UN HOMME AVERTI EN VAUT DEUX
au galop vers la place du Palais-Royal. Les uhlans emplissaient le faubourg de Praga. Les Cosaques, comme de noires fourmis, grouillaient de tous côtés , frappant la foule à coups de lance, à coups de sabre, à coups de fouet. Partout refoulée, coupée, tronçonnée, l'émeute, à peine for^ mée, s'agitait déjà dans le vide. C'est alors que la fusillade et les coups de canon retentirent. Les soldats tiraient au hasard, au juger sur la masse. Ils tirèrent pendant une heure. Quand leurs munitions furent épuisées, la neige, dans les rues, leur apparut toute noire. Il y avait des monceaux de morts empilés dessus.
La lutte n'avait pu durer longtemps à l'hôtel Wanda. Écrasés par le nombre, mal armés, les conjurés, refusant dç se rendre, avaient tous été abattus les uns sur les autres. Le comte Ladislas tua deux hommes de sa vieille main. Un troisième le jeta par terre d'un coup de sabre. Il gisait là, sanglant, sur le seuil de sa maison, et la foule des combattants piétinait son corps. Lewinski fut pris, entraîné. On Youlait le réserver pour la torture. Quand tous les révoltés de l'hôtel eurent été tués, on rangea leurs cadavres au fond du vestibule, et un officier de Cosaques se dirigea vers le salon pour annoncer à son général que la besogne qui lui avait été commandée était faite.
Le salon présentait alors un spectacle des plus saisissants. Aux premiers coups de feu, les femmes, ne se sentant plus bonnes à rien^ s'étaient pelotonnées au fond de lai pièce. On les voyait là, gisantes, folles, en larmes, effrayantes de désespoir dans leurs parures de bal. Les unes sanglotaient, les autres maudissaient, et toutes s'embrassaient, comme si elles s'étaient attendues à mourir avec
leurs maris et leurs frères. L'amant de Zofia, jugeant, dès le début, la partie perdue, s'était frappé de son épée el agonisait sous une tenture. Quant à Wanda, clouée sur son fauteuil par la stupeur, elle regardait et éeoutait, sans rien voir et sans rien entendre. Elle avait Tahr d*uné folle frappée de paralysie. La Mélédine, debout auprès d'elle, lui serrait énergiquement le bras, et, les soureils troncés» regardait le prince Rogatchef. Ce dernier, toujours debout devant la fenêtre, continuait à donner des ordres, et tous ses officiers baissaient le front devant les femmes.
Cependant le tumulte de la rue s'apaisa. A peine quelques coups de fusil isolés, derniers assassinats obscurs! déchiraient-ils le silence. La troupe, maintenant, pillait les maisons, et de longs convois de prisonniers s'acheminaient lentement vers la citadelle. 11 y avait parmi eux des femmes, des enfants, des prêtres, des prêtres surtout! car chez eux la religion , par une conséquence logique, n'avait fait que fortifier le sentiment de la nationalité. Tous ces malheureux s'avançaient sous les coups de fouet, comme un troupeau de moutons volé qui marche en rechignant, poussé par des bandits exaspérés de sa lenteur. Déjà les derniers d'entre eux avaient disparu dans le faubourg. Les torches s'éteignaient. Les soldats s'ébranlaient par escadrons et par bataillons pour explorer fes rues désertes. C'est alors que le prince se retourna et qu'il aperçut devant lui l'officier de Cosaques.
Ses narines se dilatèrent de satisfaction, et il lui désigna de l'œil quelques-unes des femmes. L'officier marcha vers elles, et, tour à tour, il mit sa main sanglante sur leur i^paule nue. Cette brutalité les fit frissonner. CepeiidaiU,
UN HOMME AVERTI ER VACT DEUX. 1î7
elles se levèrent sans protester ; on jeta des manteaux de soldats sur leurs épaules et elles se laissèrent emmener. Les attires sanglotaient. Quelques-unes, à genoux, priaient Dieu,
Hais, quand le prince demanda ce qu^était devenue la comtesse, nul ne sut que lui répondre. En effet, la comtesse avait disparu.
11 y avait déjà quelques minutes que la Mélédine, jugeant le moment propice pour ce qu'elle voulait faire, avait entraîné Wanda sur resealier, Wanda s'était laissé emmener docilement, ne sachant, ne se demandant même pas où on la conduisait, inerte de douleur et d'horreur. Grâce à deux hommes de police qu'elle s'était fait adjoindre à l'avance, la Mélédine pouvait circuler partout. Les soldats s'écartaient devant elle. Elle prit deux manteaux, s'enveloppa de l'un, couvrit la comtesse de l'autre, et, pendant que le prince Rogatchef, toujours occupé à donner ses ordres, se tenait devant la fenêtre, elle se dirigea vers le vestibule dans l'intention de gagner une porle de derrière de l'hôtel, où sa voiturp devait l'attendre avec une escorte. Mais la princesse avait compté sans le cadavre de Ladislas...
Quand, en posant le pied dans le vestibule inondé de flaques de sang, Wanda rencontra le corps de son mari, toute sa raison lui revint, et, délivrant son bras de l'étreinte qui le retenait, elle s'élança vers le cadavre. C'était en ce moment que l'ofBcier de Cosaques traversait le vestibule, emmenant avec lui les femmes désignées par Rogatchef. Wanda les vit. Elle se releva tout à coup.
— Où les mène-t-onî s'écria-t-eHe. Pourquoi ne m'em-
mène-t-on pas avec elles? C'est moi qui suis l'auteur de la conspiration !
En Tain la Hèlèdine voulut la faire taire. La comtesse puisait des forces dans son désespoir.
— Je ne vous suivrai pas ! Je veux aller, moi aussi, à la citadelle! (Test moi qui ai tout fait, vous dis-je. Je veux mourir avec mon mari!
Rogatchef arrivait en ce moment dans le vestibule. La Hélédine et lui se regardèrent fixement, puis le prince hocha la tête.
— Cela ne se peut plus, lui dit-il.
— Pourquoi? fit la Hélédine. Vous savez bien que Ton m'avait doimé.cette vie.
— J'ai reçu ce matin de Pétersbourg un ordre contraire.
— De qui?
— Du tzar.
La Hélédine eut dans les yeux un éclair de révolte, puis elle frissonna, et enfin elle baissa la tète.
Le prince fit un signe à ses officiers. L'un d'eux, comme s'il eût été entraîné par ses habitudes d'homme de bonne compagnie, ofTrit le bras à la comtesse.
Elle le prit. On la fit monter en voiture avec ses compagnes. Et, entourée par un escadron de ulhans, la voiture s'ébranla, dirigée vers la citadelle.
Deux heures sonnaient quand elle y arriva. Le silence, un silence de mort, planait alors dans les rues et jusque sur la sombre forteresse. Une fois de plus, la nationalité polonaise était étouffée dans le sang. Lordre régnait à Varsovie.
DÉSILLUStON. ilO
Quand la voiture où 1 on avait entassé les prisonnières eut pénétré dans la première cour de la citadelle, Tofflcier de ulhans qui l'escortait ouvrit la portière, et les femmes descendirent sur la neige. On les sépara immédiatement. La comtesse eut à peine le temps de jeter un regard sur les remparts peuplés de soldats, les palissades et les blanches masses de pierres. Un groupe de Cosaques l'entraîna.
On lui fit traverser de sombres corridors. Elle passa devant d'innombrables rangées de portes numérotées, munies de verrous et de guichets. Des sentinelles les gardaient, fusil au poing; et des cris, des soupirs, des malédictions s'échappaient de toutes les cellules. Une porte s'ouvrit enfin devant la comtesse. Elle entrevit une chambre étroite au milieu de laquelle ronflait un poêle de fonte, et qui était à peine éclairée par une chandelle. Une odeur aigre s'exhalait de cette chambre. Quand elle y fut entrée, la porte se referma derrière elle, et elle entendit crier les verrous. Puis le silence tomba comme un poids énorme sur la prison,
La comtesse était restée immobile à deux pas de la porte. Passer ainsi, sans transition, de son hôtel luxueux à ce bouge infect, et des terribles émotions du combat à cette solitude, c'était une chose à laqueUe elle ne pouvait s'habi-
150 LE MARI DE hk DANSEUSE,
tuer iiwmédialement. A peine se rappelait-çUe les événements qui l'avaient amenée en ce lieu immonde. Tout ce qu*elle savait, en ce moment, c'est que son pays était vaincu et que son mari était mort. Et cela lui suffisait pour endurer une douleur sans nom.
Elle promena machinalement les yeux autour d'elle. Au fond de la cellule, en haut du mur, il y avait une vitre sale munie de barreaux. Une chaise de paille était dans un coin. Auprès, une table, une cruche d'eau, puis une étroite couchette. C'était tout. La chambre était chauffée outre mesure. Une odeur axphyxiante s'exhalait du poêle. La comtesse éprouva d'abord quelques vertiges. Cependant elle parvint à les surmonter. Elle laissa tomber le manteau grossier qui l'enveloppait, puis elle se mit à genoux devant le lit. Et, là, dans cette prison, avec sa toilette splendide, ses diamants, ses épaules nues, le front appuyé sur ses mains croisées, elle pria longuement et avec ferveur. Tombée en un instant du faîte de la fortune dans la condition la plus misérable, elle mettait son espoir en Dieu et lui demandait le courage. Elle fut entendue.
