d'écurie. Des arbres grêles se dressaient auprès, épars et frissonnants sous une bise aigre,/et, parmi eux, se balançait au haut d'un poteau une lanterne éteinte. A côté de la station, devant des bûches et des broussailles empilées, on avait rangé le traîneau de Saint-Bertrand pour laisser la route libre. La capote du traîneau était rabattue en avant, une épaisse couverture suspendue devant l'ouverture en masquait Uintérieur, et avec son filet à fourrages pendant à l'arrière, ses patins évasés, ses brancards relevés, incliné de côté, le véhicule, élégant pourtant ! avait un air presque misérable. A la gauche de Saint- Bertrand, tout près de la station, il y avait un bâtiment sombre et singulier. C'était une lourde maison de pierre, allongée, n'ayant qu'un étage, avec une énorme enseigne au fronton. Cette maison se présentait la première à l'entrée du bourg ; elle en était séparée, elle ne semblait point en faire partie. Un fadionnaire se promenait devant la porte, et son isolement, sa tristesse, ses fenêtres munies de bar*reaux la faisaient reconnaître pour une prison.

C'était une prison, en effet, mais d'une espèce particulière, une prison de passage, une maison de dépôt servant à abriter les convois de transportés pendant la nuit. Dans toute l'étendue de la Russie, auprès de chaque station de poste, s*élévent des geôles semblables. Elles portent le nom i'ostrog, et entre elles toutes, surtout depuis cent ans, elles. ont vu couler plus de larmes qu'il n'en faudrait pour les submerger.

Au delà de l'ostrog de Zaraîsk, la route qui monte de la Grimée à Moscou s'étendait toute plate,. à travers le steppe, coupée en travers par celle qui, de Varsovie, s'enfonce

jusqu'à reitrémité de la Sibérie, en passant par Nijni-Novogorod. Ces deux routes dessinaient en ce moment une grande ciDix luisante au milieu de la plaine toute blanche qui s'en allait avec d'insensibles ondulations jusqu'à Thorizon.

Et sur cette plaine, silencieuse et désolée, n'apparais-* sait, à perte de vue, ni un arbre, ni une broussaille, ni une maison, ni une pierre, Leblanc linceul recouvrait tout, et au-dessus s'étendait un ciel bas et gris, uniforme et im^ mobile, un ciel pesant et d'une seule teinte, couleur gris de fer.

Le soir venait. Le vent s'était apaisé. Il gelait. Le bourg de Zaralsk semblait abandonné. Une clarté livide qui, au rebours de ce qui se voit dordinaire, émanait du sol, éclairait faiblement la plaine; et, à l'exception du factionnaire qui se promenait devant la porte de Tostrog, pas un être vivant ne se montrait dans ce triste lieu, qui semblait comme figé dans le froid et dans le silence.

Saint-Bertrand fit quelques pas sur la route pour se ré* chauffer. A quoi pensait-il ? Peut-être à rien, peut-être à l'ennui d'attendre. La neige criait sous ses pas. Il avait le menton baissé dans son collet de fourrure, et il enfonçai! ses deux mains jusque dans le fond de ses poches.

Mais voilà que, tout à coup, loin^ bien loin devant lui, une tache noire apparut sur la plaine blanche. Et, en même temps un murmure de voix passa dans l'air. Il regarda. Une longue caravane s'avançait vers lui. 11 y avait un grand nombre de gens à pied, un très-grand nombre aussi d'hommes à cheval; Des fers de lance brillaient. Déjà on entendait le pied des chevaux qui foulaient la neige. Et puis

le même murmure traversait Tespace ; et ce murmure était rhythmé comme un chant.

Tout ce monde était sorti d*un pli de terrain qui, jusqu'alors, l'avait caché aux yeux de Saint-Bertrand. Il reconnut bientôt que les hommes à pied étaient disposés en longues files. Un gros de cavaliers le précédait. Un autre marchait derrière eux, confusément, comme pelotonné ; et sur les deux bords de la route, des cavaliers encore allaient deux par deux, unissant Tavant-garde à Tarriëregarde, et se suivant sans intervalles, rigoureusement disposés les uns derrière les autres.

Quelque chose de large et de bas, qui ressemblait à un traîneau, était au milieu des hommes à pied.

Un autre traîneau, attelé de trois chevaux et escorté de cinq cavaliers, fermait la marche.

Tout cela tint d'abord peu de place sur le steppe; mais, à mesure que la caravane approchait, elle semblait emplir Tespace. Saint-Bertrand, quand elle fut à deux cents pas de lui) se mit machinalement à compter les hommes. Il y en avait cent cinquante à cheval, et juste cent cinquante à pied) en tout trois cents. Ce fut en ce moment qu'il enten-

dit chanter, car ils chantaient, et, chose étrange! par in«> stants se mêlait au bruit de leurs voix je ne sais quel bruit de ferrailles*

Quand lis furent arrivés près de lui) Saint^Bertrand reconnut que les cavaliers étaient des Cosaques. Chacun d'eux, coiffé d'un petit schako en cuir verni, avec la mentonnière abaissée, avait la taille serrée par un ceinturon d'argent ; une lance dansait à son bras et un manteau de gros drap flottait sur ses épaules. Quelques Tcherkess, ar-

mes de carabines et coiffés de bonnets fourrés , allaient parmi eux, courbés sur leurs petits chevaux aux crins épars, harnachés de rondelles de cuivre.

Les officiers se tenaient en tête. Les hommes à pied étaient uniformément vêtus d'une capote grise, en gros drap, de souliers et d'un bonnet à visière. Ils avaient la tête rasée. Ils étaient disposés par pelotons de vingt hommes, attachés dix par dix, et par les poignets, aux deux côtés d'une longue barre de fer. Quelques-uns, liés seuls, ou deux à deux, portaient des anneaux aux pieds, reliés entre eux par une chaîne rouillée qui traînait sur la neige. Leurs mains portaient des traces sanglantes produites par le frottement des fers. Ainsi rivés, soudés les uns aux autres, sanglants, souillés de boue et de neige, ces hommes se traînaient sur la route, non comme des hommes, images de Dieu , mais comme un vil troupeau de bétail.

Une femme était couchée dans le premier traîneau, dont les chevaux allaient au pas.

Quelques malades, le carcan au cou, gisaient pêle-mêle dans le second traîneau.

Ces malheureux étaient les plus jeunes de ceux qui avaient pris part à la récente insurrection de Varsovie : des étudiants, des ouvriers, des paysans. Quelques-uns n'avaient pas encore dix-huit ans. Deux prêtres, à demi morts de froid et de privations, étaient couchés dans le dernier traîneau. La femme qui gisait dans le premier était la comtesse Wanda.

Il y avait deux jours déjà que, ne pouvant supporter les fatigues d une course rapide, elle avait supplié les soldats qui la gardaient de la déposer dans un hospice. Mais il n'y

avait pas d'hospice sur cette route, si ce n'est à deux cents vcrstes plus loin, à Riazan. Wanda avait donc été obligée de continuer à endurer le froid. Cependant, ayant rencontré la chaîne des transportés qui se rendaient à pied en Sibérie, ses gardiens, par pitié, décidèrent que, jusqu'à Riazan, le traîneau de leur prisonnière irait au pas avec la chaîne. L'officier de Cosaques qui commandait le détachement consentit à cette infraction à ses ordres. 11 donna même sa pelisse à la comtesse pour qu'elle pût se couvrir. Il est vrai que cet officier était jeune et qu'il connaissait la comtesse. Il avait maintes fois dîné chez elle, à Varsovie. ,

Cependant, le convoi se rapprochait de plus en plus de l'ostrog où il devait passer la nuit, et en avant duquel se tenait immobile le vicomte de Saint-Bertrand.

Les chants qu'il avait entendus jusqu'alors étaient des dumkis de l'Ukraine entonnés en chœur par les Cosaques. Ces sauvages enfants des steppes s'ennuyaient de l'uniformité de la route, et ils chantaient pour se distraire.

Les prisonniers, harassés de fatigue et de froid, chacun le bras tendu vers la barre de fer où l'une de ses mains était attachée, écoutait en marchant les chansons plaintives.

Il y en eut une qui cependant les fit frémir. Celie-là était une chanson de guerre qui exaltait le triomphe des Russes sur Napoléon, en 1812, et qui mêlait dans un commun mépris les Polonais et les Français.

D'abord, les prisonniers ne dirent rien; mais on les vit dresser la tête. Tous s'étaient regardes avec passion. I^urs narines s'ouvraient comme pour respirer l'odeur de la poudre des champs de bataille, et les yeux de ces jeunes gens flamboyaient.

