‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 15 sur 33 · CE QUI SB PASSAIT A VARSOVIE EN · texte numérisé non relu

CE QUI SB PASSAIT A VARSOVIE EN

Ils brisèrent mes branches. Us allun^èrent de grands feux. Et ils foulèrent autour de moi la belle herbe verte.

Partout où flamba leur feu Therbe ne peut plus pousser. Les champs ensemencés, foulés par leurs chçvaux, sont arides comme à la fin de Tautomne.

Aucun animal ne veut boire dans le ruisseau qu'ils ont souillé. Et la bless\u*e de leur flèche ne guérit que dans le tombeau.

— (Ah ! c'est de là-bas^ de là-bas que vient la malédiction de Dieu! s'écria tout à coup l'homme qui suivait Lewinski.

Celui-ci fit aussitôt volte-face, et les deux faux espions des Russes qui, en realité, espionnaient le gouvernement russe pour le compte de la sainte cause, se serrèrent énergiquement les mains.

Après avoir échangé les observations qu'ils avaijent faites pendant le cours de la soirée, ils s'avancèrent vers le fanbourg dePraga. En route, Lewinski rencontra sous sa main le rouleau d'argent qu'il avait reçu du commissaire de police, une demi-heure auparavant, et il le lança dans le fleuve.

— Sale argent!.,, s'écria-t-il ; il salirait l'aumône ellemême!

— Est-ce pour dimanche, ou pour lundi? lui demanda l'autre.

— Nous le saurons tout à l'heure, répondit Lewinski. Ils étaient arrivés dans le faubourg. Us entrèrent dans

une maison de pauvre apparence, et la porte se referma derrière eux.

Un quart d'heure après environ, ils ea ressortirent, et tous les deux portaient alors le costume de paysan russe : longue pelisse fourrée, chapeau carré, larges bottes. De

plus, lû moitié de leur visage avait disparu sous diS barbes

postiches.

Ils s'av^cèrent à ff^mi» pas ywu fe pont, k. traversèrent, et marchèrent dans la direction du cloHre des Bernardins.

Malheureusement pour eux, en quittant le bureau de police, ils n'avaient pas remarc[ué un jeune homme embusqué derrière le piédestal de la statue de Sigismond. L*enfant ]^s avait suivis, mi-pieds, rampant sur le bord de la me qiae b^igpnjj^ li'oxnbre. Il lasentencft dianter. tt ne disliogua pas le^paffoleftdeilsurch^ttson, mais il peti»t l'air, qu*il çonnais^aitb St, qpAaad il bs eut vus sortir de la maison où i^. avai^ p^^> il l«s ctcorniiit , à la voix , sotfê leur déguisement. Dix minutes plus tard, il les» vit entrer dans le i^qitr9 p9ff wœ porte dérobée. Âkirs il: se> mit à courir vers le buveau; da pâlice^ et, quand' il se trouva devant le corn* ipis^ajire, halaiadil, b face empourprée de froid et les yeux rajonnavli de rèclat du triomphe^ sans attendre qu'on l*in-

— AtisH vrai que faime Dieu! monsieur, s'écria-t-il en langue niiisse, ils se sont donné la main sur le pont! et ils sont dans le cloître des Bernardins.

Le.commissaite assujeyib ses lunettes pour admirer le jeune garçon. — T.ÂhiK l3s traiireft! munmura^trft.

Puia^ on maniène de réflexion^ ii ajouta ;

— Je la savais biens mot., qq'il ny a d'espions fidèles que les enfants ! Et c'est bien naturel ! continua-t-il, car ija i)'ont pas l'idée de traMm, puisqu'il ne savent ce qu'ils font

sous LA TERRE «1

sous UA TERRE

La porte dérobée (>ar liaquélle 1^' d^x fafut espionâ s*in« trochiisireut dans le cl^îlï* des Berii€(rdîns ayant été refermée derrière eux, ils entrèrent dai"!* h sacrîstîe et descendirent les degrés de la crypte. Une petite lampe posée sur Fa dalle d'une tombe éclairait le souterrain. Lewinski s'en empara, et, suivi de son compagnon, il s^'engagea dans un labyrinthe de galeries qui les conduisit bientôt vers une trappe auprès de laquelle était assis un serviteur des moines. Le somnaet d'une échelle dépassait Fouverture de cette trappe. Les deux eonspirateurs, s'aidant des mains, se laissèrent glisser jusqu'au- bas de rêclielle ; alors la trappe s'abarfctife au-dessus d'eux, et ils recommencèrent à cheminer dans un dédale de couloirs pratiqués sous les cours de IhAbel Wanda ; car îe cloître et Thôtel avaient été reliés secrètement à quinze pieds au-dessous du sol.

Après quelq«es minutes de marche, îls arrivèrent dans une cave très-haute et disposée en forme de grande salle circulaire où une cinquantaine de personnes étaient assises. Les unes portaient la robe brune des bernardins, d'autres la robe noire des prêtres, d'autres encore le costume civil. Une smh& femme laâ^it partie de l'assemblée. Il y avait, au haut de la voâte, une lanterne qui pendait, éclairant

112 LE IIARi;)E Ik DANSEUSE,

d'une lueur excessivement affaiblie toutes les têtes découvertes ; et une chaleur un peu moite — cette chaleur douteuse qui s* exhale des caves pendant l'hiver — alourdissait l'atmosphère de cette salle souterraine, dont les murs suintaient.

L'assemblée était grave et recueillie. Chacun parlait à tour de rôle et à demi-voix. Par instants, on entendait le chant lointain de l'orgue qui, de l'église, descendait dans les profondeurs de la terre. On entendait aussi, arrivant de la rue par le soupirail, les hymnes psalmodiées par la foule autour de la statue de la Vierge. Ces harmonies distinctes et tristes faisaient comme une sourdine étouffée, presque insaisissable, au bruit des voix.

