‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 27 sur 33 · ROGATCIIEF A PERDU SA TIMIDITÉ · texte numérisé non relu

ROGATCIIEF A PERDU SA TIMIDITÉ

prince, Eyfmin ouvrant la porte du salon, annonça une -visite à sa maîtresse.

C'était notre ancienne connaissance, le chevalier Florimond de Bel-Assise , qui arrivait ainsi à Timproviste. Il venait en droite ligne de Saint-Pétersbourg^ chargé des dé^ pèches de l'ambassadeur de France, et, avec la permission de la chancellerie, il avait fait un petit détour pour voir son fils etBarberine avant de retourner à Paris. Le digne homme était toujours le même : souriant , confiant , démonstratif, et il portait toujours religieusement son costume à la mode de l'an v; mais il avait un pçu vieilli.

Barberine le reçut affectueusement, Saint-Bertrand, à répoque de son mariage, lui avait avoué que Florimond était son père, et, depuis, à Paris, le chevalier, émerveillé du bon cœur et de la beauté de la jeune femme , lui avait maintes fois témoigné Taffection la plus sincère. Il ouvrit les deux bras en entrant dans le salon et embrassa sa bru sur les deux joues, puis il fit un salut cérémonieux au petit prince.

Le prince était excessivement contrarié. Il ne savait ce qu'était ce personnage habillé de façon grotesque et qui portait une petite queue. U le voyait sur un pied d'intimité des plus grands avec Barberine , et ne pensait pas que la dan- ^v seuse eût la moindre intention de se hâter de le renvoyer. \ Que faire pour retrouver son tôte-à-tête? U affecta d'abord de ; rester silencieux; mais, quand il entendit le chevalier, après avoir dit à Barberine qu'il était venu à Moscou tout exprès pour la voir, lui parler de son mari, comme s'il le croyait le modèle des époux, et comme s'il la croyait, elle, la plus heureuse des femmes, le prince ne put s'empêcher de souriret

Barberine le regarda sérieusement. Elle n'entendait pas qa'on se permît de critiquer la conduite de son mari devant un étranger. Rogatchef comprit qu'il rayait blessée, et ' qu'il avait perdu l'occasion de Tamener, oe jour-là, à suivre ses conseils intéressés. Il se leva donc et prit congé d'elle.

Quand il fut parti, Florimend sinforma plus explicitement de Saint-Berlrand. 11 ne comprenait pas qu'il ne fût pas auprès de sa jeune femme. Barberine répondit que ' son mari était allé faire des visites. Elle avait, en ce moment, une excellente occasion de donner cours à ses besoins d'épanchement, et le chevalier était homme à la mieux consoler que Rogatchef. Elle le savait. Cependant elle ne lui confia pas encore ses chagrins. Le brave homme avait l'air si heureux ! II croyait si bien son fils corrigé, toujours amoureux de sa femme ! Elle craignit de lai faire de la peine. Elle ne voulait pas gâter, dés le début, la joie qu'il éprouvait de la revoir.

— 11 sera temps demain, se dit-elle.

Elle se sentait fortifiée de trouver enfin une afTection vraie auprès d'elle. Le chevalier, bien mieux qu'Eytmin, pouvait être, & la fois, un conseil et un secours pour Barberine. Elle ne voulait pas qu'il la quittât. Elle le retint à dîner. •

Hais , en se mettant à table, le chevalier, voyant qu'on > n'attendait pas Saint-Bertrand, manifesta de nouveau un vif k ^tonnement de son absence. ^

— Comment! dit-il, si je n'étais pas arrivé à propos, il vous aurait laissé diner toute seule ? C'est mal, cela, trèsmal, pour un jeune mari.

ROGATCHEF A PERfifl Ç^ TIMIDITE. 255

B^rb^irjis ï(ç iîi pa? que, depuis quelque temps, elle dînait toujours seule.

•rr. J^pensç qu'on au^'a retenu votre fils^ balbulia-t-elle.

Eylmin servait avec sop fle^jm^ ordinaire. Rjen de çç qui s*échapg^^it 0ntre sa maîtresse et le yieillard n'était perdu ppvirlui.

— Quand cpmptez-ypus (çjilter Moscou, ma bell^ enf^inli demanda Florimond,

— Mais dans une huitaine, dit Barberine.

— Si vous vouliez mettre le comble à vos bonnes grâces, répliqua le chevalier, savez-vous ce que vous feriez ?

— Non.

— Vous me permetlriei àe vous emmener. Je voyage dans une vieille mais bonne berline où trois personnes seraient fort à Taise. Si vou» enret un domestique, il s'installera sur le siège, et, comme j'ai fort peu de bagages, il y aura place pour les vôtres dans les coffres. Acceptezvous?

— J'accepte de tout nion coeur, dit Bairberine.

— Eb bien, voilà qui est décidé, ie loge en face de chez Yous^ à l'hôtel d'Allemagne. Le jour où vous voudrez partir, prévenez-moi une heure à l'avance, que j'aie le temps, seulement, de me procurer des chevaux. f

j — Nous ne vous retiendrons p^s longtemps à Moscou, ' fif, dès 4emainj, je dirai à mon mari de s'occuper de nosi passe-pprts. (

— Yps passe-ports? dit le chevalier. A quoi bon? Il n'en est pas besoin. Je voyage, madame, en qualité de courrier d^ ranib4a§9t4p jje France. Comme tel, je représente la France §ur le§ ç^^n.d^^ fQHtçs » W3 personne est inviolable

i5A LE MARI DE LA DANSEUSE,

comme mes bagages, comme les amis, parents ou serviteurs qu'il me plait d'emmener avec moi.

' Eylmin/en ce moment, essuyait une assiette. 11 suspendit son travail et regarda le chevalier.

— Voilà, se dit-il, une chose qu'il était très-bon de savoir. Ou je me trompe fort, ou madame aura besoin de la pro* tection de ce vieux monsieur avant peu de jours.

XXIY

Ce même soir où nous avons vu le chevalier Florimond dîner en tète-à-tète avec Barberine avait été dioisi par Saint-Bertrand pour demander une explication catégorique à la princesse. Il dînait chez elle, comme on Ta deviné sans doute, et il s'était arrangé de façon que personne ne fût invité avec lui.

Le repas ne dura pas plus d'une demi-heure, Saint-Bertrand ayant fort peu d'appétit, et la Hélédine n'ayant pas mangé, trés-préoccupée qu'elle était, depuis le matin, par

tuite d'une conférence qu'elle avait eue avec l'un de ses Aidés secrets qui arrivait du Caucase, alors en pleine révolte.

On servit le café dans le boudoir. La princesse roulait entre ses doigts une cigarette de tabac ambré, pendant que

Saint-Bertrand, silencieux, regardait sa tasse fumer devant lui.

La Hélédine, après être demeurée quelque temps à rêver, leva la tête, regarda son amant, et alors, abandonnant sa préoccupation, elle comprit à sa mine qu'il avait quelque chose à lui demander, et qu'il n*osait pas le faire.

— Que ne prenez-vous un verre d* absinthe? lui dit-elle en souriant avec mépris. Gela vous délierait la langue.

n sourit avec amertume et obéit.

L'absinthe lui brûla le palais. Il sentit une chaleur lui monter au cerveau; alors il respira plus librement; enfin, il posa son verre, repoussa le plateau, et, regardant la princesse en face, il lui dit :

— Pourquoi vous conduisez-vous si mal avec moi?

— En quoi donc me conduis-je mal? demanda-t-elle en allumant sa cigarette.

— Vous ne cessez de m'bumilier devant vos amis.

— Que voulez-vous! dit-elle. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me connaissez pour une femme méchante. 11 faut en prendre votre parti.

— Je pourrais prendre mon parti de votre humeur, non de vos actions.

— Quel crime ai-je commis?

— Vous saviez que j'avais perdu au jeu tout ce que je possédais autrefois. Je ne voulais plus jouer. Mois vous avez tant fait, que j'ai cédé. Maintenant, grâce à vous, je n'ai plus de ressources.

— Bah! vraiment?

— Oui. •

EUe réfléchit un peu, en souriant, puis elle dit :

S5S LE HARt DB LA BÂUSEUSE.

— Pourquoi m'avez-toQséeotttôe? Si voiis Mês nâtè «ni fois de plus, il faut vous en prendre à vous-même.

— Ce BOilt là les eonsélfltkiis qn^ yéas me dokinte? lui 4emânda4-il.

> — Quelles consolations voillez^Tous tfae je tous doime?

II se mit à rii*e en grinçant les dents. Il voyait bien qu'elle voulait le poiisser à lui demmder de le secourir, pour se donner sans dèute le plài6ir de lui répondre par un refus.

— Ah! vous êtes Vraiment «ïie eicellënte femme! s*écria-t-il.

Sur ce mot^ elle jeta «a cigarette» et, posant les deni ^ mains sur les bras de son siège, elle lui dit i

— Pourquoi donc me montrerais^je bonne pour vous? Pour qui donc avéz-vous eu de la bontés vous ? ié vous trouve charmant, de vous plaindre.

— Bien ! biéti! eiMïtiiluez! fit Saint-Bertrand; je suis habitué â vos complimehts:

— En vérité, reprit la lïéléditte, je vois que vous vous faites de moi une bien fausse idée. Parce ^e^ de moi-même^ je suis venue vous trouver Ici, après vous avoir chassé de chez moi, à Paris, vous avez cru que je vous adorais» que je ne pouvais me passer de vous. Eh bien, vous vous êtes trompé, hidn thtel*.

— Pt)Ur(|u6i donc vous êtes-vous donnée à moi? de« manda Saint-Bertrand.

— Eh! par désœuvrement, par curiosité; je ne sais pourquoi, véritablement, dit la Mélédihe avec uh geste de fatigue. •

— Merci du eèmplim&ntl fit SaUit-Bertrttid ) mais.

