LES NOUVELLES DU PAYS NE SONT PAS BONNES
La première chose que fit Eytmin quand il se vit installé en qualité de domestique dans la maison de Saint-Bertrand fut d'apprendre le français. Cette étude lui fut rendue facile par Barberine, et surtout par le sentiment merveilleux de la linguistique que possèdent les Slaves. Le nom du moindre objet prononcé devant Eytmin se fixait immédiatement dans sa mémoire; chaque jour, en servant ses maîtres, à table, il s'exerçait à surprendre le mécanisme de leurs discours ; et Barberine, toutes les fois qu elle en trouvait Toccasion, touchée de la bonne volonté de son domestique, lui apprenait la signification des mots les plus usités. Eytmin les estropiait un peu d'abord, et les confondait quelquefois entre eux. Cependant, au bout de quelques mois, grâce à ses efforts, il parvint à comprendre à peu près tout ce qu'on disait en français devant lui.
Saint-Bertrand lui-même l'y aida, sans s*en douter. Il avait été frappé, dès les premiers jours, du zèle de son valet de chambre. Le vicomte aimait les gens silencieux, prévenants, ne répondant jamais aune observation, même injuste ; des espèces d'automates intelligents, enfin, n'ayant d'autre préoccupation que celle de leur service, et il avait rencontré ces qualités dans Eytmin. Aussi disait-il qu'il n'avait jamais été réellement servi que par lui. Lui seul savait l'habiller, le déshabiller, préparer les objets dont il avait besoin pour sa toilette. Lui seul, entre tous les gens de sa classe qui avaient eu l'honneur d'entrer chez lui, demeurait toujours à son poste, prêt à répondre au premier coup de sonnette. De plus, sa tenue était toujours excellente, et enfin il ne buvait pas. Il s'attacha donc à lui, d'instinct, autant qu'il pouvait maintenant s'attacher à une créature, et souvent, après quelques mois d'épreuves, quand Eytmin, le matin, entrait dans sa chambre, le vicomte daignait lui demander quelle heure il pouvait bien être, et si sa femme était déjà levée, et enfin quel temps il faisait.
Était-ce un effet secret de la sympathie provenant de ce qu'il croyait être leur trahison semblable, Saint-Bertrand en arriva — fait sans précédent dans sa vie ! — à se familiariser avec son domestique. Il est vrai que ce domestique savait si bien se tenir à sa place, que ses façons d'agir devaient piquer au jeu Saint-Bertrand. Jamais le visage d' Eytmin ne se dérida devant l'homme accusé d'avoir trahi sa patrie. Jamais cet homme n'obtint de lui que la déférence la plus stricte. Saint-Bertrand eut beau le pousser à raconter ses amourettes, la bouche d'Eytmin resta toujours
close. De guerre lasse, le vicomte en arriva à supposer que ce grand et beau garçon, ayant une honte dans sa vie, ne pouvait la porter stoïquement, et comme, grâce au temps, il était enfm parvenu à accepter la sienne, il se dit que son domestique était une tête faible, et, tout en continuant à rendre justice à son zèle, il ne tarda point à le mépriser.
Eytmin, cependant, tout en surveillant les moindres actions de son maître pour découvrir ce qu'il y avait de vrai dans Taccusation de Wanda, ne pouvait se défendre d'une sympathie étrange pour Barberine. Quelque chose plaidait pour elle dans son cœur. La voyant à toute heure, il était émerveillé de l'égalité de son caractère, de sa douceur, de son courage, car elle travaillait sans relâche, et toute sa vie se partageait entre les exigences de sa profession, le soin de sa maison et l'affection qu'elle éprouvait pour son mari. Malgré les mauvais traitements qu'il lui avait fait subir à Paris, à l'occasion de M. Lorvieux, l'affection de Barberine n'avait fait que se fortifier par l'habitude, et, quoique Saint- Bertrand ne se montrât pas toujours gracieux pour elle, accomplissant exactement son devoir d'épouse, elle semblait avoir pris son parti de ses accès de mauvaise humeur, el elle opposait une résignation tranquille à ses bouderies.
11 faut dire, dès à présent, que Saint-Bertrand marié, sage, ne jouant plus, et n'ayant absolument rien à faire, était devenu quinteux, tracassier. Il s'ennuyait effroyablement à Moscou, rêvait de reprendre, en sournois, ses anciennes habitudes, et, n'osant pas le faire, arrêté par la terreur de la misère, mécontent de lui, de tout, tyrannisait sa femme, rudoyait ses domestiques, déblatérait contre la Russie» où, pourtant, il avait trouvé l'accueil le plus favorable, el, bon-
leux de sa lâcheté qui lui avait fait, sans nécessité, quitter la France, rassuré maintenant sur les suites de sa trahison, parlait de retourner à Paris, et de n*en plus bouger désormais ; car, selon lui, on ne pouvait vivre que dans cette ville, où se trouvent toujours, toutes prêtes, des satisfactions pour tous les désirs.
L'existence commune de ces trois personnes avait une uniformité singulière. Chaque matin, Saint-Bertrand se levait à neuf heures, et passait deux bonnes heures à s'habiller en méditant. Ses méditations se portaient quelquefois sur sa vie passée, mais, le plus souvent, sur ses projets d'avenir. Ce qu*il voulait, c'était toujours s'enrichir, et par tous les moyens ; car la fortune représentait plus que jamais, dans son jugement faussé, la somme de tous les plaisirs. Chevaux, jeu, maîtresses, luxe, vie large et oisive, telles étaient les éternelles convoitises de ce misérable esprit parasite. Il lui semblait que de si nobles distractions fussent les seules véritablement dignes d'un homme comme il faut, et rien ne pouvait le tenter en dehors d'elles. A onze heures, il se mettait à table avec Barberine. Il ne lui parlait guère que pour lui adresser des observations sur sa manière de s'habiller et de se coiffer, surtout sur la façon dont elle interprétait ses rôles. A l'entendre, Barberine affectait trop de mutinerie dans son jeu. Sa danse ne parlait qu'à Tesprit, quand elle eût dû, selon lui, parleraux sens. Il lui reprochait d'avoir des regards moqueurs au lieu de regards émus, et des gestes espiègles au lieu de gestes voluptueux. Il lui citait l'exemple de Fanny Elssler qui avait, en quelque sorte, fanatisé le public en exagérant le caractère des pas espagnols, déjà si lascifs. Il soutenait qu'on ne tarderait
2t0 LE MAUI DE LA DANSEUSE.
pas â se blaser sur la danse de Barberine, qui, bien que correcte, n'avait rien de particulièrement attrayant, et était, au surplus, toujours la même. Barberine répondait sans se fâcher : qu'il était peut-être regrettable que la nature ne Teût pas faite pour parler aux sens; mais alors il fallait en accuser la nature seule. Elle comprenait la danse seulement comme un plaisir, une joie, un divertissement, et elle exprimait de son mieux cette joie, en dansant. Si elle souriait avec espièglerie , c'est que les muscles de son visage, à son insu, prenaient naturellement une expression de malice. Si ses gestes étaient prestes, mutins, moqueurs, c'est que ses pieds et ses mains, sans qu'elle s'en doutât, exprimaient la mutinerie, et ne pouvaient exprimer rien autre. Son mari, en cherchant à la détourner de samanière, lui donnait un conseil nuisible. En effet, exiger d'un artiste qu'il exprime les sentiments qu'il ne peut éprouver, est aussi absurde que demander au cheval de grimper aux arbres comme Tours, ou d'exiger de l'ours la vélocité du cheval. Saint-Bertrand se gardait bien de répéter: devant les étrangers les observations qu'il croyait devoir faire à sa femme. Loin de là : dés qu'il mettait la main sur un auditeur, il changeait aussitôt de note. A Tentendre alors, il ne connaissait rien de plus indécent que ces femmes qui croient devoir chercher de faciles succès dans l'expression des passions physiques. Il ne comprenait pas cominent on les tolérait sur les planches, et les sifïlets, selon lui, devaient faire justice de leurs contorsions de mauvaise compagnie. S'il s'exprimait ainsi, c'est qu'il craignait, par-dessus tout, que l'on fit jamais le moindre reproche au talent de Barberine. Depuis son mariage, il avait été constamment
préoccupé par la terreur de voir baisser sa réputation d'artiste et ses appointements diminuer.
Quoi qu'il en fût, il recommençait son éternelle querelle au déjeuner, presque chaque jour. Et quand sa femme était sortie pour aller prendre sa leçon, il cherchait à tuer le temps en Hsant les journaux de France. Les seuls journaux qu'il daignât lire étaient des recueils de cancans, qui le tenaient au courant des on dit des clubs, et lui apportaient les moindres bruits des coulisses. Vers deux heuj'es, il sortait et flânait dans les rues. Il demeurait le plus longtemps possible à dîner, et, le soir, il allait au théâtre. Quant à Barberine, elle avait à peine un moment à elle, absorbée qu'elle était par les devoirs de sa profession. Mais celui qui, dans la maison, trouvait le temps le moins long était Eytmin. En effet, il était sans cesse aux aguets, épiant le moindre regard, notant dans sa mémoire jusqu'à la plus futile parole. Un jour, il élait allé au théâtre, et il avait été émerveillé de ce qu'il avait vu. Sa maîtresse dansait, il la reconnut à peine, tant elle lui parut séduisante. 11 ne pouvait comprendre qu'elle osât se montrer si légèrement vêtue en public. Il concevait encore moins qu'une femme fût aussi gracieuse et aussi légère. Le pauvre diable, jusqu'alors, n'avait jamais mis les pieds dans un théâtre, et les ballets surtout, avec leur déploiement de luxe, lui apparaissaient comme de véritables féeries. Il rentra, ce soir-là, rêveur, chez ses maîtres. Non-seulement l'intrigue qu'il cherchait à pénétrer lui échappait, mais il vivait dans un milieu où tout lui paraissait en dehors des choses habituelles. L'affection que Barberine témoignait à son mari le surprenait; car il était bien froid, et souvent maussade, ce
mari d'une si charmante femme! Eytmin le détcslait d autant plus qu*il se sentait au cœur un attachement plus vif pour Barberine. Cet attachement augmenta encore dans une occasion où la danseuse lui donna de grandes marques de sympathie.
Un jour, un colporteur juif qui venait de Varsovie, se rendant à la foire de Nijni-Novogorod, arriva chez le vieux Leszek et lui annonça la mort de sa sœur. La mère d'Eytmin n'avait pu résister au dernier coup qui Tavait frappée. L'exil du plus jeune de ses enfants survenant en même temps que la misère, à la suite d'une longue existence pleine de troubles, lui enleva tout ce qui lui restait de courage ; et, sans maladie apparente, elle s'appesantit tout à coup, déclina rapidement, et, un matin, on la trouva morte sur son grabat. Leszek, en apprenant cette triste nouvelle, envoya aussitôt chercher son neveu. Eytmin accourut chez M. Tiphaine. Justement, ce jour-là, Barberine y devait dîner avec son mari. Eytmin fut écrasé par le récit du juif. Hais, quand, après avoir versé d'aborldantes larmes, sa pensée se reportant sur sa fiancée, il prononça son nom, le colporteur hocha tristement la tête. Un mois après le départ d'Eytmin avec la chaîne des prisonniers, le tzar voulant récompenser le zèle du gouverneur militaire PierreRogatchef, lui avait donné les biens confisqués à la comtesse Wanda. La fiancée d'Eytmin, née en Podolie, était serve de la comtesse. Wanda l'avait fait venir auprès d'elle, à Varsovie ; mais, quelques jours après l'emprisonnement de sa maîtresse, la jeune fille reçut l'ordre de se retirer chez ses parents, qui habitaient auprès de Kamienetz. Ce fut là qu'un des serviteurs favoris du prince Rogatchef la vit et s'éprit d'elle. Il demanda la main de la
jeune serve à son maître. Celui-ci la lui accorda. En vain la malheureuse enfant supplia, pleura, dit qu'elle était fiancée, que sa religion lui défendait d'épouser un homme qui suivait le rit grec. On ne tint pas plus compte de ses pleurs que de ses objections. Mariée de force au Russe qui avait gagné la faveur du général Rogalchef, elle avait été emmenée à quatre cents lieues de son pays, dans une terre du prince, et, depuis lors, on n'avait plus entendu prononcer son nom.
