‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 16 sur 33 · UN HOMME AVERTI SU VAUT DEUX · texte numérisé non relu

UN HOMME AVERTI SU VAUT DEUX

Quand il eut fait inutilement épier le conciliabule qui se tenait dans la cave de Thôtel "Wanda, le chef de la police, exaspère de ne pouvoir connaître le jour fixé pour la révolte, eut l'idée de forcer un des conspirateurs à le lui révéler. Parmi les gentilshommes de petite noblesse qu il savait être engagés dans le complot, il y en avait un qui lui parut réunir toutes les conditions désirables pour céder à l'intimidation. C'était unhomme desoixante et dix ans, maladif, d'humeur craintive, qui vivait, avec sa vieille femme, de revenus plus que modestes et qui adorait ses deux fils, beaux jeunes , hommes de vingt-trois et de vingt-cinq ans. il se nommait Korsak, et les conjurés lui avaient confié le commandement des ouvriers du faubourg de Praga.

Le chef de la police le fit venir à l'hôtel de ville, la veille du jour de Pâques. 11 le reçut affectueusement, — car il avait le caractère fort doux. — 11 lui apprit, avec toute sorte de paroles mielleuses, que le gouvernement avait été instruit de sa conduite peu prudente, qu'il avait été surveillé, qu'on le savait enrôlé avec ses deux fils dans la bande des conspirateurs, et que le moins qui pût lui arriver, à lui, c'était d'aller finir ses jours en Sibérie, tandis que ses enfants expieraient leur faute sous le knout. ^ ,

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Korsak, terrifié, voulut nier; mais on lui mit sous les yeux des preuves écrites. Alors il demeura comme écrasé. Quand on le vit dans cet état où Thorome n*a plus de défense, on lui fit entrevoir sa grâce s* il consentait à donner au gouvernement quelques légères preuves de repentir. Ce qu'on lui demandait était peu de chose : on n'exigeait pas de lui, comme on aurait eu le droit de le faire, qu*il révélât les noms de ses complices. Seulement, on savait que Finsurreçlion ^^vait bientôt éclater, et Ton ^tait bien ^se c|'apprendre de s^ bouche le jqur fixé à l'avance pour son explosion.

Le vieillard aurait volontiers donn^ sa vie pour ne pas trahir. Il était tionnête homme et il aimait son pays. Mais le chef de la police lui représenta si péremptoirement qu'en se taisant, il condamnait sa femme à la misère e\ se^ enfants à la mort, qu'il sentit son courage l'abandonner. Il essaya encore de nier,puis ^p mentir. Il pleura, supplia qu'on voulût bien l'obliger à ne pas déshonorer ses cheveux blancs. Ce ^ut en vain. Son bourreau, toujours affectueux, lui dit que, s'il s endurcissait dans un coupable silence^ il allait être obligé dç faire immédiatemci:|^ apéter ses deux fils, et qu'il serait trop^rd pour p^fler dans une heure; car, alors, tou/ serait fin^. Korsak, épouivaqté de cet(e menace, se laissa a^ racher son secret. J avoua que 1^ révolte devait avoir lieu à minuit, le dinianche de Pâques. C^tle nouvelle eut pour effet de réjouir considérablement l'aimable chef delà police. Il serra les mains de Korsak, lui dit qu'il venait de rendre un très-grand service au gouvernement du tzar, que le tzar ne se montrerait point ingrat, qu'il pouvait demeurer tranquille , qu'on ne ferait rien de mal à lui, à sa femme , sa

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feirima si bonne! si respectable! ni à ses d^uxfils; que l'avenir fie ces derniers était assuré» qu*ii dépendait d'eux seuls d'o))tenir un^ brillante position dans Tarmée russe, et que tout i^ait hiç,n^ maintenant ; niais que, pour éviter qi)'|l )^e ïi^\ tenté dp ^^nner Fév^il à la comtesse Wanda^ pu allait prpyi^oir^ent le retenir, lui, Korsak, à l'hôtel de ville; qi|*i) aurait une belle chaipbre pour prison, les propres domestiquer du chef de la pqlice pour serviteurs, et qp on Ip remetfr£(|^ ep Jiberté te Iwndi.

De plus, cown^ il fallait expliquer sQn (^bsence momentanée, on le pria d'écrire à sa femme qu'il avait quitté Varsovie pou^ le seryiPP ^^ ^ bonne caiLSCy qu'il n'en fallqit rien dire à persu^ne, et qu'il ae trouverait 4 son poste k l'heure indiquée Ip (^jmancbe soir.

Cet[e lettre fqt portée à son adresse par un espion aHiliô à la conspiration et qi|i sei distinguait entre tous les conjurés, par la violence de ses doctrines.

