SCRUPULES DE CONSCIENCE
d'esprit où doit se trouver un fils qui vient d'assassiner sa mère.
Barberine, qui, ne le voyant pas bouger, le croyait toujours endormi, échangeait quelques mots à demi-voix avec le cocher.
— Quand pourrons-nous nous remettre en roiile? lui demanda-t-elle.
Eytmin dit :
— Quand l'ouragan sera passé.
— Croyez-vous qu'il dure longtemps ?
— Non, le vent tourne déjà du côté de l'ouest.
— Pauvres chevaux ! dit-elle en regardant les bêles patientes, qui, la tête basse, les jambes enfouies dans la neige, demeuraient immobiles comme si elles eussent été gelées.
— Est-ce que vous êtes étrangère, madame? dit Eytmin.
— Oui. Je suis née en Italie, de parents français. Mais je suis déjà venue en Russie.
Eytmin aurait voulu lui demander si elle était allée en Pologne ; mais il craignait de se trahir. Il dit :
— Votre mari connaît-il aussi la Russie?
• — Non; c'est la première fois qu'il y vient. > Eytmin s'enhardit un peu.
— Peut-être est-il allé en Pologne?
— Non. J'ai habité Varsovie pendant quelques années, nîoi ; maïs alors je n'étais pas encore mariée. Mon mari, jusqu'ici, n'était jamais allé plus loin au nord que Vienne, en Autriche. Est-ce que vous êtes Polonais? reprit-elle,
Eytmin frémit.
-^ Noa, madame, rèpoadiuil.
Saint-Bertrand n* avait rien compris à ce dialogue, qui se tenait en langue russe. U ne l'écoutail même pas.
— Comment cet homme a-^-U pn yeadr^ la nation? se se demandait Eytmin, puisqu'il n'est jamais allé au pays.
Il eut un moiasient Tidée. qae la çQ«^l«sse avait confondu la femme avec le mari. Mais Barberine venaU de lui donner une telle preuve d'humanité, qu'il ne pouvait- la soupçoinner capable d'une action infâme. Plus troublé que jamais» il prit alors la déterminatiion de suivre )e« V4)ty«g^ijirs jusqu'à Moscou, Qt de vérifier VaccA^iott de Ift comtesse avant d'agir.
Mais cette détermination élsât phift Cacile à prendre qu'à suivre. Le veiit s'étant enfin un peu apaiséi, Eytmin sortit du traîneau, dégagea les chevaux de la neige amoncelée autour d'eux, et, montant sur son siège, il parvint, noasa^ peine, à replacer le véhicule au milieu de la route. Les chevaux n'avançaient phis que kn^ement, car ils étaient feligués, et le tirage du traîneau devenait d'autant phis pénible que le lit de neige était plus épais. Cependant, après une heure de marche, le cocher vit briller de loin k lanterne du relais de poste de Kolomna, où il devait s'arrêter et quitter les voyageurs. Mais il avait déjà trouvé le moyen de les accompagner sans qu'ils s'en doujtasseot.
Au moment où il arriva devant la statioi^ de poste, il s'approcha de la fenêtre, et, selon l'usage, demanda à haute voix :
— Y a-t-il des chevaux?
— Pour aller où ¥ répondit un homme en enlre-bàillaot la porte.
SCRUPULES UE QONSCtpÇE. .195
•^ A Moscou, dit Eytmin çn tournant le dos et 4étoIaiit SCS bêtes à mçiti^ fourJ^ues.
— Combien de chevaux? dit l'homme.
— Trois.
— Il y a trois chevaux.
— Pressez-vous, dit alors Barberine çn montrant sa carte de circulation. J.e donnerai un bon pourboire.
A la vue de la carte, tout fut en mouvement dans la station de Kolompa. Le cocher qui devait remplacer Evlmin était déjà dans l'écurie. Il en sorli|t au bout d'une minute; une autre minute lui suffit pour atteler ses bêtes ; il siffla, quand il fut monté sur sion siège» et les chevaux partirent au galop.
Hais, en passant devant Técurie, le traîneau reçut un choc soudain, et le cocher crut avoir accroché une pierre cachée sous la neige. Il se trompait. Le choc avait été communiqué au traîneau par Eytmin, qui s'était élancé dans le filet suspendu à Tarrière. Quand il vit que le véhicule^ reprenait sa route, il se pelotonna sous le foin. Il y en avait assez pour le bien cacher. Et ce fut dans cette situation peu commode qu'il arriva jusqu'à la porte de Moscou.