EXPLICATION. SrS»

est-ce aussi par désœuvrement que vous m'avez retenu auprès de vous, une fois votre curiosité satisfaite?

— Non.

^^— Alors» pourquoi ne m'avez-vous pas fait fermer Votre porte? I

 cette question, la Hélédine leva la téte^ et^ avec oa \ éclat de voix effrayant :

— Parce que, grâce â vous, quelque diose de puissant a enfln revécu en moi.

— Quoi donc? s'écria Saint*Bertrand* Elle répondit :

— La vengeance.

Saint-Bertrand^ à ce mot, sauta sur ses pieds;

— Comment! la vengeance! s'écria-t-il. Qu'ai-je doue ' fait pour que tous vouliez vous venger de moi?

— Tu m'as fait, que tu n'es pas l'homme que je m'étais figuré, dit la Hélédine. Tu m'as faitr que tu m'as trompée. Tu m'as fait, que^ à Bade, refusant de te vendre, opposant ton orgueil à ton intérêt, j'avais vu en toi mon idéal, et que, en te mettant à l'épreuve, je n'ai trouvé qu'une basse réalité.

— Ah çà! perdez-vous TespHt? interrompit Saint-Bertrand abasourdi par l'énormité de ce reproche. Comment! parce que vous m'avez pris poiu* un espèce d'AImanzor et que je suis un homme fait coûime les autres^ vous voulez vous venger de moi?

— Oui.

— Vous êtes folle !

— Il est possible que je sois folle, mais prenez gardé à ma folie... C'est elle qui^ déjàj m'a poussée à vous ruiner

200 l'ti MAUI bE LA DANSEUSE.

pour la seconde fois. Vous ne possédez rien maintenant, et i vous êtes enfin tombé dans ma dépendance absolue, grâce à elle.

— Voyons, voyons, chère princesse, dit Saint-Bertrand en s'efforçant de retrouver un peu de calme, — tout cela est fort dramatique et du mieux imaginé, mais je ne le prends pas au sérieux.

— Vous avez tort.

— Non, je n'ai pas tort. Vous avez un esprit fantasque; mais, avant tout, que diable ! vous êtes une femme sensée.

— Je conçois, répondit-elle, que vous soyez étonné de ma conduite. A votre place, je le serais probablement autant que vous. Gela parait excessif, en effet, de voir une femme se faire aimer d*un homme uniquement pour le plaisir de le rendre malheureux. Eh bien, je vous le jure devant Dieu, il n'y a plus que vos tourments qui puissent me plaire ! Lorsque je.vous vois là, vous si pétri d'orgueil, mendier un de mes regards ; pâlir sans oser riposter un mot, devant mes insultes ; quand vous sortez d'ici, désespéré, me maudissant, cherchant à pénétrer la cause qui me pousse à vous torturer; quand je lis dans vos yeux que vous avez envie de m'étouffer pour en finir avec cette persécutioi^ que je vous inflige, je me renferme en moi, je vous regarde vous débattre piteusement comme un mouton entre les griffes d'une panthère, et j'éprouve des ravissements infinis. Oui, rien ne me plaît tant que vous faire da mal ; il me semble, en vous martyrisant, que j'obéis à une volonté supérieure; le mal que je vous fais me paraît légal, et je ressens, en le faisant, quelque chose de cette satisfao iÏQ^ oue doit ressentir le bourreau décapitant un criminel.

Elle se tut.

Saint-Bertrand était demeuré debout et la regardait d'un œil hagard.

— Bien sûr, elle est devenue folle ! se disait-il, ou c'est moi qui suis en train de devenir fou.

Il y avait cependant, dans ce qu elle lui disait, quelque chose qui lui semblait vrai. Hais il ne le voulait point examiner ; cela lui paraissait trop horrible. Faisant tout à coup un violent effort sur lui-même, il domina sa terreur, et, regardant la Mélédine :

— Quel diable de galimatias m'avez-vous débité là! lui dit-il.

La Mélédine n avait-elle parlé que pour soulager une secrète colère? Maintenant ses pensées s'étaient reportées autre part, sans doute sur le sujet qui la préoccupait depuis le matin.

En entendant la voix de Saint-Bertrand, elle leva les yeux d'un air surpris; puis, comme si elle se fût sentie fatiguée de tant discuter, elle secoua les épaules.

Il s'assit auprès d'elle, car il voulait essayer de la ramener.

— Voyons, dit-il d'une voix douce, les méchancetés que vous m'avez dites, vous n'y croyez pas ; mais elles doivent avoir une cause. En quoi ai-Je pu vous déplaire ?

Elle ne répondit pas.

— Non, reprit-il, tout cela n'est point sérieux. Vous m*en voulez, je ne sais pourquoi. Mais il ne se peut pas que vous preniez plaisir à me faire du mal.

Elle ne répondit rien encore.

— Je suis ruiné, une fois de plus, cela est vrai, et ma

202 LE MARI Dl LA DANSEUSE.

. ruine provient de yos conseils. Hais vous n*en poufes Stre heureuse.

— Si'! dit-elle. Je voudrais que, votre Barberiile et vbûs^ vous achoviez vos jours à Thôpital.

£n entendant prononcer le nofh de sa fémme^ Saillt-Be^ trand se mit à hocher là tète.

— Ah! voilà donc, dit-il^ la cause de voti'e iHitàtiDn; Vous êtes jalouse, madame.

Un étrange souHre passa suir les lèvres de la j[)rihcësse; Était-elle satisfaite d'avoir été enfin comprise?

— Qnrile folie ! réprit Saitit-Berlrand. Ne savez-vous pas que je n'aime que vous ?

— ï)ites-moi, rê|pôhdit-ellfe, vôtre fciiliné, â ce qu'on |)rélend, doit rëtbûni'er en France dails huit jôiirs.

Il né pouvait nî'ér. Il dit :

— Oui.

— Ôùe fêrez-vbiis alors? irepfîl là princesse.

— Comiriënt, ce que jéterai? Je rie cofhprends pas cette question.

— Je vous demande si vous l'accompagnerez à Paris, ou si vous resterez avec moi.

— Je ferai ce que. vous déciderez. Mais... ne jpourriezvous venir à Paris ?ajotita-t-îl.

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que.

— ,Ce n'est point une raison, cela.

— Je n'en ai pas de meilleure à vous donner.

Il demeura silencieux.

— Vous ¥oyes bien, s'écria-t-elle aTec colère, que vous aimez toujours votre femme !

Ce n'étail pas cependant raffeotion qui faisait hésiter Saint-Bertrand. Hais il trouvait que la Uélédine ne a'ei^Iiquait point suffisamment.

— Voyez- vous, mon cher^ lui dit-elle^ quand un homme marié est assez bête pour contracter une liaison, il faut qu'il ait aaset de résolution pour en subir les conséquences. Il ne me convient plus, à moi, de continuer des relations dans lesquelles la forde des Choses nie me laisse que le second rôle 4

A ces mots, Saint-Bertrand devint pâle.

— Ainsi, vous voulez me quitter? bégâyâ-t-il.

— C'est selon.

— Etifih, parlez. Qhe voulei-vôtlîJ?

— Je Vëili l|ue vous soyez tout à ihdi, dû tbUt & votre femme.

-^ ilàis..., i*ëprit-il, si je saciîfie ihon devoir à mon affection, qui me dit ^\ié vÔUfe ilë ili'eû ferez pas répëntii* ?

— Cela riè dépendra que de vous.

-^ Que clëvrais-je donc faire pour vous contenter?

— Vous montrer docile.

— Ne Tai-je pas toujours été? Et comme cela m'a réussi! Tout à rheure, vous me disiez que rien ne vous plaît tant que me faire du mal.

— Bon! bon! laissons cela, fit la Mélédine. La colère me faisait parler tout à l'heure. J'ai, d'ailleurs, depuis quinze jours, des sujets de poignantes préoccupations. Mais, encore une fois, laissons cela. Que décidez-vous?

n se dit qu'une parole ne rengagerait à rien. Il lui prit la main.

— Je décide, répondît-il, que, si tous êtes pour moi ce que TOUS vouliez être autrefois... vous me comprenez?... je ne vous quitterai de ma vie.

— Vous le jurez? fit la Mélédine.

— Oui. Je le jure.

— Et vous ne reverrez jamais votre temme?

— Jamais.

— Et, en quelque lieu qu'il me plaise de vivre, — il est probable que je vais être obligée de quitter la Russie pour toujours, — vous me suivrez?

— Je vous suivrai.

— Et, quelle que soit la cause à laquelle je veuille me consacrer avec vous, vous promettez de m'obéir aveuglément, d'exposer votre vie, s'il le faut, pour le triomphe de cette cause?

— Je ne sais de quoi vous voulez parler, répondit Saint- Bertrand; mais je me livre à vous corps et âme.

— C'est bien, dit-elle. Je vous crois. Cependant vous pourriez conserver une arriére-pensée. Il ne faut pas que cela soit. Vous allez me donner une preuve de votre franchise.

Disant cela, elle se leva et ouvrit un petit bureau où se trouvait tout ce qu'il faut pour écrire.

— Mettez-vous là, dit-elle, je dicterai.

Saint-Bertrand lui demanda ce qu'elle voulait faire.

— Vous le saurez tout à Theure, répondit-elle; écrivez. Il s'assit alors devant le bureau. Elle dicta.

« Ma chère Barberine, j'ai besoin de vous voir sui4e«

EXPLICATION. ÎÏ6&

champ et ne puis me rendre chez vous. Venez me trouver sans perdre de temps, je vous en supplie; car il s'agit de choses si graves, que, si vous tardiez, ma liberté, ma vie peut-être seraient compromises. »

La Mélédine, penchée sur Tëpaule de Saint-Bertrand, lisait ce qu'il écrivait.

Quand il eut terminé sa lettre, elle lui fit écrire l'adresse; puis elle prit la lettre et sonna.

