‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 22 sur 33 · LES NOUVELLES DU PAYS, ETC · texte numérisé non relu

LES NOUVELLES DU PAYS, ETC

teux de sa lâcheté qui lui avait fait, sans nécessité, quitter la France, rassuré maintenant sur les suites de sa trahison, parlait de retourner à Paris, et de n'en plus bouger désorniais ; car, selon lui, on ne pouvait vivre que dans cette ville, où se trouvent toujours, toutes prêtes, des satisfactions pour tous les désirs.

L'existence commune de ces trois personnes avait une uniformité singulière. Chaque matin, Saint-Bertrand se levait à neuf heures, et passait deux bonnes heures à s'habiller -en méditant. Ses méditations se portaient quelquefois sur sa vie passée, mais, le plus souvent, sur ses prpjet^ , d'avenir. Ce qu'il voulait, c'était toujours s'enrichir, et par tous les moyens ; car la fortune représentait plus que jaimais, dans son jugement faussé, la somme de tous les plaisirs. Chevaux, jeu, maîtresses, luxe, vie large et oisive, telles étaient les étemelles convoitises de ce misérable es- * prit parasite. Il lui semblait que de si nobles distractions fussent les seules véritablement dignes d'un homme comme il faut, et rien ne pouvait le tenter en dehors d'elles. A onze heures, il se mettait à table avec Barberine. Il ne lui parlait guère que pour lui adresser des observations sur sa manière de s'habiller et de se coiffer, surtout sur la façon dont elle interprétait ses rôles. A l'entendre, Barberine affectait trop de mutinerie dans son jeu. Sa danse ne parlait qu'à l'esprit, quand elle eût dû, selon lui, parler aux sens. Il lui reprochait d'avoir des regards moqueurs au lieu de regards émus, et des gestes espiègles au lieu de gestes voluptueux. 11 lui citait l'exemple de Fanny Elssler qui avait, en quelque sorte, fanatisé le public en exagérant le caractère des pas espagnols, déjà si lascifs. Il soutenait qu'on ne tarderait

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pas à se blaser sur la daase dé Barberine, qui, bien que correcte, n'avait rien de particulièrement attrayant^ et était, au surplus, toujours la môme. Barberine rèpondaH sans se fâcher : qu'il était peut-être regrettable qjue la nature ne l'eût pas faite pour parler aux sens; mais alçrs il fallait en accuser la nature seule. Elle comprenait la danse, seulement comme un plaisir, une joie, un divertissement, et elle exprimait de son. mieux cette joie, en dansant. Si elle pouriait avec espièglerie , c'est mie les muscles de son visage, à son insu, prenaient naturellement une expression de malice. Si ses gestes étaient prestes, mutins, moqueurs, c'est que ses pieds et ses mains, sans qu'elle s'en doutât, exprimaient la mutinerie, et ne pouvaient exprimer rien autre. Son mari, en cherchant à la détourner de sa maniètej lui donnait un conseil nuisible. En effet, exiger d'un artiste qu'il exprime les sentiments qu'il ne peut éprouver, est aussi absurde que demander au cheval de grimper aux arbres comme Tours, ou d'exiger de l'ours la vélocité du cheval. Saint-Bertrand se garaait bien de répéter devant les étrangers les observations qu'il croyait devoir faire à sa femme. Loin de là : dès qu'il mettait la main sur un aud>* tour, il changeait aussitôt de note. A l'entendre alors, il njî connaissait rien de plus indécent que ces feinmes qui croient devoir chercher de faciles succès dans l'expression des passions physiques. Il ne comprenait pas comment on les tolérait sur les planches, et les sifllets, selon lui, devaient faire justice dé leurs contorsions de mauvaise compagnie. S'il s'exprimait ainsi, c'est qu'il craignait, par-dessus tout, que l'on fil jamais le moindre reproche au talent deBarbçrîne. Depuis son mariage, il avait été constamment

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préoccupé par 1a ^erre^r c^ voir l^aisser sa rèputaiion d'arlisle et SÇ3 appolii|l,ement$ 4ini|nUier.