Là, une crainte le saisit. Les douaniers n'allaient ils pas fouiller le foin? Tout se passa heureusement- avec promptitude, grâce à la carte de circulation. Eytmin retenait encore son haleine et s'exerçait à ne pas bouger, que le traîneau glissait déjà dans les rues de la ville. (Jne journée s'était écoulée depuis qu'il avait en. l'idée de se blottir dans le filet. Le soir était venu, et, quand le train^u s'arrêta dans la cour de Thôtel que Barberine avait indiqué au cocher, l'obscurité permit à Eytmin de s'échapper de sa cachette.
sans être aperçu, et de se glisser dans la rue après avoir lu le nom de l'hôtel où àevait loger Saint-Bertrand, écrit en grosses lettres au-dessus de la porte cochère.
Il s éloigna d'abord lentement, marchant au hasard. Le costume russe qu'il portait le déguisait si bien, que nul ne pouvait le reconnaître pour un Polonais. La foule était trèsgrande, d'ailleurs, dans les rues. Quand il se fut éloigné de rhôtel d'une centaine de pas, il avisa un malHeureux qui balayait la neige devant une boutique. Il s'approcha et lui demanda quel chemin il lui fallait prendre pour se rendre sur la place du Kremlin. C'était là que logeait l'oncle d'Eytmin. La direction de cette place lui ayant été indiquée, an bout de quelques minutes il frappait à la porte d'une maison, et, dans le domestique qui vint lui ouvrir, le fugitif reconnut le frère de sa mère.
L'oncle d'Eytmin se nommait Leszek.
Il ne reconnut pas, d'abord, le fugitif: il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années, et son costume de mougik le déguisait absolument. Cependant, aux premières paroles qn*Eytmin prononça dans sa langue natale, le bonhomme lui saula au cou ; puis, comprenant que quelque chose d'ex-
traordinaire avait dû se passer au pays pour que son neveu le vînt trouver à Moscou, il ferma la porte et le fil entrer dans une petite pièce où il se tenait habiluellement, et qui servait d'antichanïbre au cabinet de son maître.
— Que font les nôtres ? demanda d*abord le vieux pa*> Iriote.
— Hélas î mon oncle, dit Eytmin, ils sont encore bien malheureux !
£t il fit brièvement le récit de la deroière insurrection, suivie de la déportation en masse des révoltés. Leszek leva les mains au ciel.
— Mais que pense-t-on en France? dît-il. A-t-on des espérances ?
La France est toujours demeurée la libératrice su* prême dans l'esprit des Polonais. Selon eux, il n'y a qu^elle dans tout le monde qui puisse avoir Fidée de les affran* *chir,
Eylmin ne sut que répondre à cette question. Il était lun des soldats les plus obscurs de la cause nationale, et les chefs ne lui avaient rien confié de leurs prévisions et de leurs calculs. On lui avait dit d'aller se battre. Il avait obéi avec confiance. Il savait qu'on se battait pour la bonne cause, et cela lui suffisait.
— Et comment te trouves-tu ici, déguisé? dit enfin le vieux Leszek.
Eytmin raconta son évasion. Il confessa le meurtre du moskal, et son oncle n'y trouva rien à redire, le fugitif s'étant trouvé dans le cas de légitime défense. Mais Eytmin, conseillé par la prudence, ne dit rien de ce qu'il avait appris à l'égard de Saint-Bertrand, et rien, non plus, du projet
J08r LE HÀRl DE LÀ DÀNSKUSE.
qu'il avait formé de punir sa trahison. Leszek écoutait sor neveu avec un mélange de satisfaction et d'inquiétude.
Quand Eytmin eut cessé de parler, le bonhomme lui dit :
— Il va falloir te cacher ici, et te bien cacher, car la po* lice a de bons yeux, à Moscou. Heureusement, il est des moyens de les lui fermer. li faut que je consulte mon maître.
Une sonnette retentit en ce moment. Leszek se leva et dit à sou neveu de Tattendre. Uais, comme le domestique allait sortir de Faniichambre, la porte du cabmet s'ouvrit et le maître apparut sur le seuil.