Ce qu'elle resta là, de temps, à prier, c'est ce qu'elle n'aurait pu dire. Le sommeil, un sommeil de plomb, celui qui suit toujours les grands ébranlements de l'âme, la saisit' comme elle avait le nom de la vierge Marie sur les lèvres ; et, s'affaissant à terre, sur le côté, la joue dans le creux de ses mains toujours posées sur la couchette, elle dormit j comme un enfant. Au point du jour, elle fut éveillée en , sursaut par un cri terrible. Dans la cour de la forteresse, sous sa fenêtre, on torturait un homme, et Wanda fut épou« vantée en reconnaissant la voix de Lewinski. Le malheu-
DESILLUSI01S. {ôi
reux expiait déjà son contre^ espionnage sous le knout. Chaque coup de la lanière qui ouvrait ses flancs lui arrachait des imprécations. Wanda se bouchait en vain les oreilles pour ne pas Tentendre. Le bourreav. fut humam avec Lev^inski. Peut-être avait -il été acheté. Lev^inski expira au trentième coup.
Wanda priait pour le repos de Fâme du martyr, quand une femme entra dans sa cellule. Cette femme, je devrais dire cette femelle, exerçait dans la prison les fonctions de geôlière^ et elle s'acquittait de i&on devoir avec la grossièreté d'une mégère et la froide méchanceté des infirmes : elle boitait. Elle dit à Wanda de se déshabiller. De ses sales mains, elle délaça sa robe de satin, détacha ses diamantr et la revêtit d'une étoffe commune, uniforme de la prison indistinctement imposé aux détenues politiques et aux vo« leuses. Wanda se laissa manier par ce monstre ssins pro*» tester même par un mot. Que lui importait son corpd main* tenant? Qu'était cette misère ajoutée à tant de misères? Dans les régions sereines où s'était réfugiée son âme, les( fanges et les injures de la terre ne pouvaient monter.
On la laissa cinq jours dans sa prison. Elle ne se déshabilla pas pour dormir, de peur de se salir dans son lit. Elle vécut d'eau et d'un peu de pain, laissant Intacts, sur sa table, les autres aliments qu'on y déposait soit* et matin, passant tout son temps à prier, pleurer, mais tout bas, et pendant la nuit seulement, quand elle supposait qtie lei^ gardiens ne pouvaient l'entendre. Elle avait dans le cœur tant de choses tristes, qu'elle se serait laissée mourir de faim, si elle n'avait su qua le suicide est flétri comme tm crime par la religion.
Le sixième jour, elle entendit de nombreuses allées et venues dans le corridor. Les pprtes s'ouvraient, se refermaient ; des pas lourds ébranlaient le plancher, et le bruit des armes froissées entre les mains des soldats dura jus* qu*au soir.
Le lendemain, à dix heures, la porte de sa cellule s'ouvrit toute grande. La comtesse était assise alors au pied de son lit. En se retournant, elle vit un gendarme, le sabre nu, debout sur le seuil, entre deux fantassins armés. Le gendarme lui ordonna de le suivre. Elle se leva, ne demanda pas où on la menait,se plaça entre les deux fantassins, et on lui fit traverser ainsi de nombreuses galeries, puis gravir les trente marches d'un escalier. Quand le gendarme fut arrivé sur un large palier, il se retourna, poussa les deux battants d'une porte, et fit passer la prisonnière. Elle se trouva à l'entrée d'une grande salle, au centre de laquelle trois hommes étaient assis devant une table couverte d'un tapis vert. Ges hommes étaient les membres de la commission d'enquête instituée par le tzar pour juger, souverainement et sans appel, les fauteurs de la dernière révolte de Varsovie.
Elle les reconnut aussitôt. Le gouverneur militaire Rogatchef, vêtu de son grand uniforme constellé de plaques, était installé dans un fauteuil, à la place d'honneur. A sa droite se trouvait le maréchal de la noblesse de la province; à sa gauche, le chef de la police de la ville ; et tous les trois avaient l'air soucieux et sévère, comme il convient à des hommes qui pèsent la mort et la vie dans leurs mains.
La comtesse salua. Rogatchef, répondant à son salut par une inclination de tète, lui désigna du doigt une
chaise placée en face de lui, de l'autre côté de la table. Elle s'assit.
Bogatchef ramassa sous ses mains des liasses de papiers ëpars sur la table; puis, donnant à son visage aux traits féroces une expression pateline qui le rendait encore plus hideux :
— Vous savez, lui dit-il, pourquoi vous êtes appelée ici?
— Je m'en doute, répondit Wanda.
— Votre situation, je ne vous le cacherai pas, est trèsgrave. Vous avez lassé la patience de l'empereur en ourdissant, vous femme à qui la politique devrait être toujours étrangère, des complots incessants contre son gouvernement. Vous ne pouvez plus espérer maintenant qu'en la clémence de votre souverain. Efforcez-vous de la mériter par des aveux complets et sincères.
— J'avoue tout, répondit Wanda.
Le gouverneur parut étonné.
— Vous reconnaissez donc, reprit-il, avoir, depuis votre mariage, et notamment depuis dix ans, fait de votre maison, tant à Paris qu'à Varsovie, un lieu de refuge pour tous les rebelles qui conspiraient contre la sainte autorité du tzar?
— Oui.
— Vous reconnaissez les avoir constamment aidés de votre bourse, à tel point que la moitié de vos biens, pour le moins, a été aliénée par vous pour satisfaire à leurs besoins?
— Oui,
— Vous reconnaissez avoir entretenu une correspondance suivie avec les réfugiés polonais, ejrilés et autres coupables qui ont cherché, à diverses reprises, à l'étranger un refuge contre la justice du tzar ?
— Oui.
— Vous reconnaissez avoir entretenu et soldé de tos propres deniers, tant à Varsovie qu'à Sakit-Pétarsbourg, des espions qui surveillaient les mcnndrea intenticms» les projets et les actes du gouvernement à Fégard des Polonais, pour vous en faire part?
— Oui.
— Reconnaissez-vous aivoir tenté d*«ttirer dans votre conspiration les juifs de Varsovie, qui, jusqu'ici, pkis sages que vous, avaient toujours respecté le pouvoir du tzar?
— Oui.
— Avez-vous féellement détourné de l'obéissance tout vps paysans, affirmant maintes fois que vous les aflranchiriez si cela vous était permis?
— Oui.
— Avouez-vous avoir entraîné feu votre mari à se »nettre à la tête de tous les mécontents dm pays, à plusieurs reprises, et spécialement le dernier dimanche de Pâques, dans la nuit, répondant ainsi par la révolte et la trahison à Fexcessive indulgence de votre souverain, qui, plusieurs fois, lui flt remise des peines portées contre hii?
— Oui.
Le prince paraissait surpris de tant de franctûse. il regarda ses deux assesseurs, hocha te tète ; puis, avec une expression de visage et de voix encore plus paiehne :
— Pourquoi avez-vous agi ainsi?
Lff comtesse ne comprenait pes eette question si claire.
— Comment, pourquoi? bégaya-fc-dle. Uaia... vous le savez bien. . . pour la patrie !
Cette réponse si naturelle excita la colère du îuge.
— En vérité, s'écria-t-41, Je ne puis rien comprendre au caractère des Polonais. Eux et les Russes ne forment-ils pas une même nationi N'ont*ils pas une origine commune? Vous savez bien que nous sommes tous Slaves, que diable l Celui qui parle autrement commet un indigne mensonge» et celui qui, par ses manomivres, cherche à désunir les deux peuples doit être traité comme le plus grand des coupables.
— Les Polonais, répondit la comtesse, n*ont pas de haine pour les Busses. Qu'ils aient ou non une origine commune, ce qui est contestable, les Polonais ne demandent qu'à vivre en paix avec leurs voisins. Mais, avant tout, ils veulent être un peuple, ils veulent vivre de la vie des peuples, avoir un gouvernement distinct, séparé, une religion, une langue, des lois qui soient à eux^ faites par eux, une représentation et des institutions nationales, une autonomie enfin.
— Je ne suis pas ici pour discuter avec vous, interrompit le général. Ce sont là des idées de rêveurs» au surplus, que vous avez apportées de France.
T" Ceux que vous nommez des rêveurs ont fait la France ce qu'elle est : la première nation du monde.
— Oui-daî fit le général. Vous aimez donc bien la France?
— Comme une seconde pairie.
— C'est bon! ne discutons plus. Je vous le répète, votre situation est très-grave; mais vous pouvez ramèliorer par vos aveux. Je ne vous promets pas votre grâce, on ne vous a que trop souvent graciée^ mais, si vous ne cachez rien, je m'engage à intercéder auprès du tzar pour qu'il change en exil la transportation que vous avez dix fois méritée. Rè-
i56 ' LE MARI DE LA DANSEUSE.
pondez maintenant : quels étaient les principaux chefs du
dernier complot?
— Ceux que vous avez fait égorger dans ma. maison, dit
la comtesse.
— N'y en avait-il pas d'autres î
— Non.
— Mes informations, cependant, me font croire que Korsak et ses fils devaient introduire un certain nombre de vos paysans dans le faubourg de Praga. De plus, trois moines bernardins, saisis les armes à la main, étaient porteurs de lettres de vous. Et enfin, nous avons ici des papiers qui prouvent surabondamment l'adhésion donnée au complot par une foule de nobles de la Podolie, de la Volhynie et de quelques grandes villes du royaume.