-r Dans quel but m'avez- vous fait écrire cette lettre? lui demanda Saint-Bertrand.

— Vous le verrez.

— Mais encore?...

— Eh bien, je veux, dit la Hélédine, que, dés ce soir, la rupture soit définitive entre vous et votre femme, que je déteste.

Un valet de pied entra en ce moment.

^— Le domestique de M. de Saint-Bertrand est-il dans l'antichambre? demanda la princesse.

— Oui, madame, dit le valet de pied, il vient d'arriver.

— Dites-lui de prendre la voiture de son maître et de porter cette lettre chez lui. 11 doit ramener ici la personne à qui elle est adressée.

Le valet de pied se retira.

— Me direz-vous, maintenant?... fit Saint-Bertrand. La Mélédine l'interrompit.

— Votre femme, dès ce moment, n'est plus votre femme. Quoi qu'il arrive, je vous défends de vous occuper d'elle, même de prononcer son nom devant moi.

— Mais enfin, reprit-il, cela n'a pas de sens. Vous exi-

gez que je ne la reyoie de ma vie, et vous me faites lui écrire pour l'attirer dans votre maison.

— Eh bien, qu'est-ce que cela prouve?

— Cela prouve que, maintenant, je ne puis éviter de la voir. Et pourquoi voulez-vous la voir, vous ?

— Sot que vous êtes! fit la Mélédine. Nous avons quelque chose de plus utile à faire que de l'attendre. C'est un àùlf é qiié nous qiii là rëceVrà.

Au moment où Eytmih, Chargé de la lettre dé sOn rhàttre, se présenta devant Bai'berinej le chevalier Plorimond était enfin parvenu à coitfeSBer là jeune féttimè. Sa tHsteësé ayant éveillé li^^ âbupçons du Vieillard^ il l'avait inteltogée, pressée, et, après avoir quelque temps résisté à ses prières, elle lui avait tout avoué : rinfidèlit.é dé âon mari, la ruine qui en avait été la suite, les mauvais traitements dont il l'accablait, et auxquels, en demi^ lieu, eUe il'avait pu se soustraire que grâce à la présence d'écrit de fiôn domestique.

Le digne chevalier était abasourdi de ce récit. Il voulait attendre son fils pour lui reprocher son infâme conduite. Q engageait iBarberine à la patience, à la résignation ; puis il s'attendrissait, lui baisait les mains, attestait le ciel qu'il la

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regarderait toujours comme sa fille. Eytmin vint interrompre ces élans d'effusion.

Barberinë fut très-étonnéede voir Eytmin rentrer sans son maître. Mais, quand elle eut parcouru la iellre qu'il lui remit, oubliant ses griefs contre son mari, elle se mit à trembler, poussa un cri de douleur et s'affiiissa sur un siège. Le chevalier, qui ne comprenait rien à son émotion, lui prit la lettre des mains, la lut à haute voix, et, treinblant à son tour, ne sachant quel était le danger qui menaçait Saint- Bertrand, s'emporta de nouveau contre lui et l'interpella^ quoique absent, avec de vives imprécations. Eytmin les regardait tous deux en silence.

Enfin, Barberinë l'interrogea et Eytmin s'efforça de la rassurer. Mais il ne put rien dire au sujet de cette affaire dans laquelle la vie ou la liberté de son maître était compromise. Eytmin semblait avoir une arrière-pensée. Comme s'il eût voulu résister au désir de parler, il portait les yeux tour à tour sur le chevalier et sur sa maîtresse.

Barberinë s'aperçut de son embarras.

— Je ii'ai pas de meilleur ami que monsieur, dit-elle en désignant Florimond. Il sait tout. Vous pouvez parler devant lui.

Florimond, à ces mots, se tourna vers le domestique.

— Vous entendez? lui dit-il. Dites-nous donc ce que vous savez.

— Monsieur, répondit Eytmin, je ne sais pas exactement ce qui se passe chez madame Mélédine, mais il s'y trame quelque chose depuis plusieurs jours. Je le sens plutôt que je ne le sais. Des hommes de mauvaise mine rôdent, le soir, autour de la maison. Hier, l'un d'eux m'a accosté pour me

démander si j'étais à son service. Sur ma réponse négative, il s'est aussitôt excusé; mais il n'a pas quitté la place et je l'ai vu, depuis, rôder encore dans le quartier. Ce soir môme, au moment où je venais ici avec la lettre de monsieur, j'ai rencontre le même individu causant avec un agent de police. De plus, je vous dirai que les domestiques de la Jirincesse, depuis plusieurs jours, ont un air assez singulier. On dirait qu'ils complotent entre eux. Us ne cessent de se parler à voix basse, et j'ai surpris l'un d'eux, il y a trois jours, attachant des regards presque menaçants sur sa maîtresse. Tout cela doit se rapporter, selon moi, à quelque affaire politique. La Pologne est tranquille, maintenant, car elle est à peu près morte; mais il y a des soulèvements dans le Caucase. Or, la princesse Mélédine, dit-on, est née au Caucase. Gonspire-t-elle? Dans ce cas, quel est son parti? Celui de sa nation ou celui de la Russie? J'oubliais un fait important : Gugenheim,rintendant de madame Mélédine, a quitté subitement sa maison il y a quinze jours, pour se rendre à Saint-Pétersbourg, et personne n'a pu me dire quel était le motif de son voyage. A mon avis, la liberté de mon maître étant menacée, madame, bien qu'elle ait certainement à se plaindre de lui, doit se rendre à son invitation. Je l'accompagnerai. Il ne pourra donc lui arriver rien de fâcheux. Cependant, comme il faut prévoir toutes choses, comme nous sommes dans un pays où certaines gens commettent tous les jours impunément de mauvaises actions, si madame, et vous, monsieur; me le permettez, je vous donnerai un conseil.

— Parlez ! s'écria Barberine. J'ai toute confiance en vous et je sais que vous exposeriez votre vie pour me rendre service.

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— Oui, madame, répondit Eytmin, Je donnerais ma vie pom» vous ; car cette vie, je vous la dois, je ne Tai point oublié.

— Brave garçon ! interrompit le chevalier, tout cela est très-honorable; mais le temps presse et je voudrais connaître votre conseil.

— Eh bien, monsieur, dit Eytmin, il est possible, après tout, qu'en attirant madame, à cette heure, dans une maison où Ton ne doit lui vouloir que du mal, on n ait eu d'autre intention que de la faire tomber dans un piège.

— Quoi ! son mari? fit le chevalier. Vous le supposez capable d'une telle action?

— Dame! monsieur..., fit Eytmin.

Barberine s'était caché la face dans les mains.

— Et vous voulez qu'elle aille se jeter, comme cela^ dans la gueule du loup? dit le chevalier.

— Oui, monsieur, car je puis me tromper, la vie de mon maître peut être réellement menacée. Qui sait ce qui se trame dans cette maison où il passe toutes ses soirées ! C'est mon maître peut-être qu'on a fait tomber dans un piège. Madame, je vous le répèle, ne peut courir aucun danger, car je l'accompagnerai pour la défendre.

— Et que ferai-je, moi, pendant que vous serez là-bas? dit le èhevalier.

— Je vous ai entendu dire que vous n'aviez pas besoin de passe-port pour voyager, et qu'il vous suffirait de demander des chevaux à la poste pour les obtenir immédiatement.

— C'est la vérité, mon digne garçon. •

— Eh bien, monsieur, faites atteler des chevaux de poste à votre berline et venez attendre madame à l'angle de

270 LE MARI l^É Iâ rfÂ'NSEUSE. »

droite du faubourg de là Porlé-Rou^e. Si, comillè je le crois, nous isomihes obligés de quitter Moscou cette nuit, H. Tiphaine enverra les malles de madame à Paris. D'ailleurs, qu'importent quelques objets de toilette dé plus ou de mbiiis, quand il y va peut-être de notre liberté à tbils?

A ce mot, Barberine se leva.

— Partons tout dé suite, dit-élle.

Ils sortirent tous les trois de la màisoii. Le chevalier se rendit à son hôtel, et Eytmin, ayant fait ihôiitér sa niaîtressé dans le phaétoil de Saint-Bertràhd, prit les guides eii main et dirigea le cheval du côté du faubourg de là Porte- Rouge.

Le quartier était désert quand il y arriva. Ëytmin fit entrer le phaétori dans la cour, rangea son cheval contre le mur, et, niettant alors pied â terré, il tendit les deux mains à Barberine pour Taider à descendre.

Il n'y avait qu'iih seul valet de pied dans lé vestibule. Il se leva de la banquette où il était assis, dès qu'il aperçut Barberine ; puis, s'inclinant devant elle, il lui fît traverser deux grands salons et l'introduisit enfin dans le boudoir.

Eytmin était resté dans le vestibule. Le valet de pied vint l'y retrouver.

Barberine, pendant la route, avait composé son maintien. Elle pensait qu'elle allait se trouver devant la femme qui lui avait enlevé raffectioil de son mari ; et elle voulait lui imposer par son attitude. Biais, eii entrant dans le boudoir, eiig éprouva un premier étonilement. Il n'y avait personne dans cette pièce.

Elle demeura debout, promenant les yeiix autour d'elle, supposant que son mari ou la princesse allait apparaître.

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Bien ne venait. Elle resta là cinq minutes. Enfin elle s'assit, écrasée par Témotion. Elle se tenait les bras croisés et la tête baissée. Tout à coup, il lui sembla entendre un léger bruit auprès d'elle» et, en relevant la tète» elle se trouva en présence du prince Rogatchef.

Bogatchef avait Tair aussi aimable que possible. Dès qu'il vit que Barberine Tavait reconnu, il s'assit familière ment à cdté d'elle, et, lui prenant les mains :

— Eh bien, n'avais-je pas raison? lui dit-il. Vous ne vouliez pas quitter Saint-Bertrand » et c*est lui qui vous a quittée.