Quoiqu'il en fût, H reconunençait son* étemelle querelle au déj^eut^rv presqi^, cloaque io^ur. Et quand sa femme était sortie pour aller prendre sa leçon, il cherchait à luer le temps en lisant les journaux de France. Les seuls journaux qu'il daignât lire étaient des recueils de cancans, qui le tenaient au courant des on dit des clubs, et lui apportaient les moindres bruits des coulisses. Vers deux heures» il sortait et flânait dans les rues. Il demeurait le plus long* temps possible à dîner, et, le soir, il allait au théâtre. Quant à Barberine, elle avait à peine un moment à elle, absorbée qu'elle était par les devoirs de sa profession. Mais celui qui, dans la maison, trouvait le temps le moins long était Eytmin. En effet, il était sans cesse aux aguets, épiaxit le moindre regard, notant dans sa mémoire jusqu'à la plus fu» tile parole. Un jour, il était allé au théâtre, et il avait élô émerveillé de ce qu*il avait vu. Sa maîtresse dansait. \l la reconnut à peine, tant elle lui parut séduisante. 11 ne pouvait comprendre qu'elle osât se montrer si légèrement vêtue en public. 11 concevait encore moips qu'une fen^me fût aussi gracieuse et aussi légère. Le pauvre diable, jusqu'alors, n'avait jamais mis les pieds dans un théâtre, et les ballets surtout, avec leur déploiement de luxe, lui apparaissaient comme de véritables féeries. 11 rentra, ce soir-là, rêveur, chez ses maîtres. Non-seulement l'intrigue qu'il cherchait à pénétrer lui échappait, mais il vivait dans un Wîilieu où tout lui paraissait en dehors des choses habituelles. L'affection que Barberine témoignait à son mari le surprenait; car il était bien froid, et souvent maussade, ce

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mari d'une si charmante femme! Eytmin le détestait d'autant plus qu'il se sentait au cœur un attachement plus vif pour Barberine. Cet attachement augmenta encore dans une occasion où la danseuse lui donna de grandes marques de sympathie.

Un Jour, un colporteur juif qui venait de Varsovie, se rendant à la foire de Nijni-Novogorod, arriva chez le vieux Leszek et lui annonça la mort de sa sœur. La mère d'Evtmin n'avait pu résister au dernier coup qui Favait frappée. L'exil du plus jeune de ses enfants survenant en même temps que la misère, à la suite d'une longue existence pleine de troubles, lui enleva tout ce qui lui restait de courage ; et, sans maladie apparente, elle s'appesantit tout à coup, déclina rapidement, et, un matin, on la trouva morte sur son grabat. Leszek, en apprenant cette triste nouvelle, envoya aussitôt chercher son neveu. Eytmin accourut chez M. Tiphaine. Justement, ce jour-là, Barberine y devait dîner avec son mari. Eytmin fut écrasé par le récit du juif. Mais, quand, après avoir versé d'abondantes larmes, sa pensée se reportant sur sa fiancée, il prononça son nom, le colporteur hocha tristement la tête. Un mois après le départ d'Eytmin avec la chaîne des prisonniers, le tzar voulant récompenser lezèie du gouverneur militaire Pierre Rogatchef, lui avait donné les biens confisqués à la comtesse Wanda. La fiancée d' Eytmin, née en Podolie, était serve de la comtesse. Wanda l'avait fait venir auprès d'elle, à Varsovie ; mais, quelques jours après l'emprisonnement de sa maîtresse, la jeune fille reçut ^o^ drede se retirer chez ses parents, qui habitaient auprès de Kaniienetz. Ce fut là qu'un des serviteurs favoris du prince Bogutchef la vit et s'éprit d'elle. 11 demanda la main de la

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