La comtesse, pensant que le général lui tendait un piège pour lui arracher les noms de ses complices, répondit :
— Je ne connais pas ces papiers.
— C est que vous ne les avez pas regardés, dit le général. Examinez-les donc, et dites-nous si, dans le complot, kl n'y avait pas d'autres chefs que ceux qui sont morts.
Disant cela, il poussa devant la comtesse les liasses qu'il tenait sous ses mains; Wanda laissa tomber sur elles un regard distrait; puis, tout à coup, elle se mit à les feuilleter avec une impatience fébrile. Elle ne pouvait plus en douter: ces papiers qu'elle touchait étaient bien ceux qu'elle avait confiés à son amant, que Lewinski lui avait dit avoir été brûlés. Il n'en manquait pas un seul. La malheureuse femme avait été trahie, et, à son désespoir, se mêlait la douleur d'entraîner dans sa ruine tout ce que la cause de l'affranchissement comptait de défenseurs dans le pays : l'élite, U
tète du peuple. Elle n'en pouvait croire ses yeux. Elle croyait rêver, ou plutôt devenir folle, et, balbutiant :
— Ces papiers, prince, comment vous les êtes- vous procurés?
Le prince l'ëcrasa d*un mot.
— Nous ne nous les sommes pas procuréSy répondit-il; nous les avons achetés,
— Achetés! reprit la comtesse, incapable de comprendre» et à qui?
— A l'homme entre les mains duquel vous les aviez remis.
— L'homme ! reprit-elle. Quel homme?
Elle pensait que le prince voulait parler de Levrinski.
— Le vicomte de Saint-Bertrand, votre amant, répondit durement Rogatcbef.
Wanda n'en put entendre davantage. Tout son sang s€ figea dans son cœur. Elle se leva, comme si elle eût été violemment soulevée de sa chaise par un bras invisible, et, choquant ses deux mains :
— Ah ! malheureux ! s'écria-t-elle.
Puis elle retomba et s'évanouit.
Le médecin de la prison fut appelé. On la fit revenir à elle. Elle sanglotait alors, demandait pardon à Dieu de ses fautes, disait qu'elle en avait été trop punie. Elle ne pouvait, enefTet, mettre en doute la parole de Rogatchef. Pourquoi son anden amant avait-il dit à Lewinski qu'il avait brûlé ces papiers, sinon parce que, les ayant vendus, il était dans l'impossibilité de les rendre? L'horreur qu'elle éprouvait de cette action était telle, que sa douleur en fut un moment supprimée. Le dégoût qui lui faisait lever le cœur eut pour
158 LE MARI Bfe LA DAIHSEUSE.
effet derenflammer de colère.' C€fpendant,une certaine coïc misération apparaissait sur le front da maréchal de la noblesse.
Il se pencha vers Rogatchef, lui dit quelques nïots à voix basse. Mais l'autre secoua la tète, et, voyant la comtesse essuyer ses yeux, il reprit ses qtrestions.
— Nierez-vous encore maintenant les noms de vos complices.^
— Oui. Je les nie! dit la comtesse. Ces pièces sont toutes fausses. C'est vous qui les et^ei fabriquées. Le gouverneur ne put retenir un geste de colère.
— Prenez garde, madame, s'ècfia-t-if, le pouvoir dont nous sommes armés n'a pas de Kmrtes, et il dépend de nous seuls de vous faire achever vos ji$Urs en Sibérie.
— Xa Sibérie, je la connais f répondit Wanda; j'y suis née ! je m*y suis mariée ! PMt à Dieu que j'y pusse mcxurir!
— Mais, reprit Rogatcbef en grinçant les dents, i! est d'autres châtiments plus humiliants, surtout pour une femme...
— Vous voulez parler des verges? fit Wanda. Je les connais aussi, par tradition. On en a déchiré le corps de ma mère, tout comme celui du Sauveur î
Rogatcfaef se leva.
— Vous êtes, s*écria-t-a, un elempîe extraordinaire ef monstrueux d'ingratitude. Quoi ! vous âottt la famille a toujours conspiré; vous qui avez passé votre vie à conspirei" vous-même ; von^s qu'on a graciée dit fois, après le plus effroyable attentat commis par vous et votre mari contre l'autorité du tzar, qu^and on offre de vous grafcier encore, vous ne savez r^^ndre que par d'mcoflvenaiïtes bravadesl
DËSILLUSiOK. 150
Allez! \(m êtes absohiment indigne de toute démence, de toute justice, de toute...
Wanda lui coupa la parole.
— Si Ton m'a graciée, comme vous le dites, ce n*é(ait point par humanité. C'est que, en me laissant en liberié, on espérait, grâce à moi qu'on savait être Vàme de la con« spiration, mettre la main sur tous mes complices.
Le prince frappa du pied. Ce que Wanda venait de dire était vrai. Il le savait, mais il ne voulait pas l'entendre.
— Eh bien, s'écria-t-il, nous les connaissons maintenant, les noms de vos complices.
— Alors que voulea^vous de moi ? reprit Wanda. Rogatchef étranglait dans son uniforme. Jusqu'alors, en
effet, il n'avait pas dit un seul mot de ce qu'il attendait de sa prisonnière, et la tournure que venait de prendre la discussion lui laissait peu d'espoir de réussir. Le chef de la police, voyant son embarras, s'empressa de venir à son secours.
^- Ce que nous voulons de vous, dit-il à Wanda, est fort peu de chose. Dans le nombre des papiers placés devant vous, se trouve une liste écrite en chiffres et dont, je vous l'avouerai, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu trouver la clef. Dites-nous quelle est cette liste, et si, comme nous en avons la certitude, elle contient les noms de quelques-uns des affiliés à la conspiration, nous nous enga<geons, sur l'honneur, à faire commuer la peine de la transporlation, que vous avez méritée^ en une sentence d'exil.
En entendant ces mots, Wanda ne put maîtriser sa joie. Elle ailaiit donc pouvoir sauver quelques victimea! Elle feulL
leta rapidement les papiers, trouva la liste. C'était celle des juifs les plus influents de Pologne qui, pour la première fois depuis le partage, avaient adhéré à la conspiration ourdie contre le gouvernement du tzar, et s'étaient engagés à la soutenir de leur fortune et de leurs bras. C'était celle dont Lewinski avait été demander communication à Saint-Bertrand, et dont la perte annoncée par ce dernier avait motivé Téloignement des juifs du dernier soulèvement, Wanda ne pouvant les réunir, au nombre de sept à huit cents qu'ils étaient, sans avoir un état exact de leurs noms et de leurs demeures. On se rappelle que Lewinski, en apprenant à Paris la destruction de cette liste, manifesta une grande contrariété.
Les trois juges cependant regardaient la comtesse tandis que, faisant appel à ses souvenirs, elle parcourait rapidement la liste des yeux. Enfin le prince Rogatchef, ne pouvant maîtriser plus longtemps son impatience, lui demanda (( si elle serait bientôt décidée. »
— Certainement, répondit Wanda.
— Eh bien? dirent alors les trois hommes.
pour toute réponse, la comtesse déchira la liste et la yta dans Ténorme poêle qui flambait.
— Voilà ce que j'ai décidé ! s*écria-t-ello .
Et, comme Rogatchef, se laissant emporter par la colère, s'avançait vers elle en la menaçant, elle reprit :
— Il faut que vous me croyiez bien lâche et bien vile pour supposer que , volontairement , je trahirai un seul d'entre les miens. Vous voulez connaître les affiliés à la conspiration ; je vais vous les dénoncer. Ce sont tous les habitants de la Pologne : les hommes, les femmes, les vieil-
lards, les enrants. Tout ce qui a une intelligence pour comprendre, une âme pour juger, un cœur pour aimer et jpour haïr, tout vous hait, tout vous est hostile. Vous pouvez décimer des générations entières, les déporter, sous prétexte de conscription; de mesures de salut public ! tant qu une voix s'élèvera entre la Vistule et le Dnieper, elle pariera pour vous maudire, pour vous reprocher vos forfaits, vos assassinais, vos rapines!... Et si Dieu quim*entend, pour quelque dessein inconcevable, tolère qu'on étouffe cette dernière voix, eh bien, vous pourrez alors régner sur la Pologne, mais vous ne régnerez jamais sur les Polonais. Allez! maudits! vous n'êtes pas faits pour civiliser les peuples, mais pour épouvanter les déserts !
Rogatchef n'en put entendre davantage. Se voir ainsi bravé, lui, gouverneur militaire de Varsovie , et par une femme, c'était trop ! Il sonna. Le gendarme ouvrit la porte.
— Qu'on remmène! s*écria-t-il.
Le lendemain, il fit ramener Wanda dans la même salle. Elle pensait d'abord qu'on allait lui faire subir un nouvel interrogatoire ; mais l'air solennel qu'avaient pris ses juges lui fit tout de suite comprendre que quelque chose d'ex* traordinaire allait se passer. En effet, le prince Rogatchef, debout et tête nue, ainsi que ses deux acolytes, lui donna lecture de son jugement. La comtesse Wanda était dégradée de la noblesse, tous ses biens étaient confisqués, et elle était condamnée à la déportation en Sibérie.
