‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 3 sur 33 · L'ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

L'ENFANT PRODIGUE

OÙ Ton couchera ; et qui vops vêtira, quand vos haillons seront tombés, pourris, sur vos talons, et que l'on se sent le dos traversé par le vent d^hiver 1 Tu ne sais pas ce que c'est que d'en être réduit à se demander, tant on endure de maux, si on est réellement éveillé ou si on rêve ! Oh I la misère!... le vent, le froid, taboue, la pluie, la faim, la malpropreté, le dégoût, la maladie, la rage impuissante, la fréquentation des filles, de leurs crapuleux protecteurs I Comment supporte-t-on cela? Tiens! je n'ai pas peur de la mort, Barberine. Un jour, je me suis vu, enfonçant mon re« gard dans le canon d'un pistolet £raqué sur moi. Eh bien, en ce moment, j'éprouvais une terrible angoisse. Je la trouve plus supportable, cette angoisse, que celle qui m'a torturé sans relâche pendant trois mois. Moi qui n'ai jamais su me priver de rien; moi qui n'ai jamais résisté à mes désirs; moi que tu as gâté^ que tu aimais,* que tu adorais, car tu m'as adoré ! qui conservais dans ma mémoire, comme un parfum, le souvenir de tes caresses, j'étais quelquefois obligé, comme aujourd'hui, de me passer de chemise, et d'autres fois de ne pas sortir de huit jours du bouge où l'on m'avait donné asile, parce que je n'avais pas de souliers. Tu aurais dû travailler, me diras-tu ; mais je ne sais pas travailler, moi. Et puis j'avais honte. J'espérais toujours que cela finirait, je ne sais comment. Je n'osais même pas me montrer dans ce quartier, où chacun me connaîti dans la crainte de rencontrer quelqu'un de mes compagnons de plaisir. Mes haillons me faisaient horreur à moi-même. On eût détourné de moi les yeux^ sans me secourir. D'ailleurs, on ne m'avait déjà que trop secouru. Et puis, ce que je rêvais, ce qu'il mr, fallait, c'était toi qui m'avais chass&

C'était cette adorable existence d'autrefois» quand nous nous comprenions' si bieq, que nous payions ensemble toutes nos journées ; que, le soir, je te regardai^ danser, je t'admirais, je t'applaudissais et te ramenais ici, où tout est

, cUarmant, délicieux, où Ton se sent vivre. Mais comment ipe présenter devant toi? M'aurais-tu reconnu, seulement? Ah ! que de fois, la nuit, je suis venu pleurersousles fenêtres. Tu dormais, toi! Moi, je grelottais ; la pluie collait mes vêtements surtout mon corps, et je mourais de faim. Âh! je suis corrigé, je te le jure! J'ai expié ! Tu peux me pardonner ! Tu m'as as^ez puni,* trop puni I Je ne yeux plus de tout cela ! Je ne suis pas fait pour cela, moi ! C'est uqe chose atroce que de tant souffrir?

11 se tut. Ella le regardait, étonnée, se demandant si c'é-

• tait bien lui, lui si réservé | si fier autrefois! qui parlait avec cet abandon, ce débordement de passion, cette humilité presque féminine. Mais il semblait avoir résolu de Tétourdir, de ne pas lui laisser seulement le temps de penser. Il lui secouait les mains en pleurant, se penchait vers elle pour interroger ses yeux, car la chambre commençait 4 s'assombrir, et, toujours à genoux, suppliant, avec des caresses infinies dans le regard et dans la voix :

— Je te semble lâche, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis lâche. Vivre sans toi ne m'est plus possible. J'aime mieux qu'on me tue. Tuô*moi tout de suite!

Et, renforçant sa voix, avec l'agitation fébrile d'un enfant gâté qui veut à toute force arracher un sourire à sa mère :

— Pardonne-moi! pardonne-moi! s'écriait-il. Je suis corrigé. Il faut me pardonner. Il faut m'aimer. Enlends-tu ca que je te dis, Baij)érine? Il faut m'aimer.

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^t toujours» secouant ses mains :

— Mais parle-moi, parle-moi donc I Tu m'as amené ici, et, depuiç deux heures que j'y suis, tu ne m'as pas encore fait une caresse. Âh ! je le vois, tu ne m'ajraes plus!

Il semblait transporté de douleur. Il ne pouvait tenir en place. U lui prenait les pieds, les jofiains, les serrait, les baisait, s'écriait^ s'exc)^msiit, lui parlait de sa beauté, la vantait; vantait la CQuleur de ses yeux, Téclat de ses cheveux^ sa jolie bouche, ça tajUp charmante ; puis il lui reproc^iait encore sa froideur. Barberjne le regardait d'un air stupéfait. Que ppuyait-pl}e lui répondre? Elle ne s'était pas . attendue à tant de h^t^, d'ardeur, de franchise. La peinture de sa misère, qu'il avait faitp, la terreur de cette misère^ qu'il lui montrait, tqut cela était absolument nouveau pour elle.

Elle s'étonnait de le trouver séduisant encore. Et cependant saséduptipi) provenait exclusivement de sa personne, car ce (|u'il lui disait, au fond, n'avait rien de noble et d'élevé. Par quel cl^arme, par quel sortilège, ce misérable en qui tout étaitmort, hormis la crainte des privations matérielles, se faisait-il écquter de cette femme? Elle ne le savait pas elle-même. Elle se sentait comme étourdie. Elle ne pensait pas; elle écoutait. L'harmonie de sa parole la tenait sous une fascination étrange... Sa parole lui faisait l'effet d'une musique. Il aurait pu lui dire autre chose, et d'une façon incompréhensible, elle l'ei^t écouté, elle eût été fascinée encore. Sqn éloquence était dans son accent, IJeureuse de le sentir auprès d'elle, do l'entendre, elle s'abax donnait à la dopceur de son émotion. L'abjection de sa ne, ^u'il louait de lui révéler, Vhprreiir toute récente que

la vue de ses haillons avait excitée en elle, tout cela était envolé déjà deLSon esprit. Elle se figurait qu'elle avait dormi pendant une année, et que, tout à coup, elle s*éveiliait. Ce« pendant, à travers son attendrissement et sa pitié, une certaine méfiance lui restait au cœur.