Le désespoir d'Eytmin fut navrant en écoutant ce récit de la bouche du juif. Le malheureux ne Taccueillit pas par des cris de révolte. 11 se cacha la face entre les bras et pleura comme une mère qui regarde mourir son enfant. Barberine entrait en ce moment chez H. Tiphaine. En voyant la douleur de son domestique, elle s*émut, s'informa. On lui dit qu'il avait perdu sa mère et que sa fiancée avait été mariée de force à un Russe. Que faire pour consoler de telles catastrophes? Barberine ne dit pas un mot à son domestique, mais elle s'assit auprès de lui, lui serra les mains et se mit à pleurer. Eytmin fut profondément touché de ces marques silencieuses de sympathie. Il se laissa glisser sur les genoux, devant sa maîtresse, et, emporté par la reconnaissance, il appuya ses lèvres sur ses pieds. M. Tiphaine se tordait les mains pour maîtriser son émotion devant cette scène touchante. Le juif et le vieux Leszek étaient stupéfaits. Mais le vicomte de Saint-Bertrand haussait les épaules. Cela lui paraissait ridicule et peu convenable. Il emmena sa femme au salon, se moqua de sa sensibilité, et affecta, pendant le dîner, la gaieté la plus malséante. Mais ce qu'il dit n'enleva rien à la pitié de Bar-
berine. Eytiuin, désormais, fut pour elle un serviteur d'une espèce particulière : presque un ami. Et, pour Eytmin, Barberine devint peu à peu une créature au-dessus de toutes les autres, à laquelle il voua toute son affection et tous ses respects.
Cependant, le moment était arrivé où quelque cbose de la vérité qu'il cherchait allait enfin apparaître à Eytmin. Ce fut un soir, sans qu*il s'y attendît. Il comprenait alors le français. Son maître Tavait emmené avec lui pour faire une promenade en phaéton aux environs de la ville. Barberine était restée seule, chez elle. Saint-Bertrand conduisait le phaéton; Eytmin, était assis derrière lui, sur la seconde banquette. L*élé était venu, et la campagne était toute couverte d'arbres en fleur.
Il y avait une demi-heure environ que Saint-Bertrand promenait son phaéton aux alentours des vastes jardins établis sur remplacement des anciens fossés de Moscou, lorsqu'un drosdikiy très-élégant et conduit par une femme, dépassa sa voiture, et la femme qui le conduisait se retourna, comme si elle Tavait reconnu. Saint-Bertrand avait à peine entrevu un visage pâle et des yeux perçants sous
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le voile qui les préservait de la poussière ; il toucha sou cheval pour regarder de plus près celle qui lui avait donné une marque d'attention; bientôt son phaéton arriva tout près du droschki, et la femme, pour la seconde fois, tourna la tête.
Le vicomte la reconnut alors. C'était madame Mélédine, et, à sa vue, un éclair de contrariété traversa les yeux de Saint-Bertrand.
La princesse lui rappelait tout un monde de choses mort tifiantes. Cependant, il s'était trop avancé pour reculer. Les deux voitures se trouvaient alors sur un chemin étroit, roue à roue. Il fit donc contre fortune bon cœur, salua avec une certaine affectation de respect, et, voyant que la Hélédine retenait son cheval, le vicomte engagea tranquillement la conversation avec elle, comme si rien de particulièrement horrible ne s'était passé entre eux.
— Je ne m'attendais pas à l'honneur de vous rencontrer à Moscou, madame, lui dit-il.
— Je n'y suis que depuis huit jours, fit-elle en souriant.
— Moi, j'y suis depuis un an, déjà, et je ne m'y plais guère.
— Pourquoi? dit-elle. Je sais que votre femme obtient ici le plus grand succès.
— Oui, répondit le vicomte avec une hypocrite vanité, le public de Moscou s'est montré on ne peut plus bienveillant pour elle» Mais^ tout flatteurs qu'ils sont, les succès d'une femme ne constituent pas une cause de bien grandes distractions pour son mari.
— Ainsi, vous vous ennuyez ici?
— Si vous me permettez de vous parler avec franchise^
je VOUS dirai que je goûte en ce moment le seul plaisir que m'ait procuré Moscou depuis que j'y suis arrivé.
— Je vois que vous êtes toujours aimable, réponditelle.
Les deux chevaux, en ce moment, allaient au pas. Saint- Bertrand, tout en débitant ses banalités, se demandait pour quelle raison la princesse, après l'avoir ignominieusement congédié, lui faisait maintenant un si bon accueil. Il ne pouvait oublier le r6Ie qu'elle avait joué dans sa vie, depuis le jour où elle l'avait ruiné à Bade, jusqu'à celui où elle avait fait manquer son mariage avec Éveline, puis, l'acculant dans une position désespérée, lui avait arraché les papiers de Wanda. 11 ne pouvait oublier surtout la passion qu'elle lui avait alors inopinément témoignée, et qu'elle disait étouffée par le mépris. Et, intrigué de la voir revenir à lui, il pensait qu'elle regrettait vraisemblablement de l'avoir chassé, et il se sentait l'âme pleine d'espoir.
Quant à elle, calme, sereine, presque familière, elle pe-> sait ses moindres paroles et souriait, tout en parlant.
— Je vous dirai, fit-elle tout à coup, qu'un de vos anciens amis est arrivé ici, hier soir.
— Qui donc, madame? demanda Saint-Bertrand.
— Rogatchef.
En entendant ce nom, Eytmin, qui, jusqu'alors, s'était tenu sur sa banquette, écoutant la conversation avec un médiocre intérêt, sentit bondir son sang, et une p^Ueur subite couvrit son visage. Ce nom du gouverneur militaire de Varsovie fut pour lui une révélation. Le pauvre garçon ignorait qu'il y eût deux Rogatchef, et que celui dont parlait la Hélédine n'était pas le général, mais son neveu. Se-
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ion lui, son maître ayant été Tami du général, il avait dû vendre réellement ses compatriotes. Ainsi, la vérité lui arrivait par une erreur.
Cependant, après avoir laissé échapper un léger tressaillement, Saint-Bertrand demanda à la princesse ce que Hogatchef était venu faire à Moscou.
— Essayer de se consoler, dit la Mélédine. Il parait qu'il avait emmené avec lui, à Saint-Pétersbourg, une certaine demoiselle Héloïse, échappée de l'Opéra de Paris.
— Oui, oui. J'ai su cela, dit Sainl-Berti^and.
— Eh bien, reprit la Mélédine, cette Héloîse ne s'est pas montrée très-reconnaissante, à ce qu'on m'a dit. Croirezvous qu'elle trompait Rôgatchef avec un chanteur italien?
— Vraiment?
— Oui. Et Rogalchef s^en est aperçu, et il Ta congédiée. De sorte que, en ce moment, elle est à Naples, je crois, avec son chanteur, et Rôgatchef, s'ennuyant à Saint-Pétersbourg, où chacun se moquait de lui, est venu me prier do l'aider à se distraire.
— Tiens ! ce pauvre garçon ! dit Saint-Bertrand avec un air de plaisante commisération.
— Je vous dirai aussi, reprit la princesse, qu'il sait que vous êtes à Moscou, et qu'il a l'intention d'aller vous voir.
Saint-Bertrand n'avait pas de rancune. 11 oublia sur-lechamp ce qui s'était passé de désagréable entre lui et le petit prince, et répondit :
— Mais il me fera beaucoup de plaisir.
Cependant, la princesse Mélédine paraissait avoir encore
d'autres choses à apprendre au vicomte de Saint-Bertrand.
Mais elle ne se souciait pas de les lui dire devant témoins.
— Je suis obligée de vous quitter, reprit-elle, mais venez me voir.
Et elle ajouta, en souriant :
— Nous parlerons du temps passé.
— Rien ne pourrait me rendre plus heureux, madame, répondit Saint-Bertrand. Dites-moi donc quand il vous plaira de me recevoir.
— Venez demain soir, à huit heures. Je serai seule, et nous aurons le temps de causer.
— Bien. Si vous voulez me dire où vous demeurez, maintenant...
— Faubourg de la Porte-Rouge, n° 20. Vous rappellerez- Vous celte adresse?
— Parfaitement, madame.
Les deux voitures étaient alors arrivées au milieu d'un carrefour. La princesse, saluant le vicomte d'une inclination de tète, dirigea son droschki vers la roule de droite; le vicomte détourna son phaéton pour lui faire suivre celle de gauche, et, en quelques secondes, ils se perdirent de vue.
Ëytmin n'avait pas laissé échapper un mpt de ce qui s'était dit entre son maître et la princesse. Mais, si leur conversation lui avait fourni quelques indices, elle ne lui avait presque rien expliqué de ce qu'il cherchait à approfondir, et rien prouvé. En entendant la princesse indiquer un rende^'vous au vicomte, il se dit que, s'il pouvait assister à leur entrevue, il apprendrait peut-être quelque chose de relatif à la trahison de son maître, et il résolut de faire tout ce qu'il pourrait pour l'accompagner. Le hasard lui rendit cette tentative facile. Barberine dansant ce soir-là, Eytmin se trouvait libre. Quand il vit, un quart d'heure après le
départ de sa maîtresse, le vicomte s*habiller avec soin, puis descendre Fescalier de sa maison lestement, en sifflotant un air de danse, il se glissa derrière lui. La nuit n'était pas Venue encore, mais il n'y avait plus assez de clartés au ciel pour que Saint-Bertrand pût s'apercevoir qu'il était suivi.
Après une demi-heure de marche, le vicomte arriva à la porte de la maison qui lui avait élé indiquée par la princesse. C'était un petit hôtel dont Textérieur ne manquait pas d'élégance et qui se composait d un seul étage élevé sur un rez-dechaussée.Un jardin spacieux Tentourait. Saint-Bertrand ayant été introduit dans ce jardin par un domestique, la porte se referma derrière lui et Eytmin se trouva seul. La nuit s'était faite alors, et le quartier paraissait désert. Mais comment pénétrer à son tour, dans la maison, sans être vu? Eytmin explora d'abord la rue d'un regard. 11 attendit que les rares passants qui s'y trouvaient se fussent éloignés, et^ quand il n'y eut plus personne autour de lui, il mesura le mur d'un coup d'œil, monta sur une borne, de là, en s'aidant des mains, sur le faite du mur; puis, se cramponnant aux branches d'un arbre, il se laissa glisser dans le jardin.
Il y avait à peine quelques minutes qu'il se tenait tapi sous un buisson, cherchant à se rendre compte de la disposition des lieux, quand un murmure de voix parvint à son oreille, et bientôt il entrevit, sortant de l'ombre d'une charmille, deux personnes qui cheminaient dans une allée. Il reconnut son maître et la princesse. Tous les deux avaient l'air assez dégagé, comme s'ils eussent parlé de choses banales, et, cependant, ils s'exprimaient à demi-voix.
Ils firent quelques tours de promenade, puis ils allèrent s'asseoir sur un banc placé à une vingtaine de pas. Alors
Eytmin se mit à ramper sur les genoux, très-lentement, allant de buisson en buisson, et enfin, avec des peines infinies, il parvint à se blottir derrière le banc, entre deux toufTes d*églantiers, et, quand il fut installé là, les genoux enfoncés en terre et le corps affaissé sur les talons, il écouta.
— Oui, j'ai honte de moi, disait la princesse. Vous représentez à mes yeux ce qu*il y a de plus odieux pour une femme. Et cependant j*ai voulu vous revoir.
— N'est-ce pas vous qui m'avez forcé à faire ce que J'ai fait? répondit Saint-Bertrand. N'ai-je point lutté pendant deux ans? Vous me dites des choses fort dures. Je pourrais vous répondre que vous êtes au moins de moitié dans mon action.
— Je n'étais pas l'amant de Wanda! dit la princesse. Je ne lui devais rien. À peine si je la connaissais ! D'ailleurs, j'obéissais à la volonté du tzar. Et enfin, j'ai fait ce que j'ai pu pour sauver Wanda, et, si elle est morte aujourd'hui, c'est qu'on m'a manqué de parole.