H. Tiphaiiie, le maître de Leszek, était ui^ jeune Français de trente ans, né à Paris, et qui, installé depuis dix ans k Moscou, en qualité de représentant d'une maison de banque, y avait fait une belle fortune. Ce que Ton pouvait dire de lui de pkis caractéristique, c'est qu'il était un bon enfant. En effet, il eût été difficile de rencontrer, dans toute Té-* tendue de l'empire des tzars, un homme plus obligeant que H. Tiphaiae.. Rien ne le rebutait, quand il s'agissait de rendre service. Sa bourse était ouverte h tousi s^çs apûs, comme à tous les pauvres, et ceux qui le connaisiçaieiit nç pouvaient p«^s lui faire de plus grave injure que de reoou* rir, dans le besoin, à d'autres que lui. Ce Parisien, joyial et frondeur, avait un quUq poiv tqyte^ ^§. saintes c-auaes. En France, il eût été libéral ; en Russie, il était, le défeos^eur âcbarné desi Polon«ûs. U police ru$$e ravs\iit cl*^or4 trouvé dangereux, et elle ne s'était pas fait faute 4e le ^uneiller; mais, quand on vit que la seule propagande qu'il ce perniit consistait à prêcher raffraucl^ssemeut de W Pologne ^ des gens qui avaient les meiU^Mr§i9raisaoa4ua]i9.^4^ j^uir W pas
se laisser convaincre, o(i se boucha les oreille pour nepns entendre les plaidoyers de M. Tipl^aipe, et on en yint, peu à peu, h le considérer comme un pauyre diable, faible d'esprit. 11 faut dire, pQur^x{)liquer c^te^cès de tolérance inusitée (ff^ la part c|ela police rnsse,que M. Tipha^ne n'avait jamais ncigligé de payer les primes qu'elle croyait devoir prélever çur lui. Il avait ^cheté le droit de parler, dans un pays où tous le@ hommes sont pduets, m^i^ où tous les fonctionnaires sont i| vepdre, et, ravi cl'être seul à manifester son opinion au |[^ilie^ dç gens qui cachaient la leur dans le repli \e plus çb^c^ip de lei^r conscience, il poussait Teffronterie jusqu'à çh8\nte^*, à sa propre table, devant un auditoire e^çelusiyçi^ient composé c^e Pusses, les chansons les plus audacieuses de Bérangcr.
— Qu'est-ce que c'est que cet homme b^rbu? dit-il à Leszek en apercevant Eytniin.
LeszeU mit immédiatement son maître au courant des aventures de soi^ neveu. (In l'écoutant, M. Tiphaine ouvrait de gr^ds yeu}^ et hochait la tête. Un insurgé polonais d^ns s,a maison, un déporté qui s'était enfui après avoir brisé seç fers, quelle aubaine! Et comme, grâce à lui, il allait s'amuser aux dépens de la poUce russe ! Il se fît racoiitçr df^ no.\^ye^ les inoindres incidents de l'évasion, puis il fie m^ q SQ promener par la chambre, et enfin, tendant lesmai^^.3siEytinii\:
— Vous avez l,)ien fait de venir ici, moi^ garçon, lui ditil. Un Russe vo\is eût dénoncé peut-être, mais un Francis '^v Jamais! Quand il s'agit de se compromettre pour
, un brave, Ze« Français sont toujours là!
L^ visage de M. Tiphaine resplendissait pendant qu'il
parlait. Se dévouer, pour certaines gens, sera toujours un plaisir suprême. Il voulut que le fugitif quittât ses habits souillés; puis il lui fit servir à dîner, et, s'asseyant auprès de lui, dans Tolfice, pendant qu il mangeait :
— Mon garçon, lui dit-il, voici comment je compte vous tirer d'affaire. 11 est évident pour moi que, lorsque, après le dégel, on trouvera le corps du moskal dans la fondrière, on le prendra pour le vôtre. Vous avez eu une heureuse idée en le couvrant de votre capote de déporté. Une fois qu'on Taura découvert et que son identité supposée sera constatée, toutes poursuites cesseront à votre égard; mais, si Ton 'abandonne la recherche du prisonnier Eytmin, le croyant mort, on ne fermera pas les yeux sur la disparition du moskal, qui, après avoir conduit, comme cocher, un traîneau de la station de poste de Zaraisk à celle de Kolomna, est subitement devenu introuvable. D'un autre côté, on apprendra bientôt que j'ai pris un nouveau domestique à mon service, et l'on voudra savoir qui il est, d'où il vient, par quelle suite de circonstances il est arrivé chez moi. Il faut donc, pour couper court à toutes les suppositions, que j'aille, dès demain, vous dénoncer au bureau de police.
— Comment ! le dénoncer? fil Leszek.
— Attends donc, vieux têtu ! dit M. Tiphaine. Je dirai au commissaire que, fatigué de son état de cocher, ton neveu, qui ne sera plus ton neveu, je le ferai passer pour le moskal qui dort sous la neige, est venu à Moscou dans l'intention de se placer dans une bonne maison. J'ajouterai qu'il s'est présenté chez moi, qu'il me convient, et que je sollicite l'autorisation de le garder. On me refusera cette autonsation, je m'y attends; mais je saurai me la faire ac-
corder, lu sais comment? Cela me coûtera une centaine de roubles.