Ils laissèrent les Cosaques achever leur chanson insultante. Elle avait quatre couplets. Ils marquèrent le pas en Técoutant, comme des soldats. Et, quand elle fut finie, quand la dernière note du chant eut été se perdre au loin dans la sombre solitude, ils se regardèrent encore. Puis, tous ensemble, d'une seule voix violente et formidable, comme si la mesure eût été battue par un bras invisible pour ces étranges musiciens, ils entonnèrent un hymne à leur tour. Et cet hymne était celui que les mères font balbutier, le premier, à leurs enfants, dans toute Tétendue de la Pologne, Thymne sacré de Dombrowski :

Non ! la Pologne n'est pas morte !

Tant que nous vivons sous le ciel 1 La liberté que la force nous a prise, Avec le sabre nous la reprendrons.

Marche! marche! Dombrowski!

De la Pologne en Italie, Pour délivrer notre patrie, Sur tes pas nous reviendrons.

Ils s'arrêtèrent pour respirer^ car ils marchaient en chantant; mais les sauvages qui les entouraient ne leur laissèrent pas le temps de poursuivre. Tous ensemble, eu"fonçant l'éperon dans le ventre de leurs chevaux, ils se ruèrent sur les malheureux enchaînés, et les battirent sur la tête et sur les épaules à grands coups de fouet* Ce fut une ignoble mêlée ! Les Cosaques hurlaient, la lanière des fouets claquait) et les héros^ muets et farouches, se laissaient battre.

Cependant leurs âmes altiêres n'étaient pas vaincues.

L'OSTROG. 17i

Quand, fatigués de les frapper, les Cosaques eurent repris leurs rangs, l'ordre se rétablit dans la chaîne immense. Et alors, les prisonniers au front marbré de coups de fouet se regardèrent encore. Puis , tout à coup, et tous ensemble, comme la première fois , ils entonnèrent la seconde strophe :

Nous passerons la Yistule. Nous franchirons la Warta.

Nous sommes les Polonais !

Bonaparte nous apprendra

Gomment il faut s'y prendre pour vaincre.

Hais ils ne purent achever. Les Cosaques s'étaient de nouveau jetés sur eux, et, cette fois, ils les assommaient du bois de leurs lances. Il se faisait de longues oscillations dans la chaîne, disloquée à droite et à gauche par Télan furieux des chevaux. La barre de fer broyait les mains; les chevaux, en sautant, écrasaient les pieds; les lances fendaient la peau sur les fronts, et le sang coulait. Hais les héros se laissaient toujours frapper en silence.

Wanda, mourante, s'était dressée dans le traîneau et regardait. Les prêtres, à Tarrière-garde , chantaient avec les jeunes gens. Saint-Bertrand, pétrifié, regardait aussi, sans comprendre.

Cependant le troupeau humain était tout près de Tostrog. Quelques femmes, des enfants, sortis du bourg de Zaraïsk s'étaient approchés au bruit, poussés par la charité, apportant aux prisonniers des boissons, du tabac, quelques aliments. Tous ces braves gens étaient attristés de ce spectacle, et aussi de ne pouvoir offrir davantage.

La nuit tombait. Des étoiles brillaient déjà dans un coin du ciel, d'où s'étaient subitement écartés les nuages. Les prisonniers recommencèrent à chanter :

Le père disait à sa fille,

Qui se tenait devant lui, tout en pleurs :

fl Écoule, Barbe! ce sont les nôtres qui reviennent !

Entends- tu gronder les tambours? »

Hais alors, un nouvel assaut, plus furieux que les deux premiers, fondit sur ceux qui chantaient. Les Cosaques, exaspérés, les avaient tous renversés par terre, et ils leur déchiraient le corps avec la pointe de leurs lancés. On ne voyait que chevaux cabrés, soldats dressés sur les étriers, bras tendus, et sur la neige se débattait un monceau humain d*où s'échappaient des cris de rage et de douleur. La ferraille s'agitait et résonnait convulsivement, et parfois, de ce péle-méle sanglant, jaillissait tout à coup un éclat de voix qui disait :

Marche! marche! Dombrowski!

Et puis c'étaient des cris de Gloire à Dieii! des appels véhéments et pieux : Jésus Maria!

Horrible chose! les plus nobles des hommes étaient battus comme des chiens par une populace de sauvages.

Wanda, épouvantée, se jeta soudain à bas du traîneau. Les chevaux la foulèrent aux pieds. Quand le jeune officier de Cosaques parvint à la dégager, elle avait la poitrine enfoncée.

— Elle est morte! dit une voix.

A ces mots, les bourreaux cessèrent de battre. Les pri-

L'OSTKOG. 473

sonniers se relevèrent. La porte de l'oslrog était toute grande ouverte. Les Cosaques, devant elle, formèrent une sorte de rempart qui englobait toute la chaîne.

La comtesse fut transportée jusqu'au seuil de la porle. Là, elle reprit ses sens et demanda qu'on Tassît par terre. Les prisonniers se taisaient tous, maintenant. L'officier, à genoux à côté d'elle, s'efforçait de la faire boire à même une gourde d'eau-de-vie qu'il portait en bandoulière ; mais elle ne pouvait avaler. Elle étouffait. Tout à coup, en levant les yeux, à côté de la porte de l'ostrog, parmi les gens de Zaraîsk qui pleuraient, elle aperçut un visage d'homme qu'elle crut reconnaître. Il était horriblement pâle, il avait les yeux hagards, et ses deux mains tremblaient convulsivement. C'était le vicomte de Saint-Bertrand.

Ils se reconnurent en même t^mps. Et lui, emporté par un impérieux sentiment de pitié, se pencha machinalement vers elle. Mais elle se rejeta en arrière. Tous les prisonniers regardaient. Alors, réunissant ses forces, la comtesse leva lentement le bras, et, d'une voix haute, claire, s'adressantà tous ses compatriotes :

— Voyez-vous cet homme? dit-elle. C'est celui qui vous a vendus!

Un grand vide se fit soudain autour du vicomte. Trois cents regards curieux l'examinaient. Les Cosaques eux-mêmes s'écartaient de lui, car les bourreaux méprisent les traîtres.

Lui, il demeurait là, stupide, à regarder Wanda qui mourait.

Quand on eut emporté le cadavre de la comtesse dans la

salle de l'ostrog, les prisonniers y entrèrent les uns après

les autres. A mesure qu'ils franchissaient le seuil de la porto,

fo.

174 LE HâRI de la DANSEUSE.

le cercle de soldats se resserrait derrière eux. Les habitante du bourg s'étaient éloignés, entraînant avec eux Saint-Bertrand du côté de la station de poste. Bientôt les derniers des prisonniers disparurent dans la prison, et on entendit retomber les battants de la porte.

L un d'entre eux, cependant, était parvenu à s'échapper. C'était un jeune [paysan, nommé Eytmin. Il n'avait pas été soudé à la chaîne. Il marchait seul, portant des fers rongés par la rouille aux mains et aux pieds. Quand il entendit la comtesse désigner celui qui avait vendu ses compatriotes, il frissonna d'abord, puis il regarda Saint-Bertrand altentivement. Et enfin, se baissant lentement dans l'ombre, pendant qu'on emportait le cadavre, en rampant sur les genoux et sur les mains, il passa sous le ventre d'un cheval ; puis il glissa derrière les gens de Zaraïsk; de là, derrière l'amas de fagots. Et enfin, profitant delà nuit, voyant que les Cosaques, tout à leurs prisonniers» ne songeaient point à lui, se trouvant mal caché derrière les fagots, il se jeta soudain dans e traîneau de Saint-Bertrand, placé devant lui, et se blottit sous la couverture.

LE MOSKAL

Eytmin était le fils de la nourrice de Wanda. Jusqu'aux fêtes de Pâques, si tristement troublées à Varsovie, il avait vécu avec sa vieille mère, dans une des terres

LE MOSKAL. 175

de la comtesse. Il y exerçait les fonctions de garde, et nul n aurait su veiller aussi bien que lui sur la forêt confiée à ses soins. Cet homme simple, pieux, hospitalier, n'avait qu'une préoccupation dans l'âme : celle de l'affranchisse* ment de son pays. H avait donc pris part à la dernière lutte. Frappé d'un coup de baïonnette au début du combat, i\ était tombé, on l'avait garrotté, traîné en prison. Huit jours plus tard, après avoir été jugé par la commission d'enquête, il avait été condamné à la déportation en Sibérie.