— A quoi bon revenir sur ces tristes choses? reprit Saint- Bertrand. Tous les deux, nous avons obéi à la fatalité. Vous avez été, vous, Tinstrument d'une politique impitoyable; moi, après avoir longtemps résisté, j'ai cédé, dans un moment de désespoir, à ce qui était devenu pour moi une nécessité. La responsabilité de ce que nous avons fait appartient à celui qui vous a envoyée vers moi, mais non à vous ni à moi. L'épée n'a pas à répondra du sang qu'on lui fait verser.
— Je voudrais, répondit la princesse, pouvoir me cuirasser le cœur, comme vous, avec des sophismes.
Tout cela n'était qu'à moitié compréhensible pour Eyt-
min. Le nom de Wanda avait été -prononcé, il est vrai, et le vicomte avait été désigné comme son amant ; mais comment et pourquoi les deux personnes qu'il épiait avaientelles trahi la comtesse? Voilà ce qu'il ne concevait point encore. La princesse avait voulu sauver la vie de Wanda; cela ressortait de ses paroles ; Saint-Bertrand disait avoir cédé à la nécessité. Quelle nécessité? Eytmin espéra que la suite de la discussion lèverait ses derniers doutes. Malheureusement, cette discussion prit un autre cours, et, quoiqu'elle fût dénature à l'intéresser encore, elle ne devait lui apprendre rien de plus sur ce qu'il désirait savoir.
— Quelle sotte chose vous avez faite en vous mariant ! dit la princesse.
— Que voulez-vous ! reprit Saint-Bertrand, après l'aveu que vous m'aviez fait, si flatteur pour moi! et le congé que vous m'aviez donné, je ne croyais plus vous revoir. Je sentais cependant que nous étions faits l'un pour l'autre. Je ne pouvais m' empêcher de penser à vous. Je déplorais le malentendu qui nous avait séparés. J'essayai de m'étourdir; je ne le pus. L'occasion se présenta de renouer une ancienne liaison, en la légitimant. Je me laissai faire. J'espérais trouver des consolations dans la société d'une femme qui m'a toujours été très-attachée. Tels furent les motifs de mon
mariage.
— Je ne peux pas la souffrir, votre fenune ! dit tout à coup la Mélédine.
— Pourquoi? fit Saint-Bertrand. Elle ne songe qu'à son art, et, sous aucun prétexte, elle ne saurait vous inquiéter.
— Elle m'inquiète suffisamment, par cela seul qu'elle est votre femme.
— Est-ce à vous, reprit Saint-Bertrand, à montrer une telle humilité? N'êtes-vous pas supérieure à toutes choses?
— Je suis bien peu supérieure à la vie, dit la Hélédine.
Elle m'accable. Je ne sais si c'est le châtiment d'avoir mal vécu, mais j'éprouve un ennui qui se fait de plus en plus pesant. Il me semble que l'air que je respire est mortel. Chaque matin, en m'éveillant, je maudis le jour; je me demande si le monde ne va pas bientôt finir. J'en ai assez , pour ma part. Âh! si je pouvais souffrir par quelqu'un ou par quelque chose ! si je pouvais me passionner pour une idée ! sacrifier ma fortune, ma vie, à une cause assez élevée pour racheter le mal que j'ai fait ! Hais non ! il n'est plus ici-bas de sainte cause, et, d'ailleurs, je suis fatiguée ! Je vous ai fait venir ici ; j'ai cru trouver une sensation auprès de vous, sans doute parce que je vous ai aimé, que je vous aime peut-être encore. Eh bien, vous me paraissez banal maintenant. Je ne trouve en vous ni la sërénité ni le désespoir suffisants pour m'intéresser. Si, par quelque violent renversement du sens moral, vous revendiquiez hautement votre crime encore!... Mais vous vous contentez de vous excuser !
— Allons ! allons ! chère princesse, interrompit Saint- Bertrand, si je n'avais le caractère aussi bien fait, je pourrais vous répondre des choses un peu mortifiantes.
— Eh ! que ne le faites-vous ! reprit-elle. Mais vous êtes là, tranquille, comme si, vous et moi, nous n'avions pas commis des atrocités dignes du couperet.
— Voulez-vous faire un tour de promenade, chère madame ? dit le vicomte.
— Ah ! triste personnage !... s*écria-t-elle. Il ne sent pas qu'il me ferait revivre une seconde en me tuant !
Ils se levèrent. Saint-Bertrand glissa familièrement son bras sous le sien, et ils s'éloignèrent. Eylmin demeura seul, pétrifié d'horreur.
Cependant, ils devaient revenir encore une fois de son côté.
— Est-ce que, dit alors la Hélédine d'une voix plus calme, votre femme sait ce qui s'est passé entre nous, relativement à Wanda ?
■— Non, non, dit Saint-Bertrand, on ne se vante pas de pareilles choses.
— Vous devriez bien la quitter, voire femme ! dit la Mélédine.
— Pourquoi ? demanda Saint-Bertrand fort tranquillement.
— Parce que.
— Hais, dans ce cas, que deviendrait-elle ?
Eytmin n'entendit pas la réponse. Ils suivirent l'allée jusqu'au bout, parlant toujours à demi-voix , et sur un ton de négligence et d'abandon.
Il était un peu plus de dix heures quand, le vicomte soutenant amoureusement la princesse par la taille, ils entrèrent enfin dans la petite maison.
— Ah! Tabominable homme! dit Eyfmîn en voyant son maître disparaître avec la princesse. Le bon Dieu lui a donné la plus charmante, la meilleure des femmes, et il la trompe avec une espèce de folle qui le traite comme un scélérat ! Il était écrasé par ce qu'il avait entendu. 11 demeurait à la même place, sur les genoux, regardant toujours cette porte qui s'était refermée sur le couple. Enfin il se leva. Une pluie fine et glaciale commençait à tomber. 11 se dirigea vers le mur et le franchit aisément, puis il se mit à marcher au hasard dans les rues devenues désertes. 11 en savait assez maintenant pour accomplir son acte de justice. Aussi n'hésitait-il plus. Il voulait retourner chez son maître, s'armer de son couteau, guetter le traître au passage, et le frapper sans lui rien reprocher, sans lui dire pourquoi il le frappait, comme une bète malfaisante qu'il était, et que, dans la pensée d'Eytmin, chacun avait le droit d'abattre.
Mais, tout en formant ce dessein, il s'éloignait insensiblement de la demeure de son maître. Eytmin connaissait peu la ville de Moscou. Il se perdit. La pluie, cependant, tombait toujours. Après avoir marché pendant une heure, 1 ame pleine de dégoût, de colère, en s' éveillant de son rêve et promenant les yeux autour de lui, il ne reconnut pas le quartier où il se trouvait. La nuit était alors trop avancée
pour qu'il pût demander son chemin ; toutes les boutiques étaient fermées, et personne ne se montrait dans les rues silencieuses. Il continua à s'avancer au hasard, grelottant dans ses vêtements mouillés. 11 lui semblait qu'il avait la fièvre. Sa tête s'appesantissait, et ses tempes, comme si elles eussent été serrées par des tenailles, lui causaient une souffrance vertigineuse.
Ne pouvant parvenir à trouver son chemin, il chercha un refuge sous le porche d'une église. 11 se laissa glisser derrière un pilier, et, là, regardant le reflet des réverbères qui tremblaient au loin dans la boue, il essaya de se rappeler ce qu'il avait appris dans la soirée ; mais les événements se confondaient dans son esprit avec les personnages qui en avaient été les acteurs. La comtesse Wanda, Rogatchef, son maître, sa maîtresse, cette femme dont il ignorait le nom et qui lui avait révélé, sans s'en douter, le secret qu'il cherchait à pénétrer; sa mère morte, sa fiancée enlevée, se mêlaient aux images sanglantes de Tinsurrection de Varsovie, à sa fuite dans le traîneau du moskal, à des scènes de danse dans une grande salle de théâtre, à cette allée de jardin enfin où se promenaient deux fantômes. Éperdu de terreur, il voulait se lever; il ne le pouvait plus. Sa tête lui causait toujours d'atroces souffrances ; il lui semblait, à chaque minute, qu'il allait défaillir. 11 demeura dans cet état pendant un temps inappréciable, et enfin il perdit la conscience de lui-même.
Le lendemain matin, les gens de police qui surveillaient
le balayage de la ville trouvèrent Eytmin affaissé au pied
du pilier. L'église où il s'était réfugié s'élevait à cent pas de
la maison de son maître. On le reconnut sur-le-champ, car
226 lE HARI DE LA DANSEUSE.
on était habitué à le rencontrer dans le quartier. On le transporta chez le vicomte de Saint-Bertrand, qui, étant rentré à minuit, avait fort maugréé de l'absence de son domestique^ Mécontent de se voir éveillé de si bonne heure, il crut d*a. bord qu Eytmin était ivre, et il le fit porter dans son lit. Hais, quand, quelques heures plus tard, après avoir vainement sonné Eytmin, il se décida à l'aller chercher dans sa chambre*, il fut effrayé de trouver un agonisant devant lui.
Eytmin, en effet, couché sur son lit, dans ses vêtements mouillés, grelottait effroyablement, sa respiration s'échappait de sa gorge par secousses, et il avait les yeux retournés et les mains crispées.
Saint-Bertrand envoya chercher un médecin. I^e médecin déclara que le domestique avait le typhus. 11 ne sut à quelle cause Tattribuer. Mais le tempérament robuste d'Eytmin, son séjour dans une grande ville, succédant à celui qu'il avait fait dans les forêts depuis son enfance, sa jeunesse, ses récentes émotions, et la pluie à laquelle il avait été exposé étaient des causes plus que sufQsantes pour motiver l'attaque d'une maladie qui, d'ordinaire, se manifeste spon. tanément. Le malheureux était déjà méconnaissable. Une lourde stupeur tenait son corps immobile. Etranger à tout ce qui l'entourait, il semblait sous le poids d'une ivresse étrange. Des taches livides et rouges marbraient sa face et ses membres, et de légers mouvements nerveux le faisaient trembler de temps à autre. Le médecin, après l'avoir examiné, hocha la tête. Il était inquiet.
Barberine était montée dans la chambre en même temps que le médecin. Il n'y avait pas de considération qui pût la retenir quand elle avait à remplir un devoir d'humanité.
TROP PARLER NUIT. a27
L'excellente femme était sortie du peuple, el l'aisance dans laquelle elle vivait alors ne lui avait rien enlevé du besoin de dévouement qui ne se manifeste guère que chez les huml)les. En entendant prononcer le mot de typhus, son mari fit d'abord un pas de retraite, puis il annonça l'intention d'envoyer son. domestique à l'hôpital. Hais Barberine s'y opposa, et, le médecin ayant déclaré que le malade pourrait succomber dans le trajet, force fut à Saint^Bertrand de se soumettre.
Cependant Leszek et H. Tiphaine étaient accourus, eux aussi. Ce dernier, désolé de voir son protégé dans cette chambre imparfaitement aérée, proposa de le faire transporter chez lui ; mais l'avis du médecin l'empêcha de donner suite à cette intention, à laquelle Saint-Bertrand s'était ralUé. Il fut alors convenu que le malade demeurerait chez ses maîtres et que le vieux Leszek s'installerait dans sa chainbre pour le soigner.
Saint-Bertrand fut, toute la journée, de méchante humeur. Outre qu'il était à peu près obligé de se servir luimême, sa femme lui reprochait sa dureté de cœur. Elle ne concevait pas que son mari eût pu avoir l'idée de faire porter son domestique à l'hôpital ; elle n'admettait pas qu'il ne le soignât pas lui-même, tout au moins qu'il ne montât pas dans sa chambre, de temps Ji autre, pour s'informer de son état.
— Tu sais cependant très-bien soigner les malades, lui dit-elle. Rappelle-toi ce que tu fis pour ma mère.
— Eh! ta mère n'était pas mon domestique, répondit Saint-Bertrand. D'ailleurs, ta mère n'avait qu'une indigestion, et le typhus est contagieux.
— Eh bien, puisque tu ne veux pas l'occuper de ce malheureux, je le soignerai, lui dit-elle.
Saint-Bertrand, à ces mots, fît un haut-le-corps.
— Comment! s'écria-t-il , tu veux soigner ton domestique? Perds-tu Tesprit?
— Je ne perds pas le cœur, dit Barberine.