Cependant qua^d \\ fut confessé Korsak, le chef de la police se rendit che^ Jeiprincci Pierre Rogatcbef et le mit au courant de ce q^'il avait f^ppris. Celui-ci faillit en crever de joie; car^ en homme $im))itieux et intelligent, il sentait à quel point la ruine de la conspiration polonaise allait accroître son importance. Il mit aussitôt tout en œuvr^ pour que le complot, selon le çlésir du gouvernement russe , eût yn commencement d'exécution, et, en niéme temps, pour qu'il fût aussitôt étouffé par la police et par i^ troupe.

D'abord, il ne dit rien dp son projet à personne» se mé- Cant avec raison, de la plupa^ft d^s gens qui l'entouraient, et, pendant toute la journée du dinianche, la foule put circuler l^breipent de^ns le^ rues de Varsovie , sans qu'au<^

cune rondede police apparût pour l'en empêcher. On laissa les groupes se former, les conspirateurs correspondre, et les meneurs discourir dans les cabarets, comme les prêtres se permettre toute sorte d'allusions menaçantes dans leurs sermons. Seulement, dès que le soleil fut couché, les troupi^s reçurent Tordre de se tenir prêtes. On les fit demeurer, Tanne au pied , dans les casernes, dont les portes furent ' fermées. Tous les postes avaient été doublés dès le matin, sans que la population s'en inquiétât, cette àiesure d'ordre étant habituellement prise les jours de grande fête. Hais ce fut à la citadelle, surtout, que le gouverneur militaire fit de grands préparatifs pour repousser l'émeute prévue. Les artilleurs devaient stationner toute la nuit auprès des canons, les Cosaques rester à cheval dans les cours. On prépara des chaînes. On ouvrit, toutes grandes, les portes des casemates pour recevoir les prisonniers. Enfin, vers diï heures du soir, de fortes patrouilles apparurent comme d'habitude dans les faubourgs les plus déserts, mais elles disparurei^ tout à coup. On crut qu'elles étaient rentrées dans les casernes, c'était une erreur : on les avait simplement fait cacher dans les magasins de vivres et de fourrages de Tarmée.

Toutes les troupes cantonnées aux environs de Varsovie : à Modlin, Pultusk, Ploçk, Rawa, avaient reçu l'injonction de se mettre en marche pour se trouver en deçà des barrières de la .ville à minuit sonnant. La barrière du Belvédère devait être occupée par quatre batteries d'artillerie, celle de Wolski, par vingt-quatre escadrons deuhlans; celle de Jérusalem, par quelques bataillons de la garde; celle de Mokotof, par les cuirassiers. De plus, de nombreux dé<

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tachements de Cosaques et de Toherkess devaient circuler en dehors des murs, de façon à maintenir la liberté des communications entre les différents corps de troupes.

Toutes choses étant préparées, de telle sorte que la ville se trouvait comm^ enveloppée dans un immense réseau de sabres et de baïonnettes, le prince Pierre Rogatchef revôlit son grand uniforme et se rendit chez la comtesse Wanda avec les plus jeunes et les plus brillants de ses officiers.

De leur côté, les conjurés n'étaient pas demeurés inactifs. Sous prétexte de réunions de famille, suffisamment motivées par la solennité de Pâques, ils s'étaient rassemblés par groupes dans certaines maisons habitées par les chefs du complot, et qui leur avaient été désignées. Les chefs, presque seuls, étaient armés de pistolets et de coutelas. Les soldals's* étaient munis de bâtons, de haches, de barres de fer, de tous les ustensiles qui peuvent devenir des armes entre des mains vaillantes, un jour de combat. Les paysans qu on attendait des environs avaient leurs faux. Les ouvriers avaient leurs compas de fer emmanchés à des cannes, leurs pinces, leurs marteaux. Quelques étudiants, en petit nombre, sétaient procuré de vieilles lames de sabre, et la plupart des gentilshommes avaient chargé leur fusil de chasse avec des pièces de inonnaie tordue, des billes de pierre; des lingots.

Le signal devait être un coup de pistolet partant d'une fenêtre de ThOtel Wanda. Lewinski s'était chaîné de ce signal. Les plus hardis des conjurés, qui attendaient dans la rue, devaient aussitôt se ruer sur Thôtel, faire main basse surtout ce qui se trouvait là d'officiers russes, puis se répandre par la ville, désarmer les postes, incendier les

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caserH.es. Une compagnie de deux cents hornmes embusqués dans les maisqris qui avoisinent la citadelle avait reçu la mission périlleuse de s*emparer dç Tune des portes de la fprler^sse. jJn officier polonais, de garde ce Jour-là, avait promis de la leur livrçf .

