‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 23 sur 33 · LES NOUVELLES DU PAYS. ETC · texte numérisé non relu

LES NOUVELLES DU PAYS. ETC

jeune serve à son maître. Celui-ci la lui accorda. En vaîh la malheureuse enfant supplia, pleura, dit qu'elle était fiancée, que sa religion lui défendait d'épouser un homme qui suivait le rit grec. On ne tint pas plus compte de ses pleurs ■que de ses objections. Mariée de force au Russe qui avait gagné la faveur du général Rogalchef, elle avait été emmenée à quatre cents lieues de son pays, dans une terre du prince, et, depuis lors, on n'avait plus entendu prononcer son nom.

Le désespoir d'Eylmin fut navrant en écoutant ce récit de la bouche du juif. Le malheureux ne Taccueillit pas par des cris de révolte. H se cacha "la face entre les bras et pleura comme une mère qui regarde mourir son enfant. Barberine entrait en ce moment chez M. Tiphaine. En voyant la douleur de son domestique, elle s'émut, s'informa. On lui dit qu'il avait perdu sa mère et que sa fiancée avait été mariée de force à un Russe. Que faire pour consoler de telles catastrophes? Barberine ne dit pas un mot à son domestique, mais elle s'assit auprès de lui, lui serra les mains et se mit à pleurer. Eylmin fut profondément touché de ces marques silencieuses de sympathie. Il 5e laissa glisser sur les genoux, devant sa maîtresse, et, emporté par la reconnaissance, il appuya ses lèvres sur ses pieds. M. Tiphaine se tordait les mains pour maîtriser son émotion devant cette scène touchante. Le juif et le vieux Leszek étaient stupéfaits. Mais le vicomte de Saint-Bertrand haussait les épaules. Cela lui paraissait ridicule et peu convenable. Il emmena sa femme au salon, se moqua de sa sensibilité, et affecta, pendant le dîner, la gaieté la plus malséante. Hais ce qu'il dit n'enleva rien à la pitié de Bar-

«U LE VARl DE LA DANSEUSE,

beriiie. Eytmin, désormais, fut pour elle un serviteur d*une espèce particulière : presque un ami. Et, pour Eytmin, Barberine devint peu à peu une créature au-dessus de toutes les autres, à laquelle il voua toute son affection et tous ses respects.

Cependant, le moment était arrive où quelque chose de la vérité qu'il cherchait allait enfin apparaître à Eytmin. Ce fut un soir, sans qu'il s'y attendît. Il comprenait alors le français. Son maître l'avait emmené avec lui pour faire une promenade en phaêton aux environs de la ville. Barberine était restée seule, chez elle. Saint-Bertrand conduisait le phaéton ; Eytmin, était ^ssis derrière lui, sur la seconde banquette. L'été était venu, et la campagne était toute couverte d'arbres en fleur.

11 y avait une demi-heure environ que Saint-Bertrand promenait son phaéton aux alentours des vastes jardins établis sur l'emplacement des anciens fossés de Moscou, lorsqu un droschkiy très-élégant et conduit par une femme, dépassa sa voiture, et la femme qui le conduisait se retourna, comme si elle l'avait reconnu. Saint-Bertrand avait à |)eine entrevu un visage pâle et dos yeux perçants sous

le voile qui ies préservait de la poussière ; il toucha son cheval pour regarder de plus près celle qui lui avait donné une marque d'attention; bientôt son phaéton arriva tout près du droschki, et la femme, pour la seconde fois, tourna la tête.

Le vicomte la reconnut alors. C'était madame Hélédine, et, à sa vue. un éclair de contrariété traversa les yeux de Saint-Bertrand.

La princesse lui rappelait tout un monde de choses mort tifiantes. Cependant» il s'était trpp avancé pour reculer. Les deux voitures se trouvaient alors sur un chemin étroit, roue à roue. 11 fit donc contre fortune bon cœur, salua avec une certaine affectation de respect, et, voyant que la Hél^ dine retenait son cheval, le vicomte engagea tranquillement la conversation avec elle, comme si rien de particulièrement horrible ne s'était passé entre eux.

— Je ne m'attendais pas à l'honneur dé vous rencontrer à Moscou, madame, lui dit-il.

— Je n'y suis que depuis huit jours, fit-elle en souriant '

— Hoi, j'y suis depuis un an, déjà, et je ne m'y plais guère.

— Pourquoi? dit-elle. Je sais que votre femme obtient ici le plus grand succès.

— Oui, répondit le vicomte avec une hypocrite vanité, le public de Moscou s'est montré on ne peut plus bienveillant pour elle. Hais, tout flatteurs qu'ils sont, les succès d'une femme ne constituent pas une cause de biçn grandes dis- Iraclions pour son mari.

— Ainsi, vous vous ennuyez ici?

— Si vous me permettez de vous parler avec franchise,

je VOUS dirai que je goûte en ce moment le seul plaisir que m'ait procuré Moscou depuis que j'y suis arrivé.

— Je vois que vous êtes toujours aimable, réponditelle.

Les deux chevaux, en ce moment, allaient au pas. Saint- Bertrand, tout en débitant ses banalités, se demandait pour quelle raison la princesse, après Tavoir ignominieusement congédié, lui faisait maintenant un si bon accueil. Il ne pouvait oublier le rôle qu'elle avait joué dans sa vie, depuis le jour où elle l'avait ruiné à Bade, jusqu'à celui où elle avait fait manquer son mariage avec Éveline, puis, l'acculant dans une position désespérée, lui avait arraché les papiers de Wanda. 11 ne pouvait oublier surtout la passion qu'elle lui avait alors inopinément témoignée, et qu elle disait étouffée par le mépris. Et, intrigué de la voir revenir à lui, il pensait qu'elle regrettait vraisemblablement de l'avoir chassé, et il se sentait l'âme pleine d'espoir.

Quant à elle, calme, sereine, presque familière, elle pesait ses moindres paroles et souriait, tout en parlant.

— Je vous dirai, fit-elle tout à coup, qu'un de vos anciens amis est arrivé ici, hier soir.

— Qui donc, madame? demanda Saint-Bertrand.

— Rogatchef.

En entendant ce nom, Eytmin, qui, jusqu'alors, s'était tenu sur sa banquette, écoutant la conversation avec un médiocre intérêt, sentit bondir son sang, et une pAleur subite couvrit son visage. Ce nom du gouverneur militaire de Varsovie fut pour lui une révélation. Le pauvre garçon ignorait qu'il y eût deux Rogatchef, et que celui dont parlait la Hélédine n'était pas le généial, mais son neveu. Se-

Ion lui, son maître ayant été Tami du général, il avait dû vendre réellement ses compatriotes. Ainsi, la vérité lui arrivait par une erreur.

Cependant, après avoir laissé échapper un léger tressaillement, Saint-Bertrand demanda à la princesse ce que Rogatchef était venu faire à Moscou.