— Je te défends de mettre les pieds dans cette chambre.
— Pourquoi?
— Parce gue je te le défends.
— Cela ne suffit pas pour moi.
— Prends garde, Barberine î Tu sais que je me contiens malaisément.
— Que m'importe que tu te contiennes ! La pilié 01e conseille de soigner ce malheureux, je le soignerai.
Saint-Bertrand sentait bien qu'il avait, en ce moment, une excellente occasion d* obéir au désir de la Mélédine. Exaspérer sa femme lui était facile. De là à un éclat, puis à rupture immédiate, il n y avait qu'un pas. Mais il parait que le féroce calculateur ne se sentait point encore assez sûr de la passion de la princesse pour lui sacrifier Barberine, son unique ressource, dès le début de leur liaison. Ce n'était pas le devoir ni l'affection conjugale qui le retenaient, au moment de risquer, une fois de plus, son avenir sur un mot ; c'était son intérêt, chose plus grave !
11 se maîtrisa donc; et, comme il se défiait de sa colère, il sortit de la chambre, prit son chapeau, se rendit chez sa nouvelle maîtresse, et sa femme ne le revit pas de la journée.
Elle profita de l'absence de son mari pour mettre à exécution son projet, aussi peu prudent que charitable.
Mais elle n'eut pas lieu de s en repentir. Dieu se monire parfois doux aux bons, sur cette terre. Pendant tout le cours de la maladie d'Eytmin, Barberine put rapprocher, et respirer impunément Tair de sa chambre chargé de miasmes. Et ce fut heureux pour Eytmin. Leszek n'avait que de bonnes intentions. Il exécutait à la lettre les ordres du médecin, mais le pauvre homme ignorait absolument cet ai t divin de prévenir les désirs d'un malade, d'adoucir ses douleurs à l'aide de ces mille soins ingénieux que les femmes connaissent d'instinct, comme si elles avaient été créées tout exprès pour les prodiguer à ceux qui souffrent. Barberine soigna Eytmin aussi bien qu'aurait pu le faire une de nos sœurs de charité. Cependant, elle ne pouvait rester toujours auprès de lui. Hais chacun des moments de liberté que lui laissait sa profession étaient consacrés à son domestique.
Le typhus a cela d'atroce, que, tout en tenant le malade dans un état de prostration absolue, il le fait presque constamment divaguer. Un délire d'une espèce particulière, qui a reçu le nom de typhomanie, s'empare de lui, dès le premier jour, et ne cesse qu'avec la mort ou la guérison. La surdité accompagne ce délire et le complique. Il s'ensuit que, même dans les rares instants où le malade parait éprouver un peu de calme, il est impossible à ceux qui le veillent de l'interroger sur ce qu'il ressent. Le malheureux est entre leurs mains, comme une créature dont l'unique faculté est celle de souffrir, et, dans ses divagations continuelles, ses souffrances ne tiennent pas de place. Il parle des événements passés, de ses préoccupations, des personnes qu'il a connues ; mais, comme s'il se croyait en
bonne santé, sa maladie n*entre pour rien dans ses idées, et il n'y fait jamais allusion tant que son délire se prolonge.
Barberine, dans les rares instants où elle resta seule avec le malade, — Leszek profitant de sa présence pour aller quelquefois respirer l'air du dehors, — s'était bien aperçue qu'il parlait; mais, comme il s'exprimait en bredouillant et à voix basse; que, d'ailleurs le médecin l'avait avertie qu'il n'avait pas conscience de ce qu'il disait, elle n'y fit aucune attention. Un matin, cependant, où elle attendait le retour de Leszek pour aller prendre sa leçon, il lui sembla qu'Eytmin prononçait le nom de son mari , en le mêlant à celui de personnes qui lui étaient inconnues, et elle prêta l'oreille. Mais les discours d'Eytmin avaient peu de suite. Tout ce que Barberine y put comprendre , c'est que le domestique paraissait avoir à se plaindre de son maître, et qu'il le haïssait. Il gisait qu'il était un traître. Il l'accusait de tromper sa femme, et puis il parlait d'un jardin, d'une nuit où s'étaient rencontrées deux personnes dont il entendait la conversation. Et enfin, il disait qu'il n'était pas un moskal, qu'il avait combattu pour la liberté, et que sa maîtresse était morte, et que, dés le lendemain, il la vengerait.
Leszek étant rentré en ce moment, Barberine sortit pour se rendre au théâtre; mais les paroles d'Eytmin demeurèrent dans son souvenir, et, les rapprochant des absences prolangées de son mari, elle sentit le doute qui commençait à la mordre au cœur. Interroger Saint-Bertrand était inutile; elle le savait. Elle résolut d'attendre la guérison d'Eytmin, que le médecin, maintenant, annonçait comme devant être prochaine, et, en attendant cette guérison, elle épia rigoureu-
sèment les moindres mots qui échappèrent au malade ; mais, depuis lors, il ne parla plus que de prison, de la Sibérie, d'une insurrection, et d'un homme qui avait vendu ses frères et dont il ne prononçait pas le nom.
Quand Eytmin, après avoir heureusement traversé les différentes phases de sa maladie, commença à rentrer enpossesson de lui-même, il fut très-étonné de voir sa maîtresse préparer sa tisane, disposer sous sa tête ses oreillers dérangés, lui prodiguer enfm tous les soins d'une sœur. 11 se sentait trop faible encore pour s'informer des motifs de cette conduite qui le touchait profondément, mais qui lui paraissait extraordinaire. Le lendemain, ayant déjà un peu plus de forces et reconnaissant son oncle et H. Tiphaine, il les interrogea, et ils lui répondirent qu'il en avait été ainsi pendant toute la durée de sa maladie; que sa maîtresse l'avait soigné avec une intelligence sans pareille; que, sans elle, il aurait certainement succombé, et que, s'il n'était point ingrat, il ne devait jamais l'oublier. Barberine entra dans la chambre comme Eytmin venait d'entendre ces paroles. II attacha sur elle un long regard, mais il ne la remercia pas encore, car l'émotion le rendait incapable de parler. Cependant, comme la jeune femme s'approchait de son lit pour lui demander s'il se sentait bien, il ne put retenir une larme, et Barberine, comprenant le motif qui faisait pleurer Eytmin , se sentit payée de ses soins.
Mais elle n'oublia pas la résolution qu'elle avait prise de l'interroger au sujet des paroles singulières échappées à son délire.
Huit jours plus tard, Eytmin s'étant levé pour la première fois, et Barberine se trouvant seule avec lui dans
la maison, — Leszek avait repris, depuis la veille, son service chez H. Tiphaine, et Saint-Bertrand était sorti, comme d'habitude, sans dire où il allait, — ellehii demanda brusquement pour quelle raison il détestait son maître, et Eytmin, à cette question imprévue, ne put s*empècher de pâlir.
Cependant, il se remit de son émotion,^ et balbutia :
— Hais, madame, je ne hais pas monsieur.
— Pourquoi donc Taccusiez-vous, quand vous étiez malade ?
— De quoi l'accusais-je donc ?
— De me tromper.
Eytmin, en entendant ces mots, craignit d'avoir trahi son secret. 11 ne voulait pas plus affliger sa maîtresse en lui révélant Finfidélité de son mari, que lui laisser soupçonner le projet qu'il avait formé de punir sa trahison. Il se contenta donc de secouer la tête pour la voir venir.
Barberine lui répéta mot pour mot tout ce qui lui était échappé dans son délire.
— Je ne comprends rien à cela, répondit Eytmin. Je n'ai jamais pris part à aucune insurrection, je ne connais pas de traître, et je n'ai personne à venger. Quant à monsieur, je ne sache pas qu'il ait oublié la fidélité qu'il doit à madame. Ces choses-là, d'ailleurs, ne regardent point un simple domestique comme moi.
Un doute, cependant, demeurait dans l'esprit de Barberine. Elle résolut de ne point parler de celte aiTaire à son mari, dans la crainte que, coupable ou non, il ne gardât rancune à Eytmin ; mais, redoutant vaguement un danger qu'elle ne pouvait définir, elle voulut le conjurer en se ser-
vant de l'ascendant qu'elle avait acquis sur l'esprit de son domestique.
— Je veux croire ce que vous me dites, reprit-elle après quelques secondes de silence. J'attribue, comme vous, ces paroles de menace aux divagations de la fièvre. Je ne vous en parlerai plus. 11 est bon, cependant, que vous sachiez que j'aime mon mari plus que moi-même; que penser mal de lui, c'est me faire une cruelle injure; que, s'il lui arrivait malheur, je ne m'en consolerais, ni ne le pardonnerais de ma vie; et que la plus grande preuve de reconnaissance que vous puissiez me donner, à moi qui me suis toujoura montrée bonne pour vous, c'est de vous attacher à lui plus fidèlement encore qu'à moi-même. Maintenant, Eytmin, n'épiez même pas votre ^laitre. S'il me trompe, je ne veux jamais le savoir, entendez-vous?
Elle sortit sur ces mots, laissant le malheureux éperdu de crainte et dominé par l'ascendant de sa dignité. Quand elle fut partie, il demeura d'abord quelque temps sur son siège, puis il secoua la tête, et enfin, se soulevant en trébuchant, il se dirigea vers une chaise sur laquelle était déposée sa valise. Et, quand il l'eut fouillée et qu'il y eut trouvé son couteau, il l'ouvrit, regarda quelque temps la lame large et claire, et enfin, la faisant éclater en la frappant de biais contre le mur, il s'écria, avec un soupir :
— Ah! malheur! le voilà sacré pour moi, maintenant!
25i LE MARI DE LA DANSEUSE.
C'était le sentiment de sa dignité qui avait poussé Barberine à parler aussi catégoriquement à Eytmin. Elle n était pas dupe des dénégations de son domestique, elle sentait que son mari devait la tromper; mais elle ne voulait pas qu'un tiers intervint entre elle et lui, même pour la défendre.
Elle souffrait cruellement, cependant, d*une infidélité qui s'affichait davantage de jour en jour. Non-seulement Saint-Bertrand la négligeait maintenant, mais elle ne le voyait guère que pour supporter ses boutades. Il passait presque toutes ses soirées chez la Hélédine et ne rentrait souvent que fort tard dans la nuit. Barberine, indignée, voulut d'abord lui demander l'explication de sa conduite. Mais elle réfléchit à temps que, grâce au caractère qu'elle lui connaissait, il la quitterait certainement si, comme il était facile de le prévoir, après lui avoir dit qu'elle le savait infidèle, elle le harcelait de ses reproches et ne s'accommodait pas de son infidélité. Elle se rappela qu'ils devaient quitter la Russie dans quelques mois. Leur départ ne pouvait manquer de mettre fin à la liaison que son mari n'avait dû contracter que par désœuvrement. Il n'était pas possible que cette femme qui le captivait et dont, par une exagération de fierté, elle voulait ignorer le nom, le
suivît en France. Elle prit donc sa jalousie en patience, et triste, évitant toutes les occasions qui pouvaient la pousser à parler de la découverte qu'elle avait faite, froide mais sans affectation, elle parut, aux yeux de Saint-Bertrand, ne se douter de rien, ou prendre son parti d'une situation qu'elle ne pouvait modifier.