J'ai dit qu'Ëytmin était pieux, il se résigna donc à son sort. Cependant, en dehors des motifs impérieux que tout homme puise dans le sentiment de sa dignité pour regretter son indépendance,. Eytmin avait une raison particulière pour souffrir de l'exil auquel il venait d'être condamné. Il était le dernier des six garçons que sa mère avait mis au monde. Les cinq premiers, arrachés successivement par la conscription au foyer de famille, avaient été transportés comme soldats dans les sohtudes les plus reculées de l'em* pire, et, depuis, on n'avait jamais entendu parler d'eux. Lui, déporté à son tour, et les biens de la comtesse étant confisqués, qu'allait devenir sa mère? Eytmin avait un autre motif d'inquiétude : au moment où il avait pris les armes pour se joindre à ses compatriotes révoltés contre le tzar, le jeune garde était fiancé.

Le jour de son départ pour la Sibérie, en arrivant au premier ostrog avec ses compagnons de chaîne, il eut un court moment de joie. Les femmes de Varsovie ont l'habitude de se rendre à cette station, distante d'une dizaine de lieues de la capitale, chaque fois qu'un convoi de prisonniers doit y passer. C'est là que s'échangent les adieux su-

prêmes entre les amis, entre les membres d'une même famille. On permet aux transportés d'embrasser leurs parents et d'accepter de leurs mains quelques objets de souvenir. La mère d'Eytmin, voûtée par Tâge et vêtue de deuil, était donc venue là, et la fiancée d'Eylmin l'accompagnait. Les deux femmes pleuraient en embrassant le jeune homme, qu'elles pensaient ne jamais revoir. Autour d'eux, dans le cercle formé par les Cosaques de l'escorte, les femmes s'arrachaient aux bras de leurs époux, les enfants à ceux de leurs pères. 11 y avait quelques prisonniers, orphelins peut-être, ou venus de loin pour le combat, qui demeuraient abandonnés. Nul ne venait leur tendre la main; ils n'étaient connus de personne : aussi étaient*ils les plus tristes. Cependant le temps était mesuré aux suprêmes épancbements. La mère d'Eytmin bénit son fils, puis elle lui remit une veste de laine, tricotée par ses vieilles mains, qui devait le défendre contre le froid des steppes polaires, et dont chaque bouton, lui dit-elle à l'oreille, renfermait une impériale d'or. Toutes les économies de la paysanne avaient passé dans ce gilet. Quant à la blonde jeune fille que la tyrannie du tzar faisait veuve avant qu'elle eût goûté les joies du mariage, elle donna à son fiancé une croix de bois de la longueur du doigt, en lui disant : '

— En elle est ton salut. Ne la perds pas.

Cette double attention lira des larmes des yeux du jeune homme. 11 embrassa une dernière fois les deux femmes. Puis les Cosaques les séparèrent, et il entra avec ses compagnons de misère dans la maison de détention.

Cette maison ressemblait exactement à toutes celles dû même sorte échelonnées le long de la route. Elle ne se coin-

LE MOSKAL. 177»

posait que d*une seule pièce, tout autour de laquelle de larges bancs de bois étaient superposés. Les transportés devaient coucher sur ces bancs, pêle-mêle, en se tenant sur le cdté, les bras tendus vers la barre de fer qui les liait les uns aux autres. Au milieu de la salle, un cloaque apparaissait comme une tache boueuse, et des émanations fétides s* en exhalaient. Le manque d*air, la chaleur du poêle, la malpropreté, les haleines infectes, les rixes inévitables entre tant de malheureux soudés ensemble faisaient de ce bouge un enfer, et les imprécations et le bruit des chaînes y retentirent toute la nuit. Eytmin, favorisé par le hasard, couché à part sur un banc, ne pouvait dormir. Cet homme, de trente ans, robuste, habitué à Tair salubre des forêts de sapins, se sentait étouffer dans cette atmosphère empestée. Il priait pour se donner un peu de courage. Il pensait à sa mère et à sa fiancée. Les dernières paroles que la jeune fille lui avait dites revenaient constamment dans son souvenir : « Ne perds pas cette croix : en elle est ton salut. » Y avaitil un sens caché dans cette recommandation? Il prit la pe* tite croix dans ses mains. Elle était pesante, trop pesante pour une croix de bois. Gela le surprit. En l'agitant, il lui sembla Tentendre résonner faiblement, comme si elle eût contenu un corps étranger. Il la mania dans tous les sens, et Tune de ses extrémités s'ouvrit alors, laissant tomber une lime entre ses mains. G* était une lime anglaise, excessivement fine et qui paraissait de bonne trempe. Eytmin comprit. Sa fiancée lui avait donné le moyen de se débarrasser de ses fers. Elle voulait qu'il s'échappât, qu'il vint la retrouver. Il se promit de l'essayer; mais la tentative était difficile, car il était étroitement surveillé.

Il résolut d*abord de ne rien livrer au hasard, d'attendre une occasion, pendant un mois, s*il le fallait. 11 savait qu'il serait facile à ses gardiens de le rattraper dans la campagne alors déserte. Le froid, la faim, ne tarderaient pas à le faire périr ou à l'obliger à se rapprocher de quelque village. N'ayant pas de passe-port, il serait immédiatement arrêté. Il préféra patienter jusqu'à ce que le convoi de prisonniers se trouvât dans le voisinage d'upe grande ville. Il pensait que la foule le cacherait mieux que la solitude. Il savait que la chaîne devait passer à Moscou, ou près de Moscou. Un frère de sa mère, domestique chez un négociant étranger, habitait depuis longtemps l'ancienne résidence des tzars. Il irait le trouver. Son oncle ne refuserait pas de lui donner asile. Peut-être pourrait-il lui fournir le moyen de regagner le paya.

Il s'informait donc, à chaque station, de la distance qui séparait encore le convoi de la capitale. Un de ses compa* gnons de chaîne y était allé jadis. Quand la chaîne fut arri* vée à Ralouga, il lui dit :

— Dans deux jours, nous coucherons probablement à Zaraïsk, et, de ce bourg à Moscou, il n'y a guère plus de cent verstes.

Eytmin le remercia et se promit de s'échapper à Zaraîsk. Il commença aussitôt, en marchant, à limer, en dessous, les anneaux qui enserraient ses deux poignets.

II y parvint aisément, car la lime était bonne et ses fers étaient rouilles. Il suffisait maintenant d'exercer une pesée sur eux pour les faire éclater ; à peine tenaient-ils ensemble par le bord le plus mince. Lorsque ses compagnons se mirent à braver les Cosaques en chantant l'air de Dom-

LE MOSKAL. 170

browski, il fut, dix fois, sur le point d*arracher ses fers pour les secourir. Heureusement, il se contint. Le souvenir de sa mère et de sa fiancée lui donna le courage nécessaire pour se laisser battre. Mais, quand il vit Wanda mourante à la porte de Tostrog, surtout quand elle eut désigné publiquement le misérable qui avait trahi ses compatriotes, il crut avoir un motif de plus — et plus impérieux que tous les autres, celui-là! — pour ressaisir sa liberté. En effet, maintenant, avant de retrouver sa mère et sa fiancée, Eytmin voulait venger son pays et la comtesse.

On a vu comment, profitant du trouble occasionné par la mort de Wanda, il était parvenu à se blottir dans le traîneau. 11 y resta d'abord, sans remuer, attendant que l'escorte eût gagné le village. Quand il eut entendu passer les chevaux, il ne perdit pas son temps à limer les anneaux de ses pieds. Il attaqua par les deux bouts la chaîne mince qui les reliait. En cinq minutes, elle tomba. Alors, il arracha les anneaux de ses mains. Puis, libre enfin, il souleva lentement la tète au-dessus de la couverture qui masquait la capote du traîneau, et le vent glacé de la nuit frappa son

visage*

Ce qu'il vit n*était pas fait pour le rassurer. A vingt- cinq pas de lui, devant la porte de l'oslrog, un grand feu flambait sur la neige, et les trente soldats de garde prenaient leur repas du soir. Ils étaient tous assis encercle autour du feu et mangeaient. Eytmin les entrevoyait derrière la fumée qui montait dans l air en tourbillonnant, avec des fusées d'étincelles. Le factionnaire se promenait le long du mur de ia prison; un autre se trouvait à trente pas de là, sur la route. A gauche, les vitres de lajstation de posle rou-

gissaient raiblement. Au-dessus se balançait le réverbère allumé, scintillant comme une petite étoile, et un murmure de voix un peu confus, bourdonnant dans la salle commune de la station, passait à travers la cloison de planches.