Barberine, à ces mots> ne put contenir un tressaille* ment.

— Vous railleg-vous de moi? s'éeria-t-elle.

— Pas du tt)ut I répondit le prinee. Je n'ai jamais été plus sérieux.

Barberine reprit :

— Il m'a écrit Ce soir pour me prier de venir ici» disant que sa liberté, sa vie peut-être était menacée...

Rogatchef nela laissa pas achever. Il s'était renversé sur son fauteuil en poussant Un éclat de rire.

— Ah!... bon! fit-il enfin. Vous avez cru cela, vous?... TraUquiUisez-vousl Non-seUlement personne n'en veut à sa liberté ni à sa vie ; mus il n'a jamais été aussi heureux que ce soii". Il roulé^ en te moment, en bonne compagnie, sur la route de certain château situé aux environs de Mojaisk ; eti quaiit à cette lettre qu'il vous a écrite, elle n'avait d'autt^e but que de vous attirer ici.

Barberine frémit en entendant ces derniers mots, EUedit:

. — M*attirer ici !' pourquoi?- Le prince riait toujours.

— Pour vous montrer qu'il me cède sa place.

Hais Barberine s'était levée, et, reculant d*un pas, avec un geste d*indignation, le geste d'une reine qui se verrait sollicitée par un valet :

— Vous mentez î s*écria-t-elle.

Le prince était resté assis et riait à se tordre.

— Ah! bon ! je mens ! répondit-il. C'est charmant!

— Oui. Vous mentez ! reprit Barberine. Mon mari a pu oublier tous ses devoirs, me tromper, jouer tout ce que je possédais, tout l'argent que j'ai gagné; il a pu m'outrager, me maltraiter; il a pu faire tout cela. Hais jamais, quand il serait là pour me le dire, jamais je ne croirai qu'il a pu avoir l'intention infâme que vous lui prêtez! Vous mentez, dis-je! vous mentez!

Rogatchef la regardait de ses beaux yeux, avec une admiration qu'il ne cherchait même pas à dissimuler. Les insultes qu'elle lui jetait au visage le laissaient très-calme.

— Eh bien, ma chère, dit-il' enfin, vous avez une trop bonne opinion de votre mari, après tout, car je ne vous ai dit que la vérité.

— Non, ce n'est pas la vérité, reprit Barberine. Mon mari est ici. Je veux le voir. Je le verrai.

Et elle s'élança vers la porte. Hais Rogatchef» courant après elle, lui saisit le bras. «

— Écoutez, lui dit-il. Soyez raisonnable. Ce que je tous ai dit blesse votre amour-propre, et vous êtes très en colère; je le conçois. Hais écoutez : vous me tenez pour un hooune d'honneur, n'est-ce pas? Eh bien, je vous donne ma parole

d*honneur que votre mari est parti d*ici avec la princesse Mélédine, que la lettre qu'il vous a écrite était une ruse pour vous attirer ici, et qu'il savait que je vous attendais, et que je vous aime.

Barberine s'était affaissée sur un canapé auprès de la porte. Elle pleurait.

— Non, ce n'est pas possible, balbutia-t-elle. Il ne se peut pas qu'il soit infâme à ce point.

— Eh! si, disait Rogatchef. Il est capable de tout quand il n'a plus le sou, vous le savez bien. Et c'est un grand bonheur pour vous d'être enfin délivrée d'un tel misérable. Maintenant, vous voilà redevenue libre. Ne pleurez donc pas. Riez ! Je me charge de vous le faire oublier, et cela ne me sera pas difficile.

Ces paroles eurent pour effet de rendre toute son indignation à Barberine.

— Vous croyez que je consentirai à cela? lui dit-elle. Mais sachez donc que je vous déteste, que vous et vos pareils qui avez entraîné mon mari à vivre d'une vie qui ne devait, qui ne pouvait pas être la sienne, je n'ai pour vous que de la haine et du mépris. Vous! et cette princesse qui l'avez perdu, qui nous avez séparés, vous n'êtes à mes yeux que de mauvaises gens, et, plutôt que de vous céder, j'aimerais mieux me tuer; entendez-vous, ridicule prince que vous êtes?

Rogatchef, à ces mots, cessa de rire.

— Ah! ma chère, s'écria-t-il , si vous le prenez sur ce ton, nous ne resterons pas longtemps bons amis. Vous n'êtes pas ici en France, où l'on a toute sorte d'idées absurdes sur la justice et l'égalité. Vous êtes à Moscou, dans

une ville où les hommes de mon rang font à peu près tout ce qu'ils yeufent, et je vous tiens dans une maison dont je suis le maître, entendez- vous? Vous ne sortirez donc d'ici qu'avec moi , quand il me plaira d*en sortir, c'est-à-dire quand vous serez revenue à des idées sages. Allons, reprit-il en souriant, soumettez-vous de bonne grâce, et j'oublierai ce que vous m'avez dît.

Hais Barberine ne se laissa pas effrayer par ces menaces. Serrant son châle sur ses épaules, elle s'avança vers la porte. , Rogatchef y fut avant elle.

— Vous ne sortirez pas, lui dit-il, et, de gré ou de force, vous serez à moi, ici, sur-le-champ f

Et, s'adossant contre la porte, les bras croisés, il hn lança un mauvais regard.

Barberine alors recula, et, se dirigeant vers la cheminée, elle lira de toutes ses forces le cordon de la sonnette.

— Bien! bien! sonnez! disait Rogatchef. Vous allez voir qui va venir.

Mais, en ce moment, la porte s*ouvrant violemment, le prince fut lancé à dix pas sur le tapis de la chambre. Et, quand il se releva, quand, furieux , il se tourna vers celui qui l'avait ainsi renversé, au lieu du valet de pied de la Médéline qu'il croyait voir, il frémit en reconnaissant Eytmin debout sur le seuil.

Eytmin referma la porte et s'avança au milieu de la (^iiambre. Sans adresser un mot au prince ni à sa maîtresse, il décrocha les embrasses des rideaux; puis, saisissant le prince à bras-le-corps, il le coucha sur le tapfs. Rogatchef se débattait vainement. Il se sentait entre des mains inflexibles.

— Au secours! cria-t-il. Voulez-vous donc m*assassîner?... Barberine ! à moi ! Dêlivrez-moi de cet enragé. Je vous laisserai partir.

Barberine, debout à trois pas, regardait le prince avec une étrange fixité.

— Ne lui faites pas de mal, dit-elle à Eytmin.

— Non, madame, je ne lui ferai pas de mal, répondit le domestique; mais, dans l'intérêt de votre sûreté, il faut que ce monsieur ne puisse pas courir après vous de quelques jours.

Et il continua de lier les pieds et les mains du prince avec les embrasses des rideaux.

11 disait, tout en le liant :

— J'en ai fait autant déjà à cet imbécile qu'on avait laissé seul dans la maison; car il paraît que tout le monde est parti d'ici pendant que je vous portais cette maudite lettre. Figurez-vous, madame, qu'il s'était endormi sur une banquette. J'ai profilé de l'occasion. 11 est maintenant bâillonné et couché sous la cage de l'escalier, et, comme ce n'est pas vous, mon prince, qui pourrez le délivrer, il est probable qu'il y restera longtemps. Heureuse idée que j'ai eue de venir écouter ce qui se disait ici , en appliquant mon oreille à la serrure I Bien ! voilà qui est fait ! Maintenant, mon prince, seriez-vous assez bon pour me dire dans laquelle de vos poches je trouverai votre mouchoir?

— Allez-vous m'étrangler? hurlait Rogatchef.

— Non, mon prince, répondit Eytmin. Mon intention ne va pas plus loin que de vous bâillonner pour vous empô cher d'attirer, par vos cris, quelque ronde de police.

m LE MARI DE LA DAN'SEOSE.

Eytmin, cependant, avait fouillé Rogalchef et s'était emparé de son mouchoir.

Il se mit à le comprimer, il en fit un paquet de la grosseur du poing d*un enfant, puis il le lui introduisit dans la bouche et le maintint à Taide d'un bout de ficelle qu'il lui attacha derrière la tête.

Quand Rogatchef eut été réduit à l'état d'aulonnate, Eytmin le prit dans ses bras et le porta sur le canapé. Alors, se tournant vers sa maîtresse :

— Maintenant , madame , dit-il , nous n'avons pas de temps à perdre. Partons!

Barberiiie prit le bras de son domestique, sans même regarder Rogalchef.

Ils sortirent tous deux de la chambre et descendirent dans la cour. Le phaéton de Saint-Bertrand était toujours rangé contre le mur, et le cheval s'impatientait entre les brancards.

— Pauvre bête ! dit Eytmin. Elle pâtit des fautes de son maître. Mais je n'ai pas le temps de la dételer.

Eylmin ferma la porte de la rue. Tout paraissait dormif dans la maison de la princesse.

Il n'eut pas fait vingt pas dans le faubourg, avec sa maîtresse , qu'il atteignit une grande berline attelée de trois chevaux qui stationnait contre le mur.

Une tête d'homme coiffée en ailes de pigeon passait par l'ouverture de la portière. C'était celle du bon Florimond.

— Montez vite! montez! dit-il à Barberine en la reconnaissant. Et où est-il, votre mari? Sa vie n'était pas menacée, dites moi?

— Non. Mais il est à jamais perdu pour nous, réponditelle.

Elle était déjà installée dans la voiture, et Eytinin s'était hissé sur le siège.

Le cocher rassembla ses guides. Puis, quand il eut entendu la porlière se refermer, il se tourna vers le domestique.

— Quelle route? lui demanda-t-il en levant son fouet.

— Route de France ! dit Eytmin.