— Essayer de se consoler, dit la Mélédine. Il pa^^aît qu'il avait emmené avec lui, à Saint-Pétersbourg, une cerluine demoiselle Héloïse, échappée de l'Opéra de Paris.

— Oui, oui. J ai su cela, dit Saint-Bertrand.

— Eh bien, reprit la Mélédine, cette Héloïse ne s'est pas montrée très-reconnaissante, à ce qu'on m'a dit. Croirezvous qu'elle trompait Rogatchef avec un chanteur italien?

— Vraiment?

— Oui. Et Rogatchef s'en est aperçu, et il l'a congédiée. De sorte que, en ce moment, elle est à Naples, je crois, avec son chanteur, et Rogatchef, s'ennuyant à Saint-Pétersbourg, où chacun se moquait de lui, est venu me prier de l'aider à se distraire.

— Tiens! ce pauvre garçon! dit Saint-Bertrand avec un air de plaisante commisération.

— Je vous dirai aussi, reprit la princesse, qu'il sait que vous êtes à Moscou, et qu'il a l'intention d'aller vous voir.

Saint-Bertrand n'avait pas de rancune. Il oublia sur-le-* champ ce qui s'était passé de désagréable entre lui et le petit prince, et répondit :

-* Mais il me fera beaucoup de plaisir.

Cependant, la princesse Mélédine paraissait avoir encore d'autres choses à apprendre au vicomte de Saint-Bertrand. Mais elle ne se souciait pas de les lui dire devant témoins.

218 LE MARI Dfi U DANSEUSE.

— Je sUis obligée de vous quitter, Reprit-elle, ixiàis ve* nez me voir.

Et elle ajouta, en souriant :

— Nous pdHerotls db tëtnp^ pisëé.

— Rieii lie pduirait me i'endre plus hettHûx, madame, répondit Saint-Bertrand. Dilés-moi dune 4ri^<^ ^ vous plaira de me recevoir.

— Venez demain soir, à huit heiii*es. l'é ^tA seule, et nous aurons le tëtops de feàûsei*.

— Bien. Si voÙâ vdUle2 lilë dire où vodë demeurez, maintenant...

— Fauboui^ de la Pôrtè-Rouge, n® 20. Vous rappellerezvoué cette âdl*eàse?

— Parfaitement, madame.

Les deui voitiit^es étaient 'âl61*S arrivées âu ihilleù d*un carriefout. La princesse, sàluâht le vicbhité d'htlë inclination de tête, diri'^eà éoil droSchki vers la route de droite; le vicomte détourna son phàétbn poill* lui faire éuivre celle de gauche, et, en quelques secondes, ils se perdil^cht de vue.

Eytmin ii'aiait pas laiàsé échapper un mot de ce qui s'était dit entre son maître et là pHiicesse. Halè, si leiir conversation lui avait fbùrni (|ûeI()Uëâ indices, elle ne liil âv:iit presque rien expliqué dé ce qu'il dierchait à approfondir, et rien prôtiVé. En éhtëndaiit la jprii^'cesse indiquer un rendez-voUs âU Viûortite, il sb dit que, s'il pouvait assister à leur entrevue, il apprendrait peut-élfe quelque chose de relatif à la trahison de son Àiàtlrë, et il résolut de faire tout ce qu'il pourrait {pdilr Taccbmpagnér. le hasard l'ûî rendit cette tentative facile. Bàr-bërine dàhsiâiit ce éofr-li; Èytmin se trouvait libre. QUand U vil, un quait dTieurc après le

■^ DEUX AMEs/ 219

départ de sa ihaitresse, le vicomte s*habiller avec soip,puis descendre rëscalier de sa maison lestement, en siftlotant un air de danse, il se glissa derrière liii. La nuit n'était pas venue encore, mais il n'y avait t)lus assez de clartés au ciel pour que Saint-Bertrand pût s'apercevoir qu'il était suivi.

Après une demi-heure de marche, le vicomte arriva à la porte de la maison qui lui avait élè indiquée par la princesse. C'était un petit hôtel dont l'extérieur ne manquait pas d'élégance et qui se bomposait d*un seul étage életé sur Un rez-dechaussée.Un jardin spacieux Tentourâit. Saint-Bertrand ayant été introduit dans ce jardin par uti domestique, la porte se referma derrière lui et Eytmin se trouva seul. La nuit s'était faite alors, et le quartier paraissait désert. Mais coinnient pénétrer à son tour, dans la maison, sans être vu? Eytralrt explora d'abord la rue d'un regard. Il attendit que les rares passants qui s'y trouvaient se fussent éloignés, et, quand il n'y eut plus personne autour de lui, il mesura le mur d'un coup d'oeil, monta sur une borne, dé là, en s'aidant des maiiis, sur le faite du mur; puis, se cramponnant aux traribhes d'un arbre, il se laissa glisser dans le jardin.

Il y avait à peine quelques minutes qu'il se tenait tapi soûs un buisson, cherchant à se rendre compte de la disposition des lieux, quand un murmure de voix parvint à son oreille, et bientôt il entrevit, sortant de l'ombre d'une charmille, deux personnes qui cheminaient dans une allée. 11 reconnut son maître et là princesse. Tous les deux avaient l'air assez dégagé, comme s'ils eussent parlé de choses banales, et, cependant, ils s'exprimaient à d<emi-voix.

lis firent queltjues tours de prohienade, puis ils allèrent s'abscdir sur un bàric placé à une vingtaine de pas. Alors

9» LE lARI DE LA DANSEUS&

£\liiiia se mit à ramper sur les genoux, très4eiitement, allant de buisson ai buisson, et enfin, avec des peines infinies, il parvint à se blottir derrière le banc, entre deux touffes d'églantiers, et, quand il fut installé là, les genoux enfoncés en terre et le corps affaissé sur les talons, il écouta.

-^ Oui, j'ai honte de moi, disait la princesse. Vous représentez à mes yeux ce qu'il y a de plus odieux pour une femme. £t cependant j*ai voulu vous revoir.

— N*est^ce pas vous qui m'avez forcé à faire ce que j*âi fait? répondit Saint-Bertrand. N'ai-je point lutté pendant deux ans? Vous me dites des choses fort dures. Je pourrais vous répondre que vous êtes au moins de moitié dans mon action.

— Je n'étais pas l'amant de Wanda! dit la princesse. Je ne lui devais rien. A peine si je la connaissais! D'ailleurs, j'obéissais à la volonté du tzar. Et enfin, j'ai fait ce que j'ai pu pour sauver Wanda, et, si elle est morte aujourd'hui, c'est qu on m'a manqué de parole.

— A quoi bon revenir sur ces tristes choses? reprit Saûil* Bertrand. Tous les deux, nous avons obéi à la fatalité. Vous avez été, vous, l'instrument d'une politique impitoyable; moi, après avoir longtemps résisté, j'ai cédé, dans un moment de désespoir, à ce qui était devenu pour moi une nécessité. La responsabilité de ce que nous avons fait appartient à celui qui vous a envoyée vers moi, mais non à vous ni à moi. L'épée n'a pas à répondre du sang qu'on lui fait verser.