Cependant, à partir de dix heures du soir, quelques-uns des conspirateurs qui battaijept le pavé de la ville avaient cru s'apercevoir que certaines précautions insolite^ étaient prises pçir Tautorité. Cela les fit réfléchir. Ils observèrent attentivenaent ce qui se passait. On ne pouvait approcher déjà de l'hôtel Wanda, tous ^es abords étant gardés par des sentinelles. Le poste de Téglise dçs Bernardins avait reçu un tel supplément de garnison, que les hommes re- 'fluaienl jusque sous les arcades extérieures du cloître. Les patrouilles, chacune de cent hommes au moins, se multipliaient. Des lumières erraient devant les meurtrières et sur les créneaux de la citadelle. Ceux qui virent cela essayèrent de donner l'alarme à leurs voisins, pensant avec raisoi/ que le complot était découvert; nwis on les fit prisonniers pres(jue tous, et nul d'entre eux ne put parvenir à pénétrer dans l'hôtel de la comtesse, où, pleins de confiance, attendant le §igi?al aveo une impatience fiévreuse, leurs principaux chefs causaient avep ,les jeunes femn^es, devisaient d'amour avec elles et dansaient.

Ail ipoment pï^ le dernier coup de |:pinuit retentit suf le timbre de Iq pendule, l^ewinsici, cofpme il l'avait prpmiS| ouvri|; ja fenètrjB, jet, tirant un petit pistplet de sa poche, le déchargea dans la rue, A ce l^ruit, il se fijt uv\ déplacement violent parmi les invités de la comtesse. Tpptes les femmes reculèrent au fond du salon derrière les l|omines,

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et les RifôS6s^ eamme s*ils en avaient reçu Tordre» se pelotonnant entre ^x, tirèreni leurs épëea. En même temps, une longue clameur éclata dans la rue« et on entendit des pas précipités sur l'escalier. Les conspirateurs, dm pposant que ces pas étaieaiit ceux de leurs aniiâ qui arrivaient, s*élancèrent aussitôt vera lapofte. Hais ils se rejetèrent soudain en arrière en voyant una bande d«^ Cosaques pénétrer dans le salon,.

Tout cela s'était paasé en moins d'iuie minute, et déjà les cours de l'hôtel, le vestibule, les escaliers et tout le fauboug de Craeovie étaient envahis par la troupe. Ce fut un désordre inexprimable dans la salle de bal.

— Nous sommes trahis ! nous sommes vendus ! criaient les conjurés.

Et les plus résolus d'entre eux se jetèrent sur les épées nues pour engager une hitte désespérée avec leurs ennemis. Tent^itive inutile'I Le prince Bogatchef, debout devant la fenêtre ouverte, appelait les soldats massés devant Tbôtel; à sa voix, ils se ruaient contre la porte, et, de là, ii$ se dispersaient par toute la maison. Leurs cris sauvages se mêlaient aux malédictions des conjurés, aux lamentations des femmes. Tout à coup, on entendit des feux de peloton retentir dans le faubourg, puis deux coups de canon, et une formidable clameur de haine eti de colère monta de la rue.

— Rendez- vous! s'écria le prince Rogatchef pendant que ses officiers contenaient les Cosaques amoncelés devant la porte de la salle.

Mais le prince n'avait plus que des femmes devant lui. Au moment où la fusillade éclata dans le faubourg, ^jutcs les femmes s'étaient élancées courageusement

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au-devant des hommes» et le comte Ladislas avec Le* winskiy entraînant les conjurés par tine porte qui, delà saUe à manger, conduisait aux offices, cherchait à gagner la cave pour sortir dans la rue par le cloître des Bernardins. Malheureusement, les moindres recoins de Thôtel étant occupés par la troupe, le passage leur fut fermé de toutes parts. Alors, ils se décidèrent à mourir. Us se jetèrent sur les premiers soldats qui venaient à eui pour les arrêter, les désarmèrent, et une effroyable lutte s'engagea dans le vestibule de la maison.

Pendant que ces événements se passaient à Thôtel Wanda, la ville, tout entière, réveillée en sursaut, s'emplissait de monde. Toutes les portes des maisons s'étaient ouvertes au coup de minuit. La multitude s'était répandue dans les rues, brandissant des armes et des torches. Chaque citoyen se précipitait au poste qui lui avait été désigné, et on ne rencontrait partout que des hommes courant, vociférant, se croisant sur la neige sans s'arrêter pour échanger une parole.

Des groupes stationnaient, pérorant çà et là sous les ré^ verbères. Les femmes, les petites filles s'élançaient vers eux.

— Êtes-vous des hommes?... disaient-elles. Allez vous battre !

Ils se dispersaient aussitôt pour leur obéir.

En même temps, par toutes les barrières, la troupe entrait dans la ville, tous les faubourgs étaient envahis, et la citadelle apparaissait avec ses meurtrières illuminées, comme un immense palais en fêle.

Bientôt les lourds canons sautèrent dans les rues, secoués sur leurs essieux par les chevaux qui les entraînaient

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