Quelques heures avant le moment où Barberine parvint à s'échapper des mains de Rogatchef, Saint-Bertrand et la princesse Mélédine, enfermés dans une voiture de poste, s'étaient acheminés sur la roule de Mojaïsk, vers le château où ils devaient passer la nuit.

Depuis qu'il avait appris de quelle façon sa maîtresse entendait le séparer de sa femme, Saint-Bertrand avait pris son parti de sa situation. Dans sa pensée, Barberine devait s'estimer heureuse d'être enfin déUvrée de lui ; il n'éprouvait donc nul remords de Tavoir abandonnée à Rogatchef.

Mais ujie crainte vague lui serrait le cœur en regardant

la Mélédine, qui, renversée sur les coussins de la voilure? se tenait silencieuse à son côté. Elle était si capricieuse ! Tenait-elle réellenient à lui.?. N'était-ce pa^ à soa argueil qu'elle avait obéi en le séparant de sa femnoe? .: 11 ne savait que hii dire. Leur iête-à-tète durait depuis prés d^une hçure, et pas une parole u*avait été échangée entre eux. Étrange lête-à-tête ! L'un calculait ce que pourrait lui rapporte^ sou action iaSauoe \ Tautre était absorbée en de sonnbres pensées, et uoe es;pre3i|iaA d'amertume plissait ses lèvres.

Depuis le jour où la Mélédine avait vu Saint-Bertrand lui résister orgueilleusennent à Bade, elle s'était éprise pour lui d'une violente passion. En mettant tout en œuvre, ainsi qu'on l'a vu, pour l'obliger à vendre les papiers de Wanda, elle avait le secret espoir qu'il sortirait victorieux de celte épreuve. Exaspérée de sa déloyauté, elle l'avait chassé dans un premiei* mouvement d'indtgnafion ; puis, regrettant ce qu'il y avait eu de précipité dans sa conduite, elle était revenue à lui presquç malgré çlle, pensant qu'il abandonnerait sa femme pçur la suivf e. La Mélédine était une de ces natures conjplexQSi qui couvent, tout en faisant beaucoup de mal, se sentent irrésistiblement entraînées vers le bien. Après avoir débuté dans la vie par une actiion mauvaise et violente, — la dénonciation de son premier amant, — elle n'avait pas cessé de le regretter, et çl.le était perpétuellement en quête de quelquç chose d'hépique et d'élevé qui pût la relever à ces propres yeux. SlaUieiî^reusement, la fatalité l'avait placée entre les mains d un gouvernement à qui la pitié était inconnue, et la Mélédine se vit obligée de prêter son concours à des cruautés sans nombre pour le

feXPIATIOll. 479

servir. Mais, tout eïi obéissant à ses inaîtres; elle né perclait pas Tespoir de prendre, quelqtiB jour, une revartclite é'clatûtite cotttt'e leur tyranrtie. La févtrfte du Caucase lui parut être i*occa:sion qu'elle gtristtaît deptiis longtemps pdlilr . se venger et pour s'affranchir. Elle ne cbnfiïi ses prôjteté à personne. Le tzar lui ayant h\t doniïèï' Tordre de èe fcildre au Caucase pour séduire ou pouir acheter certains chefs des révoltés sur lesquels on pensait qu'elle pourrait avoir de Tàction, elle n'avait pas refusé de remplir tettfe nbuvellè mission, mais elle avait envoyé Gugenheim â Saint-Pétersbburg demander en son nom, et très-htimblemieilt, au tzar, de vouloir bien Tén exempter, alléguant ^lU'elle était née aU Caucase, qu'elle ne pouvait agir Contre ses tbrinpatriot'es, et ajoutait que la suprême rétompênè'e qtl'elle rédamait pour ses longs services, était la permission die s'absenter de la Russie pendant quelques annéfes: S'ôh ititention, ,en agissant ainsi, était de lever le masque aussitôt qu'elle aurait passé la frontière, de secourir lés révoltés de ses conseils et de sa fortune, et, comme malgré sa bassesse, Saint-Bertrand lui tenait toujours att cœur, elle l'avait poussé à jouer, dans l'espoir de le ruirtef et de te tertir ainsi dans sa dépendance ; puis, étant përvemie â lé feépârer de sa femme, elle voulait essayer de le laver de feà hdhte, eh l'associant â l'entreprise (}tl'elle allait léhlter. On à Vu commetit elle avait trouvé le mo^eti de rehdr'é irrenlédiâble là rupture de son ëmant et de Barberiné. Maititenant, enfermé avec Ittî dans k vbiture qui l'eutrâîhait vets Ife château où elle comptait retrbtivér Gugenheim; elle se demandait éî Saint-Bertrand se montrei'ait à là liaùt'eur de la tâché â laquelle elle l'avait dévoué, ièahs te fet)nsuUer ; et, cdmrae elté

l'avait déjà vu à Tœuvre, elle ne pouvait se défendre d'un certain sentiment de méfiance. i

Cependant, tandis qu'ils roulaient ainsi dans la voiture sans se dire un mot, ils ne se doutaient pas qu'un danger les menaçât, ils avaient été suivis. Une voiture roulait à deux cents pas derrière la leur. Plus loin, des cavaliers couraient sur leurs traces. Si Saint-Bertrand avait passé la tête à la portière, il aurait pu les apercevoir bondissant comme des ombres fantastiques sur la route blanche. La nuit était claire et calme.

Mais Saint-Bertrand n'eut même pas l'idée de jeter un regard sur la campagne. 11 avait froid. Il avait relevé les glaces de la voiture, et il rêvait.

La voiture tourna tout à coup pour entrer dans une longue avenue de sapins qui aboutissait au château. En tournant, l'un des chevaux qui la traînaient fit un écart. Le cocher crut qu'il avait eu peur de l'ombre des arbres. Il se trompait. Le cheval avait aperçu des hommes embusqués dans le taillis ; mais, stimulé par un coup de fouet, il passa. Saint-Bertrand ne soupçonna même pas cet incident, et la Mélédine était trop absorbée pour le remarquer.

Quand la voiture se fut arrêtée devant le perron, un domestique ouvrit la portière et les deux voyageurs descendirent. Saint-Bertrand offrit son bras à la Mélédine, et, après avoir traversé plusieurs pièces, ils entrèrent dans le salon. Un homme les attendait là : c'était Gugenheim. Il avait' repris le costume des juifs de Russie, avec cet air si humble et si doucereux que nous lui avons vu autrefois ; mais, ce soir-là, quelque chose de particulièrement sarcastique bril* lait dans ses petits yeux de chacal.

La Mèlèdine, en rapercev^iut, pâlit soudain; puis, fron< çant le sourcil :

— Quelle réponse m'apportes-lu de Saint-Pétersbourg^ lui demanda-l-elle.

Gugenheim avait sans doute prévu cette question, car il y répondit immédiatement en tirant de sa poche un papier plié et le présentant à la princesse.

Elle prit le papier de ses mains, le lut en frémissant; puis, le lançant avec colère au visage de l'intendant, ellt s'écria :

— Voilà donc la récompense de mes services ! Et c'est toi, misérable! reprit-elle en le menaçant du poing, c'est toi qu'on a chargé de m'arrêter l

Saint-Berlrand ne comprenait rien au dialogue qui s'était échangé devant lui en langue russe. Mais la Mélédine le mit promptement au courant des choses. Alors, terrifié, il voulut lui adresser des représentations; mais Gugenheim avait repris la parole :

— Je ne sais pas désobéir aux ordres du tzar, moi! ditil d'un air emphatique. Je Vous avais prévenue avant mon départ. En refusant de remplir la nouvelle mission qu'on vous avait donnée, vous vous exposiez à la colère d'un maître qui n'admet pas de contradictions. Je lui ai fidèlement remis votre lettre. Je n'ai pas négligé de Tappuyer, par toute sorte de bonnes raisons, comme vous m'aviez dit de le faire. On m'a patiemment écouté. On ne m'a fait aucune objeclion. Seulement, on m'a dit que je périrais sous le knout si je ne me chargeais de vous transporter, de gré ou de force, au Caucase, et si je ne surveillai ^ la manière dont vous accomplirez votre mission. Que

pouvais-je faire? Mo soumettre. C*est à vous à céder maintenant.

La Mélédine, pendant que Gugenheim parlait, s'était affaissée sur un siège.

— Jamais ! s'ècria-t-elle tout à coup. Je ne suis pas tenue clo toujours servir.

— On vous y contraindra, dit Gugenheim.

— Non, crois-moi.

— Si, reprit rintendant. On se méfiait de vous depuis quelque temps. Voire inaison était surveillée à Moscou. Vous avez été suivie ce soir sur la route. Ce château est cerné. Vous ne pouvez vous échapper. Ijne voilure vous attend, avec une escorte. Soumettez-vous donc de bonne grâce.

Saint-Bertrand voulait toujours s'informer, donner des conseils ; mais la Hélédine ne répondait même pas à ses questions. Elle ne s'occupait plus de lui maintenant. Elle , avait les yeux fixes, les narines dilatées, les lèvres serrées, comme si quelque terrible résolution se fût levée dans son âme ardente.

Èile demeura ainsi absorbée et silencieuse pendant quoiquos secondes. Enfin, levant la tête, elle dit à GugenhMm :

— Écoute : accorde-moi une heure pour réfléchir.

— Impossible, dit Gugenheim.

Elle haussa les épaules, se dirigea vers une porte qui séparait le salon d'une pièce obscure, ouvrit la porte, disparut et revint au bout d'une minute.

— Tiens, dit-elle.

Et elle mit une liasse de billets de banque entre les mains de l'intendant.

— Mais..., fit Gugenheim subitement adouci.

— C'est bon. Va-l'en! Je te promets de né pas chercher à fuir. Dans une heure, tu me trouveras ici^ et tu feras de moi ce que tu voudras.