— Je voudrais, répondit la princesse, pouvoir me cuirasser le cœur, comme vous, avec des sophismes.

Tout cela n'élail qu'à moitié compréhensible, pour Eyt-

min. Le nom de Wanda avait été prononcé, il est vrai, et le vicomte avait été désigné comme son amant; mais comment et pom*quoi les deux personnes qu'il épiait avaientelles trahi la comtesse? Voilà ce qu'il ne concevait point ' encore. La princesse avait voulu sauver la vie de Wanda ; cela ressortait de ses paroles ; Saint-Bertrand disait avoir cédé à la nécessité. Quelle nécessité? Eytmin espéra que la suite de la discussion lèverait ses derniers doutes. Malheureusement, cette discussion prit un autre cours, et, quoiqu'elle fût de nature à l'intéresser encore, elle ne devait lui apprendre rien de plus sur ce qu'il désirait savoir.

— Quelle sotte chose vous avez faite en vous mariant ! dit la princesse.

— Que voulez-vous ! reprit Saint-Bertrand, après l'aveu que vous m'aviez fait, si flatteur pour moi! et le congéjfue vous m'aviez donné, je ne croyais plus vous revoir. Je sentais cependant que nous étions faits l'un pour l'autre. Je ne pouvais m* empêcher de penser à vous. Je déplorais lemaU entendu qui nous avait séparés. J'essayai de m'élourdir; jo ne le pus. L'occasion se présenta de renouer une ancienne liaison, en la légitimant. Je me laissai faire. J'espérais trouver des consolations dans la société d'une femme qui m'a toujours été très-atlachée. Tels furent les motifs de mon mariage.

— Je ne peux pas la souffrir, votre femme ! dit tout à coup la Môlédine.

— Pourquoi ? fit Saint-Bertrand. Elle ne songe qu'à son art, et, sous aucun prétexte, elle ne saurait vous inquiéter.

— Elle m'inquiète suffisamment, par cela seul qu'elle est votre femme.

— Est-ce à VOUS, reprit Saint-Bertrand, i montrer une telle humilité? N'êtes-yous ps[s supérieure à toutes choses?

.« — Je cuis bien pep supérieure à la vie, dit }a Mélédine.

; Elle m'accahle. Je ne sais sj c'est le châtiment d*avoir mal vécu, mais j'éprouve un ennui qui se fait de plus en plus pesant. Il me seipble que l'air que je respire est mortel. Chaque matin, en m'éveillant, je maudis le jour; je me demande si le monde ne va pas bientôt finir. J*en ai assez, pour ma part. Ah! si je pouvais souffrir par quelqu'un ou par quelque chose 1 si je pouvais me passionner pour une idée ! sacri(ier ma fortune, ma vie, h une cause assez élevée pour racheter le mal que j'ai fait ! Mais non ! il n'est plus ici-bas de sainte cause, el, d'ailleurs, je suis fatiguée ! Je vous ai fait venir ici ; j'ai cru trouver une sensation auprès de vous, sans doute parce que je tous ai aimé, que je vous aime peut-être encore. Eh bien, vous me paraissez banal maintenant. Je ne U'ouve en vous ni la sérénité ni le désespoir suffisants pour m'intéresser. Si, par quelque violent renversement du sens moral, vous revendiquiez hautement votre crime encore!... Hais vous vous contentez de vous excuser l

— Allons ! allons 1 chère princesse; interronopit Saint- Bertrand, si je n'avais le caractère aussi bien fait, je pourrais vous répondre des choses un peu mortifiantes.

— Eh ! que ne le faites-vous ! reprit-elle. Mais vous ôtcs là, tranquille, comme si, vous et moi, nous n'avions pas commis c^^s atrocités dignes du couperet. |

— Voulez-vous faire un tour de promenade, chère ma- j dame ? dit le vicomte, 1

PISHX iHES* - 225

— Ah !' triste personnage !... s*écria-t-elle. Il ne sent pas qu'il me ferait revivre une seconde en me tuant !

ils 3e levèrent. Saint-Bertrand glissa familièrement son bras sous le sien, et ils s'éloignèrent. Eylmin demeura seul, pétrifié d*horreur.

Cependant, ils devaient revenir encore une fois de son côté.

— Est-ce que, çi^* ^ilors la Mélédine d une voix plus calme, vpjre fep^piçi §ait ce qui s'est passé entre npus, relativenjent à Ws|nd£| ?

— Non, pon, dit Saint-Bertrand, on ne ce yante pas de pareilles choses,

— Vous devriez bieiï la quitter, vptye (emxne ! dit \d^ Mélédine. ,

— Pourquoi î de^ianda Ssiwt-Bçirtra^id fort tranquillement.

— Parce que.

— l^aiç, dans ce cas, que <]|eyiendrait-elle?

Eytmin n'entendit pas la réponse. Ils suivirent X^Me jusqu'au bout, parlant toujours à 4emi-voix , et s^r un toiji de négligence et d'abandon.

Il était vin peu plus de 0ix heures qui^nd, le, vicpmte soi|tenant an^oureusement la princessQ par la taille, îjs entrèrent enfin ^^ï\s la petite piaispn.

S^l LE lARI DE Lk DÂ5SECSS.

— Ah! l'abominable homme! dit Eytmin en voyant son maître disparaître avec la princesse. Le bon Dieu lui a donné la plus channante, la meilleure des fenunes, et il la trompe avec une espèce de folle qui le traite comme un scélérat !

H était écrasé par œ qu'il avait entendu. Il demeurait à la même place, sur les genoux, regardant toujours cette porte qui s'était refermée sur le couple. Enfin il se leva. Une pluie fine et glaciale commençait à tomber. Il se dirigea vers le mur et le franchit aisément, puis il se mit à marcher au hasard dans les rues devenues désertes. 11 en savait assez maintenant pour accomplir son acte de justice. Aussi nliésitait-ilplus. Il voulait retourner chez son maître, s'armer de son couteau, guetter le traître au passage, et le frapper sans lui rien reprocher, sans lui dire pourq[uoi fl le frappait, comme une bête malfaisante qu*il était, et que, dans la pensée d'Eytmin, chacun avait le droit d'abattre.

Mais, tout en formant ce dessein, il s'éloignait insensiblement de la demeure de son maître. Eytmin connaissait peu la ville de Moscou. 11 se perdit. La pluie, cependant, tombait toujours. Après avoir marché pendant une heure, l'âme pleine de dégoût, de colère, en s'éveillant de son rêve et promenant les yeux autour de lui, il ne reconnut pas le quartier où il se trouvait. La nuit était alors trop avancée

pour qu'il pût demander son chemin ; toutes les boutiques étaient fermées, et personne ne se montrait dans les rues silencieuses. Il continua à s'avancer au hasard, grelottant dans ses vêtements mouillés. Il lui semblait qu'il avait la fièvre. Sa tête s'appesantissait, et ses tempes, comme si elles eussent été serrées par des tenailles, lui causaient une souffrance vertigineuse.