Quand Lewinski et son compagnon se présentèrent devant la porte, toute l'assemblée se leva pour leur rendre hommage. Ces deux hommes, en effet, entre tous les conspirateurs rassemblés pour l'affranchissement de la Pologne, avaient accepté le rôle le plus douloureux et le plus pénible. Ce n'était pas seulement leur vie qu'ils avaient apportée dans le complot, c'était beaucoup plus que leur vie : leur honneur ! et cela se savait.

Ils s'assirent tous les deux le long du mur. Chacun les imita. Un grand espace vide s'étendait au milieu delà salle. Tout autour s'alignaient les têtes. On attendait.

Enfin un vieillard se leva. C'était un prêtre à l'air vénérable. Il avait de beaux yeux bleus et très-doux. Sa barbe blanche descendait sur sa poitrine, et sa robe noire tombait sur ses pieds.

Il promena d'abord de longs regards autour de lui: il regarda avec affection et pitié toutes ces têtes énergiques.

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jeunes pour la plupart, et qu'il pe;isait voir pour la dernière fois ; puis il croisa ses bras et il dit :

— Mes enfants, nous sommes réunis pour le triomphe de ia cause la plus sainte et la plus pure. La plus sainte des causes est celle de Dieu. Après elle, immédiatement, est la cause de la patrje. En ce moment, plus que jamais, elles sont inséparables, car l'étranger dont nous détestons le joug ne nous a pas opprimés seulement dans notre liberté, nos lois, nos usages, mais encore et surtout dans notre religion. Il n'y a plus, en Pologne, aucune sécurité pour la foi ni pour les prêtres. Notre tyran ne s'est pas contenté de déclarer que la nationalité polonaise était un non-sens *. Il est allé plus loin ! Il s'est emparé des couvents pour les transformer en cachots, des églises pour les changer en casernes. Il a fait enlever chaque année plusieurs milliers de nos enfants et les a fait élever en Russie dans la langue et la religion des Moscovites ; et Ton a vu, chez nous, une mère égarée par le désespoir étouffer de ses mains son propre fils, préférant le savoir mort que de le voir abjurer sa religion. Le système abominable adopté pour extirper de notre pays la religion catholique romaine a été suivi avec une cruelle persévérance. En dix ans, plus de deux cents établissements religieux ont été abolis dans nos provinces ; leurs biens ont été confisqués. On a pillé le trésor de Czenstochowa, le lieu le plus révéré de la terre polonaise ; un grand nombre d'ecclésiastiques ont eu à supporter l'emprisonnement, la déportation, l'exil ; enfin on a assigné la moitié des églises catholiques au culte grec, et il a été ordonné qu'à l'avenir,

* Ouliase de 1824 relatif à la Lithuanie.

toutes les fois qu'une église grecque toaiberàit en ruine, on s'emparerait d*une église catliblique pour la remplacera Tant d'outrages portés à nos croyances leç plus saintes ont lassé notre patience. Notre-Seigneur a dit, il est vrai, qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César; mais la Pologne n'appartient pas aux Russes; du moins, elle ne leur appartient qu'en vertu de la violence; et, d'ailleurs, le souverain n*a droit à la soumission des peuples qu'autant qu'il ne fait rien contre la foi. Eh bien, la foi est menacée chez nous, persécutée. Au nom de Dieu, levez-vous pour la défendre. Il en est temps, {j'heure de votre affranchissement a sonné.

Le prêtre se rassit. Tous les cœurs étaient oppressés. Mais on n'entendit rien qu'un long soupir, et, avec lui, les chants lointains de Téglise, où résomiaient les funèbres lamentations du Dies ir^.

Alors, le comte Ladislas se leva. Le mari de Wanda avait toujours le même air ouvert et sympathique»

— On vous a parlé des crimes commis contre la religion, dit-il. Je yous parlerai, moi, de ceux con^mis contre nos libertés. Depuis )a révolution de 1831, toutes les garanties nationales stipulées aif cqngrés de Vienne ont été anéanties. Nous sommes gouvernés par l'acte arbitraire et monstrueux des Statuts organiques. Cet acte a déclaré qup la Pologne ferait désormais partie intégrante de la Russie; que ses habitants ne devaient former, à l'avenir, qu'une seule et même nation avec les Russes. L'armée polonaise a cessé d'exister; $es sold^its doivent servir dans les régiments de l'oppresseuri

* Oukase Uu 19 juillet 1S32

sous LÀ TERRE. iîh

et la cocardte moscovite a remplacé eeile qcre portait Koschiszko. Ce n'est pas tout : le pays s'est vu 8Ucce6siv«nfkent enlever toutes ses franchises comTnerciiales ; le ehitetfà de nos rois a été dépouillé dé séts (rés6k*s ^t ie ses trbphéeâ historiques ; tes Selles où 8*assen^la!t la Mète oM éW changées en casernes; Vàk«s<yvie> desé&ndtte du raitg de eéqt^itèle d un grand royaume A céftei *è cheMieu d'tme province russe, a vu son Université fertïiée, sa bibliothèque publique, ses cabinets, ses musées, toutes ses collections de science et d'art emportés à Saint-Pétersbourg; et, comme si la tyrannie, pour comble d'outrages, etUt voulu joindre le sarcasme à la violence, il a fallu qu'une députation dé Polonais remerciât le tzar des bienfaits qu'il daignait répandre sur sa conquête. Ainsi, non content de nous avoir martyrisés et dépouillés, on nous a raillés. Le lion était à terre; enchaîné, muselé, Vaincu; il ne pouvait plus se défendre : on rinsultaft alors en le poussant du bout du pied.