Gugenheim tourna les talons, et la Hélédine, tenant Saint- Bertrand par la main, F entrain a dans une autre chambre. Quand la porte eut été refermée derrière eux:

— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria Saint-Bertrand. Pourquoi ne m'aviez-vous pas parlé de cette obligation où vous étiez d'aller au Caucase?

La Mélédine semblait hors d'elle-niême.

— Parce que je n'y voulais point aller, répondit-elle; parce que j'avais demandé grâce ; parce que j'avais supplié le tzar de m'épargner ce nouveau crime, et que j'avais commis assez de crimes, à son service, pour me croire assurée qu'il m'épargnerait celui-là.

— Mais... de quoi s'agit-il donc? demanda Saint-Bertrand.

— Il s'agit de faire là-bas ce que j'ai faità Varsavie. Il s'agit de livrer des familles entières à la Sibérie, de faire tomber dans un piège dos hommes qui ne veulent pas du joug étranger et qui sont mes compatriotes. Eh bien, cela ne sera pas ! J'en ai assez de ce métier d'espion, de bourreau. H n'y a que trop de sang dans mes rêves. L'opium supprime les pensées, mais il évoque d'horribles images, et je ne veux pas que se dressent devant moi les images sanglantes des défenseurs de mon pays.

Saint-Bertrand, pendant qu'elle parlait, la regardait avec stupeur.

Elle se tourna vers lui tout à coup.

— Tu ne connaîtras donc jamais le remords^toit lui dit-

284 LE MAKI DE Ik DÂT^SËUSE.

elle. De quelle substance est donc fait ton cœur? Ces malheureux que tu as vendus, cette Wanda qui t'aimait, ils ne viennent donc pas t'assaillir, quand tu dors? Tu n entends donc jamais, à ton oreille, une voix qui te crie : lÂssassin?»

Saint-Bertrand avait fait un pas en arrière.

Tout à coup, il fronça les sourcils; et, comme s'il eût Toulu chasser de son esprit une pensée qui l'obsédait :

— Enfin, à quoi vous décidez-vous? lui demanda-t-il.

— Â me soustraire aux ordres du tzar, s'ècria-t-elle.

— Mais comment? reprit-il. Par la fuite?

— Non. La fuite maintenant n'est plus possible.

— Alors, comment?

Elle marchait par la chambre en parlant. A cette question, elle devint pâle, et, gravement , se plaçant devant lui, elle dit :

— Par la mort !

Saint -Bertrand, à ce mot, démasqua d'un seul cri toute son âme.

— Eh bien, et moi ! s*écria-t-iK Qu'est-ce que je vais devenir?

La Mélédine le regarda avec mépris.

— Voilà donc, lui dit-elle, jusqu'où va ton amour pour moi? Tu ne vois dans ma mort que la ruine de tes intérêts. Et tu te dis, infâme : « Au moins, si je n'avais pas abandonné ma femme 1 » Ame de boue, va donc la retrouver, ta femme ! et reprends-la, si toutefois Rogatchef ne te Ta pas enlevée.

— Mais, reprit Saint-Bertrand avec la naïveté que le crime n'exclut pas toujours, comment diable voulez-vous que je la retrouve? Est-ce que je sais où elle est à cette heure?

— Monsieur, vous êtes hideux ! fit la Hèlèdine.

Biais il n'écoutait point ses injures. Il n'écoutait que la terreur de la misère qui le harcelait. Il Faccabla de reproches. Ce fut vainement. Elle ne lui répondit même pas.

— Je saurai bien vous empêcher de vous tuer! s'écria-t-il enfin. Vous devez vivre pour moi, si vous ne voulez vivre pour vous.

Cette prétention parut exorbitante à la Mélédine.

— Je dois vivre pour vous, dites-vous? et descendre, pour vous, jusqu'au crime le plus infâme? Ce que je ne ferais point pour mon enfant, si j'en avais un, vous osez me le demander? De quel droit? Qu'avez-vous fait pour moi, vous qui exigez de tels sacrifices ? Allez 1 vous vous êtes abusé sur ce que je suis. Une chose immense nous a tou« jours séparés : j'ai fait le mal en détestant le mal, et j'ai souffert autant que peut souffrir une créature, du désespoir de l'avoir fait.

Il l'interrompit.

— Vous avez la manie, lui dit-il, de me faire toujours de la morale. Laissez-moi donc tranquille avec vos sermons. Vos remords ne vous absolvent de çien. Voyons, revenez à des idées plus pratiques. Partez pour le Caucase, puisqu'on vous y force...

Elle l'interrompit à son tour.

— Et vous vous engagez à m' accompagner, n'est - ce pas? à m'aider même, s'il le faut, dans la mission de sang iiue j'ai reçue.

Il se mit à frapper du pied.

— Eh ! si nous ne pouvons pas faire autrement, lui dit* il, que la responsabiUté du mal remonte donc à celui qui Va commanc|i !

i»S LE MAIU f)Ë LA DANSEUSE.

' Elle le regarda avec dégoût. t

— ie suis dans le boa sens et la vérité, reprit-il. Et vousi comme toujours, yous êtes dans les nuages, dans le faux. Ces Polotiais et ces barbares que vous nommez vos compatriotes, ces révoltés de toute sorte ne m'inspirent aucun intérêt. Tant pis pour eux s'ils conspirent! Pourquoi conspirenl-ils? Ce sont des révoHitiwinaireS) des hommes de désordre, le n'ai pas la plus petite sympathie pour de telles gens!

~ La Hélédine maintenant paraissait éprouver de l'adraîration pour son amant.

— Le voilà devenu un homme d'erdre I lui! Cela dépasse tout! s ecria-t-elle.

Il se radoucit vainement. Vainement il la supplia, se traina à ses pieds.

Elle demeurait sourde et aveugle.

— Mais, puisque vous vouliez mourir, disait*il^ pourquoi m'avoir entraîné ici ?

— J'ignorais ce qui m'y attendait, répondit-elle.

— Mais je vous âime> moi! Je ne puis me priver de vous voir. Vous savez bien que vous m'avez ensorcelé.

Elle se mit à sourire et dit :

— Écoutez. Il est un seul moyen de tout côndlîer : le feindrai d'obéir aux ordi^s reçus de Saint-Pétersbourg. Nous partirons avec Gugenheim. Quand nous serons au Caucase, nous profiterons de la première occasion qui se présentera pour passer dans le camp des révoltés. Leur cause est sainte; elle deviendra la vôtre. Tous les deux> noiis rachèterons notre passé en vouant notre vie è Taffranchissement d'un peuple. Mais, je vous en préviens, Tinévitable

EXPIATION. i«7

effet de ma défeclion sera la confiscation de nies biens. De tonte la fortune que je possède, à Fexceptien de quelques bijoux, il ne me restera qu'un souvenir. Vous dites qjue vous m'aioiea, que vous ne pouvez vous priver de vivre avec moi; vivez donc avec moi, mais pour la réparation! La plua réelle preuve que vous puissiez me donner de voire amour, c'est de vous exposer à la misère !

L'exaspération de Saint-Bertrand, pendant qu'il écoutait de telles paroles, ne se peut décrire. U levait les isoains vtGFS le ciel et trépignai^t.

— Mais il n'est rien dephis imbécile et déplus absurde! s'écria-t-il enfin. Comment, de gaieté de cœur, vous voulez saciifier voire fortune? Êtes-vous devenue folle? La. fortutKie, mon Dieul mais... est-ce que ce n'est pas toute la viei^

En ce moment, on entendit un bruit de pas dans le salon, et la Mélédine donna prestement un tour de clef à la serrure.

Gugenheim s'était approché de la porte. U frappa.

— Madame, l'heure est écoulée, dit>-iL

— C'est bien, répondit la Mélédine. }e suis à vous. Gugenheim demeura de l'autre côté de la porte.

La Mélédine jugeait sans doute qu'il serait inutile de continuer à discuter avec Saint-Bertrand. Aussi ne dit-elle plus rien. Sentant que tout espoir était perdu poup elle, elle s* approcha résolument d^un guéridon,, versa de l'eau dans un verre, but quelques gorgées de celte eau ; puis, se tenant debout devant un canapé, elle arrêta les yeux sur son amant, qui la regardait avec étonnement, ne sachant ce q^'eUe atlai4r Ihire. Elle paraissait émue maintenant, près*

que attendrie. Lui ne se méfiait pas, ne lui voyant poin! d'arme à la main. Enfin, elle allongea le bras, lui prit la main, la lui serra, et lui dit :

— Adieu! Apprends de moi comment on expie !

Et aussitôt, ouvrant de Tongle le chalon d'une bague qu'elle avait au doigt, elle porta la bague à sa bouche.

Il y avait une perle d'acide prussique dans le chaton.

L'effet du poison fut instantané.

La Mélédine, foudroyée, s'abattit sur le canapé.

Quand Saint-Bertrand, qui avait vu le geste et s'était élancé pour le prévenir, arriva auprès d'elle, elle était morte.

Aux cris de Saint Bertrand, Gugenheim enfonça la porte.

11 ne fit qu'un bond jusqu'au canapé. Il souleva les bras du cadavre, aperçut la bague au chaton ouvert et comprit tout ce qui s'était passé.

— Voilà ce que je redoutais le plus! murmura-t-il. Cette femme-là n'a jamais été que faiblesse.

Telle fat l'oraison funèbre de la Mélédine.

Cependant Saint-Bertrand, à moitié fou de terreur, était sorti du salon; puis, comme personne ne s'opposait à son passage, il avait quitté le château. Où il allait ainsi, sans paletot, la tête nue, il n'aurait pu le dire lui-même. H n'avait qu'une idée : fuir l'horrible spectacle qui, tout à coup, s'était levé devant ses yeux. Aussi courait-il sur la routo comme s'il eût senti des assassins à ses trousses. La nuit commençait alors à s'effacer peu à peu devant la première lueur du jour.