Ne pouvant parvenir à trouver son chemin, il chercha un refuge sous le porche d'une église. 11 se laissa glisser derrière un pilier, et, là, regardant le reflet des réverbères qui tremblaient au loin dans la boue, il essaya de se rappeler ce qu'il avait appris dans la soirée ; mais les événements se confondaient dans son esprit avec les personnages qui en avaient été les acteurs. La comtesse Wanda, Rogatchef, son maître, sa maîtresse, cette femme dont il ignorait le nom et qui lui avait révélé, sans s'en douter, le secret qu'il cherchait à pénétrer; sa mère morte, sa fiancée enlevée, se mêlaient aux images sanglantes de l'insurrection de Varsovie, à sa fuite dans le traîneau du moskal, à des.scénes de danse dans une grande salle de théâtre, à cette allée de jardin enfin où se promenaient deux fantômes. Ëperdu de terreur, il voulait se lever; il ne le pouvait plus. Sa tête lui causait toujours d'atroces souffrances ; il lui semblait, à chaque minute, qu'il allait défaillir. Il demeura dans cet état pendant un temps inappréciable, et enfin il perdit la conscience de lui-même.

Le lendemain matin, les gens de police qui surveillaient le balayage de la ville trouvèrent Eytmin affaissé au pied du pilier. L'éghse où il s'était réfugié s'élevait à cent pas de la maison de son maître. On le reconnut sur-le-champ, car

220 LE MARI DK LA DAH^EUSK.

on était habitué à le rencontrer dans le quartier. On le trans» porta chez le vicomte de Saint-Bertrand, qui, étant rentré à minuit, avait fort maugréé de Tabsence de son domestique. Mécontent de se voir éveillé de si bonne heure, il crut d'abord qu'Eytmin était «ivre, et il le fit porter dans son lit. Hais, quand, quelques heures p^us tard, après avoir vainement sonné Eytmin, il se décida à l'aller chercher dans sa chambre, il fut effrayé de trouver un agonisant devant lui.

Ëytmin, en effet, couché sur son lit, dans ses vêtements mouillés, grelottait effroyablement, sa respiration s'échappait de sa gorge par secousses, et il avait les yeux retournés et les mains crispées.

Saint-Bertrand envoya chercher un médecin. Le médecin déclara que le domestique avait le typhus. 11 ne sut à quelle cause Taltribuer. Hais le tempérament robuste d*Eytmin, son séjour dans une grande ville, succédant à celui qu'il avait fait dans les forêts depuis son enfance, sa jeunesse, ses récentes émotions, et la pluie à laquelle il avait été exposé étaient des causes plus que suffisantes pour motiver l'attaque d'une maladie qui, d'ordinaire, se manifeste spontanément. Le malheureux était déjà méconnaissable. Une lourde stupeur tenait son corps immobile. Étranger à tout ce qui l'entourait, il semblait sous le poids d'une ivresse étrange. Des taches livides et rouges marbraient sa face et ses membres, et de légers mouvements nerveux le faisaient trembler de temps à autre. Le médecin, après l'avoir examiné, hocha la tête. Il était inquiet. .

Barberine était montée dans la chambre en même tempp que le médecin. Il n'y avait pas de considération qui pûw la retenir quand elle avait à remplir un devoir d'humanitéi .

L'exceUente femme était sortie du peuple, et l'aisance dans laquelle elle vivait alors ne lui avait rien enlevé du besoin de dévouement qui ne se manifeste ^ëre que chez les humbles. En entendant prononcer le mot de typhus, son mari fit d'abord un pas de retraite, puis il anno^çs| Tintention d'envoyer son domestique ê[ ^^lôpita^. Mai» Barberine s'y opposa, et, le médecin ayant déclaré que le nialade pourrait succomber dans le trajet, force fut à Saint-Bertran(^ de se soumettre.

Cependant Leszek et M. Tiphaine étaient accourus, eux aussi; Ce dernier, ^éso^é de voir son protégé dans cette chambre imparfaitement aérée, proposa de le faire transporter c)iez lui ; mais l'avis du médecin l'empêcha de donner suite à cette intention, à JaqueUe Sain^-Bertrand s'était rallié. Il fut alors convenu que le malade demeurerait chez ses maîtres et que le vieux Leszek s'installerait dans sa chambre pour le soigner.

Saint-Bertrand fut, toute la journée, de méchante humeur. Outre qu'il était à peu près obligé de se servir luimême, sa femme lui reprochait sa dureté de cœur. Elle ne concevait pas que son mari eût pu avoir l'idée de faire porter son domestique à Vbôpital ; elle n'admettait pas qu'il ne le soignât pas lui-môme, tout au moins qu'il ne montât pas dans sa chambre, de teinps à auti^e, pour s'infornier de son état.

— Tu sais cependant très-biep soigner Içsj malades, lui dit-elle. Rappellq-toi ce que tu Q3 pour ma mère.

— Eh! ta mère n'était pas mon domestique, répondit Saint-Bertrand. P'aillei^s, ta u^ère n'avait qu'une indigestioa, et \e typhus est contagieux*

— Eh bien, puisque tu ne veux pas l'occuper de ce malheuroux, je le soignerai, lui dit-elle.

Saint-Bertrand, à ces mots, fit un haut-le-corps.

— Comment! s'écria-t-il, tu veux soigner ton domestique? Perds-tu Tesprit?

' — . Je ne perds pas le cœur, dit Barberine.

— Je te défends de mettre les pieds dans cette chambre.

— Pourquoi?

— Parce que je te le défends.

— Cela ne suffit pas pour moi.

— Prends garde, Barberine î Tu sais que je me contiens malaisément.

— Que m'importe que tu te contiennes ! La pitié me conseille de soigner ce malheureux, je le soignerai.

Saint-Bertrand sentait bien qu'il avait, en ce moment, une excellente occasion d'obéir au désir de la Hélédine. Exaspérer sa femme lui était facile. Delà à un éclat, puisa rupture immédiate, il n'y avait qu'un pas. Mais il parait que le féroce calculateur ne se sentait point encore assez sûr de la passion de la princesse pour lui sacrifier Barberine, son unique ressource, dès le début de leur liaison. Ce n'était pas le devoir ni l'affection conjugale qui le retenaient, au moment de risquer, une fois de plus, son avenir sur un mot ; c'était son intérêt, chose plus grave !

Il se maîtrisa donc ; et, comme il se défiait de sa colère, il sortit de la chambre, prit son chapeau, se rendit chez sa nouvelle maîtresse, et sa femme ne le revit pas de la journée.