Eytmm se leva. Rien ne bougeait. Les sentinelles ne pouvaient Tapcrcevoir. 11 souleva la couverture du traîneau et mit un pied sur la neige, puis l'autre. En se tenant dans l'ombre, lentement, il s'approcha du mur de la station de poste. 11 l'atteignit. Blotti derrière l'amas de fagots, il écouta. Une femme qui s*exprimait en langue russe, avec la mauvaise prononciation d'une étrangère, — c'était Barberine, — se plaignait qu'on la fit attendre, demandait quand arriveraient les chevaux. Le maître de poste s'excusait, disait que les chevaux ne pouvaient tarder maintenant, qu'il attendait un traîneau revenant à vide d'un château situé sur la route de Kalouga, que le cocher Bielski le conduisait, et qu'il serait pour sûr arrivé à la station avant une heure. Alors un homme s'impatientait, grondait en parlant à la femme dans une langue qu'Ëytmin ne pouvait comprendre. La femme traduisait ses paroles au maître de poste;, et c'étaient de nouvelles protestations, de nouvelles excuses. Il y avait une fente entre deux rondins, dans le mur. Eytmin l'agrandit un peu en faisant une légère pesée entre les rondins avec un morceau de bois. Puis il regarda dans la salle et reconnut le traître. Dès lors la situation lui fut parfaitement expliquée. Le nom de Moscou avait été plusieurs fois prononcé parla jeune femme. L'homme qui avait Vendu ses compatriotes attendait des chevaux pour se rendre à Moscou, et, comme il n'y avait pas d'autre voyageur que lui

LE HOSKÂL. * 181

dans la salle, le traîneau dans lequel Eytmin s'était caché lui appartenait.

Une idée surgit immédiatement à l'esprit du fugitif. Jusqu'alors, il avait cherché vainement comment il pourrait joindre cet homme pour le punir de son crime, dût-il sacrifier sa vie en le punissant. Maintenant , grâce au nom polonais du cocher que cet homme attendait et qu'avait prononcé le maître de poste, une lueur d'espoir lui apparaissait. Il connaissait la route de Kalouga. C'était celle qu'il avait suivie, dans la même journée, avec ses compagnons de chaîne. Il fit aussitôt un long détour derrière la station de poste, et s'avança sur le chemin de Kalouga. Les ténèbres l'environnaient. Il marchait dans une alfreusc soKlude. Autour de lui, pas un bruit, pas une âme vivante. Le steppe s'enfonçait en avant. En arrière, le feu du bivac, déjà loin, teignait d'une lueur rougeâtre la façade de l'ostrog. Il alla d'abord lentement, pour s'assurer si personne ne pouvait le suivre ou l'apercevoir, et se tenant au milieu de la route, afin de confondre ses traces avec celles qu*avaient laissées les prisonniers. Il ne se sentait point affaibli, mais les anneaux de ses pieds le gênaient un peu. N'importe! en ce moment, il aurait traîné un boulet sans que sa marche en fût ralentie. 11 avait devant lui la liberté et l'espoir de la vengeance.

Le ciel était redevenu tout noir. Mais là neige éclairait un peu la route. De temps à autre, Eytmin s'arrêtait, écou tait. Son oreille cherchait dans l'air un bruit lointain de clochettes. Mais il n'entendait rien que ce mot: « Écoute! » prononcé par Tune des deux sentinelles. « Écoute ! « répondait l'autre. « Écoute! » murmurait l'écho.

Alors, il reprenait sa marche. L'obscurité redoublait. Il glissait. Tout àcoup, la neige se mit à tomber silencieusement et toute droite, car il ne faisait pas de vent. La neige descendait comme un blanc rideau devant lui, sur lui. Elle tombait drue, épaisse.

Il fit une verste environ, et alors, jugeant qu'il était assez loin de l'ostrog, il s'arrêta. Soudain un bruit lointain de clochettes lentement agitées, comme si le cheval qui les portait allait au pas, se fit entendre. Bientôt le bruit s'accentua.

Enfin un traîneau vide, sans lanternes, attelé de trois chevaux et conduit par un homme assis sur le siège, sortit de Tombre. Eytmin avait d*abord l'intention de faire un nouveau détour, pour examiner le traîneau et voir s'il était bien celui qu'il attendait. Hais le coucher l'avait aperçu déjà.

Alors Eytmin leva la main, s'arrêta. En même temps, le cocher retint ses chevaux. Aux premiers mots qu'il prononça pour demander à Eytmin ce qu'il lui voulait, Eytmin le reconnut à son accent pour un Polonais. Il prit immédiatement son parti.

— Au nom de la patrie ! s'écria-l-il.

Mais ce nom révéré, qui aurait dû arracher un cri de joie au cocher, n'eut d'autre effet que d'exciter en lui un mouvement de répulsion et de terreur. Eytmin, pour son malhetir, n'avait pas affaire à un honnête homme, mais au plus méprisable des mo^kals^ à celui qui, non content d'avoir abandonné la cause de son pays, s'est vendu à ses oppresseurs et leur sert de limier pour pourchasser et tyranniser ses compatriotes.

LE MOSKÀL. 183

— Comment, la pairie? répondit*il. Quelle patrie?

El, flairant une occasion, le misérable arrêta ses che- -vaux.

— En est-il deux, pour toi? dit Eytmin en se servant de sa langue natale.

— Non, non, il n'en est qu'une, répondit le cocher dans la même langue. Mais que me veux-tu t

— Voici, dit le jeune homme en s'approchant et posant la main sur le bord du traîneau. A la station de Zaraïsk, il y a un homme, un étranger, qui attend tes chevaux pour se rendre à Moscou. Cet homme a vendu la nation. Je veux le punir. Cède-moi ta place sur ce siège. Quand je me trouverai seul avec lui, loin de la ville, je le tuerai.

Si Eytmin avait demandé au moskal de le laisser monter auprès de lui dans le traîneau, nul doute que celui-ci n'y eût consenti ; car alors il lui eût été facile do livrer son compatriote aux soldats de garde à la porte de l'ostrog. Mais lui céder sa place lui enlevait la possibilité de commettre cette action. Il avait déjà reconnu Eytmin à son costume pour un déporté. Le désir de toucher la prime que paye le gouvernement russe à quiconque livre un prisonnier fugitif, le poussa à s'emparer de lui, de vive force. Au moment donc où Eytmin, plein de confiance, avançait les épaules pour monter dans le traîneau» le moskal souleva le manche de son fouet et lui en asséna un grand coup sur la tête.

— Voilà, s'écriait'il en redoublant ses coups, ce que méritent les assassins de grande route, comme toi. Tiens ! prends! prends encore celui-ci ! et celui-ci!

Et il le frappait toujours, entre les deux yeux.

i84 LE MAUI DE LA DANSEUSE.

— Cela t'étonne et l'étourdit, n'est-ce pas ? Maintenant, je vais Rattacher et te ramener au poste.

Le premier coup avait étourdi Eytmin. Une comprenait pas pourquoi le cocher le battait. Hais ses menaces lui révélèrent la faute qu'il avait commise par excès de confiance. En une seconde, il jugea sa situation. Et, alors, afin d'en tirer parti, il ne rendit pas les coups, mais chancela, et enfin, tournoyant sur lui-même comme un homme à bout de forces, il se laissa tomber sur la neige.

Le moskal, qui le croyait évanoui, descendit de son traîneau. Il prit un bout de corde sous son siège, s'agenouilla, et se mit en devoir de lui attacher les mains. Mais, au moment où il se baissait, à sa grande terreur, le défaillant ressuscita.

Avant d'avoir pu proférer un cri, l'agresseur s'était senti le cou serré par deux mains robustes, et, à son tour, il tomba le dos sur la neige. La lutte qui suivit fut très-courte. Le garde forestier, habitué à combattre les ours, corps à corps, eut facilement raison de son ennemi. Il lui avait posé le genou sur la poitrine, et, pendant que les côtes du moskal craquaient, Eytmin l'étranglait de ses deux mains. Les chevaux regardaient le combat machinalement, sans bouger, et la neige enveloppait les deux hommes de son blanc linceul.

— Ah ! tu as donc trahi ton pays, toi aussi, disait Eytmin en pétrissant le cou du moskal, et tu voulais me vendre aux Cosaques! Eh bien, reçois ta récompense.

Mais il parlait déjà à un mort. Après avoir vainement battu l'air des bras et des pieds, le moskal s'était soudainement détendu, et son visage était violet. Alors Eytmin détacha

LE MOSKAL. 185

ses mains de son cou. Puis il se releva et essuya le sang qui ruisselait sur son visage.