Depuis combien de temps il courait ainsi les cheveux au vent, sans savoir seulement de quel côté il se dirigeait, il

ÇXPIATION. 2àO

ne se le demandait même pas. Cependant, malgré sa vigueur^ l'essoufflement commençait à serrer ses poumons, et ses jambes s'engourdissaient sous lui, mais il ne discontinuait pas de courir. La route était déserte. Il n'y avait au* cune maison sur les bords, aucun passant. Tout à coup, au moment où les objets les plus éloignés commençaient à s'accentuer dans la lumière naissante, il aperçut une grande et lourde berline de voyage, attelée de trois chevaux, qui s'en venait droit devant lui. Il ne savait quéUes personnes renfermait cette voiture, ni vers quelle partie du pays elle se dirigeait. Hais elle lui apparut comme un refuge. De loin, il la voyait grandir, avec sa haute caisse peinte en jaune, ses lanternes dont la lueur était affaiblie par le jour, et les flots de poussière flottant sur sa trace. Déjà il entendait le bruit du pied des chevaux et les claquements du fouet. Quand la berline fut arrivée à vingt pas de lui, il se posta au milieu de la route, leva les mains, cria :

— Arrêtez! arrêtez!

Hais les chevaux ne s'arrêtèrent pas.

Cette berline était celle qui transportait sa femme, Eytmin, et le chevalier Florimond sur la route de France. Eytmin, comme on le sait, était assis à côté du cocher. Il reconnut son maître dans l'homme qui gesticulait en criant devant les chevaux. Il ne savait par quelle suite de circonstances il se trouvait là, juste à point; il comprenait bien cependant qu'il demandait aux voyageurs de le recueillir. Hais Eytmin, qui croyait d'ailleurs sa maîtresse endormie, ne vit pas d'utihté à la replacer volontairement dans les mains de celui dont il avait eu tant de peine à la délivrer. Au lieu donc de dire au cocher de retenir ses chevaux, il lui dit :

-T Fouette et passe!

Hélas 1 la charitable idée du serviteur detrdt être neutrt- Iisée par celle même qui l'in&pirdit. Barbetine ne dormait pas. En entendant crier sm" la tùvàû^ elle «baissa la glace de II) voiture et passa la ttte par la poitiôre. Justement, en ce moment, son mm tou|«urs criant : c Aj^rète 1 » se rangeait pour laisser passçv les ohevaux* Elle joigml aes crisaui siens. Force fut au cocher d'obéir.

Saûpt-fiertjpand s%tait cramponné i la poignée de la portière; A (leiiie la berline fut-ieUe devontie stationnaire, qu'il sauta dedans et pB blettit sur la kanqiiette du devant. H était korriblëment essoufflé. U ne .ehertha même pas à se rendre coiii{tte du hasard qui avait réuni sur cette route sa fenuiie «t son père ; ^^ il îgnoFftft FaflriVée 4e ce dernier à Moscou. 'H- Il ne les intelcrbgefi m kun hi râutte» B ne demanda pgs à Barberine ce qui S'ôtaiti passé entre eiie et Rogatobtf ; il ne s'eh souciait guài^e, il n'y sangenl même pas. Il ne lui demanda pas, non plus, oà ils allaient. Exténué par la fatigue et par la tcirreur , il avait les yeax fixes comme un homme ^ -une brusque secpusée a tiré d'tm rôve. Et quand, les cheveux ayant repris leur bouvae, sa femme (interregea, quand son pdre lui reprocha son infâme con* Aoiie^ il n'essaya même pas de se défbmtee

•^ Votre tâe étditH^ réieHemeiit menacée? lui dit Bar^ berinë.

-^ Je A^en sais rioi, rtpondil-a.

^^ EstyS vrai que vevs ayeti indij^meht troÉqpè votre temme? M dèmanda^ riait^e^nent FUf|imond

Hdit:

'o-ïrompôe^N&ni

EXPIATION. , Ï9t

— Maie, enfin, que signifie celte lettré qu« vous m'avez écrite? reprit Barberine*

— QneHe lettre? dit-il. Je ne youb si pals éérit.

— Vais pourquoi courieK ainsi^ criant^ sur cette route?

^ Hoil fit-il d'un air étonné. Je vous attendais..

Barberine et le cbeyaliar, comprenant qu'ils n'obtiendraient rien de lui^ prirent U résolution de se taire. Quant à lui, il 8*était d^à renversé sur les coussins et fermait les yeux pour se soustraire à. ces questions qiii l'obéédaièiit. Peu à peu le sentiment de la réalitH lui rerint. Il se rappela tout : sa ruine, la promesse <fjtï\ avait faite à la Mé^dine de ne jamais revoir sa femme, puis cette discussion dans le château et le suicide de sa maîtresse. Il se dit que, de nouveau, il ne possédait rien, que tout l'argent soustrait à Gaskell et à M. Lorvieux était perdu ; perdu aussi l'espoir qu'il avait eu de s'enricbir au moyen de la Mélédine. Pendant ce temps, Barberine pleurait, et le chevalier la consolait.

Saint-Bertrand écouta d*abord leur conversation machinalement, puis avec un peu plus d'attention. Ce qu'ils di* saient ânit par l'intéresser.

— Ne pleurez plus, répétait le chevalier, il peut être encore de beaux jours pour vous. Votis êtes jeune, vous avez du talent, votre i^n^and de mm se ocrtrigera sans doute. Je lie négligerai nen, pour ma part^ pour l'obliger à se bien conduire. Il a mangé tout ce que vous aviez gàgné^ il est vrai ; mais vous travaillerez, voua m^^trez de èôté. Ne suisje pa^ là, moi^ au surplus? Tout <îe ^ue j'ai n'estai pas à vous? Comptez toujours sur moi, pour vous aider ^ comme 8ur un père.

Saint-Bertrand, entendant cela, avait ouvert les yeux et s*était redressé peu à peu. Au moment où Florimond cessa de parier, il vit son fils qui rapprochait sa tête de la sienne.

Et alors, naturellement, comme sll avait simplement voulu placer son mot dans la conversation, Saint-Bertrand regarda son père et ouvrit les lèvres.

Barberine attendait avec anxiété ce quil allait dire.

Le chevalier se préparait à écouter quelque confession.

Hais Saint-Bertrand ne pensait rien avoir à confesser. Et, d une voix tranquille, s'adressant au bon chevalier :

— Vous avez donc encore des économies? lui demandat-il.

L'HEROÏSME D'UNE FEMME

Il n'y eut pas d'explication entre Saint-Bertrand et sa emme, au sujet des événements qui les avaient obligés de quitter Moscou. Le premier ne manquait pas de bonnes raisons pour éviter d*y faire la moindre allusion; et Barberine ne tenait pas à se voir forcée de mépriser ouvertement son marii Dans sa pensée, cependant, il en avait assez fait pour que, désormais, leurs relations n'eussent rien de conjugal. Us vécurent donc séparés, quoique logeant sous le même toit.

Saint-Bertrand s'était soumis à la fatalité. Par deux fois.

L'HËROISME D'UNE FEMME. 803

il avait essayé de quitter Barberine ; par deux fois, les événements les avaient rapprochés. Il se dit qu'ils étaient probablement destinés à achever leur vie ensemble.

Quelques mois après son retour à Paris, il parvint à contracter un nouvel engagement, au nom de sa femme, avec l'administration de FOpéra. Mais la position que Barberine eut alors au théâtre ne ressemblait guère à celle qu elle y avait eue jadis. Deux autres grandes danseuses partageaient avec elle les faveurs du public. Barberine se vit souvent obligée de remplir des emplois secondaires. On la trouvait un peu maigrie, un peu fatiguée. Elle avait perdu cet air d'enfantine gaieté, qui donnait tant de charme à son jeu, tant de grâce à son visage. Elle dansait maintenant, — non plus pour le plaisir de danser, mais pour s^acquitter des obligations de son état ; et, bien qu'elle s'exerçât constamment à se perfectionner dans son art, elle ne produisait plus que peu d'effet sur le public.

Ses appointements, malgréles intrigues de Saint-Bertrand, qui se donna beaucoup de peine pour faire mousser sa feinme, ne devaient plus dépasser le chiffre de vingt mille francs.

Tous les deux furent surpris des changements qui s'ê* taient opérés au théâtre, pendant un intervalle de deux années.

La plupart des anciens habitués avaient disparu. Quelques-uns étaient morts; d'autres avaient vieilli et ne s'occupaient plus que de leur santé. La loge infernale avait élé louée à des provinciaux. Les lions s'étaient licenciés eux-mêmes, quelques-uns ayant perdu leurcriniére, d'autres leurs griffes et leurs dents. Le comte de Perche grisonnant

294 Lfi ViHl BB LA 0ANSEO8E*

et rhumatisé, toujours sensible cef^epdanil arafc épousé une veuve, dteU|usii<mnëe comme lui, et ila avaient quitt Paris pour habiter iine terr^ m Sologae, La Gfudie a itait marié, )ui aussi» (lavait épou^^ CocodètO* U a -était installé avec elle dans qnq (!|^cimi$Q petite maison située au bord du lac de Garda; ft là, depuis un an, sous le beau eiel de ritalie, au milieu des Qrangars> des oiseauY, Cocodète faisait cruellement eipi^r à ao^ saari la faute qu'il avait conh mise de choisir uue f^imna qui manquait de beaulé, de bonté, de yertu, d^ doue^r, et dont f éducation avait èlè des plus uôgligôas. ÛH^nt à Gocqdès, i^ CQïilinuait à ae griser avec sçs palefreuierç, et i^ chasser, dijsait'On. La sufûété de ses chevauic et de s^§ chiens le consolait de celle des hommes et des femmes, Valmaseda ne pouvait être rangé dans le nombre des habitués de TOpéra; mais Saillt-Be^ trand l'avait fréquenté> comiaet on sait, et, en arrivant à Paris, il s'était mis à sa recherche. U voulait essayer de travailler £\veQ; lui. Hélas l Valmaseda ne devait plus jamais travailler! Le p^uvr^ homme était mort d^na foçoa hco^ rible : mort d^ faim» en quelque fefon, c$ur i) n^ pouvait plus digérer, atteint qu'il avait été d'un cancer à l'estomac. Quant à Cerveiifo, U j^vait loqgtemps cantmui^ si$a petits trar fies, ca^ointement aveq m^datne Qeryeîro^ qui lui avait toujours donné d'excellents conseils. Malheureusement, l'usurieip s'étfiit p^rdu par ea^oès de rapacité» 9fyaM prêté une somm^ étoiorme à un mineur qui lui avait joué le tour de mourir avant d'avoir atteint sa m^jop^ité. C^veiro avait bit faillite. Sn examîpant aea livres, m av^t découvert qiielques petites escroqueries. On vofilutalora l'aivéter. Hais il avait levé h Pi^> ^voG) ça femme et 9ea Qinq enfanta cbaraiants,

L'llBROI!»Mfi D'rrNË VÉMHfc. ^^5

et rbn ne sul}ainai»;à^ris, dans quellô fmrtle du inonde il avait transporté sa persontid «t Bon inâtistrië.