Après lui avoir fait la lecture du jugement, on lui ordonna de le parafer. Puis, ses juges l'ayant saluée, on la reconduisit dans sa cellule.
Le lendemain matin, au petit jour, sa porte s'ouvrit, et
1G9 LE UkRi ÎDE LA DANSEUSE.
OU la fit descendre dons la cour. Un traîneau Tattendait, avec une escorte. Elle y prit place entre deux gendarmes. Les portes de la forteresse s'ouvrirent devant le traîneau. Le grand air, très-vif, brûlait la face de W^nda, et les étoiles brillaient encore dans le ciel. Elle passa devant son hôtel, alors désert et fermé ; puis bientôt, derrière elle, s'enfoncèrent, dans une douteuse obscurité, les dernières maisons de la ville.
tv
Pendant que ces événements se passaient à Varsovie, le vicomte de Saint-Bertrand avait quitté Paris avec Barberine, et roulait sur la route de Vienne. A cette époque, 1844, on ne voyageait pas, surtout pendant Thiver, avec la rapidité et les facilités d'aujourd'hui. Saint-Bertrand mit douze jours pour gagner la capitale de TAutriche. De là, pour atteindre Moscou, deux routes s'offraient à lui. La première, la plus fréquentée, passait par Gracovie et Varsovie; la seconde, beaucoup plus longue et plus fatigante, suivait le cours du Danube jusqu'à son embouchure; de là, elle se prolongeait à travers la mer Noire, jusqu'au port d'Odessa, et, traversant enfin la province de Kberson et la Pelite'Riisttet eUe s'enfonçait jusqu'au centre de l'empire.
Nul Voyageur^ à moins d*y d'être obligé par ses affaires, ne pouvait avoir l'idée de prendre cette seconde route. Cependant ce fut elle que choisit Saint-Bertrand. On sait qu'il avait des raisons particulières pour ne pas se montrer en Pologne, et, à son arrivée à Vienne, la nouvelle du soulèvement de Varsovie ét^nt venue à ses oreilles, il crut avoir un impérieux motif de plus pour éviter le chemin le plus direct. Après douze heures de repos, il s'embarqua donc sur le Danube, descendit le fleuve jusqu'à Galatz; U, il se réembarqua sur le bateau à vapeur qui faisait le service des côtes de la mer Noire, et, quand il fut arrivé à Odessa, après avoir laissé deux jours de repos à sa femme, qui avait été un peu éprouvée par le mal de mer, il monta avec elle dans un traîneau confortable et bien couvert, qui devait, en quinze jours environ, les transporter jusqu'à Moscou.
Il y avait déjà treize jours que leur traîneau, attelé de trois chevaux, glissait sur une route de neige durcie et polie comme un immense miroir. Ils avaient traversé d'interminables forêts, des marais glacés, des steppes dé* serts. Déjà, successivement» ils s'étaient arrêtés dans la ville d'Orel, puis dans celle de Toula ; le terme de leur longue course se rapprochait, et, jusqu'alors, — Barberine ayant reçu, à Paris, du général surintendant des théâtres impériaux de la Russie une carte de circulation, — aucun retard n'avait été apporté à son voyage. Elle trouvait des chevaux disponibles à chaque station de poste, et on la saluait, ainsi que son mari, jusqu'à terre* Cependant, le treizième jour, en arrivant dans l'après-midi, au relais de la petite ville de Zaraïsk, éloignée de Moscou d'une trentaine de lieues» force leur fut» à tous deux, de faire appd à leur pa-
ticnce. Il n'y avait plus de chevaux à la station. Us étaient
tous employés pour le service du gouvernement. Le maître
de poste était bien fâché, disait-il, mais il ne pensait pas
que les voyageurs pussent continuer leur route avant le
soir.
Barberine, fatiguée par la longue course qu'elle venait de faire, résolut de mettre à profit les quelques heures de répit qui lui étaient imposées en prenant un peu de repos. Elle demanda au maître de poste s'il pouvait lui donner un lit. 11 lui offrit celui de sa femme. Barberine alla s'étendre dessus, sans se dévêtir, et, après avoir dit à son mari de la prévenir quand les chevaux seraient arrivés, elle s'endormit.
Saint-Bertrand, lui, n'avait point envie de dormir. Ennuyé de ce contre-temps, qui était venu si mal à propos interrompre son voyage, il entra dans la salle commune de ia station, se fit servir du thé, en but trois ou quatre tasses ; puis, se sentant incommodé par la chaleur du poêle et l'odeur nauséabonde que l'on respirait dans la salle, il reprit sa pelisse fourrée, l'assujettit sur ses épaules et sortit.
Il resta quelque temps debout devant la porte de la station. Le bourg de Zaraîsk, avec les dômes de son église, ses maisons basses à demi enfoncées dans la neige, ses cheminées fumant, ses images de saints surgissant au-dessus des portes, se développait à sa droite. C'était une petite ville froide, triste, silencieuse ; à peine quelques habitants apparaissaient-ils dans les rues. Devant lui s'élevait la station de poste, grossière cabane construite en rondins de sapin, percée de deux fenêtres, coiffée d*un toit de chaume en surplomb chargé de neige, et flanquée d'un hangar en
L'ÔSTROG. 1C5
planches servant d'écurie. Des arbres grêles se dressaient auprès, épars et frissonnants sous une bise aigre, et, parmi eux, se balançait au haut d'un poteau une lanterne éteinte. A côté de la station, devant des bûches et des broussailles empilées, on avait rangé le traîneau de Saint-Bertrand pour laisser la route libre. La capote du traîneau était rabattue en avant, une épaisse couverture suspendue devant l'ouverture en masquait Tintérieur, et avec son filet à fourrages pendant à l'arrière, ses patins évasés, ses brancards relevés, incliné de côté, le véhicule, élégant pourtant ! avait un air presque misérable. A la gauche de Saint- Bertrand, tout près de la station, il y avait un bâtiment sombre et singulier. C'était une lourde maison de pierre, . allongée, n'ayant qu'un étage, avec une énorme enseigne au fronton. Cette maison se présentait la première à l'entrée du bourg ; elle en était séparée, elle ne semblait point en faire partie. Un factionnaire se promenait devant la porte, et son isolement, sa tristesse, ses fenêtres munies de bar* reaux la faisaient reconnaître pour une prison.
C'était une prison, en effet, mais d'une espèce particulière, une prison de passage, une maison de dépôt servant à abriter les convois de transportés pendant la nuit. Dans toute l'étendue de la Russie, auprès de chaque station de poste, s'élèvent des geôles semblables. Elles portent le nom d'ostrog, et entre elles toutes, surtout depuis cent ans, elles ont vu couler plus de larmes qu'il n'en faudrait pour les submerger.
Au delà de l'ostrog de Zaraîsk, la route qui monte de la Crimée à Moscou s'étendait toute plate, à travers le steppe, coupée en travers par celle qui, de Varsovie, s'enfonc
jusqu'à l'extrémité de la Sibérie, en passant ^ar Nijni-K>* YOgorod. Ces deux routes dessinaient en ce moment une grande croix luisante au miHeU de }a plaine toute blanche qui s'en allait aveo d'insensibles ondulalicms jusqu'à Yhorizon. "
Et sur cette plaine, silencieuse et désolée, n'apparais* sait, à perte de Tue, ni un arbre, ni une broussaiUe, ni une maison, ni une pierre. Le blanc linceul recouvrait tout, et au-oessus s'étendait un ciel bas et gris, uniforme et immobile, un ciel pesant et d'une seule teinte, couleur gris de fer.
Le soir venait. Le vent s'était apaisé. Il gelait. Le bourg de Zaraisk semblait abandonné. Une clarté livide qui, au rebours d^ ce qui se voit dordinaire, émanait du sol, éclairait faiUemeM la plaine; et, à l'exception du factionnaire <}ui se promenait devant la porte de l'oslrog, pas un être vivant né $e montrait dans ce triste lieu, qui semblait comme figé dans le froid et dans le silence.
Saint-Bertrand fit quelques pas sur la route pour se r,échauffer. A quoi pensait-il? Peut-être à non, peut-être à l'ennui d'attendre. La neige criait sous ses pas. Il avait le menton baissé dans son collet de fourrure, et il enfonçait ses deux mains jusque dans le fond de ses poches.
Hais voilà que, tout à coup, loin, bien loin devant lui, une tache noire apparut sur la plaine blanche. Et, en même temps un murmure de voix passa dans l'air. Il regarda. Une longue caravane s'avançait vers lui. 11 y avait un grand nombre de gens à pied, un très-grand nombre aussi d'hommes à cheval. Des fers de lance brillaient. Déjà on entendait le pied des chev^^wc qm foulaient la neige. Et puis
le même murmure traversait l'espace ; et ce mufmure était rhythmé comme un chant.
Tout ce monde était sorti d'un pH de terrain qui, jusqu'alors, l'avait caché aux yeux de Saint-Bertrandi. Il rc* connut bientôt que les hommes à pied étaient disposés en longues files. Un gros de cavaliers le précédait. Un autre marchait derrière eux, confusément, comme pelotonné ; et sur les deux bords de la route, des cavaliers encore allaient deux par deux, unissant l'avant-garde à Tarriéregarde, et se suivunt sans intervalles, rigoureusement disposés les uns derrière les autres.
Quelque chose de large et de bas, qui ressemblait à un traîneau, était au milieu des hommes à pied.