Vous frémissez, n'est-ce pas? reprit le comté en promenait les yeux àtittour de la salle. Ces attentats vous font hoireiir. Ils ne sont pas tes seuls que Ton ait comihis contre vous. Je vous rappellerai ces confiscations si multipliées; que les feuilles officielles pouvaient à peine suffire à les enregistrer ; ces spoliations qui firent passer la majeure partie de nos bietis dans les maikis de nos oppresseurs ; ces emprisohnei^ehls innombrables et at^iirairëS. Quant aux transportations; qui dé AbuS ki*a vli qUëlquë meihbre de sa famille arraché de son toit pour alleir peupler les sblitudes de la Sibérie ou dix Caucase? Vous avez tOUS coiinu le prince Roman Sailg^iszkb qui, déchu de toutes séS grandeurs, fut eondalhûé î faire^ à i^lëd, la rli^me de VttrseVie à la mer

116 LE MARI DE iA DANSEUSE.

Glaciale. Je Tai faite aussi, moi, cette route, comme tant Vautres. Là-bas, dans les steppes déserts, les meilleurs d'entre nous subsistent encore. Ils sont mêlés aux assassins et aux voleurs. Us sont enfouis vivants dans les mines. Ils se débattent contre la misère et contre le froid.

A plusieurs reprises, déjà, depuis 1851, quelques essais d'affranchissement ont été tentés, mais ils ne pouvaient réussir. La nation n'avait pas encore assez souffert. Les héroïques citoyens qui s'étaient levés pour Tindépendance furent cernés, faits prisonniers; on les martyrisa. Je ne m'appesantirai pas sur les scènes de sang qui vous sont connues. Je vous rappellerai cependant le supplice des victimes de Janow, battues de verges jusqu'à la mort au pied du monument de Eosciuszko.

Aujourd'hui, notre situation, déjà si affreuse, a atteint les dernières limites du possible. Une citadelle s'est élevée dans notre capitale, aux frais du trésor polonais, et, quand le tzar est venu la visiter :

— Si vous vous entêtez à garder vos rêves de nationaliié, a4-il dit à la municipalité àe Varsovie, à la première émeute^ je ferai foudroyer la ville ; Varsovie sera détruite^ etj certes^ ce ne sera pas moi qui Ut rebâtirai!

Et depuis, comme les nègres courbés sous le bâton, on nous voit tous tremblants, inquiets, n'osant lever les yeux, dans la crainte de laisser deviner notre douleur. NuUe sûreté n'existe pour nous. Un cabinet noir, qui fonctionne au milieu de nous, livre à nos ennemis les secrets, jusqu'aux épanchements intimes de toutes nos familles. Nous ne pouvons voyager sans permission. Absents, on nous rappelle, et il faut obéir, ou nos biens seraient confisqués. De^ mil»

sous LA TERRE. i!7

liers d'espions pullulent parmi nous, se glissant jusque sous nos foits, dans nos maisons, et s'asseyant à notre table Celui de nous qui croit confier ses espérances à un ami, souvent se livre à son bourreau. Un propos inconsidéré, un refrain échappé pendant Tivresse, le moindre signe de reconnaissance, une coiffure, un ruban, les emblèmes da deuil, que dis-je! un livre saisi chez nous, moins que cela : une feuille de journal, suffisent pour faire arracher, la nuit, rimprudent ou le malheureux de sa demeure, et on ne Ty revoit jamais. La méfiance s'est emparée de nous tous. La terreiu* est devenue l'état normal de nos âmes. Les parents, les amis s'observent et se défient les uns des autres. On voit partout des dénonciateurs. Les liens de la famille, de la société sont rompus.

Eh bien, le temps est venu de faire cesser cet exécrable état de choses. Quel peuple au monde a plus stoïquement supporté que nous de tortures et de vexations? Hais, cette fois, nous pouvons croire enfin au succès de notre tentative suprême. Depuis dix ans, nous avons tout disposé pour que le pays tout entier, au jour fixé, se lève comme un seul homme. Ce jour est proche. Êtes-vous déterminés à nous suivre? Êtes-vous d'avis d'attendre encore? Si l'un de vous a quelque objection à faire contre Fopportunité du soulèvement préparé, qu'il parle! Le salut de la patrie sortira de notre délibération.

Le comte s'était tu. Chacun regardait ses VQÎsins, sans rien répondre. Lewinski prit alors la parole.

— La Pologne pourra tenir tête à la Russie, dit-il; mais, si l'Autriche et la Prusse se joignent à elle, sur quelles ressources comptez-vous?

ii8 LE MÂPJ DE LA DARgEtSE.

— La France ne nous laissera pas éeraser par trois peuples, répondit le comte.

— La France nous a-t-elle secourus en 1830 ?

— Elle ne pouvait nous secourir. Elle était en pleine révolution à cette époque.

— Qui a dit^ je vous prie^ cette sanglante parole i Vm'dre règne à Varsavieî

— Cette parole, plus malencontreuse que cruelle^— je ne puis la croire pensée, sentie^ par celui qui Ta prononcée, — ne prouve rien contre la sympathie de la France. Elle représente Topinion d'un homme, non celle d'une grande nation.

Lewinski réfléchit un peu, puis il reprit :

— Vous rajDpelez-vous la réponse de Kosciussko aux Polonais réfugiés qui le pressaient de revenir d'Amérique afin de plaider notre cause auprès du Directoire : « Je ne sais pourquoi, malgré la sympathie qui règne entre les Français et les Polonais, les Français naus abandonnent toujours dans les crises les plus décisives. Louis d'Anjou et Henri HI nous ont été funestes. Les élections des princes de Conti et de Longueville ne furent pas soutenues par Louis XV. Le due d'Aiguillon laissa s'accomplir le premier démembrement du royaume. En 1794, lorsque, par notre insurrection, nous fbrçâmes le roi de Prusse à se détacher de la coalition contre la France, la République ne voulut rien faire pour nous, malgré nos sollicitations. Gomment donc nous fier aujourd'hui à de vagues espérances! »

— Hais, depuis, répliqua le comte, les liens entre les deux nations ont été cimentés ps\r des f[p(s de sang. En Egypte, en Italie, à Saint-Domingae» en (Ispiigoe, eu Russiei

sous LA TERRE. 119

en Allemagne, partout où Napoléon fit planer l'aigle française, Taigle blanche planait de front au même raf^g. On a vu les nôtres tomber sous les murs de Paris, en eidialant ieur dernier soupir; avec le cri de t Vive TEm^fereur! » A nie d'Elbe^ ils veillaient stir les jours du conquérant. Ils se sont battus pour lui jusqu'à Waterloo. Ils tei-aient allés, s'ils l'avaient pu, jusqu'à Sainte-Hélène. Allez I de tels services ne s'oublient pas. La France n'est point ingrate; c'est mie tei-re généreuse. Il y a, d'ailleurs, entre les deux peuples une étroite communauté de caractères, d'héroïsme, d'aptitudes, de mœurs et d'intérêts. On nous appelle avec raison les Français du Nord. Pour la France, notre nation reconstituée sera le boulevard qui la défendra de l'invasion des hordes barbares. Il ne se peut pas que la France nous abandonne; Lewinski.