Leszek baisa les mains de son maître.
Quant à Eytmin, il méditait. Passer aux yeux de tous pour un homme faisant cause commune avec les oppresseurs de son pays, cela lui répugnait étrangement. Cependant la Sibérie lui répugnait encore davantage.
Il remercia donc H. Tiphaine, et dit qu'il lui obéirait aveuglément.
Le lendemain matin, au moment de se rendre au bureau de police^ le Français appela Eytmin, qui était en train d'aider son oncle à approprier la maison.
— Vous devez avoir trouvé le billet de passe du moskal dans ses vêtements. Donnez-le-moi. J'en aurai besoin, lui dit-il.
Eytmin remit le passe-port à M. Tiphaine. Après l'avoir parcouru des yeux, celui-ci reprit :
— Votre signalement se rapporte assez bien à celui du défunt. N'oubliez pas maintenant que vous êtes né à Kamienetz, que vous avez trente-trois ans, et que vous vous nommez Bielski.
M. Tiphaine revint chez lui au bout d'une heure. 11 avait l'air très-satisfait.
— Je suis arrivé à temps. On cherchait déjà le cocher disparu, dit-il à Eytmin. Ah çà ! mon garçon, reprit-il en riant, il va falloir vous rendre utile ici, maintenant, pour me faire rentrer dans mes déboursés. Ce diable de commissaire s'est un peu fait tirer Toreille* Vous me coûtez déjà deux cents roubles.
Eytmin ne savait comment exprimer sa gratitude à son
202 • tfe MARt faE LA DANSEUSE.
bienfaiteur. Celul-fci hé lui laissa môme pas le temps de la manifester.
— Allons, à l'ouvrage! s'ècrià-t-il. Je rie Sais phs comment je pourrai tous oëcUpef , par exemple ! bar Leszek n'a déjà pas gfaild'chosé à faihe dails mti inhlsûh. Enfin, il vaudra toujoiira mieUx pour vôtis fairiêdntéir â Moscou que travailler aux ttiinefe en Sibérie, et, si vbUs vous eiînuyez chez moi, je voUS caserai ailleurs.
En ce moment, la sonnette retentit à la porte âë la rue, et Eytmill se précipîlèi pour aller bufrif .
Mais il retint aussitôt relfôUvèî son rilaîlfe, et bcîui-iîi s'aperçut qu'il était devenu très-pâle.
— Qu'aveu voua donc? dit M; Tiphaine. Eit-ce (|ue le moskfll est reisuscilé et vient vous cherchel» tliet moi?
— Non, ce nest pas le moskal , dit Eytmin. C'est... rliotnme.
— Quel homme?
Eyttnin allait rêpondfe que celui qu'il venait d'irtiroduire daiis la maison était le traître qui atàit vendu ses compatriotes, car c'était au vicomte de Saint-Bertrand qu il avai ouvert ; mais il se domina soudain.
— C'est l'homme, dit-il, l'étraïtgef que j'ai conduit de Zaraîsk à Kolomna, et dans le traîneau de qui je suis vemi, caché, jusqu'à MosfcotJ.
^— Vous Éi-t-îl reconnu ? demanda M. Tiphaine.
Mais, Saint-Bertrand entrant en ce moment, H. Tiphaine s' atança vers lui.
Saint-Bettrand n'avait pas reconnu Eytmin. Il venait rendre visite à son compatriote et lui dire qu'il était portottr d'une lettre de crédit sur sa maison de banque «
LES PRARÇAIS SDNt TOUJOURS LA. 205
M.Tiphaiiie le lit entrer dans son cabinet, lui demanda te qui ramenait à Moscou, et, quand il eut appris que le vicomte était le mari de la célèbre Barberine, il lUl fit toute sorte de politesses, car il avait connu jadis la danseuse.
— Je vais aller présenter mes hommages ft votre femme tout de suite, lui dit-il.
~ Non, non, fit Sàiiit-Bcartrand. Elle est un peu fatiguée et dort encore. Mais vënes diner avec noud ce soir.