Un autre traîneau, attelé de trois chevaux et escorté de cinq cavaliers, fermait la marche.
Tout cela tint d'abord peu de place sur le steppe; mais, à mesure que la caravane approchait, elle semblait emplir Tespace. Saint-Bertrand , quand elle fut à deux cents pas de lui, se mit machinalement à compter les hommes. Il y en avait cent cinquante à cheval, et juste cent cinquante à pied, en tout trois cents. Ce fut en ce moment qu'il entendit chanter, car ils chantaient, et, chose étrange! par in* stants se mêlait au bruit de kuF$ voix je ne sais quel bruit de ferrailles.
Quand ils furent arrivés près de lui, Saint-Bertrand reconnut que les cavalier^ étaient des Cosaques. Chacun d'eux, coiffé d'un petit schako en cui^ verni, avec la mentonnière abaissée, avait la taille serrée par unf ceinturon d'argent ; une lance dansait à son bras et un manteau de gros drap flottait sur ses épaules. Quelques Tcherkess, afy
mes de carabines et coiffés de bonnets fourrés , allaieiii parmi eux, courbés sur leurs petits chevaux aux crins épars, harnachés de rondelles de cuivre.
Les officiers se tenaient en tête. Les hommes à pied étaient uniformément vêtus d*une capote grise, en gros drap, de souliers et d*un bonnet à visière. Us avaient la tête rasée. Ils étaient disposés par pelotons de vingt hommes, attachés dix par dix, et par les poignets, aux deux côlcs d'une longue barre de fer. Quelques-uns, liés seuls, ou deux à deux, portaient des anneaux aux pieds, reliés entre eux par une chaîne rouillée qui traînait sur la neige. Leurs mains portaient des traces sanglantes produites par le frottement des fers. Ainsi rivés, soudés les uns aux autres, sanglants, souillés de boue et de neige, ces hommes se traînaient sur la route, non comme des hommes, mages de Dieu, mais comme un vil troupeau de bétail.
Une femme était couchée dans le premier traîneau, dont les chevaux allaient au pas.
Quelques malades, le carcan au cou, gisaient pêle-môIe dans le second traîneau.
Ces malheureux étaient les plus jeunes de ceux qui avaient pris part à la récente insurrection de Varsovie : des étudiants, des ouvriers, des paysans. Quelques-uns n'avaient pas encore dix-huit ans. Deux prêtres, à demi morts de froid et de privations, étaient couchés dans le dernier traîneau. La femme qui gisait dans le premier était la comtesse Wanda.
Il y avait deux jours déjà que, ne pouvant supporter les fatigues d'une course rapide, elle avait supplié les soldats qui la gardaient de la déposer dans un hospice. Hais il n'y
avait pas d'hospice sur cette route, si cen*est à deux cents verstes plus loin, à Riazan. Wanda avait donc été obligée de continuer à endurer le froid. Cependant, ayant rencontré la chaîne des transportés qui se rendaient à piefd en Sibérie, ses gardiens, par pitié, décidèrent que, jusqu'à Riazan, le tratneau de leur prisonnière irait au pas avec la chaîne. L'ofiicier de Cosaques qui commandait le détachement consentit h cette infraction à ses ordres. Il donna même sa pelisse à la comtesse pour qu'elle pût se couvrir. Il est vrai que cet officier était jeune et qu'il connaissait la comtesse. Il avait maintes fois dîné chez elle, à Varsovie.
Cependant, le convoi se rapprochait de plus en plus de l'ostrog où il devait passer la nuit, et en avant duquel se tenait immobile le vicomte de Saint-Bertrand.
Les chants qu'il avait entendus jusqu'alors étaient des duinkis de l'Ukraine entonnés en chœur par les Cosaques. Ces sauvages enfants des steppes s'ennuyaient de l'uniformité de la route, et ils chantaient pour se distraire. ^ ^ï prisonniers, harassés de fatigue et de froid, chacun ' .as tendu vers la barre de fer où l'une de ses mains ' attachée, écoutait en marchant les chansons plaintives.
li y en eut une qui cependant les fit frémir. Celle-là était une chanson de guerre qui exaltait le triomphe des Russes sur Napoléon, en 1812, et qui mêlait dans un commun mépris les Polonais et les Français.
D'abord, les prisonniers ne dirent rien; mais on les vit dresser la tète. Tous s'étaient regardés avec passion. Leurs narines s'ouvraient comme pour respirer l'odeur de la poudre des champs de bataille, et les yeux de ces jeunes gens £kunboxaient.
Ils laissèrent les Cosaques acheter leur chanson insultante. Elle avalit quatre couplets. Ils marquèrent le pas en Técoutant, comme des soldats. Et, quand elle fut finie, quand la dernière note du chant eut été se perdre au loin dans la sombre solitude, ils se regardèrent encore. Puis, tous ensemble, d'une seule voix violente et formidable, comme si la mesure eût été battue par un bras invisible pour ces étranges musiciens, ils entonnèrent un hymne à leur tour. Et cet hymne était celui que les mères font balbutier, le premier, à leurs enfants, dans toute retendue de la Pologne, Thymne sacré de Dombrowski :
Non ! la Pologne n'est pas morte !
Tant que nous vivons sous le ciel!
La liberté que la force nous a prise, Avec le sabre nous la reprendrons.
Marche! marche! Dombrowski!
De la Pologne en Italie, Pour délivrer notre patrie.
Sur tes pas nous reviendrons.
Ils s'arrêtèrent pour respirer, car ils marchaient en chantant; mais les sauvages qui les entouraient ne leur laissèrent pas le temps de poursuivre. Tous ensemble, enfonçant l'éperon dans le ventre de leurs chevaux, ils se ruèrent sur les malheureux enchaînés, et les battirent sur la tète et sur les épaules à grands coups de fouet. Ce fut une ignoble mêlée! Les Cosaques hurlaient, la lanière des fouets claquait, et les héros, muets et farouches, se laissaient battre.
Cependant leurs âmes altières n'étaient pas vaincues.
L'OSTROG. iîi
Quand, fatigués de les frapper, les Cosaques eurent repris leurs rangs, Tordre se rétablit dans la chaîne immense. Et alors, les prisonniers au front marbré de coups de fouet se regardèrent encore. Puis , tout à coup, et tous ensemble, comme la première fois , ils entonnèrent la seconde strophe :
Nous passerons la Vistule. Nous franchirons la Warta.
Nous sommes les Polonais !
Bonaparte nous apprendra
Comment il faut s'y prendre pour vaincre
Mais ils ne purent achever. Les Cosaques s'étaient de nouveau jetés sur eux, et, cette fois, ils les assommaient du bois de leurs lances, il se faisait de longues oscillations dans la chaîne, disloquée à droite et à gauche par Télan furieux des chevaux. La barre de fer broyait les mains; les chevaux, en sautant, écrasaient les pieds; les lances fendaient la peau sur les fronts, et le sang coulait. Mais les héros se laissaient toujours frapper en silence.
Wanda, mourante, s'était dressée dans le traîneau et regardait. Les prêtres, à Tarrière-garde , chantaient avec les jeunes gens. Saint-fiertrand, pétrifié, regardait aussi, sans comprendre.
Cependant le tfoupeau humain était tout près de l'ostrog. Quelques femmes, des enfants, sortis du bourg de Zaraïsk s'étaient approchés au bruit, poussés par la charité, apportant aux prisonniers des boissons, du tabac, quelques aliments. Tous ces braves gens étaient attristés de ce spectacle, et aussi de ne pouvoir oflrir davantage.
m LE MARI DE LÀ BAKSEUSE. .
La nuit tombait. Des étoiles brillaient déjà dans un coin du ciel, d'où s*étaient subitement écartés les nuages.
Les prisonniers recommencèrent à chanter :
Le père disait à sa fille.
Qui se tenait devant lui, tout en pleurs :
c Écoule, Barbe! ce sont les nôtres qui reviennent!
Entends-tu gronder les tambours? »
Hais alors, un nouvel assaut, plus furieux que les deux premiers, fondit sur ceux qui chantaient. Les Cosaques, exaspérés, les avaient tous renversés par terre, et ils leur déchiraient le corps avec la pointe de leurs lances. On ne voyait que chevaux cabrés, soldats dressés sur les ètriers, bras tendus, et sur la neige se débattait un monceau humain d*où s'échappaient des cris de rage et de douleur. La ferraille s agitait et résonnait convulsivement, et parfois, de ce péle-mèle sanglant, jaillissait tout à coup un éclat de voix qui disait :
Marche ! marche ! Dombrowski !
Et puis c'étaient des cris de Gloire à Dieu! des appeb véhéments et pieux : Jésus Maria!
Horrible chose! les plus nobles des hommes étaient battus comme des chiens par une populace de sauvages. ' Wanda, épouvantée, se jeta soudain à bas du traîneau. Les chevaux la foulèrent aux pieds. Quand le jeune «flicier de Cosaques parvint à la dégager, elle avait la poitriiie enfoncée.
— Elle est morte! dît une voix.
k ces mots, les bourreaux cessèrent de battre. Les pr.
sonniers se relevèrent. La porte de Tostrog était toute grande ouverte. Les Cosaques, devant elle, formèrent une sorte de rempart qui englobait toute la chaîne.