Elle profita de l'absence de son mari pour mettre â exécution son projet, aussi peu prudent que charitable.

l^ais elle n'eut pas lieu de s*en repentir. Dieu se montre parfois doux aux bons, sur cette terre. Pendant tout le cours de la maladie d'Eytmin, Barberine put l'approcher, et respirer impunément Tair de sa chambre chargé de miasmes. £t ce fut heureux pour Eytmin. Leszek n'avait que de bonnes intentions. Il exécutait à la lettre les ordres du médecin, mais le pauvre homme ignorait absolument cet art divin de prévenir les désirs d'un malade, d'adoucir ses douleurs à l'aide de ces mille soins ingénieux que les femmes connaissent d'instinct, comme si elles avaient élé créées tout exprès pour les.prodiguer à ceux qui souffrent. Barberine soigna Eytmin aussi bien qu'aurait pu le faire une de nos sœurs de charité. Cependant, elle ne pouvait rester toujours auprès de lui.. Mais chacun des moments de liberté que lui laissait sa profession étaient consacrés à son domestique.

Le typhus a cela d'atroce, que, tout en tenant le malade dans un état de prostration absolue, il le fait presque constamment divaguer. Un délire d'une espèce particuHèr^, qui a reçu le nom de typhomanie^ s'empare d« lui, dès le premier jotur, et ne cesse qu'avec la mort ou la guérison. La surdité accompagne ce délire et le complique. Il s'ensuit que, même dans les rares instants où le malade parait éprouver un peu de calme, il est impossible à ceux qui le veillent de l'interroger sur ce qu'il ressent. Le malheureux est entre leurs mains, comme une créature dont l'unique faculté est celle de souffrir, et, dans ses divagations continuelles, ses souffrances ne tiennent pas de place. 11 parle des événements passés, de ses préoccupations, des personnes quil a connues; mais, comme s'il se croyait en

bonne santé, sa maladie n'entre pour rien dans ses idées, et il n'y fait jamais allusion tant que son délire se prolonge.

Barbérine, dans les rares insftants où elle resta seule ayec le malade, — Leszek profitant de sa présence pour aller quelquefois respirer l*air du dehors, — s'était bien aperçue qu'il parlait; mais, comme il s'exprimait en bredouillant et à voix basse; que, d'ailleurs le médecin l'avait avertie qu'il n'avait pas conscience de ce qu'il disait, elle n'y fît aucune attention. Un matin, cependant, où elle attendait le retour de Leszek pour aller prendre sa leçon, il lui sembla qu'Eytmin prononçait le nom de son mari, en le mêlant à celui de personnes qui lui étaient inconnues, et elle prêta l'oreille. Mais les discours d'Eytmin avaient peu de suite. Tout ce que Barberine y put comprendre, c'est que le domestique paraissait avoir à se plaindre de son maître, et qu'il le haïssait. Il disait qu'il était un traître. Il l'accusait de tromper sa femme, et puis il parlait d'un jardin, d'une nuit où c'étaient rencontrées deux personnes dont il entendait la conversation. Et enfin, il disait qu'il n'était pas un moskal, qu'il avait combattu pour la liberté, et que sa maîtresse était morte, et que, dès le lendemain, il la vengerait.

Leszek étant rentré en ce moment, Barberine sortit pour se rendre au théâtre; mais les paroles d'Eytmin demeurèrent dans son souvenir, et, les rapprochant des- absences prolongées de son mari, elle sentit le doute qui commençait à la mordre au cœur. Interroger Saint-Bertrand était inutile; elle le savait. Elle résolut d'attendre la guérison d'Eytmin, que le médecin, maintenant, annonçait comme devant être prochaine, et, en attendant cette guérison, elle épia rigoureu-

sèment les moindres Qiqts qui écliappôrent ali malade . mais, cl^puis lors, il ne parla plus que de prisoi^, de la Sibérie, d'une insur^pcUqp, et d*un lion[ui[ie q^i avait vendu ses frères e( dont il i^e prononçait pas le noiii.

Q^and Eytmin, apf es avoir heureusement traversé les difré» rentes phases de sa maladie, commença à rentrer en possesson de lui-même, ilfu^ très-étonné de voir sa maîtresse préparer sa tjsane, disposer sous sa tête ses oreillers dérangés, ^^li prodiguer enfin tous ^es soins d'une sœur. U se sentait trop faible encore pour s'informer des motifs de cette conduite qui le touchait profondément, ipnais qui lui paraissait extraordinaire. Le lendemain, ayant déjà un peu plus de forces et reconnaissant son oncle et H. Tiphaine, il les interrogea, et ils lui répondirent qu'il eu avait é^ ain^i pendant toute la durée de sa maladie; que sa maUresse l'avait soigné avec une intelligence sans pareille; que, sans elle, il aurait certainement succom\)é, et que, s'il n'était point ingrat, il ne devait jamais ^'oub^^er. Çarberine entra dans la chambre comme Eytmin venait d'entendre ces paroles. Il attacha silr elle un ^opg regard, mais il ne la remercia pas encore, car l'émotion ^e rendait incapable de parler. Cependant, comme la jeune femme s'approchait de son lit pour lui demander s'il se sentait l;)ien, il ne put retenir une larme, et Barberine, comprenant le motif qui faisait pleurer Eytmin , se sentit payée de ses soins.

Mais elle n'oublia pas la résolution qu'elle avait prise de l'interroger au sujet des paroles singulières échappées à son délire.

Huit jours plus tarç^, Eytmin s'étant levé pour la première fois, et Barberine se trouvant seule avec lui dans

la maison, '■ — Leszek avait repris, depuis la veille, son service chez M. Tiphaine, et Saint-Bertrand était sorti, comme d'habitude, sans dire où il allait, — elle lui demanda brusquement pour quelle raison il détestait son maître, et Eytmin, à cette question imprévue, ne put s'empêcher de pâlir.

Cependant, il se remit de son émotion, et balbutia :

— Mais, madame, je ne hais pas monsieur.

— Pourquoi donc Faccusiez-vous, quand vous étiez malade?

— De quoi l'accusais-je donc?

— De me tromper.

Eytmin, en entendant ces mots, craignit d'avoir trahi son secret. 11 ne voulait pas plus affliger sa maîtresse en lui révélant Tinfidélité de son mari, que lui laisser soupçonner le projet qu'il avait formé de punir sa trahison. Il se contenta donc de secouer la tête pour la voir venir.

Barberine lui répéta mot pour mot tout ce qui lui était échappé dans son délire.

— Je ne comprends rien à cela, répondit Eytmin. Je n'ai jamais pris part à aucune insurrection, je ne connais pas de traître, et je n'ai personne à venger. Quant à monsieur, je ne sache pas qu il ait oublié la fidélité qja'il doit à madame. Ces choses-là, d'ailleurs, ne regardent point un simple domestique comme moi.

Un doute, cependant, demeurait dans l'esprit de Barberine. Elle résolut de ne point parler de cette affaire à son mari, dans la crainte que, coupable ou non, il ne gardât rancune à Eytmin ; mais, redoutant vaguement un danger qu'elle ne pouvait définir, elle voulut le conjurer en se ser-

tant de l'ascendant qu'elle avait acquis sur Tesprit de son domestique.