Quant à lui, il était enchanté de l'attitude de sa femme. Elle était exactement conforme à ses souhaits. Tant que la Mélëdine n'aurait pas pris vis-à-vis de lui ce qu'il appelait une position nette, il était parfaitement décidé à ne pas quitter Barberine, ne voulant, à aucun prix, comme il se le disait à lui-même, lâcher la proie pour l'ombre. La Mélédine avait commencé par le taquiner. Elle le plaisantait aigrement au sujet de ses devoirs conjugaux, tantôt lui demandant quand il croirait le temps venu d'en fmir avec sa danseuse, et tantôt lui disant que Barberine lui laissait une telle liberté qu'il serait bien ingrat de l'abandonner. Maintenant elle ne lui parlait plus de Barberine pensant que son amant n'aurait pas dû lui laisser manifester deux fois un désir sans le satisfaire; mais elle lui gardait rancune, et, dans toutes les occasions où le passé revenait dans leurs discussions, elle affectait de le traiter avec une hauteur qui l'exaspérait, et qui le liait à elle de plus en plus cependant; car, pour la première fois de sa vie, rencontrant une femme qui lui disait crûment ses vérités, il se sentait enfin dominé, et il expiait ainsi, grâce à elle, le mal qu'il avait fait à tant d'autres. Explique cela qui le pourra : la Mélédine lui paraissait laide, et elle l'était ; sa maigreur, son teint plaqué de bistré et de vert-de-gris, ses oreilles en saillie, ses lèvres violettes la rendaient quelquefois, surtout le ma-
tin, presque hideuse; elle froissait Saint-Bertrand dans son orgueil ; elle le choquait dans tous ses goûts, dans tous ses instincts ; rien qu'à lui voir manger ses fruits aigres et siroter ses verres de poison, il se sentait les nerfs agacés ; et, quand elle le regardait insolemment de ses yeux verts, il éprouvait d*étranges envies de se jeter sur elle et de l'étrangler. Elle n'ouvrait la bouche que pour lui décocher un sarcasme cruel, ou une méchanceté acérée ; elle s'amusait à faire ce qu'elle savait lui être le plus particulièrement désagréable, comme, par exemple, de Vempuantir de musc des pieds à la tête ; et il ne pouvait plus se passer d'elle. Chaque nuit, en la quittant, après avoir été tout le jour égratigné, tenaillé, mordu jusqu'au sang, songeant à cette stryge, à cette méduse, à cette larve, à cette araignée, tels étaient maintenant les doux noms qu'il lui prodiguait, il se disait, tout en marchant :
— C'est fini ! je ne veux plus la revoir ! Ah ! l'horrible femelle! J'en ai assez! Pourquoi Tai-je jamais rencontrée!
Et, le lendemain, il n'était pas plus tôt éveillé, qu'il son* geait à retourner là-bas, où l'attendaient de nouveaux supplices. Elle ne lui pardonnait rien, ne lui passait rien. Elle le vexait chaque jour, et se plaisait à l'humilier devant ses intimes. Saint-Bertrand en arriva à subir silencieusement les avanies de la Mélédine. Il n'avait jamais connu jusquelà cette rage extraordinaire qui se compose autant de fureur que d'amour, de dégoûts que de désirs ; et si jadis, en la lui dépeignant, on lui eût fait entrevoir qu'il en éprouverait, un jour, les joies malsaines et les désespoirs sans cesse renaissants, il aurait éclaté de rire. Il avait éprouvé autrefois un désir trés-réel pour Barberine; plus tard, surexcité
par le dépit, il avait cru aimer Ëveline Valmaseda; mais ce qu'il ressentait pour ces deux femmes, comme ce qu*il avait éprouvé pour Wanda, et pour quelques autres, ne ressemblait en rien à cette monomanie diabolique qui l'avait saisi, et ne lui laissait plus ni paix ni trêve. Souvent il se demandait s'il ne deviendrait pas fou d'une telle aventure ; s'il ne l'était pas déjà; si l'habitude qu'il avait prise de vivre dans une atmosphère empoisonnée, réagissant sur son cerveau, l'intoxiquant, pour ainsi dire, n'allait pas le faire périr d'une maladie sans nom, étrange, et prodigieusement douloureuse ; et, à cette idée atroce, il se sentait, lui spadassin, devenir lâche. La nature se lassait, enfin, d'avoir tant favorisé cette âme de fange, et, dans sa moralité souveraine, lui qui s'était servi de l'amour pour faire tant de mal, elle le châtiait logiquement par la perpétration de son péché. Jamais, même dans le temps où il avait roulé dans le cloaque immonde d'où l'avait tiré Barberine, il n'avait si cruellement souffert. Barberine était bien vengée I
Elle n'abusait pas du désespoir de son mari, cependant. Au contraire, elle en gémissait, car il ne lui avait point été difficile de le pénétrer, et, ne sachant à quelle cause l'attribuer, elle supposait que ses soupçons n'étaient fondés qu'à demi, que Saint-Bertrand s*élait amouraché d'une femme qui ne lui voulait rien accorder, et elle espérait alors qu'il ne tarderait pas à renoncer à son caprice. Elle eût voulu l'interroger, essayer de le rappeler à son devoir et à la raison ; mais elle craignait de l'irriter en lui montrant qu'elle connaissait sa mésaventure. Elle assistait donc, impassible en apparence, à ses accès de rage froide, à ses pesantes méditations, et plus il était triste, plus elle se sen-
tait rassurée. Un jour, toutes ses terreurs la reprirent. Il lui sembla que son mari avait l'air moins découragé. En effet, Saint-Beilrand avait trouvé ou cru trouver le moyen d'étouffer momentanément ses douleurs.
La Hélédine recevait à Moscou nombreuse et belle com* pagnie. Le matin, c'étaient les hommes politiques de la ville qui venaient la voir, et, depuis quelques jours surtout, elle avait, avec les plus influents d'entre eux, de longues discussions. Les Russes éprouvaient, à c^ette époque, de graves échecs dans le Caucase, et ces échecs aussi mortifiants qu'inattendus., étaient devenus le thème habituel et passionné des conversations dans toute la Russie. Le soir, la Mélédine laissait la politique de côté pour ne songer qu'à se distraire. Sa société du soir se composait exclusivement de jeunes gens riches et désœuvrés. Saint-Bertrand ne tarda pas à retrouver au milieu d'eux ses habitudes de Paris. La table était toujours servie chez la princesse, et s'y asseyait qui voulait. Les dîners se prolongeaient souvent fort tard dans la soirée, et, quand les têtes étaient suffisamment exci* tées,les convives, suivant cette habitude russe que nous n'a* vonseu garde de dédaigner en France, passaient le reste de la nuit à jouer. Saint-Bertrand, dans les premiers temps, fidèle à la promesse qu'il s'était faite de ne plus toucher une carte, se contenta de regarder les joueurs. Mais, une nuit, la Mélédine lui demanda pourquoi il ne jouait pas, lu» qu'elle avait connu à Bade si passionné pour le trente-elquarante. Saint-Bertrand n'osant avouer, par fausse honte» le véritable motif de son abstention, répondit que le jeu ne l'amusait plus. Là-'dessus, toute l'assemblée se récria, la Hélédine se moqua de lui, prétendit qu'il ne jouait pas
dans la crainte de faire du chagrin à sa femme, soutint qu'il se laissait conduire par le bout du nez; enfin, elle en dit tant, que Saint-Bertrand ne crut pas pouvoir résister davantage. Il avait une atroce peur de perdre : il gagna. II crut alors que la veine tournerait, qu'il allait reperdre : il gagna encore. Jamais la chance ne s'était montrée pour lui aussi constamment favorable. Le lendemain, il avait fait une trentaine de mille francs de bénéfice, et la Mélédine se pâmait d'aise, car le vice qui, dans sa pensée, pouvait l'aider le mieux à dominer son amant, l'avait enfin ressaisi.
A partir de cette nuit, l'existence parut un peu plus supportable à Saint-Bertrand. Non-seulement il avait retrouvé une distraction, mais il gagnait beaucoup d'argent, et enfin, pendant qu'il jouait, il ne pensait plus à la Mélédine. Elle avait beau le cribler à bout portant, il secouait la téie et la laissait dire. Bien plus ! comme il la voyait à travers la gaze dorée de son gain, elle lui semblait moins hideuse, moins maigre, moins verte, et il mettait charitablement la plus grosse part des méchancetés qu'elle lui décochait sur le compte de sa mauvaise santé. Chaque billet de banque qu'il empochait donnait à Taraignéed'autrefoisune grâce ou une qualité nouvelle ; et s'il avait eu le bonheur de gagner seulement une centaine de mille francs chez elle, il aurait certainement fini par trouver qu'aucune femme ne pouvait lui être comparée. Malheureusement, la chance du vicomte, pour avoir été belle, ne fut pas durable. Il perdit d'abord quelques petites sommes. 11 s'entêta et courut après. Autant valait, pour lui, courir à l'abîme. Bref, en moins de quinze jours, après avoir éprouvé chaque nuit des «fortunes diverses, » il perdit tout ce qu'il avait gagné.
Il aurait dû s'arrêter alors. II y songea. Mais la Méiédine l'en dissuada.
— Eh ! lui dit-elle avec mépris, quand vous perdriez ce que vous avez, quand même vous vous endelteriez, serait-ce un grand mal?
Il savait, lui, que ce serait un très*-grand mial, et il ne se fit pas prier pour le dire. Mais elle lui coupa la parole.
— Est-ce que vous n'avez^pas votre femme? est-ce qu'elle ne gagne pas plus de roubles, avec ses bras en guirlande et ses pirouettes, que vous n'en pouvez perdre ici?
Il se le disait bien, cela, mais il avait été trop éprouvé déjà, et il avait toujours peur. Cependant il se laissa entraîner et perdit encore. Bientôt, tout ce qu'il possédait au monde, tout ce qu'il avait apporté de Paris, réuni en un chiffre assez beau sur là lettre de crédit déposée chez H. Tiphaine y passa. Il croyait, quand il n'eut phis rien, que la Hélédine, imitant la délicatesse de Wanda, allait venir à secours; mais elle n'en fit absolument rien. Elle semblait plus préoccupée que jamais par les événements du Caucase. Tout ce qu'elle trouva pour l'aider, un jour où Saint-Bertrand déplorait à dessein son guignon devant elle, se réduisit à ce proverbe :
— a Bien mal acquis ne profite pas. »
Enfin, continuant à perdre, et n'ayant bientôt plus de ressources, il arriva ceci à Saint-Bertrand : chaque fois que sa femme dansait, il allait, avant la représenlation, percevoir sur la recette du jour la somme que lui devait allouer le directeur du théâtre, et il la jouait; de sorte que, au moment même où Barberine entrait en scène, ses appointements du jour étaient déjà saisis, joués et perdus.
LE TALION. 24t
Cela.dura jusqu'à la fin de son séjour à Moscou. Et alors, il y avait longtemps déjà que Taraignée, comme il rappelait, avait ressaisi Saint-Bertrand et s'était mise à lui redévorer le cœur.
— Ce sera donc toujours la même histoire! se disait-il lamentablement en songeant à la dernière perte qu'il avait faite.
Ce devait être, en effet, toujours la même histoire, car il n'en est pas deux pour celui qui s'est laissé mordre une fois par le jeu.
Cependant Eytmin avait assisté à tous les désordres de l'existence de son maître. Celui-ci le faisait monter chaque soir derrière sa voiture pour aller chez la Hélédine, et^ qaelque tard qu'il y restât, le domestique l'attendait. Pendant que les maîtres jouaient au salon, les serviteurs causaient entre eux dans le vestibule, et les nouvelles du jeu leur arrivaient là, toutes fraîches. Eytmin apprit donc, des premiers, que Saint-Bertrand était ruiné, ou à peu prés; mais il n'en dit rien à personne, surtout à sa maîtresse. Quand même elle ne lui aurait pas défendu d'épier son mari et de parler mal de lui, il n'aurait pu se décider à lui causer une peine inutile. Il se contentait de se tenir au courant des moindres actions du vicomte. Dans sa pensée, cet homme qui avait déjà commis de si grands crimes ne devait pas s'arrêter en chemin, et, quelque jour, sa femme ellemême pourrait bien être sa victime. C'était là ce qu'Eytmin voulait empêcher.
Barberine de son côté, ayant été secrètement avertie par
M. Tiphaine que Saint-Bertrand avait disposé des sommes
déposées chez lui, commença à perdre quelque chose de sa
résignation factice. Elle était à bout de larmes rentrées. Son caractère reparut. Elle oublia le rôle qu'elle avait pris, Tobligalion de ne rien dire et de ne rien voir qu'elle avait imposée à Eytmin. Un matin, pendant que Saint-Bertrand dormait encore, elle fit venir son domestique, et, passant par-dessus ce qu'il y avait de répugnant pour elle à l'interroger sur les actions de son maitre, elle lui dit :
— Vous accompagnez monsieur chaque soir, n'est-ce pas?
— Oui, madame, répondit Eytmin.
— Où va-t-il ?
Mais, à ces mots, le domestique la regarda d'un air étonné, et balbutia :
— Vous m'avez défendu de parler de cela, madame.
— Je vous en supplie, maintenant.