La comtesse fut transportée jusqu'au seuil de la porte. Là, elle reprit ses sens et demanda qu'on l'assit par terre. Les prisonniers se taisaient tous, maintenant. L'officier, à genoux à côté d'elle, s'efforçait de la faire boire à même une gourde d'eau-de-vie qu'il portait en bandoulière ; mais elle ne pouvait avaler. Elle étouffait. Tout à coup, en levant les yeux, à côté de la porte de l'ostrog, parmi les gens de Zaraîsk qui pleuraient, elle aperçut un visage d'homme qu'elle crut reconnaître. Il était horriblement pâle, il avait les yeux hagards, et ses deux mains tremblaient convulsivement. C'était le vicomte de Saint-Bertrand.
Ils se reconnurent en même temps. Et lui, emporté par un impérieux sentiment de pitié, se pencha machinalement vers elle. Mais elle se rejeta en arrière. Tous les prisonniers regardaient. Alors, réunissant ses forces, la comtesse leva lentement le bras, et, d'une voix haute, claire, s'adressantà tous ses compatriotes :
— Voyez-vous cet homme? dit-elle. C'est celui qui vous a vendus!
Un grand vide se fit soudain autour du vicomte. Trois cents regards curieux l'examinaient.Les Cosaques eux-mêmes s'écartaient de lui, car les bourreaux méprisent les traîtres.
Lui, il demeurait là, stupide, à regarder Wanda qui
mourait.
^ Quand on eut emporté le cadavre de la comtesse dans la
salle de l'ostrog, les prisonniers y entrèrent les uns après
les autres. A mesure qu'ils franchissaient le seuil de la porte,
i"^^ LE MARI DB'iA DANSEUSE,
le cercle de soldats se resserrait derrière qui. Les habitants du bourg s'étaient éloignés, entraînant avec mx Saint-Bertrand du côté de la station de poste. Bientôt les derniers des prisonniers disparurent dans la prison, et wk entendit retomber les battants de la porte.
L'un d entre eux, cependant, était parvenu à s'échapper. C'était un jeune paysan, nommé Eytmin. U n's^vait pas été soudé à la chaîne. Il marchait seul, portant des fers rongés par la rouille aux mains et aux pieds. Quand il entendit la comtesse désigner celui qui avait vendu ses compatriotes, il JDrissonna d'abord, puis il regarda Saint-Bertrand attentivement. Et enfin, se baissant lentement dans l'ombre, pendant qu'on emportait le cadavre, en rampant sur les genoux et sur les mains, il passa sous le ventre d'un cheval ; puis il glissa derrière les gens de Zaraïsk; de là, derrière l'amas de fagots. Et enfin, profitant delà nuit, voyant que les Cosaques, tout à leurs prisonniers, ne songeaient point à lui, se trouvant mal caché derrière les fagots, il se jeta soudain dans e traîneau de Saint-Bertrand, placé devant lui, et se blottit sous la couverture.
LE imOSKAL
Eytmin était le fîls de la nourrice de Wanda. Jusqu'aux fêtes de Pâques, si tristement troublées à Varsovie, il avait vécu avec sa vieille mère, dans une des terres
» MOSKAL. " m
de ]a Goiotesçe. U y exerçait les fonctions de g$rde, et nul n aurait su veiller aus&i bien que lui sur la forêt confiée à ses soIjos. Cet homme simple, pieux, hospitalier, n'avais qn une préoccupation dans l'âme : celle de Taffranchiasement de son pays. Il avait donc pris part à la dernière lutte. Frappé d'un coup de baïonnette au début du combat, il était tombé, on Tavait garrotté, traîné en prison. Huit jours plus tard, après avoir été jugé par la commission d'enquête, il avait été condamné à la déportation en Sibérie.
J'ai dit qu'Ëytînin était pieuii, il se résigna donc à son sort. Cependant, en dehors des motifs impérieux que tout homme puise dans le sentiment de sa dignité pour regretter son indépendance, Eytmin avait une raison particulière pour souffrir de l'exil auquel il venait d'être condamné. Il était le dernier des six garçons que sa mère avait mis au monde. Les cinq premiers, arrachés successivement parla conscription au foyer de famille, avaient été transportés comme soldats dans les solitudes les plus reculées de l'empire, et, depuis, on n'avait jamais entendu parler d'eux. Lui, déporté à son tour, et les biens de la comtesse étant confisqués, qu'allait devenir sa mèrel Eytmin avait un autre motif d'inquiétude : au moment où il avait pris les armes pour se joindre à ses compatriotes révoltés contre le tzar, le jeune garde était fiancé.
Le jour de son départ pour la Sibérie, en arrivant au premier ostrog avec ses compagnons de chaîne, il eut un court moment de joie. Les femmes de Varsovie ont l'habitude de se rendre à cette station, distante d'une dizaine de lieues de la capitale, chaque fois qu'un convoi de prisomniers doit y passer. C'est là que s'échangent ka adieux su-
no LE MARI DE LA^ DANSEUSE
pi^émes entre les aniis, entre les membres d'unç même famille. Dn permet aux tran$portés d'embrasser leurs parents et d'accepter de leurs mains quelques objets de souvenir. La mère d'Bytmin, voûtée par l'âge et vêtue de deuil, était donc venue là, et la fiancée d'Eytmin raccompagnait. Les deux femmes pleuraient en embrassant le jeune homme, qu*elles pensaient ne jamais revoir. Autour d'eux, dans le cercle formé par les Cosaques de l'escorte, les femmes s'arrachaient aux bras de leurs époux, les enfants à ceux de leurs pères. Il y avait quelques prisonniers, orphelins peut-être, ou venus de loin pour le combat, qui demeuraient abandonnés. Nul ne venait leur tendre la main; ils n'étaient connus de personne : aussi étaient-ils les plus tristes. Cependant le temps était mesuré aux suprêmes épanchements. La mère d'Eytmin bénit son fils, puis elle lui remit une veste de laine, tricotée par ses vieilles mains, qui devait le défendre contre le froid des steppes polaires, et dont chaque bouton, lui dit-elle à l'oreille, renfermait une impériale d*or. Toutes les économies de la paysanne avaient passé dans ce i^ilet. Quant à la blonde jeune fille que la tyrannie du tzar faisait veuve avant qu'elle eût goûté les joies du mariage, elle donna à son fiancé une croix de bois de la longueur du doigt, en lui disant :
— En elle est ton salut. Ne la perds pas.
Cette double attention tira des larmes des yeux du Jeune homme. Il embrassa une dernière fois les deux femmes. Puis les Cosaques les séparèrent, et il entra avec se&compagnons de misère dans la maison de détention.
Cette maison ressemblait ex:.ctement à toutes cellis de même soi te échelonnées le long de la route. Elle ne se ^m-
LE MOSKAL, 177
posait que d'une seule pièce, tout autour de laquelle de larges bancs de bois étaient superposés. Les transportés devaient coucher sur ces bancs, pôlè-mèle, en se tenant sur le côté, les bras tendus vers la barre de fer qui les liait les uns aux autres. Au milieu de la salle, un cloaque apparaissait comme une tache boueuse, et des émanations fétides s'en exhalaient. Le manque d'air, la chaleur du poêle, la malpropreté, les haleines infectes, les rixes inévitables entre tant de malheureux soudés ensemble faisaient de ce bouge un enfer, et les imprécations et le bruit des chaînes y retentirent toute la nuit. Eytmin, favorisé par le hasard, couché à part sur un banc, ne pouvait dormir. Cet homme, de trente ans, robuste, habitué à Tair salubre des forêts de sapins, se sentait étouffer dans cette atmosphère empestée. Il priait pour se donner un peu de courage. Il pensait à sa mère et à sa fiancée. Les dernières paroles que la jeune fille lui avait dites revenaient constamment dans son souvenir : « Ne perds pas cette croix : en elle est ton salut. » Y avaitil un sens caché dans cette recommandation? Il prit la petite croix dans ses mains. Elle était pesante, trop pesante pour une croix de bois. Cela le surprit. En l'agitant, il lui sembla l'entendre résonner faiblement, comme si elle eût contenu un corps étranger. 11 la mania dans tous les sens, et Tune de ses extrémités s'ouvrit alors, laissant tomber une lime entre ses mains. C'était une lime anglaise, excessivement fine et qui paraissait de bonne trempe. Eytmin comprit. Sa fiancée lui avait donné le moyen de se débarrasser de ses fers. Elle voulait qu'il s'échappât, qu'il vînt la retrouver. U se promit de l'essayer; mais la tentative était difficile, car il était étroitement surveillé.
11 résolut d*abord de ne rien livrer au hasard, d'îatlendre une occasion, pendant un mois, s'il le fallait. Il savait qu'il serait iacile à ses gardiens de le rattraper dans la campagne alors déserte. Le froid, la faim, ne tarderaient pas à le faire périr ou à l'obliger à se rapprocher de quelque village. N'ayant pas de passe-port, il serait immédiatement arrêté. Il préféra patienter jusqu'à ce que le convoi de prisonniers se trouvât dans le voisinage d'une grande ville. Il pensait que la foule le cacherait mieux que la solitude. Il savait que la chaîne devait passer à Moscou, ou près de Moscou. Un frère de sa mère, domestique chez un négociant étranger, habitait depuis longtemps l'ancienne résidence des tzars. Il irait le trouver. Son oncle ne refuserait pas de lui donner asile. Peut-être pourrait-il lui fournir le moyen de regagner le pays.
