LE PIEGE
Au moment où Eylmin, chargé de la letfre de son maître, se présenta devant Barberine, le chevalier Florimond était enfin parvenu à confesser la jeune femme. Sa tristesse ayant éveillé les soupçons du vieillard, il l'avait interrogée, pressée, et, après avoir quelque temps résislç à ses prières, elle lui avait tout avoué : Tinfidélitè de son mari, la ruine qui en avait été la suite, les mauvais traitements dont il l'accablait, et auxquels, en dernier lieu, elle n'avait pu se soustraire que grâce à la présence d'esprit de son domestique.
Le digne chevalier était abasourdi de ce récit. Il voulait allendreson fils pour lui reprocher son infâme conduite. Il engageait Barberine à la patience, à la résignation; puis il s'attendrissait, lui baisait les mains, attestait le ciel qu'il la
LE PIÉGC. -2(37
regarderait toujours comme sa fille. Eytmin vint intcrrom* pre ces élans d'effusion.
Barberine fut très-étonnjèede voir Eytmin rentrer sans son maître. Mais, quand elle eut parcouru la lettre qu il lui remit, oubliant ses griefs contre son mari, elle se mit à trembler, poussa un cri de douleur et s*aff<iissa sur un siège. Le chevalier, qui ne comprenait rien à son émotion, lui prit la lettre des mains, la lut à haute voix, et, tremblant à son tour, ne sachant quel était le danger qui menaçait Saint- Bertrand, s'emporta do nouveau contre lui et Imterpella, quoique absent, avec de vives imprécations. Eytmin les regardait tous deux en silence.
Enfin^ Barberine l'interrogea et Eytmin s'efforça de la rassurer. Mais il ne put rien dire au sujet de cette affaire dans laquelle la vie ou la liberté de son maître était conipromise. Eytmin semblait avoir une arrière-pensée. Comme s'il eût voulu résister au désir de parler, il portait les yeux tour à tour sur le chevalier et sur sa maîtresse.
Barberine s'aperçut de son embarras.
— Je n'ai pas de meilleur ami que monsieur, dit-elle en désignant Florimond. 11 sait tout. Vous pouvez parler devant lui.
Florimond, à ces mots, se tourna vers le domestique.
— Vous entendez? lui ditôl. Dites-nous donc ce que vous savez.
— Monsieur, répondit Eytmin, je ne sais pas exactement ce qui se passe chez madame Mélédine, mais il s'y trame quelque chose depuis plusieurs jours. Je le sens plutôt que je ne le sais. Des hommes de mauvaise mine rôdent, le soir, autour de la maison. Hier, l'un d'eux m'a accosté pour me
96a LE MAUI DE LA DANSEUSE.
demander si j'étais à son service. Sur ma réponse négative, il s*est aussitôt excusé; mais il n'a pas quitté la place et je l'ai vu, depuis, rôder encore dans le quartier. Ce soir même, au moment où je venais ici avec la lettre de monsieur, j'ai rencontre le même individu causant avec un agent de police. De plus, je vous dirai que les domestiques de la princesse, depuis plusieurs jours, ont un air assez singulier. On dirait qu'ils complotent entre eux. lis ne cessent de se parler à voix basse, et j'ai surpris Tun d*eux, il y a trois jours, attachant des regards presque menaçants sur sa maîtresse. Tout cela doit se rapporter, selon moi, à quelque affaire politique. La Pologne est tranquille, maintenant, car elle est à peu près morte; mais il y a des soulèvements dans le Caucase. Or, la princesse Hélédine, dit- on, est née au Caucase. Conspire-t-elle? Dans ce cas, quel est son parti? Celui de sa nation ou celui de la Russie? J'oubliais un fait important ; Gugenheim,rintendant de madame Hélédine, a quitté subitement sa maison il y a quinze jours, pour se rendre à Saint-Pétersbourg, et personne n'a pu me dire quel était le motif de son voyage. A mon avis, la liberté de mon maître étant menacée, madame, bien qu'elle ait certainement à se plaindre de lui, doit se rendre à son invitation. Je l'accompagnerai. H ne pourra donc lui arriver rien de fâcheux. Cependant, comme il faut prévoir toutes choses, comme nous sommes dans un pays où certaines gens commettent tous les jours impunément de mauvaises actions, si madame, et vous, monsieur, me le permettez, je vous donnerai un conseil.
— Parlez ! s'écria Barberine. J'ai toute confiance en vous et je sais que vous exposeriez votre vie pour me rendre service.