— Si c'était lin héritier de Napoléon qui régnât en France, dit Lewinski, j'espérerais. Mais la famille d'Orléans ne sait former pour nous que des vœtix stériles.

— Qu'importe ! interrompit le comte : soulëvons-nous toujours. Mieux vaut mourir jusqu'au dernier que de vivre comme nous vivons.

— Cela est juste! dit fjewiilski. Cependant, il faut choisir roccasion en toutes choses. Croyez-vous la nation mûre pour la révolte ? Tout est là. Rappelez-vous que, depuis soixante et dix ans, elle subit lé joug étranger. Moi, je suiii prêt à donner ma vie, comme vous tous; mais je ne me consolerais pas, en mourant, d'un notivel échec, car chaque échec nouveau contribue à dénationaliser le pays.

— N'avez-vous J)as devant les yeux l'exemple de In France? répondit le comte. Elle aussi, n*a-t-elle pas subi le

iSO LE MARI DE LA DAKSEDSE.

^ joug étranger? Les Anglais ne Font-ils point martyrisée -' aussi durement que les Russes nous martyrisent? il ne manquait pas alors d'infâmes Français pour soutenir le pouvoir de Toppresseur. Les Anglais sont restés pendant plus de deux cents ans sur la terre de France. Ëhbien, un jour, il a suffi d'une femme pour les en chasser!

— Chassons donc nos tyrans ! dit Lewinski en se levant. Et que Dieu juge nos œuvres !

A ces mots, tous les conjurés se levèrent; mais le prêtre étendit les mains.

Quand le tumulte fut apaisé :

— Avez-vou$ tous bien réfléchi, dit-il gravement, aux conséquences de ce que vous allez faire? Je vous adjure de combattre au nom de Dieu; mais, avant de combattre, il faut que vous sachiez à quelles épreilves vous vous exposez. Ce n'est pas seulement la chance de périr qui vous attend, mais la déportation, l'exil, la confiscation de vos biens.

— Nous le savons! dirent les conjurés.

— Pendant que vous combattrez pour la liberté, reprit le prêtre, vos ctiâteaux seront incendiés, pillés; vos femmes, vos enfants^eront égorgés.

— Nous le savons ! dirent-ils encore.

— Ce n'est pas tout. Vos enneniis vous calomnieront devant l'Europe. Vous qui ferez la chose la plus sainte, on déshonorera vos actions. On dira que vous êtes vaincus, quand vous vaincrez, afin de décourager le zèle de vos amis et repousser de vous les alliances ; pillés, on vous appellera pillards; héros, on vous traitera de lâches; soldats armés pour la patrie, on vous stigmatisera du nom de coaunu» nistes : le savez-vous?

sous IK TERRE. 121

•— Nous le savons! répélèrenUils.

— Il vous faudra endurer Texcès de la fatigue et l'excès du froid, la faim, la soif; vous connaîtrez tputes les misères humaines. Vous camperez la nuit, exposés à la pluie et dans la boue. Mal armés , armés de faux, de bâtons , de marteaux, il faudra vous élancer aux bouches des canons. Prisonniers, on vous assassinera. Et nul, entre vous tous, ne survivra pour transmettre à la postérité vos actions héroïques.

— Nous le savons! Nous savons tout cela ! s*écrièrent-ils d'une seule voix.

♦ — Et vous êtes toujours décidés î

— Oui.

— Tous?

— Tous!

— Venez donc recevoir, dit le prêtre, la commumon des mourants ; car, nous tous qui sommes ici, aussi vrai qu'il y a un Dieu, nous succomberons les premiers, demain peutêtre.

Disant cela, il écarta du bras un grand rideau qui cachait un autel grossier sur lequel avaient été déposés une croix, un calice, et deux chandeliers d'argent apportés de Téglise. Tous les conspirateurs s'agenouillèrent. Le prêtre, soutenu sous les bras par deux jeunes hommes qui remplissaient Foffice de diacre, célébra la sainte messe; puis, prenant en main le calice, il distribua aux assistants les hosties consacrées. Les chants qui résonnaient encore dans la rue autour de la statue de la Vierge accompagnaient cet acte religieux, au- > quel les circonstances prêtaient une majesté grandiose. Quand la communion fut terminée* le prêtre dit :

— Maintenant, mes enfants, il convient de vous faire connaître le jour fixé pour Tindépeiidance.

-r- Sera-t-U prochain? dit une yoix.

— OuK Le jour anniversaire de la résurrection du Sauveur sera le jour de la résurrection de la patrie.

Le prêtre avait à peine prononcé ces itiota, iq|u'on entendit un cri^ suivi dé la chute d un corps pesant dans la cave voisine. Tout le moqde se précipita vers la porte. Le comte Ladislas saisit un des chandeliers de Tautel ; on aperçu alors un enfant (jui n'étmi laissé glis'sêr par le soupirail ouvrant dans la rue, et qui, très-effrayé de renciJnlJ^er là tant de gens, se tenait, hagard^ dans un cc^iti, ràmaâsé sur luimême comme une bête fauve prise au piège.