Il s'informait donc, à chaque station, de la distance qui séparait encore le convoi de la capitale. Un de ses compagnons de chaîne y était allé jadis. Quand la chaîne fut arrivée à Kalouga, il lui dit :
— Dans deux jours, nous coucherons probablement à Zaraîsk, et, de ce bourg à Moscou, il n'y a guère plus de cent verstes.
Eytmin le remercia et se promit de s'échapper à Zaraïsk. Il commença aussitôt, en marchant, à limer, en dessous, les anneaux qui enserraient ses deux poignets.
Il y parvint aisément, car la lime était bonne et ses fers étaient rouilles. Il suffisait maintenant d'exercer une pesée sur eux pour les faire éclater ; à peine tenaient-ils ensemble par le bord le plus mince. Lorsque ses compagnons se mirent à braver les Cosaques en chantant l'air de Dom-
LE MOSKAL. 179
brovvskî, il fut, dix fois, sur Je point d'arracher ses fers pour les secourir. Heureusement, il sb, contint. Le souvenir de sa mère et de sa fiancée lui donna le courage nécessaire pour se laisser battre. Mais, quand il vit Wanda mourante à la porte del'ostrog, surtout quand elle eut désigné publiquement le misérable qui avait trahi ses compatriotes, il crut avoir un motif de plus — et plus impérieux que tous les autres, celui-là ! — pour ressaisir sa liberté. En effet, maintenant, avant de retrouver sa mère et sa fiancée, Eytmin voulait venger son pays et la comtesse.
On a vu comment, profitant du trouble occasionné par la mort de Wanda, il était parvenu à se blottir dans le traîneau. 11 y resta d'abord, sans remuer, attendant que Tescorte eût gagné le village. Quand il eut entendu passer les chevaux, il ne perdit pas son temps à limer les anneaux de ses pieds. Il attaqua par les deux bouts la chaîne mince qui les reliait. En cinq minutes, elle tomba. Alors, il arracha les anneaux de ses mains. Puis, libre enfin, il souleva lentement la tête au-dessus de la couverture qui masquait la capote du traîneau, et le vent glacé de la nuit frappa son visage.
Ce qu'il vit n'était pas fait pour le rassurer. A vingt- cinq pas de lui, devant la porte de l'oslrog, un grand feu flambait sur la neige, et les trente soldats de garde prenaient leur repas du soir. Ils étaient tous assis en cercle autour du feu et mangeaient. Eytmin les entrevoyait derrière la fumée qui montait dans l'air en tourbillonnant, avec des fusées d'étincelles. Le factionnaire se promenait le long du mur de la prison; tin autre se trouvait à trente pas de là, sur la route. À gauche les vitres de la station de poste rou-
gissaient faiblement. Au-dessus se balançait le réverbère allumé, scintillant comme une petite étoile, et un murmure de voix un peu confus, bourdonnant dans la salle commune de la station, passait à travers la cloison de planches.
Eytmm se leva. Rien ne bougeait. Les sentinelles ne pouvaient Tapercevoir. 11 souleva la couverture du traîneau et mit un pied sur la neige, puis Tautre. En se tenant dans 'rombre, lentement, i) s'approcha du mur de la station de poste. Il Tatteignit. Blotti derrière Tamas de fagots, il écouta. Une femme qui s'exprimait en langue russe, avec la mauvaise prononciation d'une étrangère, — c'était Barbcrine, — se plaignait qu'on la fît attendre, demandait quand arriveraient les chevaux. Le maître de poste s'excusait, disait que les chevaux ne pouvaient tarder maintenant, qu'il attendait un traîneau revenant à vide d'un château situé sur la route de Kalouga, que le cocher Bielski le conduisait, et qu'il serait pour sûr arrivé à la station avant une heure. Alors un homme s'impatientait, grondait en parlant à la femme dans une langue qu'Eytmin ne pouvait comprendre. La femme traduisait ses paroles au maître de poste, et c'étaient de nouvelles protestations, de nouvelles excuses. Il y avait une fente entre deux rondins, dans le mur. Eylmin l'agrandit un peu en faisant une légère pesée entre les rondins avec un morceau de bois. Puis il regarda dans la salle et reconnut le traître. Dès lors la situation lui fut parfaitement expliquée. Le nom de Moscou avait été plusieurs fois prononcé parla jeune femme. L'homme qui avait vendu sejs compatriotes attendait des chevaux pour se rendre à MosV C0U9 et, comme il n'y avait pas d'autre voyageur que lui
LE MOSRiL. . 181
dans la salle, le traîneau dans lequel Eytmih s*était caché lui appartenait.
Une idée surgit immédiatement à Vesprit du fugitif Jusqu'alors, il avait cherché vainement comment il pourrait joindre cet homme pour le punir de son crime, dût-il sacrifier sa vie en le punissant. Maintenant, grâce au nom polonais du codier que cet homme attendait et qu'avait prononcé le maître de poste, une lueur d'espoir lui apparaissait. Il connaissait la route de Kalouga. C'était celle qu'il avait suivie, dans la même journée, avec ses compagnons de chaîne. 11 jQt aussitôt un long détour derrière la station de poste, et s'avança sur le chemin de Kalouga. Les ténèbres l'environnaient. Il marchait dans une affreuse solitude. Autour de lui, pa»un bruit, pas une âme vivante. Le steppe s'enfonçait en avant. En arrière, le feu du bivac, déjà loin, teignait d'une lueur rougeâtre la façade de l'oslrog. Il alla d'abord lentement, pour s'assurer si personne ne pouvait le suivre ou l'apercevoir, et se tenant au milieu de la route, afin de confondre ses traces avec celles qu'avaient laissées les prisonniers. Il ne se sentait point affaibU, mais les anneaux de ses pieds le gênaient un peu. N'importe! en ce moment, il aurait traîné un boulet sans que sa maiche en fût ralentie. Il avait devant lui la liberté et l'espoir de la vengeance.
Le ciel était redevenu tout noir. Mais la neige éclairait un peu la route. De temps à autre, Eytmin s'arrêtait, écoutait. Son oreille cherchait dans lair un bruit lointain de clochettes. Mais il n* entendait rien que ce mot: a Ecoute! « prononcé par l'une des deux sentinelles. « Ëcoutet « répondait l'autre. « Écoute! » murmurait l'écho.
m LE BIARI M LA DAMSEUSB
Alors, Il reprenait sa marche. L'obscuHté redotiMait. Il glissait. Tout à coup, la neige se mit à tomber silencieusement et toute droite, car il tie faisait pas de tent. La neige descendait comme un blanc rideau devant lui^ sûr lui. Elle tombait drue, épaisse.
Il fit une Terste environ, et ftlors, jugeant qu'il était assez loin de Tostrog, il s'arrêta. Soudain un bruit lointain de clochettes lentement agitées, comme tà le cheval qui les portait allait ait pas, se fit eiltendre. Bientôt le bruit s'accentua.
Enfin uil traîneau vide, sans lattternes, attelé de trois chevaut et conduit par tin homttie àSsië sur le siège, sortît dé l'ombre. Eytmin avait d*abofd Fintention de faire un nouveau détdtir, {)oiir examiner ië traîdèau et voir s*il éftait bien celui qu'ii attetitlait. Mais le cacher Tavait aperçu déjà.
Alors Eytmin leva la main, s'arrêta. En même temps, le cocher retint ses chevaui. Aux premiers mots qu'il prononça pour demander â Eytmin ce qtl'il lui voulait, Eytmin le reconnut à son accent pour un Polonais. Il prit immédiatement son parti.
— Au nom de la patrie ! s*écria-l-il.
Mais ce iiorn révéré, qui aurait dû arracher ttn cri dé joie au cocher, n'eut d'autre effet que d'exciter en lui un modvemeftt de répuîsfon et de terreur. Eytmin, pour son malheur, n'avait pas affaire â un honnête homme, mais au pins méprisable dès ^oêkalsj à celui qui, non content d'avoir abandonné ta cause de son pays, sTest vendu à ses oppressettTs et leiït BéH de limier pour potirchasser et ty ranniser ses compatriotes.
y: MOSKÀl. 183
— Comnfeiit, la pairie? répoildit-il. Quelle patrie?
El, flairant une occasion, le misérable arrêta ses chevaux.
— En èst-il deux, pour toi? dit Eylmîh en se servant de sa langue natale.
— Non, nori, il n'en est qu'uhe, répondit le cocher dans la mênle langtie. Mais que me veux-tu?
— Voici, dit le jeurte homiiiô en s*approchânt et posant la main sur le bord dii tralheaii. A là station de Zaraîsk, il y a un homnle, un étranger, qtll attend tes chevaux pour se fendre â Moscou. Cet homme a veildù la nation. Je veux le punir. Cède-moi ta place sur ce ôîêge. Quand Je me trouverai Seul avec lui, loin de la ville, je le tuerai.
Si Eytmin avait demandé au moskal de le laisser monter auprès de lui dans le traîneau, nul ddute que celui-ci n'y eût consenti ; car alors il lui eûl été facile de livrer son compatHote aux soldats de garde à la porte de Tostrog. Mais lui cédei* sa place lui enlevait la possibilité de commettre cette action. Il avait déjà reconnu Eytmin à son costume pont Un déporté. Le désir de toucher la prime que paye le gouvefheUient russe â quiconque livre un prisonnier fugitif, le poussa à s'emparer de lui, de vive force. Au moment donc où Eytmin, pleiri de confiance, avançait les épaules pour monter dans le tf àfheaiti, le moskal souleva le manche de son fouet et lui en dsséna un grand coup sur la tête.