Il écouta. Rien ne bougeait autour de lui. Il se mit aus* sitôt à Tœuvre, 11 enleva sa capote de prisonnier, son bonnet à visière, ses souliers, et les remplaça par la longue robe, les bottes fortes et le chapeau carré du cocher. Ainsi costumé, avec sa longue barbe blonde, il avait absolument Taîr d'un mougik. Cependant, bien que résolu à enfouir le cadavre dans la neige, il pensa qu'on ne tarderait pas à le découvrir, car la saison du dégel était proche. Alors il eut ridée de déguiser ce cadavre, de le faire passer pour le sien. Besogne difficile ! Il y parvint cependant; puis, chargeant son fardeau sur ses épaules, il s'avança vers un angle de la route où le terrain, fuyant brusquement, lui avait fait reconnaître remplacement d'une fondrière. Quand il fut arrivé au bord du talus, il posa le cadavre sur le sol, regarda autour de lui, et, n'apercevant rien, il le fit rouler dans le trou béant sous ses pieds.

— La neige l'aura bientôt recouvert, pensa-t-il, ainsi que les traces de mes pas.

Le cadavre, en glissant, ne fit pas de bruit. Eytmin écouta cependant, l'oreille près du sol, pendant quelques secondes.

U n'entendit rien. 11 s'assit alors sur le siège du traîneau. Il avait ramassé le fouet du cocher; il rassembla les guides dans ses mains. Les chevaux partirent au trot, avec un grand bruit de clochettes. Bientôt, le traîneau s'arrêta devant la station de poste.

Deux hommes en sortirent aussitôt. L'un maugréant en langue étrangère, l'autre interpellant le cocher, le pressant

d'atteler ses chevaux au traîneau du voyageur. Ëylmin sauta sur la neige, ne répondit rien, se hâta d'obéir à Tordre qui lui avait été donné. L'obscurité n'était pas telle que le feu allumé devant la porte de l'oslrog ne colorât faiblement les environs de la station de poste ; maisEytmin détournait la tête afin de ne pas être reconnu. Il ne manqua pas d'enlever le fourrage placé dans le filet du premier traîneau et de le placer derrière celui de Saint-Bertrand. Pendant ce temps, le maître de poste conduisait les deux voyageurs à leur véhicule, dont il avait préalablement allumé les lanternes. Mais il n'eut même pas le temps de lever la tête vers le cocher. A peine celui-ci eut-il vu Saint- Bertrand et Barberine installés sur les coussins, qu'il enveloppa ses chevaux d*un seul coup de fouet et les lança dans l'espace.

Deux minutes plus tard, il avait dépassé les dernières maisons de Zaraïsk. Le traîneau glissait alors avec un raclément sourd sur la route du Nord ; la glace se déchirait et rejaillissait sous ses deux patins relevés; et les trois chevaux bondissaient et ronflaient sous les coups de fouet, précipités à toute course dans un tourbillonnement de neige et de ténèbres.

Le traîneau qui emportait Eytmin, Barberine et Saint- Bertrand franchit les premières verstes avec la rapidité

d'une flèche. La route était en pente ; le froid piquant excitait les trois chevaux. Celui du milieu galopait sous le grand cerceau fixe aux brancards, les deux autres couraient follement, comme en liberté, se cabrant sous les coups de fouet, et le rideau de neige se soulevait en tournoyant devant eux, entraîné par le brusque déplacement de Tair. Il était impossible à Eytmin de rien distinguer devant lui. Les lanternes suspendues aux deux côtés de la capote projetaient une forte lumière sur les chevaux, mais au delà tout était ténèbres. A peine le fugitif entrevoyait-il, de temps à autre, les poteaux bariolés plantés au côté gauche de la route et indiquant le chiffre des verstes parcourues. Quelquefois, cependant, Tobscurité se faisait soudain plus épaisse, la neige paraissait tomber moins abondamment, comme si quelque obstacle invisible Teût écartée, et Ton entendait un bruit de branches froissées. C'était que le traîneau glissait sur la lisière d'une forêt. Les arbres étendaient alors au-dessus de lui, comme un dais, leurs énormes rameaux ployant sous le poids des glaces.

Quand, à la première surexcitation de la course, eut succédé le calme dans Tesprit d'Eytmin, il se demanda de quelle manière il s*y prendrait pour accomplir son acte de justice. — Ce qu'il avait voulu d'abord, c'était entraîner sa victime loin de la ville. Il y était parvenu ; aucun secours ne pouvait arriver maintenant. Et cependant Eytmin hésitait. Un témoin sur lequel il n'avait pas compté se trouvait là. Ce témoin était une femme, probablement l'épouse du traître. Comment le frapper devant elle? Et, même, en admettant qu'il s'y décidât, que ferait-il de cette femme, après avoir égorgé son mari? La tuerait-il donc, elle aussi.

pour se soustraire à ses poursuites? L'abandonnerait-il, avec ce cadavre, dans cette solitude glacée, pour qu'elle y pérît de terreur et de froid ? Que ferait-il du traîneau, des chevaux dont la disparition exciterait les soupçons du njaflre de poste? Et enfin, où se rèfugierail-il, lui, après avoir commis le meurtre ?

Il demeura, pendant quelque temps, Tesprit cloué sur ces idées. Il les tournait, les retournait, sans trouver de solution au problème. Il vit alors que tuer n*est pas toujours facile, et que se soustraire aux conséquences d*un assassinat, même supposé légitime, Test encore moins. Ce qui le faisait hésiter, ce n'était pas le sentiment de la conservation inné chez Thomme. C'était le souvenir de sa mère et de sa fiancée. Si la comtesse, avant de mourir, n'avait pas embarrassé sa conscience de cette idée de vengeance, même après l'assassinat du moskal, il pouvait espérer de retrouver les deux femmes et de quitter le pays avec elles ^ur aller vivre à l'étranger. Mais maintenant il lui fallait poursuivre une œuvre nouvelle, se soumettre à ce qu'il considérait comme un devoir impérieux. Comment concilier ce devoir avec celui qui le poussait vers sa mère? Le patriote, précisément parce qu'il voulait venger son pays sans s'arrêter au choix des moyens, avait l'âme droite. Aussi se sentait-il embarrassé.

Tout à coup, il secoua le front, fouailia ses chevaux, se dit qu'il se devait à son pays avant tout, et qu'il acquitterait sa dette quand il aurait dépassé le premier poteau de poste.

Mais le premier poteau fut dépassé, puis le second, et il ne bougeait pas de son siège.

— Si cette femme n'était pas là, seulement ! se disait-il, cela serait fait tout de suite.

Tout en stimulant ses chevaux, il tourna le menton sur Tépaule et regarda Barberine. Les lanternes du traîneau projetaient sur son visage une pâle lueur. On l'apercevait au-dessus de la couverture tendue devant la capote. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de son mari. Elle dormait. Un capuchon de fourrure enveloppait sa face mignonne, et elle avait un air paisible et doux.

Cela remua profondément le cœur d'Eytmin. Jusqu'alors, il avait à peine regardé Barberine, et il ne pensait pas qu'elle fût aussi jeune, aussi jolie !

Il fouetta de nouveau ses chevaux pour s'étourdir. Puis il se cuirassa le cœur, se disant :

— Qu'imporle !

Et enfin :

— Je le tuerai quand nous serons un peu plus loin. Mais, quand il fut un peu plus loin^ sa pensée se porta

sur un autre côté de la question. ^

— Comment cet étranger a-til vendu mes compatriotes? se demanda-t-il. Pourquoi les aurait-il vendus? La comtesse Wanda avait-elle l'esprit bien lucide en l'accusant de celte action? N'a-t-elle pas confondu cet homme avec un autre?

Eytmin voulait bien accepter l'office de bourreau, mais non celui d'assassin. Ij'idée qu'il était sur le point de commettre un meurtre injuste le fit frémir. Cependant les chevaux couraient toujours. Le traîneau, doucement bercé sur ses deux patins, glissait sur la glace polie, presque sans secousses. La neige continuait à tomber, limitant à quatre

pas la porlée de la vue. Eytmin éprouvait une étrange sen-

salion en se voyant ainsi emporté à travers l'espace silencieux, enveloppé de flocons de neige. Les masses blanches s'amoncelaient autour de lui, sur ses jambes, sur sa poitrine, sur ses bras, et il était souvent fort embarrassé pour maintenir son attelage sur la route.

— La comtesse n'a pu se tromper, se dit-il soudain. Mes scrupules sont ceux d'un lâche. Je ferai verser le traîneau en accrochant le premier arbre que je rencontrerai, et, quand le traître sera gisant sur la neige, je me jetterai sur lui et Tétoufferai.