— Eh bien, il va toujours au même endroit : faubourg de la Porte-Rouge,
La malheureuse femme était tourmentée du désir de demander le nom de la personne chez qui allait son mari, mais une pudeur la retenait. Si Eytmin avait été de son sexe, elle l'aurait surmontée peut-être. Elle reprit donc :
— Et que fait-il dans cette maison?
— Je l'ignore, madame.
— Ne joue-t-il pas ?
— Je crois que oui.
— Et il a beaucoup perdu, n'est-ce pas?
— On me l'a dit.
Barberine s'était levée et se promenait par la chambre. L'avenir lui apparaissait effroyable, avec son mari infidèle et retombé dans son ancienne passion. Elle se reprocha son
inaction, sa résignation et elle voulut faire cesser immédiatement un état de choses qui la menait tout droit à la ruine.
— Gomment s'appelle cette femme? dit-elle tout à coup. Eytmin hésita d'abord. Enfin, il répondit :
— Elle se nomme la princesse Mélédine.
En entendant ce nom, Barberine épouvantée choqua ses deux mains :
— C'est elle! s*écria-t-elle, c'est elle qui nous a déjà ruinés à Bade! Ah ! je vais savoir sur-le-champ pourquoi cette maudite femme s'attache à lui comme un vampire !
Et, remerciant Eytmin, elle le renvoya et fit tous ses préparatifs pour s'habiller.
Mais Eytmin ne crut pas devoir s'éloigner de la porte du salon. A peine avait-il refermé cette porte, qu'il avait entendu la voix de son maître. Saint-Bertrand ayant été retrouver sa femme, elle lui reprocha son infidélité, lui jeta le nom de sa maîtresse au visage, et, emportée par la colère, elle affirma que la Mélédine ne l'avait attiré chez elle que pour l'exploiter. Saint-Bertrand avait commencé par nier; il se contenait de son mieux ; mais enfin Barberine l'accabla si bien de reproches, qu'à son tour il se laissa dominer par la colère. Eytmin, du vestibule où il se tenait, entendit tout à coup cet infâme époux injurier sa femme et lui adresser les menaces les plus furieuses. Barberine pleurait. Soudain il se fit un bruit de meubles bouleversés dans la chambre, et puis un grand cri retentit. Eytmin n'hésita plus. Il entra. Barberine était renversée par terre, et, devant elle, exaspéré, Saint-Bertrand soulevait un tabouret, comme s il eût voulu lui en écraser la tête. En entendant la porte
s'ouvrir, il se retourna, et le tabouret tomba de sa main.
Eytmin se tenait sur le seuil, debout, très-calme en apparence, mais avec un regard étonnant.
Ce regard était mieux qu'une menace : il était un avertissement.
— Monsieur a sonné? demanda-t-il.
Saint-Beilrand, voyant devant lui le jeune géant, comprit
qu'il ne le laisserait pas frapper sa femme. Peut-être avaitil honte de lui-même. Il releva Barberine en la tirant par la main, puis il dit :
— Non. Je n'ai pas sonné.
Et il sortit de la chambre.
Eytmin s'était mis à ranger les meubles. Hais, quand il eut cessé d'entendre les pas de son maître, il se tourna vers Barberine.
— Madame, lui dit-il, il ne faut pas aller chez la princesse. Cela ne servirait à rien du tout.
Barberine sanglotait sur un siège.
— Seulement, continua Eytmin, il faut retourner dans votre pays. Et, jusqu'au jour de votre départ, comme après, si vous voulez bien me garder, je continuerai à veiller sur vous. Et il ne vous arrivera jamais rien de mal.
Barberine remercia son serviteur en pleurant. Elle lui dit qu'elle était bien malheureuse, mais qu'elle pensait n'avoir rien à craindre.
Hélas ! un mois ne devait pas s'écouler sans que la pauvre femme reçût le plus cruel démenti.
XXÎII
Barberine, depuis son arrivée à Moscou, avait été trèsentourée par les jeunes oisifs de la ville. Supposant, tout d'abord, qu'elle devait avoir leç habitudes faciles des personnes de sa profession, ils avaient plus ou moins cherché à lui plaire. C'était à qui, parmi eux, lui proposerait, dans les premiers jours, quelque nouveau sujet de distraction. Mais Barberine, qui savait depuis longtemps ce que signifient les hommages des hommes, et comment ils entendent qu'on les en récompense, ne voulut jamais rien accepter de ses admirateurs, prétendant que les exigences de son état ne lui laissaient aucune hbertë. On crut d'abord qu'elle usait de cbquetterie pour se faire valoir; mais, quand, au bout de quelques mois, la régularité de son existence eut démontré aux moins crédules que la jeune femme était sincère, on la considéra comme une créature manquant de jugement ; et peu à peu, à l'exemple des abonnés de l'Opéra de Paris, les habitués du théâtre de Moscou cessèrent de lui accorder la moindre attention, excepté toutefois quand elle était en scène. Les jeunes gens, aujourd'hui, à peu d'exceptions près, se ressemblent par toute la terre. Ils aiment le positif et ne croient pas avoir de temps à perdre, car ils savent que la vie est courte et qu'il n'est rien de tel,
pour la bien remphr, que de bonnes réalités.
11 y eut cependant un homme à Moscou qui demeura fidèle à Barberine. Celui-là la connaissait depuis longtemps, et, dès le premier jour, il s'était attendu à lui voir suivre son inflexible règle de conduite. Cet homme était le jeune prince de Rogatchef, qu*on appelait le pepit prince, pour le distinguer de son oncle, le gouverneur mihtaire de Varsovie. L'ancien adorateur de Barberine n'avait point oublié de quelle façon la danseuse reconduisit à Bade, puis à Paris ; mais il mettait sa déconvenue sur le compte de sa propre maladresse, et, ne croyant à la vertu d'aucune femme, d'autant plus amoureux de Barberine qu'elle était, jusqu'ici, la seule que sa fortune n'eût pu vaincre, il avait adopté, pour .triompher de sa vertu, une tactique prudente et perfide. 11 ne lui faisait pas la cour. Il ne se moquait pas de ses scrupules. Seulement, il venait la voir tous les jours, et, guettant ime occasion qui, selon lui, ne pouvait manquer de survenir, il lui donnait, en attendant, le plus de marques possibles de sympathie.
Barberine l'avait reçu cordialement, mais elle s'observait avec lui, se rappelant le passé, et voulant éviter au petit prince la mortification d'un nouveau refus, dans le cas où il croirait devoir se déclarer pour la troisième fois. Il s'ensuivit que, chacun deux ayant mie arrière-pensée, il y eut un peu de gène dans leurs relations. Barberine parlait de son art, des rôles qu'elle interprétait, de ses nouvelles camarades de théâtre; Rogatchef parlait, lui, invariablement, des ennuis de la vie, de l'impossibilité où l'on est de posséder ce qu'on désire, de la misanthropie qui vous vient, non de la satiété, mais de mille privations; et Barberine lui répondait alors qu'il avait mille fois raison et que la vie ne
vaut pas les peines qu'elle coûte. Elle songeait à l'infidélité de son mari en parlant ainsi, comme le prince à ses désirs en déplorant Tinutilité de la fortune.
Quoiqu'il rencontrât Saint-Bertrand, presque chaque soir, chez la princesse, Rogatchef ne le dit jamais à Barberine. Il ne prononçait même pas, devant elle, le nom de la Mélédine. Il était, en un mot, très-convenable et très-renfermé. Barberine, qui ne s'attendait pas à cette tactique, finit par en éprouver un peu de dépit.
Une curiosité de femme la tourmentait. Elle avait constamment sur les lèvres une foule de questions relatives à Tinconduite de son mari, et, quand le prince était auprès d'elle, banal, indifférent, ne lui disant pas un mot qui eût de rapport avec ses préoccupations, elle s'irritait, et, sachant bien qu'il se faisait discret à dessein, car il n'était pas possible qu'il ignorât l'infidélité de Saint-Bertrand, elle le regardait avec colère.
Quinze jours environ après la dernière altercation que Barberine avait eue avec son mari, et depuis laquelle, comme par suite d'un accord tacite, ils ne s'adressaient plus la parole, Rogatchef vint voir la jeune femme dans l'après-midi. Barberine n'avait plus de représentation alors à donner à Moscou, et elle devait retourner en France la semaine suivante. Le petit prince, dont la timidité avait cédé peu à peu à la pratique delà vie,s'étaitfait, ce jour-là, légèrement persifleur. Il affecta, d'abord, de se plaindre de ses ennuis, suivant son habitude; puis, remarquant que Barberine demeurait silencieuse, avec une sécheresse de cœur qui, en ce moment, prenait presque la forme de l'impoHtesse, il lui demanda en souriant « s'il la gênait? »
Barberine le regarda d'un air étonné.
— Non, prince. Vous ne me gênez pas, répondit-elle.
— C'est que, fit-il, je vous trouve l*air tout chose, aujourd'hui.
Barberine était oppressée.
— J'ai du chagrin; voilà tout^ balbutia-t-elle.
Elle croyait qu'il allait s'émouvoir, lui donner une marque d'intérêt.
Les convenances, leurs relations l'exigeaient. Hais il se remit à sourire.
— Ah ! bon ! dit-il, vous avez du chagrin. Hoi aussi, j'en ai, du chagrin. Hais cela passera bien vite chez vous, car vous avez de la philosophie, de la sagesse ! Et moi, qui trouverai-je pour me consoler ?
— Vous consoler de quoi? demanda Barberine. De votre jeunesse, de votre fortune, de la liberté que vous avez de faire tout ce qui vous plaît?
— Âh ! ma jeunesse ! dit Rogatchef en croisant ses petites jambes et regardant la jeune femme d'un air gouailleur, belle affaire ! Et ma fortune, à quoi me sert-elle, je vous prie?
— Que vous manque-l-il donc?
— Je ne peux pas vous le dire ; mais il me manque une chose sans laquelle je ne pourrai jamais être heureux. Et quelle est la cause de votre chagrin ? reprit-il avec nne affectation d'insouciance.
Hais Barberine, gênée par le persiflage du prince, ne se sentait plus disposée à s'épancher.
— Chacun a ses secrets. Comme vous, prince, je garde les miens, répondit-elle.
ROGATCHEF A PERDU SA TIMIDITÉ. 2i9
— Bon! VOUS voilà fâchée, maintenant... Mais je les connais, vos secrets. Voulez-vous que je vous les dise?
— Vous me ferez plaisir.
— Eh bien, reprit Rogatchef avec un sourire faux, vous êtes contrariée de n'avoir pas eu, à Moscou, autant de succès que vous Tespériez.
Barberine demeura stupéfaite.
— Vous vous trompez, dit-elle enfin. Le public de Moscou s'est montré on ne peut plus bienveillant pour moi. D'ailleurs, n'en eût il pas été ainsi, mon amour-propre pourrait en souffrir, et ce n'est pas par l'amour-propre que je souffre.
— Et par quoi donc? dit Rogatchef avec une feinte commisération. Auriez-vous une peine de cœur?
Barberine se sentait les larmes dans les yeux.
Si le prince eût prononcé un mot de plus, un mot de sympathie réelle, elle lui aurait tout avoué. Mais elle était encore froissée de ses dernières paroles. Elle ne put que soupirer.
Il l'acheva, avec une cruauté de Tartare, et, ne paraissant pas admettre que son chagrin pût provenir de son mari :
— Comment! fit-il, pour la première fois que vous distingvex, quelqu^uriy vous rencontrez un indifférent ? Vous n'avez vraiment pas de chance !
Barberine fit un geste d'indignation!
— Vous donnez une étrange interprétation à mes paroles ! s'écria-t-elle. Qui vous a dit que j'aimais quelqu'un? Et qui pensez-vous donc que j'aie distingiiéy monsieur?
— Eh ! la la ! chère enfant, répondit Rogatchef, ne me
faites pas ainsi les gros yeux. Je pensais qu'une peine de cœur ne pouvait provenir que d un amant, moi.
— Elle peut provenir d'un inari, dit Barberine.
Elle croyait qu'il allait enfin changer «de ton; mais elle connaissait bien peu la sécheresse et la fourberie de cette âme.