— Voilà, s'écriait-il en redoiiblaiît ses coups , ce que méritent les assassins de grande route, comme toi. Tiens 1 prends! prends encore celui-ci ! et celui-ci!
Et il le frajlpail toujours, entré les deuii yeux.
— Cela t'étonne et t'étourdit^ n est-ce pas?. Maintenant, je vais t' attacher et te ramener au poste.
Le premier coup avait étourdi Eytmin. Il ne comprenait pas pourquoi le cocher le battait. Mais ses menaces lui révélèrent la faute qu'il avait conmiise par excès de confiance. En une seconde, il jugea sa situation. Et, alors, afin d'en tirer parti, il ne rendit pas les coups, mais chancela, et enfin, tournoyant sur lui-même comme un homme à bout de forces, il se laissa tomber sur la neige.
Le moskal, qui le croyait évanoui, descendit de son traîneau. II prit un bout de corde sous son siège, s'agenouilla, et se mit en devoir de lui attacher les mains. Mais, au moment où il se baissait, à sa grande terreur, le défail« lant ressuscita.
Avant d'avoir pu proférer un cri, Tagresseur s'était senti le cou serré par deux mains robustes, et, à son tour, il tomba le dos sur la neige. La lutte qui suivit fut très-courte. Le garde forestier, habitué à combattre les ours, corps à corps, eut facilement raison de son ennemi. Il lui avait posé le genoii sur la poitrine, et, pendant que les côtes du moskal craquaient, Eytmin Tétranglait de ses deux mains. Les chevaux regardaient le combat machinalement, sans bouger, et la neige enveloppait les deux hommes de son blanc linceul.
— Ah ! tu as donc trahi ton pays, toi aussi, disait Eytmin en pétrissant le cou du moskal, et tu voulais me vendre aux Cosaques ! Eh bien, reçois ta récompense.
Mais il parlait déjà à un mort. Après avoir vainement battu Fair des bras et des pieds, le moskal s'était soudainement détendu, et son visage était violet. Alors Eytmin détacha
LE MOSKâL. 185
ses mains de son cou. Puis il se releva et essuya le sang qui rui-sselait sur son visage.
Il écouta. Bien ne bougeait autour de lui. Il se rait aus« sitôt à l'œuvre. Il enleva sa capote de prisonnier, son bonnet à visière, ses souliers, et les remplaça par la longue robe, les bottes fortes et le chapeau carré du cocher. Ainsi costumé, avec sa longue barbe blonde, il avait absolument Tair d'un mougiL Cependant, bien que résolu à enfouir le cadavre dans la neige, il pensa qu'on ne tarderait pas à le découvrir, car la saison du dégel était proche. Alors il eut l'idée de déguiser ce cadavre, de le faire passer pour le sien. Besogne difficile ! Il y parvint cependant ; puis, chargeant son fardeau sur ses épaules, il s'avança vers un angle de la route où le terrain, fuyant brusquement, lui avait fait reconnaître l'emplacement d'une fondrière. Quand il fut arrivé au bord du talus, il posa le cadavre sur le sol, regarda autour de lui, et, n'apercevant rien,1l le fit rouler dans le trou béant sous ses pieds.
— La neige l'aura bientôt recouvert, pensa-t-il, ainsi que les traces de mes pas.
Le cadavre, en glissant, ne fit pas de bruit. Eytmin écouta cependant, l'oreille près du sol, pendant quelques serondes.
Il n'entendit rien. II s'assit alors sur le siège du traîneau. 11 avait ramassé le fouet du cocher; il rassembla les guides dans ses mains. Les chevaux partirent au trot, avec un grand bruit de clochettes. Bientôt, le traîneau s'arrêta de» vaut la station de poste.
Deux hommes en sortirent aussitôt. L'un maugréant en Mangue étrangère, l'autre interpellant le cocher, le pressant
d alleier ses cheTaox aa traîneau du Topgeur. Eylii^iu sauta sur la neige^ ne répondit nea, se hâta d'obéir à Tordre qui lui avait été donné. L'obscurité n'était pas telle que le feu allumé devant Ta pqrte de l'ostrog ne colorât faiblement les environs de la station 4e pQste ; maisEytmin détournait la lêle afin de ne p;|s être reconnu. Il ne manqua pas d'enlever le fourrage placé dans le file( du premier traîneau et de le placer derrière celui de Saint-Bertrand. Pendant ce temps, le maître de poste conduisait les deux voyageurs à leur véhiciile, dont U £(vait préalablement allumé les lanternes. Mais il n'eut même pas le temps de lever la tête vers le cocher. A peine celui-ci eut-il vu Saint- Bertrand et Barberine insts^lfés sur Iqs coussins, qu'il enveloppa ses chevaux d'un seul coup de fouet et les lança dans l'espace.
Deux minutes plus tard, i\ levait dépassé Içs dernières maisons de Zaraîsk. Le traîaeau glissait alors avec un raclement sourd sur la route du Nord ; la glace se déchirait et rejaillissait sous, ses deux patins relevés; et les trois dievaux bondissaient et l'onllaient sous les covips de fouet, précipités à toute course dai^ wa tourbillonnemç^t de neige et de ténèbres.
SCRUPULES DE ÇOil§C^Çl|CE
Le traîneau qui emportait EytmiE^, Bar\)er^ue et Saint- Qertrai^4 franchit 1^$ premièi^e$ yerstes avec la rapidité
SCRUPULES DE CONSCIENCE. x 187
d'une flèche. La route était en pente ; le froid piquant excitait les trois chevaux. Celui du milieu galopait sous le grand cerceau fixe aux brancards» les deux autres cou* raient follement, coname en Hberté» se cabrant sous les coups de fouet, et le rideau de ne^e m aouleyait en tournoyant devant eux, entraîné par le brusque déplacement de l'air. II était imposisible à Eytmin de rien distinguer devant lui. Les lanter^iesi suspendues aux deux côtés de la capote projetaient une forte lumière sur le3 chevaux, mais au delà tout était tôuèbres. A peine le fugitif entrevoyait-il, de temps à autre, les poteaux bariolés plantés au côté gauche de la route et indiquant le chiffre des verstes parcourues. Quelquefois, cependant, Tobscurité se faisait soudain plus épaisse, la veige. paraissait tomber moin^ abondamment, comme si quelque obstacle invisible VeAt écartée, et Von entendait un bruit dç branches froissées. C'était que le traîneau glisi^t sur la lisière d'u^e forêt, les arbres étendai^t £^lors au-dessus de lui, coa>iine un dais, leurs énormes rameaux ployant sous le poids des glaces.
Quand, à la première surexcitation de* la course, eut succédé le calme dans l'esprit d'Ëytoûn, il se demanda de quelle manière il s'y prendrait pour accomplir son acte de justice. — Ce qu*il avait voulu d'abord, c'était entraîner sa victime loin de la ville. Il y était parvenu ; «ueun secours ne pouvait anri^^ miuQtenant. Vk teipend^i Sytmin hésitait. Un témo^i svu" leiquel il n'avait pas CMiipté se trouvait là. Ce tèOMÛu était uae (enmoia, piobahkiDi^t l'épouse du traître. Comment le frapper devant elle? Et, même, en admettait q»'il s'y décidât, que fevaH-il de cette femme, après avoir égorgé son mari? \a tuerait-il doifi«, eUft aussi.
pour se soustraire à ses poursuites? L'abandonnerai t-il, avec ce cadavre, dans cette solitude glacée, pour qu'elle y périt de terreur et de froid ? Que ferait-il du traîneau, des chevaux dont la dispariticMi exciterait les soupçons du maître de poste? Et enfin, où se réfugierait-il, lui, après avoir commis le meurtre ?
Il demeura, pendant quelque temps, l'esprit cloué sur ces idées. Il les tournait, les retournait, sans trouver de solution au problème. Il vit alors que tuer n'est pas toujours facile, et que se soustraire aux conséquences d'un assassinat, même supposé légitime, l'est encore moins. Ce qui le faisait hésiter, ce n*était pas le sentiment de la conservation inné chez l'homme. C'était le souvenir de sa mère et de sa fiancée. Si la comtesse, avant de mourir, n'avait pas embarrassé sa conscience de cette idée de vengeance, même après l'assassinat du moskal, il pouvait espérer de retrouver les deux femmes et de quitter le pays avec elles pour aller vivre à l'étranger. Hais maintenant il lui fallait poursuivre une œuvre nouvelle, se soumettre à ce qu'il considérait comme un devoir impérieux. Comment concilier ce devoir avec celui qui le poussait vers sa mère? Le patriote, précisément parce qu'il voulait venger son pays sans s'arrêter 9^ choix des moyens, avait l'âme droite. Aussi se sentait-il embarrassé.
Tout à coup, il secoua le front, fouailla ses chevaux, se dit qu'il se devait à son pays avant tout, et qu'il acquitterait sa dette quand il aurait dépassé le premier poteau de poste. I
Mais le premier poteau fut dépassé, puis le second, et il no bougeait pas de son siège.