Il se mit aussitôt à guetter un arbre, dirigeant le traîneau sur le bas côté de la route. Mais la route était redevenue toute nue ; pas un arbre ne se dressait sur ses bords. Il semblait que le hasard déjouât à plaisir toutes les combinaisons d'Ëytmin. En ce moment, un vent furieux s'éleva ; la neige, soulevée par longues nappes, se mita tourbillonner en sifflant; celle qui était étendue sur le sol, enlevée par ce vent du nord glacial et violent, roulait comme un nuage blanc, aveuglant les chevaux, le cocher, les couvrant, les enveloppant de la tête aux pieds, et, en moins de quelques minutes, celte neige balayée s'entassa de telle sorte autour du traîneau, qu*il ne pouvait plus se mouvoir. Les chevaux, enfouis par instants jusqu'au ventre, se cabraient, essayaient de faire volte-face, n'avançaient plus. Eytmin avait beau les exciter du fouet et de la voix, la terreur, le sentiment du danger les rendaient insensibles. Force fut enfin au cocher de renoncer à avancer. Il essaya de faire pivoter le traîneau, de telle sorte que l'ouragan le frappât en arriére. Il y parvint, non sans peine. Alors, se trouvant abrités par la capote, les chevaux se tinrent immobiles. Eytmin avait sauté

sur la neige pour les maintenir et les ranger la queue au vent.

Mais alors, ce fut lui qui ne pouvait demeurer en place. L'ouragan le faisait littéralement pirouetter, et la neige s'amoncelait autour de ses jambes, tandis que, la respiration coupée, haletant, il s'agitait machinalement autour de son attelage. La place n'était plus tenable pour Eytmin. Il ne savait où se réfugier, piétinait et courbait le dos, lorsqu'une voix de femme partant du traîneau lui fit soudain tourner la lête.

Barberine avait été réveillée dès le début de la tourmente. En se sentant le visage subitement brûlé par la neige, elle avait abaissé son capuchop sur ses yeux et s'était blottie de son mieux sous la couverture ; mais le vent la frappait en face et la glaçait jusqu'aux os ; il lui avait été impossible de se rendormir. Son mari avait les yeux fermés et ne bougeait pas. Elle n'osa troubler son sommeil, mais elle se dressa et regarda. Ce qu'elle vit lui fit peur. La neige s'amoncelait si rapidement autour du traîneau, qu'elle pensa qu'il allait être enfoui avec les chevaux avant qu'une minute fût écoulée. Cependant elle ne dit rien. Quels conseils pouvait-elle donner? Mais, quand elle vit le traîneau stationnaire et tourné dans le sens opposé au vent, elle se rassura et ne pensa plus qu'au malheureux cocher qu'elle voyait se débattre coiltre les flots de neige et l'ouragan, et, le cœur saisi de pitié, elle prit le manteau fourré qui couvrait ses pieds et le lui offrit pour qu'il pût se garantir contre le froid. Eytmin ne comprit pas d'abord ce que Barberine lui disait; le vent avait couvert ses paroles de ses hurlements. Cependant il s'approcha d'elle; elle répéta son offre, et il

prit machinalement le manteau, n osant le refuser, par une sorte de fausse honte. Mais, pour être un peu plus couvert, il n'éprouvait pas moins de peine à se maintenir debout. Alors Barberine, se rejetant au fond du traîneau, qui était assez large pour abriter quatre personnes, • Tinvita à s'y réfugier. Eytmin hésitait ; elle le tira par la manche.

Co qu'il éprouva, quand il se vit accroupi devant celle ravissante jeune femme, lui, paysan à demi sauvage, tenait autant de la reconnaissance que de la gêne. Tant de bonté rétonnait cl Tembarrassait. Il comparait involontairement Barberine à la comtesse, et maintenant, en portant les yeux sur l'homme qui avait vendu ses frères, il se sentait le cœur presque désarmé.

Cependant Saint-Bertrand ne dormait pas. Engourdi par une pesante insensibilité, il avait vu venir la tourmente, et, sans même chercher à se défendre contre le vent, il était demeuré à sa place, inerle comme un mourant qui n*a plus la force de se mouvoir. Depuis la mort de Wanda, il ne se sentait plus vivre. La seule sensation demeurée en lui, c'était Thorreur de tout ce qui existe et de lui-même. Il se jugeait si infâme, il était tellement rassasié de dégoûl, que, s*il avait vu Eytmin s'avancer vers lui, le couteau levé, loin de se défendre, il aurait docilement tendu le cou pour en finir. S'exerçanl à ne pas penser, il se laissait aller machinalement dans ce traîneau qui l'emportait à travers la neige et la nuit. Quand il le vit rester stationnaire, il ne dit rien. Quand le cocher s'assit en face de lui, il ne dit rien encore. Il ne le regarda même pas. Tout lui était indifférent maintenant. 11 se sentait dans cette épouvantable situation

d'esprit où doit se trouver un fils qui vient d*assassiner sa mère.

Barberine, qui, ne le voyant pas bouger, le croyait toujours endormi, échangeait quelques mots à demi-voix avec le cocher.

— Quand pourrons-nous nous remettre en roule? lui demanda-t-elle.

Evtmin dit :

— Quand l'ouragan sera passé.

— Croyez-vous qu'il dure longtemps ?

— Non, le vent tourne déjà du côté de l'ouest.

— Pauvres chevaux ! dit-elle en regardant les bêles patientes, qui, la tête basse, les jambes enfouies dans la neige, demeuraient immobiles comme si elles eussent été gelées.

— Est-ce que vous êtes étrangère, madame? dit Eyfmin.

— Oui. Je suis née en Italie, de parents français. Mais je suis déjà venue en Russie.

Evtmin aurait voulu lui demander si elle était allée en Pologne ; mais il craignait de se trahir. Il dit :

— Votre mari connaît-il aussi la Russie?

— Non; c'est la première fois qu'il y vient.

Eytmin s'enhardit un peu.

— Peut-être est-il allé en Pologne?

— Non. J'ai habité Varsovie pendant quelques années, moi ; mais alors je n'étais pas encore mariée. Mon mari, jusqu'ici, n'était jamais allé plus loin au nord que Vienne, en Autriche. Est-ce que vous êtes Polonais? reprit-elle.

Eytmin frémit.

— Non, madame, répondit-il.

Saint-Bertrand n'avait rien compris à ce dialogue, qui se tenait en langue russe. 11 ne l'écoutait même pas.

— Comment cet homme a-t-il pu vendre la nation? se se demandait Eytmin, puisqu'il n'est jamais allé au pays.

Il eut un moment Tidée que la comtesse avail confondu la femme avec le mari. Mais Barberîne venait de lui donner une telle preuve d'humanité, qu'il ne pouvait la soupçonner capable d'une action infâme. Plus troublé que jamais, il prit alors la détermination de suivre les voyageurs jusqu'à Moscou, et de vérifier l'accusation de la comtesse avant d'agir.

Mais celte détermination était plus facile à prendre qu'à suivre. Le vent s'élant enfin un peu apaisé, Eytmin sortit du traîneau, dégagea les chevaux de la neige amoncelée autour d'eux, et, montant sur son siège, il parvint, non sans peine, à replacer le véhicule au miheu de la roule. Les chevaux n'avançaient plus que lentement, car ils étaient fatigués, et le tirage du traîneau devenait d'autant plus pénible que le lit de neige était plus épais. Cependant, après une heure de marche, le cocher vit briller de loin la lanterne du relais de poste de Kolomna, où il devait s'arrêter et quitter les voyageurs. Mais il avait déjà trouvé le moyen de les accompagner sans qu'ils s'en doutassent.

Au moment où il arriva devant la station de poste, il s'approcha de la fenêtre, et, selon l'usage, demanda à haute voix :

— Y a-t-il des chevaux?

— Pour aller où ? répondit un homme en entre-bâillant la porte.

— A Moscou, dit Eytinin en tournant le dos et dételant ses bêles à moitié fourbues.

— Combien de chevaux? dit Thomme.

— Trois.

— Il y a trois chevaux.

— l'ressez-vous, dit alors Barberine en montrant sa carte de circulation. Je donnerai un bon pourboire.

A la vue de la carte, tout fut en mouvement dans la station de Kolomna. Le cocher qui devait remplacer Eytmin était déjà dans l'écurie. Il en sortit au bout d'une minute ; une autre minute lui suffit pour atteler ses bêtes ; il siffla, quand il fut monté sur son siège, et les chevaux partirent au galop.'

Mais, en passant devant l'écurie, le traîneau reçut un choc soudain, et le cocher crut avoir accroché une pierre cachée sous la neige. 11 se trompait. Le choc avait été communiqué au traîneau par Eytmin, qui s'était élancé dans le filet suspendu à l'arrière. Quand il vit que le véhicule reprenait sa route, il se pelotonna sous le foin. Il y en avait assez pour le bien cacher. Et ce fut dans cette situation peu commode qu'il arriva jusqu'à la porte de Moscou.