Cet enfant n'était autre que le jeune espion qui, le soir même, avait dénoncé à la police Lewinski et son compagnon . Chargé de surveiller les alentours du cloître, il avait entendu un munnure de voix passer par lé soupirail, en se penchant pour écouter sur Touverture d& Ce soupirail , il s'était laissé tomber dans la cave.

En une seconde, il fut saisi, bâillontiê, entraîné. Chacun le menaçait et voulait le voir. 11 avait la tête et les pieds nus, le twnt flétri, Tair misérable et rœil farouche.

Dès qu'il parla, — il n'avait fait que balbutier, — éperdu de terreur, on le reconnut pour un enfant russe.

— C'est un espion! dit une toix.

— 11 va notis vendre ! dit une autfô.

— Qu'il meure !

Tout le monde se précipita.

Mais, à ce mot, une femme q«i jusqu'alors avait tout écouté en silence, se tenant à l'écart, comme il convient aux

sous LA TCRAE. 123

femmes quand les hommes délibèrent, fendit la foule et saisit l'enfant Mf la juain.

(j'étî^it la comtesse Wanda.

— Ne craips rien, petit, lui dit-elle.

Puis, se tournant vers tous ces hjmmes anxieux qui la regardaient :

— Voulez-vous con^n^encer votre œuvre sacrée par un meurtre?

— La délivrance du pays dépend de lui, dit Lewinski. Combien peu de chose est sop sang auprès de celui qu'il ferait couler, s'il parlait!... Livrez-nous-lel il faut qu'il meure!

— Il ne parlera pas, dit la comtesse.

— Qui Ten empêchera?

— Moi.

— Comment?

La comtesse se tourna vers Fenfàiit, qui tremblait.

— Où est ta mère? lui dit-elle.

— Je ne sais pas, fit-il en reculant.

— N*as-tu pas de mère?

— Non, feprit-il en baissant le front,

— Pas dp père ?

— Non.

— Qui donc prftn(l sojn de loi?

— Personne.

Et il se cacha le visage.

T- Veux-tu que je sois ta mère, petit? reprit doucement la comtesse.

L'enfant la regarda avec terreur. Il croyait qu'un se moquait de lui, ou il ne comprenait pas.

— C'est dit! je serai donc la mère, fit Wanda.

Et, prenant alors Fenfant sous le bras, elle sortit de la cave et remonta dans son hôtel, pendant que les conjurés regagnaient la crypte de Téglise des Bernardins, où la foule priait encore.

Pendant ce temps, la police russe fouillait le cloître. Elle n'y trouva rien. Alors, pour se venger, elle déchargea sa mauvaise humeur en coups de fouet et de bâton sur les feinmes qui étaient toujours agenouillées dans la rue autour de la statue de la sainte Vierge.

Le jour de Pâques est, dans toute la Pologne, un jour de réunions de famille et de grandes réjouissances. Nul peuple, au monde, ne célèbre cet anniversaire solennel avec autant de pompe et d'entraînement que les Polonais. Habituellement, après avoir assisté à la grand'messe, chaque famille se rassemble pour prendre part au banquet du bén it . La comtesse Wanda, même quand elle était à Paris, n'avait jamais dérogé à cet usage. La conspiration dont elle était Tâme et qui était au moment d'éclater, lui fournit un motif de plus pour le célébrer dignement.

Elle invita tous ses amis qui faisaient partie du complot à s'asseoir à sa table, et recula l'heure du repas jusqu'à

celle où elle dînait habituellement. Un bal devait suivre le bénit. A minuit, le signal de la révolte devait partir de chez elle. La comtesse avait imaginé ce moyen ingénieux pour s'assurer plus aisément de la personne des principaux fonc* lionnaires russes, qu'elle avait conviés à son bal. En effet, il suilHsait de les faire prisonniers — et la chose paraissait facile — pour paralyser presque absolument la résistance du gouvernement.

A six heures, les portes de Thôtel étaient grandes ouvertes, et les fenêtres flamboyaient. Au milieu de la salle à manger, très-vaste, une table avait été dressée, en Yorme de fera cheval. Les cristaux et Fargenteriç étincelaient sur la nappe blanche. On y voyait, entre autres excentricités culinaires, quatre énormes sangliers rôtis, avec des brins de buis dans les oreilles, douze cerfs également rôtis en entier, auxquels on avait laissé leurs massacres chargés du boiSj douze gâteaux en forme de tours sur lesquels s'élevaient le6 statues des douze apôtres, douze tonnelets en argent remplis de vin de Chypre, de France et de Hongrie. Au centre de la table, un agneau ou plutôt un agnm Deiy en beurre fondu, de grandeur naturelle, se dressait, debout, avec son drapeau, sur un plat d'argent. Tous les mets étaient servis froids, et il y avait plus de cent personnes assises qui prenaient leur part du festin sous les lustres. Le lustre le plus grand représentait une étoile immense ; Timage de Jésus-Christ était peinte au milieu, avec ce mot sous ses pieds, en traits de feu, qui semblait une promesse pour tous les assistants : Resurgam!

Aucun Russe n'avait été invité au repas. Quand il fut terminé, les convives se rendirent processionnellementdans les

salons, qui étaient déjà pleins de inonde. Là plus haute anstoeratfè d» Varsovie et des environ^ y était mêlée au tiers état^ à de nombreux représentants de la garnison moscovite et de radministration supérieure. Les femmes, toutes gracieuses, presque toutes jolies, étaieift assises. Les hommes, debout, causaient avec elles. La plus franche animation semblait régner dans la Isalle de bal. Cependant, plus d un regard cherchait à rencontrer, à la dérobée, un autre regard, et plus d'un corsage de fenime se soulevait avec émotion, tout à coup, sous l'effort de certaines pensées auxquelles Tamour n'avait point de part. Mais nul ne paraisisait s'en ap«*cevoir,et>dans cette réunion, en apparence consacrée au plaisir, on eût vainement cherché à surprendre, dans les groupes^ un seul mot ayant trait à la politique ou aux événements attendus.

