LE PIÉ6E
— Oui, madame, répondit Eytmin, je donnerais ma vie pour vous ; car cette vie, je vous la dois, je ne Tai point oublié.
— Brave garçon ! interrompit le chevalier, tout cela est très-honorable; mais le temps presse et je voudrais connaître votre conseil.
— Eh bien, monsieur, dit Eytmin, il est possible, après tout, qu'en attirant madame, à cette heure, dans une maison où Ton ne doit lui vouloir que du mal, on nait eu d'autre intention que de la faire tomber dans un piège.
— Quoi ! son mari? fit le chevalier. Vous le supposez capable d'une telle action?
— Dame! monsieur..., fit Eytmin.
Barberine s'était caché la face dans les mains.
— Et vous voulez qu'elle aille se jeter, comme cela^ dans la gueule du loup? dit le chevalier.
— Oui, monsieur, car je puis me tromper, la vie de mon maître peut être réellement menacée. Qui sait ce qui se trame dans cette maison où il passe toutes ses soirées ! C'est mon maître peut-être qu'on a fait tomber dans un piège. Madame, je vous le répète, ne peut courir aucun danger, car je l'accompagnerai pour la défendre.
— Et que ferai-je, moi, pendant que vous serez là-bas? dit le chevalier.
— Je vous ai entendu dire que vous n'aviez pas ^esoin de passe-port pour voyager, et qu'il vous suffirait de demander des chevaux à la poste pour les obtenir immédiatement.
— C'est la vérité, mon digne garçon.
— Eh bien, monsieur, faites atteler des ciievaux de poste à votre berline et venez attendre madame à l'angle de
droite du faubourg de la Porte-Rouge. Si, coanne je le orois, nous sommes obligés de quitter Moscou cette nuit» M. Tiphaine enverra les malles de madame à Paris. D'ailleurs, qu importent quelques objets de toilette de plus ou do moins, quand il y va peut-être de notre liberté à tous?
A ce mot, Barberine se leva.
— Partons tout de suite, dit-elle.
Ils sortirent tous les trois de la maison. Le chevalier se rendit à son hôtel, et Eytmin, ayant fait monter sa maîtresse dans lephaéton de Saint-Bertrand, prit les guides en main et dirigea le cheval du côté du fauBourg de la Porte- Rouge.
Le quartier était désert quand il y arriva. Eytmin fit entrer le phaélon dans la cour, rangea son cheval contre k mur, et, mettant alors pied à terre, il tendit les deux mains à Barberine pour l'aider à descendre.
Il n'y avait qu'un seul valet de pied dans le vestibule. 11 se leva de la banquette où il était assis, dès qu'il aperçut Barberine; puis, s'inclinant devant elle, il lui fit traverser deux grands salons et l'introduisit enfin dans le boudoir.
Eytmin était resté dans le vestibule. Le valet de pied vînt l'v retrouver.
Barberine, pendant la route, avait composé son maintien. Elle pensait qu'elle allait se trouver deVant la femme qui lui avait enlevé l'affection de son niari ; et elle voulait lui imposer par son attitude. Mais, en entrant dans le boudoir, elle éprouva un premier étonnement. Il n'y avait personne dans cette pièce.
Elle demeura -debout, promenant les yeux autour d'elle, supposant que son mari ou la princesse allait apparaître.