Là, une crainte le saisit. Les douaniers n allaient-ils pas fouiller le foin? Tout«e passa heureusement avec promptitude, grâce à la carte de circulation. Eytmin retenait encore son haleine et s'exerçait à ne pas bouger, que le traîneau glissait déjà dans les rues de la ville. Une journée s'était écoulée depuis qu'il avait eu l'idée de se blottir dans le filet. Le soir était venu, et, quand le traîneau s'arrêta dans la cour de Thôlel que Barberine avait indiqué au cocher, l'obscurité permit à Eytmin de s'échapper de sa cachette,

sans être aperçu, et de se glisser dans la rue après avoir lu le nom de Thôtel .où devait loger Saint-Bertrand, écrit en grosses lettres au-dessus de la porte cochère.

Il s'éloigna d*abord lentement, marchant au hasard. Le costume russe qu'il portait le déguisait si bien, que nul ne pouvait le reconnaître pour un Polonais. La foule était 1resgrande, d'ailleurs, dans les rues. Quand il se fut éloigné de l'hôtel d'une centaine de pas, il avisa un malheureux qui balayait la neige devant une boutique. Il s'approcha et lui demanda quel chemin il lui fallait prendre pour se rendre sur la place du Kremlin. C'était là que logeait l'oncle d'Eytmin. La direction de cette place lui ayant été indiquée, au bout de quelques minutes il frappait à la porte d'une maison, et, dans le domestique qui vint lui ouvrir, le fugitif reconnut le frère de sa mère.

L'oncle d'Eytmin se nommait Leszek.

H ne reconnut pas, d'abord, le fugitif : il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années, et son costume de mougik le déguisait absolument. Cependant, aux premières paroles qu'Eytmin prononça dans sa langue natale, le bonhomme lui sauta au cou ; puis, comprenant que quelque chose d'ex-

traordinaire avait dû se passer au pays pour que son neveu le vînt trouver à Moscou, il ferma la porte et le fil entrer dans une petite pièce où il se tenait habituellement, et qui servait d'antichambre au cabinet de son maître.

— Que font les nôtres ? demanda d'abord le vieux patriote.

— Hélas î mon oncle, dit Eytmin, ils sont encore bien malheureux !

Et il fit brièvement le récit de la dernière insurrection, suivie de la déportation en masse des révoltés. Leszek leva les mains au ciel.

— Mais que pense-t-on en France? dit-il. A-rt-on des espérances ?

La France est toujours demeurée la libératrice suprême dans Tesprit des Polonais. Selon eux, il n'y a qu'elle dans tout le monde qui puisse avoir Tidée de les alTranchir.

Eytmin ne sut que répondre à cette question. Il ^tait Tun des soldats les plus obscurs de la cause nationale, et les chefs ne lui avaient rien confié de leurs prévisions et de leurs calculs. On lui avait dit d'aller se battre. Il avait obéi avec confiance. Il savait qu'on se battait pour la bonne cause, et cela lui suffisait.

— Et comment te trouves-tu ici, déguisé? dit enfin le vieux Leszek.

Eytmin raconta son évasion. 11 confessa le meurtre du moskal, et son oncle n'y trouva rien à redire, le fugitif s'étant trouvé dans le cas de légitime défense. Mais Eytmin, conseillé par la prudence, ne dit rien de ce qu'il avait appris à l'égard de Saint-Bertrand, et rien, non plus, du projet

qu'il avait formé de punir sa trahison. Leszek écoutait son neveu avec un mélange de satisfaction et d'inquiétude.

Quand Eytmin eut cessé de parler, Ie|bonhomme lui dit :

— Il va falloir te cacher ici, et le bien cacher, car la po- Uce a de bons yeux, à Moscou. Heureusement, il est des moyens de les lui fermer. Il faut que je consulte mon maître.

Une sonnette retentit en ce moment. Leszek se leva et dit à son neveu de Tattendre. Mais, comme le domestique allait sortir de l'antichambre, la porte du cabinet s'ouvrit et le maître apparut sur le seuil.

M. Tiphaine, le maître de Leszek, était un jeune Français de trente ans, né à Paris, et qui, installé depuis dix ans à Moscou, en qualité de représentant d'une maison de banque, y avait fait une belle fortune. Ce que l'on pouvait dire de lui de plus caractéristique, c'est qu'il était un bon enfant. En effet, il eût été difficile de rencontrer, dans toute l'étendue de l'empire des tzars, un homme plus obligeant que H. Tiphaine. Rien ne le rebutait, quand il s'agissait de rendre service. Sa bourse était ouverte à tous ses amis, comme à tous les pauvres, et ceux qui le connaissaient ne pouvaient pas lui faire de plus grave injure que de recourir, dans le besoin, à d'autres que lui. Ce Parisien, jovial et frondeur, avait un culte pour toutes les saintes causes. En France, il eût été Ubéral ; en Russie, il était le défenseur acharné des Polonais. La police russe l'avait d'abord trouvé dangereux, et elle ne s'était pas fait faute de le surveiller; mais, quand on vit que la seule propagande qu'il se permît consistait à prêcher raffranchissemeiit de la Pologne à des gens qui avaient les meilleures raisons du monde pour ne pas

se laisser convaincre, on se boucha les oreilles pour ne pas entendre les plaidoyers de M. Tiphaine, et on'en vint, peu à peu, à le considérer comme un pauvre diable, faible d'esprit. Il faut dire, pour expliquer cet excès de tolérance inusitée de la part delà police russe, queM. Tiphaine n'avait jamais négligé de payer les primes qu'elle croyait devoir prélever sur lui. Il avait acheté le droit de parler, dans un pays où tous les hommes sont muets, mais où tous les fonctionnaires sont à vendre, et, ravi d'être seul à manifester son opinion au milieu de gens qui cachaient la leur dans le repli le plus obscur de leur conscience, il poussait l'effronterie jusqu'à chanter, à sa propre table, devant un auditoire exclusivement composé de Russes, les chansons les plus audacieuses de Béranger.

— Qu'est-ce que c'est que cet homme barbu? dit-il à Leszek en apercevant Eytmin.

Leszek mit immédiatement son maitre au courant des aventures de son neveu. En l'écoutant, M. Tiphaine ouvrait de grands yeux et hochait la tête. Un insurgé polonais dans sa maison, un. déporté qui s'était enfui après avoir brisé ses fers, quelle aubaine! Et comme, grâce à lui, il allait s'amuser aux dépens de la police russe 1 II se fit raconter de nouveau les moindres incidents de l'évasion, puis il se mit à se promener par la chambre, et enfin, tendant les mains ù Eytmin :

— Vous avez bien fait de venir ici, mon garçon, lui ditil. Un Russe vous eût dénoncé peut-être, mais un Français?... Jamais! Quand il s'agit de se compromettre pour un brave, les Français sont toujours là!

Le visage de M. Tiphaine resplendissait pendant qu'il

'iOO LE MARI DE LA DANSEUSE.

parlait. Se dévouer, pour certaines gens, sera toujours un plaisir suppéme. Il voulut que le fugitif quittât ses habits souillés; puis il lui fit servir à dîner, et , s*asseyant auprès de lui, dans roifice, pendant qu*il mangeait :

— Mon garçon, lui dit-il, voici comment je compte vous tirer d'affaire. Il est évident pour moi que, lorsque, après le dégel, on trouvera le corps du moskal dans la fondrière, on le prendra pour le vôtre. Vous avez eu une heureuse idée en le couvrant de votre capote de déporté. Une fois qu'on Taura découvert et que son identité supposée sera constatée, toutes poursuites cesseront à votre égard; mais, si Ton abandonne la recherche du prisonnier Eytmin, le croyant mort, on ne fermera pas les yeux sur la disparition du moskal, qui, après avoir conduit, comme cocher, un traîneau de la station de poste de Zaraïsk à celle deKolomna, est subitement devenu introuvable. D'un autre côté, on apprendra bientôt que j'ai pris un nouveau domestique à mon service, et Ton voudra savoir qui il est, d'où il vient, par quelle suite de circonstances il est arrivé chez moi. Il faut donc, pour couper court à toutes les suppositions, que j'aille, dès demain, vous dénoncer au bureau de pohee.

— Gomment ! le dénoncer? fil Leszek.