Il avait une perception vague de cela. Il s'assit alors auprès d'elle, et recommença à parler, cette fois sur un ton plus tendre. Le comédien modifiait son rôle. Le musicien" variait ses airs. Le charme continuait. Eblouie, Barberine écoutait toujours, et tout le mal qii'illui avait fait, sa trahison, ses turpitudes, s'échappaient en même temjis de son souvenir. Tout à coup, sur un mot imprudent qui lui échappa, un sarcasme, le charme se rompit, elle le repoussa; la connaissance lui revenait; les écailles lui tombaient des yeux; et, se soulevant en sursaut, elle s'éloigna de lui avec un regard de terreur. Il comprit qu'il venait de faire une faute. Hais il s'était trop avancé pour reculer. Il voulait triompher d'ailleurs, et tout de suite. Il s'élança donc après elle et lui prit le bras. 11 était agité par un mouvement intérieur d'une violence extraordinaire.

— Tu ne m'échapperas pas ! s'écria-t-il. Tu m'appartiens, de par les maux que tu. m'as faits, de par l'amour que j'ai pour toi. Ta mort, la mienne, je ne reculerai devant rien. Si c'est que tu as un amant, je le tuerai. Et si tul n'en as pas, si tu as simplement voulu te jouer de ma mi-l sère et de ma douleur,... prends garde ! je suis désespéré. Mais non ! ne tremble pas, car je t'adore. C'est moi, moi seul que je punirai de n'avoir pas su me faire aimer. Et mieux vaut en finir sur-le-champ que de discourir.

Disant cela, il se jeta sur des ciseaux que Charlotte avait

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laissés sur la cheminée, et se frappa la poitrine. Barborino bondit sur lui. Le sang coulait sur sa chemise, et, continuant à se labourer le sein, à chaque effort nouveau, il poussait de faibles cris, comme un enfant qui souffre et se contient avec peine. Enfin, elle parvint à lui arracher les ciseaux. Il s*était affaissé sur le canapé, et elle, à genoux devant lui, étanchait son sang en pleurant, s'accusant, multipliant les protestations, le couvrant de baisers et de larmes. L'obscurité était venue. A peine le reflet de la lune, en glissant dans la chambre, Téclairait-il d'une lueur vague. Et lui la regardait le panser. Quand elle se fut assurée que la lame des ciseaux avait glissé sur les côtes, et qa elle eut étanché le sang avec son mouchoir, elle s'assit à son côté. Hais alors, comme s'il ne se fût pas jugé digne d'une telle faveur, il se jeta de nouveau à ses pieds. 11 embrassa ses deux genoux, lui demanda pardon de son emportement, prétendit qu'il était un misérable de l'avoir ainsi effrayée, et dit qu'elle ferait bien de le chasser. Il pleurait, se tordait les mains, la suppliait de l'écouter, de croire à son repentir; mais son agitation, si grande qu'elle fût, n'était pas telle qu'il ne pût surveiller attentivement Barberirie. [ Tout ce que la passion peut tirer d'un cœur excédé de crainte et contracté par la volonté de réussir, il le lui dit, avec des accents qui auraient tiré des pleurs des yeux d'un vieux juge. Il s'excusait, s'abaissait, s'anéantissait devant sa maîtresse, attestait le ciel qu'il voulait lui consacrer toute sa vie, prétendant qu'il n'exigeait rien que son pardon, que cela lui suffirait. Et elle, haletante, écrasée, pleurant aussi, le laissait dire. Une fois, elle posa ses bras sur ses deux épaules. Il l'étreignit alors. Elle se sentait mourir.

Le misérable la guettait toujours. 11 se releva sur un pied,

puis il lui saisit la tête à deux mains et l'embrassa entre les

deux yeux. Ses lèvres la marqyère'nt au front comme un

fer rouge. Il luî fit peur. Elle se détourna. Elle était

vaincue.

Depuis une demi-heure environ, ils étaient assis auprès Tun ^e l'autre. Par instant, Saint-Bertrand s'appuyait sur le coude, prononçait quelques mots, et Barbérine lui répondait en soupirant. La nuit, toute noire, était venue. La lune avait disparu derrière le toit d'une maison voisine. A peine entendait-on, montant de la rue, le roulement lointain des voitures qui se croisaient sur le boulevard. Tout à coup, un violent coup de spnnette retentit à la porte, et Barbérine sauta sur ses pieds.

Saint-Bertrand voulut la retenir, mais il ne le put. La jeune femme semblait agitée par une émotion extraordinaire.

— Qui donc sonne ici, à cette heure? demanda Saint- Bertrand.

— Je n'en sais rien, répondit-elle.

Elle savait bien que ce ne pouvait être que Gaskell , et peutêtre, avec lui, le comte de Perche ; et la honte, la crainte d'être surprise, lui faisait perdre l'esprit.

— Il faut te cacher dans ma chambre, dit-elle tout à coup.

Mais Saint-Bertrand n'entendait pas qu'on lui disputât la place qu'il venait de reconquérir.

— Ma foi, non! répondit-il.

Et, tandis que Charlotte, une lampe à la main, ouvrait la porte du boudoir, il s'étendit nonchalamment sur le canapé, comme s'il eût été chez lui.

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