— Ah ! par exemple 1 s*écria-t-il, si vous pensez que je vais vous plaindre, vous me supposez plus bêle que je ne sui&r-On vous Ta assez dit, autrefois, que vous vous repentiriez de vous marier. Et, si vous n'êtes pas heureuse en ménage, vous n'avez que ce que vous méritez. Est-ce qu'une danseuse doit se marier, reprit-il, et vivre, comipe vous, d'une existence de bourgeoise, entre son pot-a«<ieu et ses ailes de sylphide ? Ces choses-là ne vont point ensemble, que diable! Tout ce que j'ai prévu est arrivé. Avec vos beaux principes, vous avez gâté votre position, vous avez éloigné de vous tout le monde, et vous êtes malheureuse avec votre mari, par-dessus le marché !
Barberine ne trouvait rien à répondre.
— Et que vous a«t-il fait, voyons, ce mauvais sujet ? reprit Rogatchef.
Elle demeura muette, absorbée, le cœur serré.
— Parbleu ! je suis bien bon de vous le demander. Est-ce que cela ne se devine pas ? Ma chère, voyez-vous, tous les hommes mariés sont les mêmes.
Elle ne répondit rien encore.
— Et que comptez-vous faire maintenante lui demandat-lK Les plus grandes folies sont réparables, quand on a de la bonne volonté.
— J'espère, dit Barberine, que mon mari reconnaîtra
ses torts, et que, quand nous serons revenus à Paris, il sortira de cette nouvelle crise, repentant, peut-être corrigé.
— Eh bien, vous me la donnez belle! s'écria Rogatchef. Est-ce que les hommes comme lui se corrigent? Non, ma parole d'honneur, les femmes ne méritent pas qu'on les plaigne. Vous voilà, vous, instruite par Texpérience, reconnaissant la faule que vous avez faite, et, au lieu de tourner vos idées du côté où serait votre salut, vous ne songez qu'à conserver cette position qui ne vous cauisera jamais que des chagrins. N'êtes-vous pas assez malheureuse, voyons? N'en avez-vous pas assez, de votre Saint-Bertrand? Mais qu'est-ce qu'il a donc de si particulier^ ' ce diable d'homme, pour se faire ainsi adorer des femmes?
Barberine méditait.
— Où serait donc mon salut, selon vous? demanda* t-elle.
— Vous le demandez? reprit-il. Vous êtes malheureuse par votre mariage, rompez votre mariage, parbleu !
— jamais! dit Barberine avec force. D'ailleurs, vous savez bien qu'on ne peut rompre un mariage.
— Mais, quand un homme se conduit mal avec sa femme, elle peut le quitter, je suppose.
— Non, non, dit-elle kvec tristesse, je ne ferai jamais cela*
— Alors, ne vous plaignez plus.
— Soit! je ne me plains plus.
Rogatchef commença à s'impatienter de tant de résignation, -i— Savez-vous, lui dit-il, où vous en arriverez, avec vos
idées? Ce sera Saint-Bertrand qui vous quittera, quelcpie jour.
— Lui! dit-elle. Qui vous fait supposer cela?
— Rien de particulier. Hais je connais Saint-Bertrand, peut- être. Le jour où il croira de son intérêt de vous abandonner, il n'hésitera pas une minute.
— Voulez-vous dire, demanda Barberine, que ce jour4à est arrivé?
— Je n'en sais rien, moi. Mais, pour sûr, il arrivera tôt ou tard. Et que ferez- vous alors?
— Que voulez- vous! dit- elle en pleurant, on ne peut obliger les gens à se bien conduire. Si Dieu veut que mon mari m'abandonne, je me soumettrai.
— Allons! ne pleurez pas, voyons! Saint-Bertrand ne mérite pas une larme. Croyez-moi.: prenez les devants, n'attendez pas qu*il ait niangé tout ce que vous avez gagné, qu'il vous ait humiliée et trompée davantage. Que diable! vous êtes jeune, charmante; vous avez un très-beau talent ; ce ne sont pas les consolateurs qui vous manqueront. Tout le monde vous plaint déjà. On ne vous en veut que d'aimer un pareil homme. Âh ! vous pourriez joliment vous venger de lui, si vous vouliez!
Il lavait enfin amenée au point qu'il avait marqué à Favance, et sans lui dire un seul mot de son plan, ni rien qui eût le moindre rapport aux relations de Saint-Bertrand et de la princesse. Comme Barberine ne répondait pas, il crut avoir gagné sa cause, et, adoucissant sa voix, il allait lui parler de son affection, de son dévouement, lui proposer de l'arracher au misérable qui l'exploitait, lorsque la sonnette de la porte retentit soudain, et, au grand déplaisir du petit
prince, Eyimin ouvrant la porte du salon, annonça une visite à sa maîtresse.
C'était notre ancienne connaissance, le chevalier Florimond de Bel-Assise, qui arrivait ainsi à Timprovisle. 11 venait en droite ligne de Saint-Pétersbourg, chargé des dépêches de l'ambassadeur de France, et, avec la permission de la chancellerie, il avait fait un petit détour pour voir son fils et Barberine avant de retourner à Paris. Le digne homme était toujours le même: souriant, confiant, démonstratif, et il portait toujours religieusement sou costuitie à la mode de Tan v; mais il avait uti peu vieilli.
Barberine le reçut affectueusement. Saint-Berlrand , à Tépoque de son mariage , lui avait avoué que Florimond était son père, et, depuis, à Paris, le chevalier, émerveillé du bon cœur et de la beaulé de la jeune femme , lui avait maintes fois témoigné Taffection la plus sincère. Il ouvrit les dt^ux bras eu entrant dans le salon et embrassa sa bru sur les deux joues, puis il fit un salut cérémonieux au petit prince.
Le prince était excessivement contrarié. Il ne savait ce qu'était ce personnage habillé de façon grotesque et qui portait une petite queue. Il le voyait sur un pied d'intimité des plus grands avec Barberine , et ne pensait pas que la danseuse eût la moindre intention de se hâter de le renvoyer. Qiie faire pour retrouver son téte-à-tète? 11 affecta d'abord de rester silencieux; tnais, quand il entendit le chevalier, après avoir dit à Ëarberine qu'il était venu à Moscou tout exprès pour la voir, lui parler de son mari, comme s*il le croyait le fnodêle des époux, et comme s'il la croyait, elle, la plus heureuse des femmeSy le prince ne put s'empêcher de sourirei
Barberine le regarda sérieusement. Elle n'entendait pas qu'on se permit de critiquer la conduite de son mari devant un étranger. Rogatchef comprit qu'il l'avait blessée, et qu'il avait perdit l'occasion de Tamener^ ce jour-là , à suivre ses conseils intéressés. IL se leva donc et prit congé d'elle.
Quand il fut parti, Florimond s'informa plus explicitement de Saint-Bertrand. 11 ne comprenait pas qu'il ne fut pas auprès de sa jeune femme. Barberine répondit que son mari était allé faire desv4si(efi. Elle avait, en ce moment, une excellente occasion de donner cours à ses besoins d'épanchement, et le chevalier était homme à la mieux consoler que Rogatchef. Elle le savait. Cependant elle ne lui confia pas encore ses chagrins. Le brave homme avait l'air si heureux! H croyait si bien son fils corrigé, toujours amoureux de sa femme ! Elle craignit de lui faire de la peine. Elle ne voulait pas gâter, dès le début, la joie qu'il éprouvait de la revoir.
— Il sera temps demain, se dit-elle.
Elle se sentait fortifiée de trouver enfin une affection vraie auprès d'elle. Le chevalier, bien mieux qu'Eytmm, pouvait être, à la fois, un conseil et un secours pour Barberine. Elle ne voulait pas qu'il la quittât. Elle le retint à dîner.
Mais , en se mettant à table, le chevaher, voyant qu'on n'attendait pas Saint-Bertrand, manifesta de nouveau un vif étonnemenl de son absence.
— Comment! dit-il, si je n'étais pas arriNc à propos, il vous aurait laissé dîner toute pcule ? C'est mal, cela, trèsmal, pour un jeune mari.
ROGAT€tt£F k PEROU SA TIMIDITÉ» 255
Bari^eriae ne dit pas que, depuis* quelque temps, elle dînait toujours seule.
— Je pense qu on aura retenu YOtre fils, balbulia4-eUe. Eytniin servait avec son flegme ordinaire. Rien de ce qui
s'échangeait entre sa maîtresse et le vieillard n'était perdu pour lui.
— Quand comptez-vous quitter Moscou, ma belle enfant? demanda Florimond.
— Mais dans une huitaine, dit Barbcrine.
— Si vous vouliez mettre le comble à vos bonnes grâces, répliqua le chevalier, savez-vous ce que vous foriez ?
— Son.
— Vous me permettriez de vous emmener. Je voyage dans une vieille mais bonne berline où trois personnes seraient fort à Taise. Si vous avez un domestique, il s'installera sur le siège, et, comme j'ai fort peu de bagages, il y aura place pour les vôtres dans les coffres. Acceptezvous?
— J'accepte de tout mon cœur, dit Barberine.
— Eh bien, voilà qui est décidé. Je loge en face de chez vous, à l'hôtel d'Allemagne, Le jour où vous voudrez partir, prévenez-moi une heure à l'avance, que j'aie le temps, seulement, de me procurer des chevaux.
— Nous ne vous retiendrons pas longtemps à Moscou, et, dès demain, je dirai à mon mari de s'occuper de nos passe-ports.
— Vos passe-ports? dit le chevalier. A quoi bon? Il n'en est pas besoin. Je voyage, madame, en qualité de courrier de lambassade de France. Comme tel , je représente la France sur les grandes roules; ma personne est inviolable
comme mes bagages, comme les amis, parents ou serviteurs qu*il me plait d*emmener avec moi.
Eytmin, en ce moment, essuyait une assiette. 11 suspendit çon travail et regarda le chevalier.
— Voilà, se dil-il,une chose qu'il était très-bon desavoir. Ou je me trompe fort, ou madame aura besoin de la protection de ce vieux monsieur avant peu de jours.
Ce même soir où nous avons vu le chevalier Florimond dîner en tête-à-tête avec Barberine avait été choiéi par Saint-Bertrand pour demander une explication catégorique à la princesse. Il dînait chez elle, comme on Ta de* viné sans doute, et il s'était arrangé de façon que personne ne fût invité avec lui.
Le repas ne dura pas plus d'une demi-heure, Saint-Bertrand ayant fort peu d'appétit, et la Mélédine n'ayant pas mangé) très-préoccupée qu'elle était, depuis le matin, par suite d'une conférence qu'elle avait eue avec l'un de ses affidés secrets qui arrivait du CaUcase, alors en pleine révolte.
On servit le café dans. le fioudoir. La princesse roulait entre ses doigts une cigarette de tabac ambré^ pendant que
Saint-Bertrand, silencieux, regardait sa tasse fumer devant lui.
La Mélédine, après être demeurée quelque temps à rêver, leva la tète, regarda son amant, et alors, abandonnant sa préoccupation, elle comprit à sa mine qu'il avait quelque chose à lui demander, et qu'il n*osait pas le faire.
— Que ne prenez-vous un verre d'absinthe? lui dit-elle en souriant avec mépris. Gela vous délierait la langue.
Il sourit avec amertume et obéit.
L'absinthe lui brûla le palais. Il sentit une chaleur lui monter au cerveau; alors il respira plus librement; enfin, il posa son verre, repoussa le plateau, et, regardant la princesse en face, il lui dit :
— Pourquoi vous conduisez-vous si mal avec moi?
— En quoi donc me conduis-je mal? demanda-t-elle en allumant sa cigarette.
— Vous ne cessez de m'humilier devant vos amis.
— Que voulez-vous! dit-elle. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me connaissez pour une femme méchante. Il faut en prendre votre parti.
— Je pourrais prendre mon parti de votre humeur, non de vos actions.
— Quel crime ai-je commis?
— Vous saviez que j'avais perdu au jeu tout ce que je possédais autrefois. Je ne voulais plus jouer. Mais vous avez tant fait, que j'ai cédé. Maintenant, grâce à vous, je n'ai plus de ressources.
— Bah! vraiment?
— Oui.
Elle réfléchit un peu, en souriant, puis elle dit :
— Pour(]uoi m'avez-vous écoutée? Si vous êtes ruiné une fois de plus, il faut vous en prendre à vous-même.