La comtesse Wanda, surtout, avait l'air joyeux. Jamais maîtresse de maison ne parut plus préoccupée qu'elle ne le fut, ce soir-là, de distraire ses hôtes. Debout devant un large fauteuil^ aupk^s de la porte, dans sa toilette éblouissante, lés épaules déooUetées, les cheveux négligemment relevés et pleins de diamants, belle, plus belle qu'elle n'aVait jamais été peut-être, fear il y avait sur son front, dans ses yeux, sur ses lèvres épanouies comme dans tout son maintien, je ne sais quelle satisfactioti qui la rajeunissait ; elle faisait quelques pas au-devant de chaque nouvel invité qui entrait, lui donnait sa main à serrer, et échangeait quelques mots avec lui, surtout ^'il était Polonais.

Mais quelles étranges paroles lui adressaient ces derniers, et tous en souriant, de telle sorte que, pour ceux qui ne les eittendaiënt point j étant placés à dislaneOi on eût dit.

à leur air affable et spirituel, qu'ils s'étaient donné le mdl pour rivaliser de galanterie.

— Cinquante faux ! murmurait Tua en $*iB(5lûiant.

— Cent vingt fusils 1 disait un autre.

— Mes quatre fils et moi, seulement, disait un troisième.

— Cent mille francs... Est-ce assez? demandait Mne femme.

— Mes d^ux frères et vingt serviteurs» disait une jeune mie.

— Deux cents chevaux au faubourg de Praga^ disait un vieillard.

A tous, la comtesse Wanda souriait. A tous, elle ré* pondait £

— A minuit.

Et chacun des assistants, s'indinant encorct se perdait aussitôt dans la foule du bal.

Quand survenais un Russe^ la comtesse éolmngeait avec lui les compliments et les banalités habituels entre une maîtresse de maison et ses invités.

Cependant, parmi les groujpes qui devisaient dans les salons, ne tardèrent pas à s'échanger des dialogues qui n'avaient rien de la futilité ordinaire aux conversations das réunions de plaisir. Les feknikies s'étaient faites railleuses et provoquakitesi Les Jeunes offieiers polonais au service du tzar étaient surtout les victimes de leurs railleries. L'une d'elles, une jeune fille de dix-huit ans qui portait le joli nom de Zofia, belle, à taille ployante comme un Jonc, aux épaules larges, avec un flot de dieveux sur la nuque, des dents de perle, vêtue de satin rose et couronnée de nar«

i^ LE MARI DE LA DANSEUSE,

cisses, se distinguait entre toutes par ses sarcasmes ; et Téclat de sa beauté, ce soir-là, avait^uelque chose d'étrange et de menaçant.

— Vous dites que vous m*aimez, répondait-elle à un jeune et bel ofncier éiranglé dans son uniforme et qui lui parlait avec un air de douceur touchante, mais vous me connaissez bien peu si vous pensez que j*épouserai jamais un homme qui ne sera pas de ma race.

— Et de quelle race suis-je donc? répliquait l'officier. Ne suis-je pas né à Varsovie, comme vous, Zofia? Le même sang ne coule-t-il pas dans nos veines?

— Quoi! vraiment? Je vous prenais pour un Moskal^ à voir votre uniforme.

— Ne savez- vous pas que j'ai été forcé de le porter? Allez ! il n'y a rien de russe en moi.

— Si Ton vous demandait de le prouver?... disait la jeune fille.

— Je suis tout prêt. Parlez : qu'ordonnez-vous?

— Oh! moi, je n'ai le droit de rien ordonner. Seulement...

— Seulement? répétait le jeune homme.

— Eh bien, si quelque événement inespéré survenait... un réveil delà nation, par exemple... que feriez-vous,vous qui êtes caserne à la citadelle?

— Serait-il de nouveau question d'un complot ? demanda l'officier en pâlissant.

Mais la jeune fille se mit à rire.

— Est-ce que je le sais, moi? s'écria-t*elle. Hais répoQ« dez, pour voir y à ma question.

— Pouvez-vous douter de ma conduite?

LES SIRÈNES^ m

— Hais oui, j'en doute^

— Eh bien, vous me faites injure, chère Zofla.

— Alors, vous marcheriez donc avecnotw?

-*- Je marcherais au premier rang.

Elle le regarda soudain avec tant d'amour, tantd'abandon, et posa sa petite main sur son bras avec un tel tremblement, qu*il sentit tout son cœur se fondre. Ils s'éloignèrent et so perdirent dans la foule. La jeune fille eût pleuré de bonheur d*avoir fait une telle recrue.

Une de ses compagnes qui sortait à peine de l'Institut impérial de Pulawi, une enfant encore, elle avait tout au plus seize ans, et je ne sais quelle grâce frileuse alanguissait son attitude,' levait doucement ses épaules étroites en écoutant un autre officier. Ses longs cils étaient abaissés sur ses beaux yeux bruns, et ses lèvres charnues, sculpluralement découpées, boudaient un peu, mais gentiment, avec une sorte de mutinerie pleine de charme. Elle portait le nom de Lodzia; et elle était née en Ukraine.

— Je ne me marierai jamais, répondit-elle enfin à celui qui Taimait. Ou plutôt je ne me marierai que le jour où le pays sera libre.

Il souriait, croyant à quelque badinage.

— Faut-il donc que je fasse une révolution pour vous épouser?

lllle le regarda sérieusement et répondit :

-Oui.

Il tressaillit. Elle s'éloigna, et il disparut à sa suite.

La blonde Jadwiga, rêveuse et poétique comme une elfe des Scandinaves, disait en se suspendant au bras de son cavalier ;

m LE MARf DE LA DANSEUSE.

— J'ai rêvé cette nuit qu'on se battait à Varsovie, et que vous vous bflUfez srttesi, mais du ban côté. Après cela...

— Après cete? reprit le jeune homme étonné.