— Je veux croire ce que vous me dites, reprit-elle après quelques secondes de silence. J'attribue, comme vous, ces paroles de menace aux divagations de la fièvre. Je ne vous en parlerai plus. Il est bon, cependant, que vous sachiez que j'aime mon mari plus que moi-même; que penser mal de lui, c'est me faire une cruelle injure ; que, s'il lui arrivait malheur, je ne m'en consolerais, ni ne le pardonnerais de ma vie; et que la plus grande preuve de reconnaissance que vous puissiez me donner, à moi qui me suis toujours montrée bonne pour vous, c'est de vous attacher à lui plus fidèlement encore qu'à moi-môme. Maintenant, Eytmin, n'épiez môme pas votre maître. S*il me trompe, je ne veux jamais le savoir, entendez-vous?

Elle sortit sur ces mots, laissant le malheureux éperdu de crainte et dominé par l'ascendant de sa dignité. Quand elle fut partie, il demeura d'abord quelque temps sur son siège, puis il secoua la têîe, et enfin, se soulevant en trébuchant, il se dirigea vers une chaise sur laquelle était déposée sa valise. Et, quand il l'eut fouillée et qu'il y eut trouvé son couteau, il l'ouvrit, regarda quelque temps U lame large et claire, et enfin, la faisant éclater en la frappant de biais contre le mur, il s'écria, avec un soupir :

— Ah! malheur! le voilà sacré pour moi, maintenant î

C*était le sentiment de sa dignité (juî avait poussé Barberine à parler aussi catégoriquement à Eytmin. Elle n'était pas dupe des dénégations de son domestiquis, elle sentait que son mari devait la tromper; mais elle ne voulait pas qu'un tiers intervint entre elle et lui, même pour la défendre.

Elle souffrait cruellement, cependant, d'une infidélité qui s'affichait davantage de jour en jour. Non-seulement Saint-Bertrand la négligeait maintenant, mais elle ne le voyait guère que pour supporter ses boutades. Il passait presque toutes ses soirées chez la Mélédine et ne rentrait souvent que fort tard dans la nuit. Barberine, indignée, voulut d'abord lui demander l'explication de sa conduite. Mais elle réfléchit à temps que, grâce au caractère qu'elle lui connaissait, il la quitterait certainement si, comme il était facile de le prévoir, après lui avoir dit qu'elle le savait infidèle, elle le harcelait de ses reproches et ne s'accommodait pas de son infidélité. Elle se rappela qu'ils devaient quitter la Bussie dans quelques mois. Leur départ ne pouvait manquer de mettre fin à la liaison que son mari n'avait dû contracter que par désœuvrement. Il n'était pa» possible que cette femme qui le captivait et dont, par une exagération de fierté, elle voulait ignorer le nom, le

LE TAUOH. S35

suivît en Fronce. Elle prit donc s^ jaloqç^çi ^ patience, et triste, évitant \mie$ les ope^i^ioms gui pouvaient la pousser à parler 4e \^ décoviverte gn*^))ft $iyaH fait^, froide piais sans aff^ptatioi^, e)ie pariât, 9ux yeui^ d^Saii^t-Çertr^ind, ne sç douter da nçn, ou prençlr^ ^9.9 parti d'une ^tV|ation qu'elle ne poiiyait nfiodifîer.

Quant il lui, il était encbanfé c|e Vattitude ^e sa feinrnç. Elle était exac^e^ient conforme à ses sou|iaits. Tant que la ilélédine n'aurait ps|s pris vîs-â-yis de lui ce qu'il appelait une position nette, il é(aif parfaitenient décidé i ne pas quitter Barberine, ne voiilant, à ai|cun prix, comme il se le disait à li|i-mên)e, lâcher la proie pour l'ombre. La ïfélédine avait cpmmencé p^ir le ^quiner. Elle le plaisantait aigrement ai| sujet de seç devoif s conjugaux, tantôt lui demandant qviand il croirait le temps venu (l'efl fmif avec ça danseuse, et tantôt lui disant que Barberjne lui laissait une telle liberté qu'il spraij bien ingrat de Ts^bandonner. Maintenant elle ne 1i|i parlait plqs 4e Parbe^ine penss\nt que son amant n'aurait pas dû lui laisser manifester 46ux fois un désif sans le satisfaire; mais elle \m gaf 4aH rancune, et, dans toutes les occasions où le passé revenait 4ans leurs discussions, elle affectait de le traiter avec une hauteur qui l'exaspérait, et qui le liait à elle de plus en plus cependant; car, pour la première fois de sa vie, rencontrant une femme qui lui 4isait crûnaent ses vérités, i( se sentait enfin 4o« miné, et il expiait ainsi, grâce à elle, le mal qu'il avait fait é tant d'autres, flxplique cela qui le pourra : la Mélédine lui paraissait laide, et elle l'était; sa maigreur, son teint plaqué 4e biatfe et 4e vert-de-gris, s^s oreilles ep saillie, ^es lèvres violettes la ren4aiept quelquefois, suptoul le ma«

tin, presque hideuse; elle froissait Saint-Bertrand dans son orgueil ; elle le choquait dans tous ses goûts, dans tous ses instincts ; rien qu'à lui voir manger ses fruits aigres et siroter ses verres de poison, il se sentait les herfs agacés ; et, quand elle le regardait insolemment de ses yeux verts, il éprouvait d'étranges envies de se jeter sur elle et de l'étrangler. Elle n'ouvrait la bouche que pour lui décocher un sarcasme cruel, ou une méchanceté acérée ; elle s'amusait à faire ce qu'elle savait lui être le plus particulièrement désagréable, comme, par exemple, de s'empuantir de musc des pieds à la tête ; et il ne pouvait plus se passer d'elle. Chaque nuit, en la quittant, après avoir été tout le jour égratigné, tenaillé, mordu jusqu'au sang, songeant à cette stryge, à cette méduse, à cette larve, à cette araignée, tels étaient maintenant les doux noms qu'il lui prodiguait, il se disait, tout en marchant ;

— C'est fini! je ne veux plus la revoir! Ah ! l'horrible femelle! J'en ai assez! Pourquoi Fai-je jamais rencontrée!