— Ce sont là les consolations que vous me donnez? lui demanda t-il.
— Quelles consolations voulez-vous que je vous donne? Il se mit à rire en grinçant les dents. Il voyait bien
qu*eUe voulait le pousser à lui demander de lé secourir, pour se donner sans doute le plaisir de lui répondre par un refus.
— Ah! vous êtes vraiment une excellente femme! s*écria-t-il.
Sur ce mot, elle jeta sa cigarette, et, posant les deux mains sur les bras de son siège, elle lui dit :
— Pourquoi donc me montrerais-je bonne pour vous? Pour qui donc avez-vous eu de la bonté, vous ? Je vous trouve charmant, de vous plaindre.
— Bien ! bien ! continuez ! fit Saint-Bertrand ; je suis habitué à vos compliments.
— En vérité, reprit la Mélédhie, je vois que vous vous faites de moi une bien fausse idée. Parce que, de moi-même, je suis venue vous trouver ici, après vous avoir chassé de chez moi, à Paris, vous avez cru que je vous adorais, que je ne pouvais me passer de vous. Eh bien, vous vous êtes trompé, mon cher.
— Pourquoi donc vous êtes-vous donnée à moi ? demanda Saint-Bertrand.
— Eh! par désœuvrement, par curiosité; je ne sais pourquoi, véritablement, dit la Hélôdine avec un geste de fatigue.
— Merci du compliment! fit Saint*Bertrand ; mais,
est-ce aussi par désœuvrement que vous. m*avez retenu auprès de vous, une fois votre curiosité satisfaite?
— Non.
— Alors, pourquoi ne m*avez-vous pas fait fermer voire porte?
A cette question, la Mélédine leva la tète, et, avec un éclat de voix effrayant :
— Parce que, grâce à vous, quelque chose de puissant a enGn revécu en moi.
— Quoi donc? s'écria Saint^Bertrand.
Elle répondit :
— La vengeance.
Saint-Bertrand, à ce mot, sauta sur ses pieds.
— Comment! la vengeance! s*écria-t-il. Qu*ai-je donc fait pour que vous vouliez vous venger de moi?
— Tu m*as fait, que lu n'es pas l'homme que je m'étais figuré, dit la Mélédine. Tu m'as fait, que tu m'as trompée. Tu m'as fait, que, à Bade, refusant de te vendre, opposant ton orgueil à ton intérêt, j'avais vu en toi mon idéal, et que, en te mettant à l'épreuve, je n'ai trouvé qu'une basse réalité.
— Ah çà ! perdez-vous l'esprit ? interrompit Saint-Bertrand abasourdi par l'énormité de ce reproche. Gomment! parce que vous m'avez pris pour un espèce d'Almanzor et que je suis un homme fait comme les autres, vous voulez vous venger de moi ?
— Oui.
— Vous êtes folle !
— 11 est possible que je sois folle, mais prenez garde à ma folie... C'est elle qui, déjà, m'a poussée à vous ruiner
pour la seconde fois. Vous ne possédez rien maintenant, et vous êtes enRn tombé dans ma dépendance absolue, grâce à elle.
— Voyons, voyons , chère princesse , dit Saint-Bertrand en s'efTorçant de retrouver un peu de calme, — tout cela est fort dramatique et du mieux imaginé, mais je ne le prends pas au sérieux.
— Vous avez tort.
— Non, je n ai pas tort. Vous avez un esprit fantasque; mais, avant tout, que diable ! vous êtes ùné femme sensée.
— Je conçois, répondit-elle, que vous soyez étonné de ma conduite. A votre place, je le serais probablement autant que vous. Cela parait excessif, en effet, de voir une femme se faire aimer d'un homme uniquement pour le plaisir de le rendre malheureux. Eh bien, je vous le jure devant Dieu, il n'y a plus que vos tourments qui puissent me plaire ! Lorsque je vous vois là, vous si pétri d'orgueil, mendier un de mes regards ; pâlir sans oser riposter un mot, devant mes insultes ; quand vous seriez d'ici, désespéré, me maudissant, cherchant à pénétrer la cause qui me pousse à vous torturer; quand je lis dans vos yeux que vous avez envie de m'étouffer pour en finir avec celte persécution que je vous inflige, je me renferme en moi, je vous regarde vous débattre piteusement comme un mouton entre les griffes d'une panthère, et j'éprouve des ravissements infinis. Oui, rien ne me plait tant que vous faire du mal; il me semble, en vous martyrisant, que j'obéis à une volonté supérieure; le mal que je vous fais me parait légal, et je ressens, en le faisant, quelque chose de cette satisfaction que doit ressentir le bourreau décapitant un criminel.
Elle se tut.
Saint-Bertrand était demeuré debout et la regardait d'un œil hagard.
— Bien sûr, elle est devenue folle ! se disait-il, ou c'est moi qui suis en train de devenir fou.
Il y avait cependant, dans ce qu'elle lui disait, quelque chose qui lui semblait vrai. Mais il ne le voulait point examiner; cela lui paraissait trop horrible. Faisant tout à coup un violent effort sur lui-même, il domina sa terreur, et, regardant la Mélédine :
— Quel diable de galimatias m'avez-vous débité là! lui dit-il.
La Mélédine n'avait-elle parlé que pour soulager une secrète colère? Maintenant ses pensées s'étaient reportées autre part, sans doute sur le sujet qui la préoccupait depuis le matin.
En entendant la voix de Saint-Bertrand, elle leva les yeux d'un air surpris; puis, comme si elle se fût sentie fatiguée de tant discuter, elle secoua les épaules.
Il s'assit auprès d'elle, car il voulait essayer de la ramener.
— Voyons, dit-il d'une voix douce, les méchancetés que vous m*avez dites, vous n'y croyez pas ; mais elles doivent avoir une cause. En quoi ai-jc pu vous déplaire ?
Elle ne répondit pas.
— Non, reprit-il,' tout cela n'est point sérieux. Vous m'en voulez, je ne sais pourquoi. Mais il ne se peut pas que vous preniez plaisir à me faire du mal.
Elle ne répondit rien encore.
— Je suis ruiné, une fois de plus, cela est vrai, et ma
26i LE MARI DE LA DA>'SEUSE.
ruine provient de vos conseils. Mais vous n*en pouvez être heureuse.
— Si ! dit-elle. Je voudrais que, votre Barberine et vous, vous acheviez vos jours à Thôpital.
En entendant prononcer le nom de sa femme, Saint-Bertrand se mit à hocher la tôte.
— Ah! voilà donc, dit-il, la cause de votre irritation. Vous êtes jalouse, madame.
Un étrange sourire passa sur les lèvres de la princesse. Était-elle satisfaite d'avoir été enfm comprise?
— Quelle folie ! reprit Saint-Bertrand. Ne savez-vous pas que je n'aime que vous ?
— Dites-moi, répondit-elle, votre femme, à ce qu'on prétend, doit retourner en France dans huit jours.
Il ne pouvait nier. Il dit :
— Oui.
— Que ferez-vous alors? reprit la princesse.
— Comment, ce que je ferai? Je ne comprends pas celte question.
— Je vous demande si vous raccompagnerez à Paris, ou i vous resterez avec moi.
— Je ferai ce que vous^ déciderez. Mais... ne pourriezvous venir à Paris ? ajoula-t-îl.
-— Non.
— Pourquoi? /
— Parce que.'^
— Ce n'est point une raison, cela. ^
— Je n'en ai pas de meilleure à vous donner.
Il demeura silencieux.
— Vous voyez bien, s'écria-l-el!e avec colère, que vous aimez toujours votre femme !
Ce n*était pas cependant rafleclion qui faisait hésiter Saint-Bertrand. Mais il trouvait que la Mélëdine ne s*expH* quait point suffisamment.
— Voyez- vous, mon cher, lui dit-elle, quand un homme marié est assez bête pour contracter une liaison, il faut qu'il ait assez de résolution pour en subir les conséquences. H ne me convient plus, à moi, de continuer des relations dans lesquelles la force des choses ne me laisse que le second rôle.
A ces mots, Saint-Bertrand devint pâle.
— Ainsi, vous voulez me quitter? bégaya-t-il.
— C'est selon.
~ Enfin, parlez. Que voulez-vous?
— Je veux que vous soyez tout à moi, ou tout à votre femme.
— Mais..., reprit-il, si je sacrifie mon devoir à mon affection, qui me dit que vous ne m'en ferez pas repentir ?
— Cela ne dépendra que de vous.
— Que devrais-jo donc faire pour vous contenter?
— Vous montrer docile.
— NeFai-je pas toujours été? Et comme cela ma réussi! Tout à l'heure, vous me disiez que rien ne vous plait tant que me faire du mal.
— Bon! boni laissons cela, fit la Mélédine. La colère me faisait parler tout à Theure. J*ai, d'ailleurs, depuis quinze jours, des sujets de poignantes préoccupations. Mais, encore une fois, laissons cela. Que décidez-vous?
26i LE NARi DE LA DANSEUSE.
Il se dit qu'une parole ne l'engagerait à rien. Il lui prit la main.
. — Je décide, répondit-il, que, si vous êtes pour moi ce que vous vouliez être autrefois... vous me comprenez?... je ne vous quitterai de ma vie.
— V013S le jurez? fit la Mélédine.
— Oui. Je le jure.
— Et vous ne reverrez jamais votre femme?
— Jamais.
— Et, en quelque lieu qu'il me plaise de vivre, — il est probable que je vais être obligée de quitter la Russie pour toujours, — vous me suivrez?
— Je vous suivrai.
— Et, quelle que soit la cause à laquelle je veuille me consacrer avec vous, vous prome ttez de m'obéir aveuglément, d'exposer votre vie, s'il le faut, pour le triomphe de cette cause?
— Je ne sais de quoi vous voulez parler, répondit Saint- Bertrand ; mais je me livre à vous corps et âme.
— C'est bien, dit-elle. Je vous crois. Cependant vous pourriez conserver une arrière-pensée. 11 ne faut pas que cela soit. Vous allez me donner une preuve de votre franchise.
Disant cela, elle se leva et ouvrit un petit bureau où se trouvait tout ce qu'il faut pour écrire.
— Mettez-vous là, dit-elle, je dicterai.
Saint- Bertrand lui demanda ce qu'elle voulait faire.
— Vous le saurez tout à l'heure, répondit-elle; écrivez. Il s'assit alors devant le bureau. Elle dicta.
« Ha chère Barberine, j*ai besoin de vous voir sur-le-
champ et ne puis me rendre chez vous. Venez me trouver sans perdre de temps, je vous en supplie; car il s'agit de choses si graves, que, si vous tardiez, ma liberté, ma vie peut-être seraient compromises. »
La Mélédine, penchée sur Tépaule de Saint-Bertrand, Ksait ce qu'il écrivait.
Quand il eut terminé sa lettre, elle lui fit écrire l'adresse; puis elle prit la lettre et sonna.
— Dans quel but m'avez- vous fait écrire celle lettre? lui demanda Saint-Bertrand.
— Vous le verrez.
— Hais encore?...
— Eh bien, je veux, dit la Mélédine, que, dés ce soir, la rupture soit définitive entre vous et votre femme, que je déteste.
Un valet de pied entra en ce moment.
— Le domestique de H. de Saint-Bertrand est-il dans l'antichambre? demanda la princesse.
— Oui, madame, dit le valet de pied, il vient d'arriver.
— Dites-lui de prendre la voiture de son maître et de porter celte lettre chez lui. 11 doit ramener ici la personne à qui elle est adressée.
Le valet de pied se retira.
— Me direz- vous, maintenant? .. fit Saint-Bertrand. La Mélédine l'interrompit.
— Votre femme, dés ce moment, n'est plus votre femme. Quoi qu'il arrive, je vous défends de vous occuper d'elle, même de.prononcer son nom devant moi.
— Mais enfin, reprit-il, cela n'a pas 4e sens. Vous exi-
gcz que je ne la revoie de ma vie, et vous me faites lui écrire pour Tattirer dans votre maison.
— Eh bien, qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve que, maintenant, je ne puis éviter de la voir. Et pourquoi voulez-vous la voir, vous ?
— Sot que vous êtes! fit la Mélédine. Nous avons quelque chose de plus utile à faire que de l'attendre. C'est un autre que nous qui la recevra.