— Attends donc, vieux têtu ! dit H. Tijphaine. Je dirai au commissaire que, fatigué de son état de cocher, ton neveu, qui ne sera plus Ion neveu, je le ferai passer pour le moskal qui dort sous la neige, est venu à Moscou dans l'intention de se placer dans une bonne maison. J'ajouterai qu'il s'est présenté chez moi, qu'il me convient, et que je sollicite l'autorisation de le garder. On me refusera cette autorisation, je m'y attends; mais je saurai me la fajre ac-

corder, lu sais comment? Cela me coûtera une centaine de roubles.

Leszek baisa les mains de son maître.

Quant à Eytmin, il méditait. Passer aux yeux de tous pour un homme faisant cause commune avec les oppresseurs de son pays, cela lui répugnait étrangement. Cependant la Sibérie lui répugnait encore davantage.

Il remercia donc M. Tiphaine, et dit qu'il lui obéirait aveuglément.

Le lendemain matin, au moment de se rendre au bureau de police, le Français appela Eytmin, qui était en train d'aider son oncle à approprier la maison.

— Vous devez avoir trouvé le billet de passe du moskal dans ses vêtements. Donnez-le-moi. J'en aurai besoin, lui dit-il.

Eytmin remit le passe-port à M. Tiphaine. Après l'avoir parcouru des yeux, celui-ci reprit :

— Votre signalement se rapporte assez bien à celui du défunt. N'oubliez pas maintenant que vous êtes né âKamienetz, que vous avez trente-trois ans, et que vous vous nommez Bielski.

M. Tiphaine revint chez lui au bout d'une heure. Il avait l'air très-satisfait.

— Je suis arrivé à temps. On cherchait déjà le cocher disparu, dit-il à Eytmin. Ah çà ! mon garçon, reprit-il en riant, il va falloir vous rendre utile ici, maintenant, pour me faire rentrer dans mes déboursés. Ce diable de commissaire s'est un peu fait tirer l'oreille. Vous me coûtez déjà deux cents roubles.

Eytmin ne savait comment exprimer sa gratitude à son

bienfaiteur. Celui-ci ne lui laissa même pas le temps de la manifester.

— Allons, à Touvrage! s'écria-t-il. Je ne sais pas comment je pourrai vous occuper, par exemple ! car Leszek n'a déjà pas grand'chose à faire dans ma maison. Enfin, il vaudra toujours mieux pour vous fainéanter à Moscou que travailler aux mines en Sibérie, et, si vous vous ennuyez chez moi, je vous caserai ailleurs.

En ce moment, la sonnette retentit à la porte de la rue, et Eytmin se précipita pour aller ouvrir.

Hais il revint aussitôt retrouver son maître, et celui-ci s'aperçut qu*il était devenu très-pâle.

— Qu'avez-vous donc ? dit M. Tiphaine. Est-ce que le moskal est ressuscité et vient vous chercher chez moi?

— Non, ce n'est pas le moskal, dit Eytmin. C'est... rhomme.

— Quel homme ?

Eytmin allait répondre que celui qu'il venait d'introduire dans la maison était le traître qui avait vendu ses compatriotes, car c'était au vicomte de Saint-Bertrand qu'il avait ouvert ; mais il se domina soudain.

— C'est l'homme, dit-il, l'étranger que j'ai conduit de Zaraïsk à Kolomna, et dans le traîneau de qui je suis venu, caché, jusqu'à Moscou.

— Vous a-t-il reconnu ? demanda M. Tiphaine.

Mais, Saint-Bertrand entrant en ce moment, H. Tiphaine s'avança vers lui.

Saint-Bertrand n'avait pas reconnu Eytmin. Il venait rendre visite à son compatriote et lui dire qu'il était porteur d'une lettre de crédit sur sa maison de banque.

M. Tiphaine le fît entrer dans son cabinet, lui demanda ce qui ramenait à Moscou, et, quand il eut appris que le vicomte était le mari de la célèbre Barberine, il lui fit toute sorte de politesses, car il avait connu jadis la danseuse.

— Je vais aller présenter mes hommages à votre femme tout de suite, lui dit-il.

— Non, non, fit Saint-Bertrand. Elle est un peu fatiguée et dort encore. Mais venez dîner avec nous ce soir.

— Très-volontiers, dit M. Tiphaine ; mais, d*ici là, que puis-je faire pour vous? Voulez-vous que nous allions visiter le Kremlin , les musées? 11 ne manque pas ici de choses à voir,

— Merci, monsieur, ditSaint-Bertrand.Lesmuséesm*intéressent peu ; d'ailleurs, j'aurai tout le temps de voir ceux de Moscou, puisque j*y dois demeurer pendant dix-huit mois. Mais dites^moi : nous sommes assez mal logés à l'hôtel. Ne pourriez-vous m' aider à trouver un appartement

garni ?

— C'est très-facile, dit M. Tiphaine. J'en connais un à louer, à cinq'minutes du grand théâtre. Voulez-vous que nous allions le voir sur-le-champ ?

— Volontiers.

— Eh bien, partons.

— Il me faudrait aussi monter ma maison. Je n'ai pas amené de domestiques avec moi, reprit Saint-Bertrand.

— Quels domestiques voulez-vous avoir?

— Une femme de chambre, une cuisinière, un valet de. chambre. C'est tout.

M. Tiphaine réfléchit aussitôt qu'il avait là une excellente occasion de placer son protégé.

— Votre valet de chambre est tout trouvé, répondit-il. L'homme qui vous a ouvert la porte tout à Theure est un garçon dont je puis répondre. Je m'en priverai volontiers pour vous obliger.

— Quel homme est-ce? dit Saint-Bertrand.

— C'est un Polonais.

Hais, à ce mot, le vicomte secoua la tête.

— N'aimei-vous pas les Polonais ? dit M. Tiphaine.

— Non. Pas du tout.

M. Tiphaine le regarda avec une expression de douleur. Selon lui, les Français et les Polonais ne faisaient qu'un seul peuple, et il n'admettait pas que nul les séparât dans son affection. Cependant, il suivait toujours son idée de trouver une bonne place pour son protégé.

— Je vous dirai, reprit-il, se rappelant qu'Eytmin devait passer, aux yeux de tous, pour Bielski, je vous dirai que celui-là n'est Polonais que de naissance. Depuis longtemps, il a quitté la cause de son pays pour adopter celle des Moscovites. C'est un pur moskal, en un mot.

Saint-Bertrand, entendant cela, réfléchit. L'honmie qu'on lui proposait pour serviteur avait trahi la Pologne. 11 ne courait donc pas de danger à l'admettre dans sa maison. Et puis, cela ne lui déplaisait pas, infâme comme il était, d'avoir à chaque heure du jour l'occasion de rencontrer un homme plus infâme encore.

— Puis-je voir ce valet de chambre? demanda-t-il à M. Tiphaine.

Ce dernier tira la sonnette et Eytmin entra dans le cabinet.

Saint-Bertrand le regarda. Eytmin baissait les yeux.

— Comment s'appelle-t-il? dit le vicomte.

— Bielski.

— Enlend-il le français?

— Non.

— Cela m'est indifférent. Ma femme parle le russe. Ah çà ! il faudra lui faire couper cette barbe, et quitter cette robe de mougik, n'est-ce pas?

— C'est facile, dit M. Tiphaine.

Il demanda alors à Eytmin s'il consentait à entrer au service de l'étranger son ami.

Eytmin n'en pouvait croire ses oreilles. Dieu l'avait donc destiné à punir le traître, qu'il lui offrait une telle occasion. Il dit qu'il conseotait à servir l'étranger.

Saint-Bertrand lui mit alors deux roubles dans la main, comme denier à Dieu, puis il sortit avec son compatriote. L'appartement proposé lui convint; le même jour, il s'y installa avec sa femme.

A six heures, M. Tiphaine se rendit chez Saint-Bertrand pour dîner. Eytmin l'accompagnait. Sa face rasée et son nouveau costume le rendaient méconnaissable.

Barberine ne soupçonna pas un instant que le valet de chambre de son mari fût le cocher qu'elle avait invité à se réfugier dans son traîneau, pendant l'ouragan de neige, sur la route de Kolomna. Elle était tout entière au plaisir de revoir l'excellent M. Tiphaine.

A onze heures, ce dernier se retira. Barberine et son mari allèrent se coucher, et Eytmin monta dans sa chambre.

Sur une chaise, il y avait une petite valise qui contenait

quelques effets que son oncle lui avait donnés.

H ouvrit cette valise, mit la main dans la poche de son habit, en tira un couteau à lame large et très-pointue qu'il avait acheté le même jour avec le denier à Dieu de Saint- Bertrand, et, le cachant dans la valise, il dit, avec un air de menace :

— Maintenant, monsieur ! si tu as véritablement vendu la nation, tu verras.

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