Et, le lendemain, il n'était pas plus tôt éveillé, qu'il songeait à retourner là-bas, où l'attendaient de nouveaux supplices. Elle ne lui pardonnait rien, ne lui passait rien. Elle le vexait chaque jour, et se plaisait à l'humilier devant ses intimes. Saint-Bertrand en arriva à subir silencieusement les avanies de la Mélédine. Il n'avait jamais connu jusquelà cette rage extraordinaire qui se compose autant de fureur que d'amour, de dégoûts que de désirs ; et si jadis, en la lui dépeignant, on lui eût fait entrevoir qu'il en éprouverait, un jour, les joies malsaines et les désespoirs sans cesse renaissants, il aurait éclaté de rire. Il avait éprouvé autrefois un désir très-réel pour Barberine; plus tard, surexcité

par le dépit, il avait cru aimer Éveline Yalmaseda; mais ce qu'il ressentait pour ces deux femmes, comme ce qu'il avait éprouvé pour Wanda, et pour quelques autres, ne ressemblait en rien à cette monomanie diabolique qui l'avait saisi, et ne lui laissait plus ni paix ni trêve. Souvent il se demandait s'il ne deviendrait pas fou d'une telle aventure ; s'il ne Tétait pas déjà ; si l'habitude qu'il avait prise de vivre dans une atmosphère empoisonnée, réagissant sur son cerveau, l'intoxiquant, pour ainsi dire, n'allait pas le faire périr d'une maladie sans nom, étrange, et prodigieusement douloureuse ; et, à cette idée atroce, il se sentait, lui spadassin, devenir lâche. La nature se lassait, enfm, d'avoir tant favorisé celte âme de fange, et, dans sa moralité souveraine, lui qui s'était servi de l'amour pour faire tant de mal, elle le châtiait logiquement par la perpétration de son péché. Jamais, même dans le temps où il avait roulé dans le cloaque immonde d'où l'avait tiré Barberine, il n'avait si cruellement souffert. Barberine était bien vengée I

Elle n'abusait pas du désespoir de son mari, cependant. Au contraire, elle en gémissait, car il ne lui avait point été difficile de le pénétrer, et, ne sachant à quelle cause l'attribuer, elle supposait que ses soupçons n'étaient fondés qu'à demi, que Saint-Bertrand s'était amouraché d'une femme qui ne lui voulait rien accorder, et elle espérait alors qu'il ne tarderait pas à renoncer à son caprice. Elle eût voulu l'interroger, essayer de le rappeler à son devoir et à la raison ; mais elle craignait de l'irriter en lui montrant qu'elle connaissait sa mésaventure. Elle assistait donc, impassible en apparence, à ses accès de rage froide, à ses pesantes méditations, et plus il était triste, plus elle se sen*

SnS LE IIARI DE LA DAM^USE.

lait rassut'ée. Un jour, toutes ses terreurs la reprirent. Il llii sembla que son mari avait Tair moins découragé. En effet, Saint-Bertrand avait trouvé ou cru trouver le moyen d'étouffer momentanément ses douleurs.

La Mélédine recevait à Hoscou nombreuse et belle compagnie. Le matin, c'étaient lés liomiiies politiques de la ville qui veiiaient la voir, et, depuis quelques jours surtout, elle avait, avec les plus influents d'entre eux, de longues dîscusMohs. Leà Rùsèèà éprouvaient, â celte époque, de graves ëcîiecs dans tê taucasè, et ces échecs aussi inortifiants qu'ihàtlendiis, étaient dévenus le thème habituel et passionné des conversations (lails toute là Russie. Le soir, là Méiédinè laissait là politique de côté poiir ne songer qu*â se distraire. Sa société dû soir se composâii exciiisivement de jeunes gens riches et désoeuvrée. Saint-Bertrand ne tarda pas à retrouver àii ttiîHeu d'eux ses habitudéè de Paris. La table était toujuiirà èeHîe chez la princesse, et s'y asseyait qui voulait. Les dînéb se prolongeaient souvent fort tard dans la soirée, et, quand les tètes étaient suffîsamihènt excitées, les conviveé, suivant cette habitude russe que nous n'avons eu garde cie dédaigner en France, passaient le reste de la nuit â Jouer. Saint-Bertrand, daiis les premiers temps, hdéle à la promesse qu'il s'était faite de ne plus toucher iine carte, se contehta de regarder les joueurs. Mais, une huit, la Mélédine lui demanda pourquoi il ne joilàit pas, lui qu elle avait connu à Bade si passionné pour le trenle-etquarante. Saint-Bertrand n'osant avouer, par fausse honte, le véil table motif de son abstention, répondit que le jeu ùe l'àinusail plus. Là-dessus, toute rassemblée se reèrfâ, ta Klclùdiiie se moqua de lui, prétendit qu'il lïè jdùail pas

It tALION, 259

dans la crainte de faire du chagrin à sa femme, soutint qu il se laissait conduire par le bout du ne%; enfin, elle en dit tant, que Saint-Berlrâhd rie crui pas pouvoir résister davantage. Il avait une atroce peur de perdre : il gagna. 11 crut alors que la veine tournerait, qu'il allait reperdre : il gagna encore. Jamais la chance ne s'était montrée iDour lui aussi constamment favorable. Le lendemain, il avait fait une trentaine de mille francs de bénéfice, et la Mélédine se pâmait d'aise, car le vice qui, dans sa peiisée, pouvait l'aider le mieux à dominer ^ori âmànt, l'avait enfm ressaisi.

A partir de cette niill, Texisience pairul un jpeii plus supportable à Sàint-Berlrand. Non-seulement il avait retrouvé une distraction, mais il gagnait beaucoup d'argent, et enfin, pendant qu'il jouait, il ne pensait plus à la Mélédine. Elle avait beau le cribler à bout t)ortant, il secouait la tête et la laissait dire. Bien plus ! comme il la voyait à travers la gaze dorée de son gain, elle lui semblait moins hideuse, moins maigre, moinô verte, et il mettait charitablement la plus grosse part des niéchancetés qu elle lui décochait sur le compte de sa mauvaise santé. Chaque billet de banque qu'il empochait donnait à l'araignée d'autrefois une grâce ou une qualité nouvelle ; et s'il avait eu le bonheuir de gagner seulement une centaine de mille francs chez elle, il aurait certainement fini par trouver qu'aucune femme ne pouvait lui être comparée. Malheureusement, là chance dû vicomte, pour avoir été belle, ne fut pas durable. Il perdit d'abord quelques petites sommes. Il s'entêta et courut après. Autant valait, pour lui, courir à Tabîme. Bref, en moins de quinze jours, après avoir éprouvé chaque nuit des «fortunes diverses, » il perdit tout ce qu'il avait gagné.

11 aurait dû s'arrêter alors. Il y songea. Mais la Mélpdîne Ten dissuada.

— Eh ! lui dit-elle avec mépris, quand tous perdriez ce que vous avez, quand même yous yous endetteriez, serail-ce un grand mal?

H savait, lui, que ce serait un très-grand mal, et il ne se fit pas prier pour le dire. Mais elle lui coupa la parole.

— Est-ce que vous n'avez pas votre femme? est-ce qu'elle ne gagne pas plus de roubles, avec ses bras en guirlande et ses pirouettes, que vous n'en pouvez perdre ici?

U se le disait bien, cela, mais il avait été trop éprouvé déjà, et il avait toujours peur. Cependant il se laissa entraîner et perdit encore. Bientôt, tout ce qu'il possédait au monde, tout ce qu'il avait apporté de Paris, réuni en un chiffre assez beau sur la lettre de crédit déposée chez M. Tiphaine y passa. Il croyait, quand il n'eut plus rien, que la Méiédine, imitant la déhcatesse de Wanda, allait venir à secours; mais elle n'en fit absolument rien. Elle semblait plus préoccupée que jamais par les événements du Caucase. Tout ce qu'elle trouva pour l'aider, un jour où Saint-Bertrand déplorait à dessein son guignon devant elle, se réduisit à ce proverbe :

— « Bien mal acquis ne profite pas. »

Enfin, continuant à perdre, et n'ayant bientôt plus de ressources, il arriva ceci à Sainl-Berlrand : chaque fois que sa femme dansait, il allait, avant la représentation, percevoir sur la recette du jour la somme que lui devait allouer le directeur du théâtre, et il la jouait; de sorte que, au moment môme où Barberine entrait en scène, ses appointements du jour étaient déjà saisis, joués et perdus.