— Très- volontiers, dit M. Tipliaine ; mais, d'ici là, que puis-je faire pour vous? Youlei-votts que nous allions visiter le Kremlin , les musées? Il ne manque pas ici de choses à voir,
— Merci, monsieur, dit Saint-Bertrand. Les musées m'intéressent peu ; d'ailleurs, j'aurai tout le temps de voir ceux de iMoscoU) puisque j'y dois demeurer pendant dix-huit mois. Hais dites-moi : houê somtties as^z mal logés à ThôteL Ne ^ourriëz^vous m'aider à trouver un appartement garni?
— - C'est très-facile, dit M. Tiphaîne. J'en connais un à louer, à cinq minutes du grand théâtre Yoùlëz-vous que nous allions le voir sur-le-chàmp ?
— Volontiers.
— Eh bien, partons.
— Il me faudrait aussi monter ma maîsdh. Je n'ai pas amené de domestiques avec moi, feprlt SaintBetIfûnd.
— Quels domestiques voulez-vous avoir?
— Une femme de chambre, une cuisinière, ùtt Valet de ftliambre. C'est tout.
M. Tiphaine réfléchit aussitôt qu'il avait là une excellente O'îcasion de placer son protégé.
— Votre valet de chambre est tout trouvé, répondit-il L'homme qui vous a ouvert la porte toiit à l'heure est un garçon dont je puis répondre. Je m'en priverai volontiers pour vous obliger.
— Quel homme est-ce? dit Saint-Bertrand.
— C'est un Polonais.
Hais, à ce mot, le vicomte secoua la tête.
— N'aimez-vous pas les Polonais? dit M. Tiphaîne.
— Non. Pas du tout.
M. Tiphaine le regarda avec une expression de douleur. Selon lui, les Français et les Polonais ne faisaient qu'un seul peuple, et il n'admettait pas que nul les séparât dans son affection. Cependant, il suivait toujours son idée de trouver une bonne place pour son protégé.
— Je vous dirai, reprit-il, se rappelant qu'Eytmin devait passer, aux yeux de tous, pour Bielski, je vous dirai que celui-là n'est Polonais que de naissance. Depuis longtemps, il a quitté la cause de son pays pour adopter celle des Moscovites. C'est un pur moskal, en un mot.
Saint-Bertrand, entendant cela, réfléchit. L'homme qu'on lui proposait pour serviteur avait trahi la Pologne. 11 ne courait donc pas de danger à l'admettre dans sa maison. l< puis, cela ne lui déplaisait pas, infâme comme il était, d'à.voir à chaque heure du jour l'occasion de rencontrer un homme plus infâme encore.
— Puis-je voir ce valet de chambre? demaiida-t-il à M. Tiphaine.
Ce dernier tira la sonnette et Eytmin entra dans le cabinet.
Saint-Bertrand le regarda. Eytmin baissait les yeux.
^LES FRANÇAIS SOJiT TOUJOURS LA. 205
— Camment s'appelle-t-il? dit le vicomte.
— Bielski.
— Entend-il le français? - , -Non.
— Cela m'est indifférent. Ma femme parle le russe. Ah çâ ! il faudra lui faire couper cette barbe, et quitter cette robe de mougik, n'est-ce pas?
— C'est facile, dit M. Tiphaine.
11 demanda alors à Eytmin s'il consentait à entrer au service de l'étranger son ami.
Eytmin n'en pouvait croire ses oreilles. Dieu l'avait donc destiné à punir le traître, qu'il lui offrait une telle occasion. 11 dit qu'il consentait à servir l'étranger.
Saint-Bertrand lui mit alors deux roubles dans la main, comme denier à Dieu, puis il sortit avec son compatriote. L'appartement proposé lui convint; le même jour, il s'y installa avec sa femme.
A six heures, M. Tiphaine se rendit chez Saint-Bertrand pour dîner. Eytmin l'accompagnait. Sa face rasée et son nouveau costume le rendaient méconnaissable.
Barberine ne soupçonna pas un instant que le valet de chambre de son mari fût le cocher qu'elle avait invité à se réfugier dans son traîneau, pendant l'ouragan de neige, sur la route de Kolomna. Elle était tout entière au plaisir de revoir l'excellent M. Tiphaine.
A onze heures, ce dernier se relira. Barberine et son mari allèrent se coucher, et Eytmin monta dans sa chambre.
Sur une chaise, il y avait une petite valise qui contenait quelques effets que son oncle lui avait donnés.
Il ouvrit cette valise, mit la main dans la poche de son habit, en tira un couteau à lame large et très-pointue qui! avait acheté le même jour avec le denier à Dieu de Saint- Bertrand, et, le cachant dans la valise, il dit, avec un air du menace :
— Maintenant, monsieur ! si tu as véritablement vendu la nation, tu verras.