Eile lui répondit par ce vers d*une vieille chanson :

Nous ne formions qu'une seule âme et qu'un seul cœur.

Quant à Ludka, altiére et fille de prince, elTe avait hardiment entrepris le général qui commandait la citadelle, et il s'en fallait de bien peu qu'elle ne lui fît perdre Tespril. Le . Russe avait cinquante ans; mais il était de complexion tendre.

— De grâce ! répondez-moi, disait-il à la belle fille. Que lui avait-il donc demandé? Elle lui dit :

— Demeurez ici, je vous répondrai à minuit.

Kasia faisait mille agaceries au chef de la police de la ville. Laura racontait des médisances au prince Pierre Rogatchef, Toncte de celui que nous connaissons, et qui remplissait les hautes fonctions de gouverneur militaire de la capitale. Maria coquetait parmi les colonels et les généraux. Toutes s'étaient donné le mot pour retenir au bal leurs ennemis les plus à craindre. Et les sirènes déployaient tant de séductions autour d'eux, que les heures s'écoulaient sans qu'ils parussent s'en douter. Jamais ils ne les avaient trouvées si joyeuses, si encourageantes. Jamais elles n'avaient été si belles.

Cependant, malgré les agaceries de Laura et de tant d'autres jolies femmes, le prince Rogatchef observait tout autour de lui. Ce Russe colossal, boutonné jusqu'au meninn dans son uniforme étinceltmt de plaques et de croix, «ivait une figure funèbre et terrible. Ses dents, lorsqu'il par-

IM S(R£NBS. iM ' j

Jaii, bnUaie^i 90U6 sa njKmatache au bord de ses hèvres . Son

front ridé, carré, tèiu, un firent de bélkr, diatt toujours ]

cliargé de soueis. Se3 joues pendantes et son nez camus lui ^

donnaient Fair d'uii dogue en colère. Et il avait, avec cela,

un tout petit pied, dont i) était fert coquet. Au bal, ii re- 1

gardait toujours so^iipÂed ponr voir s'il faisait bien sous son 1

pantalon. Et puis il reyoïttait ses yeux sur }a foule. ;

Tout à coup, Wanda, qui a'étail assise auprès de la porte, se leva. Une femme qui ployait bltépaleRK^vl sous Ye poîcfs |

dQ ses pierreries eotra dajas ie salon. C'était la princesse Mélédine. -

Elle regarda Wanda en face, et sans sourciller. Bile qui avait tant fait pour la perdre, elle lui serra la main. EUe avait toujours ui^ air d@ hauteur sur sa face bistrée. Mails une ombre de tristesse voilait ses yeux verts.

— Puissiez-voïis être hauireuse celle année! dit-elle à la comtesse en Teml^rassant selon Tusage immémorial du jour de Pâques^

— Et vous de même, princesse, dit Wanda.

La Mélédine la regarda. Pui&eUe regarda autour d'elle. Il y avait beaucoup de monde à leurs côtés. Alors, eHe réiléchit et s'avança dans le salon en murnvar'aRt le mot :

— PIu^s tard.

Cependant Wanda avait èlè frappée de 1- hésitation de la princesse Mélédine ; mais elle n'avait rien ftiit pour en connaître la cause, se sentant une répulsion, instinctive pour cette femme, que, d'ailleurs, elle fréquentait fort peu. Pins l'heure fixée pour la délivrance de s^n pays avançait, plus la pau.vi;^ comtesse se sentait inquiète. Ses forces Faban donnaient. Cette tentative suprême méparée de si Icin, au

prix de tant de sacrifices, d'efforts, de patience, réussiraitelle? Il faut s'être trouvé, au moins une fois, dans cette situation terrible où tout l'espoir de notre vie dépend d'une circonstance attendue pour connaître l'angoisse qui, en ce moment, oppressait le cœur de Wanda. Elle continuait à faire bon visage à ses hôtes; elle trouvait des mots affables et charmants pour chacun d'eux ; elle paraissait exclusivement préoccupée de leurs plaisirs, et, chaque minutequi s'écoulait lui causant une torture nouvelle, elle endurait un mal sans nom qui ressemblait aux premières atteintes de la folie. Vainement son mari, qui la connaissait, lui adressait des regards d'encouragement. Sa nature impressionnable, exquise, trop fine pour le rôle que son patriotisme lui avait fait accepter, ne lui permettait pas de réagir. Et, tremblante, nerveuse, assise maintenant, elle ne pouvait plus se tenir debout, elle s'efforçait de sourire ; et, les yeux attachés sur la pendule, elle calculait machinalement combien elle avait encore d'heures de souffrance à supporter et à surmonter.

La danse qui commençait la tira pour quelques instants de sa torpeur. Contrairement aux ordres que la comtesse avait donnés, l'orchestre ne jouait pas la ritournelle d'une mazurke ni d'une krakoviak^ ces danses favorites des Polonais, mais celui de la kolomejka^ danse nationale d*un caractère plus triste et plus sombre, composée à la suite du premier partage, et qui, dans les circonstances actuelles, était en même temps une imprudence et une protestation. C'était la belle Zofla qui conduisait avec son amant la longue chaîne des danseurs. Elle entraînait le jeune homme à sa suite à l'aide d'un rameau entrelacé de rubans. Leur^

bouches, à tous deux, étaient muettes; leurs visages mélan* coliques. Ils glissaient les pieds en silence et en tenant les yeux baissés. Vingt couples les suivaient, répétant chacun de leurs pas et de leurs gestes, et Torchestre exhalait une mélodietriste et plaintive, une sorte de chant d'amour malheureux dont les gémissements contenus accusaient je ne sais quelle touchante résignation. A un moment indiqué, les danseuses lâchèrent les rameaux toutes ensemble. Les danseurs les suivirent avec des gestes suppliants. Alors elles baissèrent les yeux, et, détournant le front, cachèrent sous leurs mains leurs jeunes visages. Puis elles consentirent à reprendre les verts rameaux. Et enfin, s* élançant toutes ensemble dans les bras de leurs cavaliers, elles se laissèrent emporter dans le tourbillon d'une valse fougeuse. 11 était impossible de mieux exprimer la douleur de l'asservissement du pays, l'ardent désir de l'affranchir, et le bonheur éprouvé au moment où la tâche patriotique est accomplie.