Cela dura jusqu'à la fui de son séjour à Moscou. E.t alors, il y avait longtemps déjà que Taraignée, comme il rappelait, avait ressaisi Saint-Bertrand et s'était mise à lui redévorer le cœur.

— Ce sera donc toujours la même histoire ! se disait-il lamentablement en songeant à la dernière perte qu'il avait faite.

Ce devait être^en effet, toujours la même histoire, car il n'en est pas deux pftur celui qui s*est laissé mordre une fois par le jeu.

Cependant Eytmin avait assisté à tous les désordres de Texistence de son maître. Celui-ci le faisait monter chaque soir derrière sa voiture pour aller chez la Mélédine, et, quelque tard qu'il y restât, le domestique l'attendait. Pendant que les maîtres jouaient au salon, les serviteurs causaient entre eux dans le vestibule, et les nouvelles du jeu leur arrivaient là, toutes fraîches. Eytmin apprit donc, des premiers, que Saint-Bertrand était ruiné, ou à peu près; mais il n'en dit rien à personne, surtout à sa maîtresse. Quand même elle ne lui aurait pas défendu d'épier son mari et de parler mal de lui, il n'aurait pu se décider à lui causer une peine inutile. H se contentait de se tenir au courant des moindres actions du vicomte. Dans sa pensée, cethomme qui avait déjà commis de si grands crimes ne devait pas s'arrêter en chemin, et, quelque jour, sa femme ellemême pourrait bien être sa victime. C'était là ce qu'Eytmin voulait empêcher.

Barberine de son côté, ayant été secrètement avertie par H. Tiphaine que Saint-Bertrand avait diâposè des sommes déposées chez lui, commença à perdre quelque chose de fia

242 LE MARI DE LA bANSEUSE.

résighatiôa factice. Elle était à boiit ilê lannes rentrées. Son caractère reparut. Elle oublia le rôle qu'elle avait pris, l'obligation de ne rien dire et de ne rieh voir qu'elle avait imposée à Eytmin. Un matin, pendant que Saint-Bertrai ù dormait encore, elle fit venir son domestique, et, passaiii par-dessus ce qu'il y avait de répugnant pour elle à Tinter, roger sur les actions de son maître, elle lui dit :

— Vous accompagnez monsieur chaque soir, n'est-ce pas?

— Oui, madame, répondit Eytmin.

— Oùva-t-il^

Biais, à ces mots, lé domestique la regarda d'un air étonné, et balbutia :

— Vous m'avez défendu de parler de cela, madame.

— Je vous en supplié, maintenant.

— Eh bien, il va toujours au méirie endroit : ^aUbou^g de la Porte-Rouge.

La malheureuse femme était tourmentée du désir de demander le nom de la personne cHez qui allait son mari, mais une pudeur la retenait, ai .Eytmin avait été de son sexe, elle l'aurait surmontée peut-être. Elle reprit donc :

^ Et que fait-il dans cette liiaisoih

— Je l'ignore, madame.

— Ne joue-t-il pas ?

— Je crois que ouï.

— Et il a beaucoup perdu, n'est-ce pas?

— On me l'a dit.

Barberine s'était levée et se promenait par la chambre. L'avenir lui apparaissait eifroyable, avec son mari infidéie et retoinbé dans soii ancienne passion. Elle se reprocha sou

Il TiLlON. «45

inaction, sa résignation et elle voulut faire cesser immédiatement un éta^ dç pboses qui la menait tout droit à la ruine.

— Comment s'appelle cette femme? dit-elle tout à coup. Eytmin hésita d'abord. Enfin, il répondit :

— Elle se nomme la princesse Mélédine.

En entendant ce nom, Barberine épouvantée choqua ses deux mains :

— C'est eHe ! s*^cria-t-elle, c'est elle qui nous a déjà ruinés à Bade! Ah ! je vais savoir sur-le-champ pourquoi cette njaudite femme s'attache à lui comme un vampire l

Et, remerciant Eytmin, elle le renvoya et fit tous ses préparatifs pour s'habiller.

Mais Eytmin ne crut pas devoir s'éloigner de la porte du salon. A peine avait-il refermé celte porte, qu'il avait entendu la voix de son maître. Saint-Bertrand ayant été retrouver sa femme, elle lui reprocha son infidélité, lui jeta le nom de sa maîtresse au visage, et, emportée parla colère, elle affirma que la Mélédine ne l'avait attiré chez elle que pour l'exploiter. Saint-Bertrand avait commencé par nier; il se contenait de son mieux ; mais enfin Barberine l'accabla si bien cie reproches, qu'à son tour il se laissa dominer par la colère. Eytmin, du vestibule où il se tenait, entendit tout à coup cet infâme époux injurier sa femme et lui adresser les menaces les plus furieuses. Barberine pleurait. Soudain il se fit un bruit de meubles bouleversés dans la chambre, et puis un gfand cri çetentit. Eytmin n'hésita plus. Il entra. Barberine était renversée parterre, et, devant elle, exaspéré, Saint-Bertrand soulevait un tabouret, conune s'il eût voulu lui en écraser la tête. En entendant la porte

s'ouvrir, il se retourna, et le tabouret tomba de sa main.

Eytmin se tenait sur le seuil, debout, très-calme en apparence, mais avec un regard étonnant.

Ce regard était mieu^ qu'une menace : il était un avertissement.

— Monsieur a sonné? demanda-t-il.

Saint-Bertrand, voyant devant lui le jeune géant, comprit

qu*il ne le laisserait pas frapper sa femme. Peut-être avaitil honte de lui-même. Il releva Barberine en la tirant par la main, puis il dit :

— Non. Je n'ai pas sonné.

Et il sortit de la chambre.

Eytmin s'était mis à ranger les meubles. Mais, quand il eut cessé d'entendre les pas de son maître, il se tourna vers Barberine.

— Madame, lui dit-il, il ne faut pas aller chez la princesse. Cela ne servirait à rien du tout.

Barberine sanglotait sur un siège.

— Seulement, continua Eytmin, il faut retourner dans votre pays. Et, jusqu'au jour de votre départ, comme après, si vous voulez bien me garder, je continuerai à veiller sur vous. Et il ne vous arrivera jamais rien de mal.

Barberine remercia son serviteur en pleurant. Elle lui dit qu'elle était bien malheureuse, mais qu'elle pensai: n'avoir rien à craindre.

Ilélas ! un mois ne devait pas s'écouler sans que la pauvre femme reçût le plus cruel démenti.

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