Tous les assistants regardaient avec une émotion facile à comprendre. Les Russes, impassibles, modelant élroitq* ment l'expression de leur visage sur celle du prince Rogatchef, ne semblaient même pas supposer qu'il y eût un sens caché dans cette kolomejka. Hais les Polonais étaient pâles, et Wanda, se sentant mourir, attachait inflexiblement les yeux sur la pendule.

Lewinski, seul, paraissait mécontent. Cette sc^te d'a^ vertissement donné aux Russes lui semblait inutile, et il contractait les sourcils.

On dansa quelques quadrilles; puis, comme la jeune Lidzia fredonnait entre ses dents, le prince Rogatchef, qui

Tavail entendue, se rappek qu elle avait une cbaffmant« Toix, et la pria de chanter.

L'enfoitt voulut natupeUemait maliser de hardiesse avec Zofia. Son patriotisme VexaHait,. elle aussi, ce^nune foutes les femmes, du reste, et elle conamit aussi une imprudenee. Quand, un peu pâle, les yeux baissés, et ployant délicatement ses blanches épaules, elle s'avao^ vers le piano, on crut qu'elle allait chanter un air d'opéra, et chacun ûi cercle autour d'elle. Mai» un fréu^ssement de ten*eur courut dans rassemblée quaad on Tentendit joutr le ^èkule d'une dtmki — rêverie — composée à Tépo^e de la conquête de r Ukraine par les Moscovite, et qui, depuis, resta célèbre sous lé nom de Chant du varmeau.

Voici cet hymne de douleur, tel que le chaifta la charmante Lodzia :

malheureux vanneaux! vanneaux infortunés i Vous avez fait votre couvée près de la route. Kiihii ! kiihii ! Prenant mon vol vers le ciel, Je n'ai plus qu'à me précipiter dans Tabîme des mers.

Tous ceux qui passeiiit vous tourmentent, prenez bien garde à vous! Cessez de pousser des cris plainlils. Kiiliii! kiihii!

Déjà le blé est devenu jaune.

11 est mûr, et les moissonneurs qui arrivent vont enlever tes pelUs.

Kiihii ! kiihii !

Mais la bécasse saisit le vanneau par son aigrette.

Et il appelle ses petits... kiiguitch'

Kiihii! kiihii!

Alors, le taureau de la prairie, courbant une branche ûexible ;

LG8 SIRÈNES. 135,

— Gesse de crier, tameau, sinon tu seras pendu. ^

Kiihii! kiihii!

Eh qtioi! je ne puis me plaindre? On m'interdit tout, jusqu'aux larmes?

Moi, la mère de ces pauvres petits !

Kiihii ! kiihii ! pnenant mon vol Ters le ciel, Je n ai plus qu'à me précipiter dans Tabîme des mers !

Des larmes roulaient dans les beaux yeux de Lodzia quand elle se tut. Tous les cœurs étaient oppressés; mais, quoique la Jeune fiUé eût chanté avec toute son âme, personne n'osait applaudir. Le seul prince Rogatchef s'avançf vers elle, et, faisant l'ignorant, quoique ce chant lui eût été chanté dix fois aux oreilles, avec accompagnement de balles :

— Quelle est cette vieillerie de chanson? demanda-t-il.

— C'est une dumki de mon pays, prince, dit Lodzia. Et, avec un héroïsme de femme ou d'enfant, elle ajouta : ^- Comment la trouvez- vous?

Le prince répondit en russe et en courtisan :

— Vous la diantez à merveille.

Ce mot fit frémir Lewinski. H trouvait qu'on donnait de trop nombreux avertissements au gouverneur mititaire de Varsovie, et il commençait à s'inquiéter de voir qu'il y fît si peu attention.

— Aurait-il été prévenu? se demandait-il.

Cependant) sur le ciidran de la pendule, l'aiguille d'or se

rapprochait insen^ibiemeht^ i^soucieusement ! du chiffre XII. Les Polonais se regardaient entre eux, à la dérobée, avec des regards éloquents, brillants d'espoir et de pro*

136 LE MARI DE (ak DANSEUSE,

messes^ . Lewinskt s'était approché de la fenêtre d'où devait partir le signal. Quant aux Russes, comme s'ils eussent ignoré ce qui les altendait, ils s'abandonnaient tous aux bras des jeunes femmes. Déjà les sirènes les avaient sournoisement séparés les uns des autres. Le chef de la police, entraîné auprès du bufTet par la belle Ludka, écoutait en souriant je ne sais quelle confidence qu'elle lui chuchotait à Toreille. Les généraux buvaient des sorbets à la neige en marivaudant au milieu des essaims de jeunes filles, et le prince Rbgatchef, debout au milieu du salon, et tournant le dos à la porte, regardait complaisamment le bout de ses bottes.

C'est alors que la princesse Mélédine se leva, traversa le grand salon dans toute sa longueur, et s'approcha de Wanda. Elle se pencha vers elle, comme si elle eût voulu la regarder de prés pour admirer l'agrafe d'émeraude qui étincelait au sommet de son corsage ; mais, quand elle fut sûre que personne, à l'exception de Wanda, ne pouvait l'entendre :

— Demeurez auprès de moi, lui dit-elle, votre complot est découvert, et, moi seule, je puis vous sauver.

Wanda se leva en frémissant.

— Qu'est-ce que cela veut dire, mon Dieu? s'écriat-elle.

— Silence! fit la Mélédine.

Wanda retomba sur son siège.

Lewinski portait la main sur l'espagnolette delà fenêtre. Le prince Rogatchef regardait toujours le bout de sas bottes. .

En ce moments minuit sonna^

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