Saint-Bertrand, comnie on le pettsébiétl, tS'éût même i^tis ridée de s'enquérir de Gaskell. Gankell flVailéci'il soutent à Barberine pendant qa'Mé était en Ruiteié. Ba dernière lettre lui annonçait qu'il'reléiMBft eà Aniérique.

De tous les anciens amis de Barberine, il n'y eut que le chevalier Fiorimond qui oontinuàt à fréquenter sa lïiaison. Encore ne le faisait-il que dans lés intervalles de ses voyages. Saint-Bertrand le voyait d'asses fnàuvais œil, quoique rexçellenl homme ne cessât d'aîder le ménage en faisant presque chaque jour à saf bru de petits présents. Il irrilaît^ constamment son fils eu lui vantant la vertu de sa femme, en lui faisant de la morale, en rengageant à prendre un état.

— Quel diable d'état voulez-voiis que Je prenne? répondait Saint-Bertrand. Faut-^ que jei çie f^saa danseur pour vous plaire?

Cependant, il faut lui rendre justice : if avait trouvé plusieurs moyens de s'occuper. D'abord il écrivait lui-rtiêmô çkea réclames pour sa femme, et il les envoyait aui journaux étrangers. Ensuite, il iéUnaU tant qu^l pouvait le nouveau dirèeteiir de> TOpéra, qui, selon hii, n'avait pas fait une asses belle place au théâtre à Barfe^niie. Ensuite, il jouait, petit jeu il est vrai, et par iiécéssîtè, cafil n'avait rien à risquer* Et enfin,il mangeait^ doritiait, alkaît à l'Opéra, &e promenait, médisait, faisait des mots et lorgnait les femmes.

I) guettait toujours une nouireUe oeeasion de s'enrichir promptement et à bon ooiinpte. Hais cett^ occasion ne se

montrait pas. Il est vrai que le vicomte commençait alors à perdra ses cheveux, à prefidre du ventre^ et que de légers plis s'accentuaient autour de ses yeux.

Il tolérait Eytmin, qui continuait à le servir avec zèle, et à le surveiller sans qu'il s'en doutftt.

Saint-Bertrand était si méchant^ qu'il ne tarda pas à se faire de nombreux ennemis. On le craignait, on l'évitait; mais quelques-unes de ses victimes se vengeaient. On fit à l'Opéra une chanson sur lui qui courut tout Paris pendant huit jours. Cette chanson était mal rimèe et n'avait rien de merveilleux, mais elle déguisait peu la façon dont le vicomte exploitait Barberine. Elle disait :

Monsieur de Saint-Bertrand A-t-il besoin d*argent, Yite il dit à sa femme : « Danse 1 • Et, quand elle a dansé, En homme fort sensé, 11 lui dit : c Recommence. »

Il avait l'âme si gfttée alors, qu'il fut le premier à s'amuser de celte chanson.

Un jour, il se trouva nez à nez avec Rogatchef. Rogatchef, délivré par Gugenheim, de la fâcheuse position où nous l'avons laissé à Moscou, avait quitté la Russie depuis on mois : le tzar ayant été mécontent de sa liaison avec une rebelle conune la Mélédine, lui avait ordonné de voyager à l'étranger pendant un an. Saint-Bertrand l'acosta amicalement.

— Je ne fais que traverser Paris, lui dit Rogatchef. Je pars pour l'Inde ; mon yacht m'attend à Marseille. U faut que je m'embarque dans trois jours.

L'HËROISME D'UNE FEMME. 207

^ Vous devriez bien me prêter quelques milliers de francs, lui dit Saint-Bertrand. •

— Ah î pour ça, non ! s'écria le prince. Vous m'avez toujours porté malheur! Rien ne m*a jamais réussi avec vous!

— Vous êtes un ingrat, répondit Saint-Bertrand. Sans moi, il y a plus de six ans déjà que vous dormiriez dans la fosse où s*ennuie le major Garpentier.

— Possible ! reprit Rogatchef, qui n'avait plus la moindre timidité. Hais je me suis acquitté envers vous.

— Voyons, ne nous fâchons pas, dit Saint-Bertrand, l^rôtez-moi mille francs seulement.

-Non.

— Eh bien, cinq cents francs.

-Non.

— Ah çà! pourquoi? Vous êtes donc ruiné, vous aussi?

— Au contraire, reprit Rogatchef, je suis plus riche que jamais. Ma fortune est presque doublée par Théritage de mon oncle, qui est mort fou, à Varsovie, il y a trois mois. Hais j*aimerais mieux jeter au feu tout ce que je possède que d'obliger jamais, ni vous ni personne.

*^ Eh bien, vous êtes un aimable homme, dit Saint-Bertrand. Hais, dites-moi, pourquoi mehaîsséz-vous?

— ^ Parce que, répondit Rogatchef, vous possédez ce que je n'obtiendrai jamais.

Ils se quittèrent sur ces mots, et Saint-Bertrand rentra chez lui, déblatérant contre les ingrats.

Il trouva Barberine pleurant. Le chevalier Florimond avait été frappé d'une attaque d'apoplexie chez elle. Le médecin Tant-Pis était venu le voir, et il avait déclaré que le vieillard aurait cessé de vivre avant deux heures.

298 lemâbi &e la DâNSBDSB.

Saint-Bertrand ne put même pas échanger «n mot atec âon père. Le vieillard avait perdu eônnaissance. Il n'ouvrit pas les yeux, même péur mourir.

On trouva chez lui un testament pat lequel il lôguaità Barberine tout ee qu'il possédait. Tous èompte» faites, rhéritage du chevaliep se réduisit i une qmixzatiie de mille francs.

Saint-Bertrand manifesta rint<H[iil«on fie s'en emparer, pour les placer^ disait-il. Mais le temps n'élàit plus où Barberine ne savait rien lui refuser. Il eut beau jurer, menacer, il ne put parvenir à lui tarer des âiains k moindre bribe de Théritage de son père.

— Bien ne me réussit plus maintenant, se dîsait-i}. El tout le monde s'en va ! Ah ! la vie devient lourde à mesure qu'on avance en âge ! De tous ceux que j'ai connus autrefois, il ne me reste plus que ma femme. Singulière femme ! reprit-il. Gomment peut-elle me rester fidèle?^ Est-ce bêtise! Est-ce vertu?

Tout Paris, tout le Paris élégant, du moins» cehii qui tourbiUonne autour de l'Opéra, s'adiressail de nouveau la même question au sujet de Barberine. La danseuse avait alors vingt-sept ans. Elle était charmante encore. On savait que son mari se conduisait très-mal avec elle. Auissi personne ne compirenait-ilsa sagesse. Chaque nouvel adorateur qui se présentait, si charmant qu'il fût, était aussitôt éconduit.

— Elle n'a pas deeceur! disaient les uns.

— fille est bien peu intàressanite !' disaient les autres.

— Faut*-il qu'elle soit sotte ! disait-on encore pour se laisser ainsi exploiter!

Barberine ne manquait de oœur ni d'espi^il. Elle B*é&iit

poîilt lievreuse, il e^t vrai, mai^^ ecspéra»! ipie, quelque \jonr, l'alMection de son mari lui reviendrait^ elie se rési-* gnait à son sort.

Gependanpt le moment était arrivé oâ elle devrait support. ter de nouvelles épreuves. Elle s'était prématuf'émeKt fati^ guée, poorn*avoir poini âfssefz mérlagé ses forées^' Ette aiait commis quelques Imprudences : telles que de ne pas coii^ vrir ses genoux pour passer, pendant l'hiver, àé èa If>ge sur la scène; et elle éprouvait depuis quelqtie tempsi ie vives douleurs }e long des chevilles et dans tée tevidons des jarrets. H fallait continuer à danser cependant I Malade, épuisée, jolie encore, mais pâlie, la danse n*^sàtmëme phis pour elle un« obligation monotone; elle étail deivèniJe un suppSce. Envain, Bert^ritife prenait fréquemmenl dés inâns de pieds àm^ du sang de bœuf pour se fortifier; m«n« n^y faisait I La force résultant de la première jeunesse apvaildi»' paru pour ne plus revenir. La pauvre syiphîde hAeAèH. Elle pleurait souvent, en dansant, ayant eu parfèis,. le matin, les nerfs des taloi^ brûlés au fer rouge. Un soir méwne, ette dansa avec des mouche» dé cainthavifde plaquées sous son pantalon de soie le long de nés jambegf. Et, en rentrant chez elle, boiteuse, traîntmt F aile comme le pigeoii de la fable, elle eut à supporter une scène atreoe. SainthBer^rand Facousa die vouloir le conduire à rhdpital. A entendre ce calculateur féroce, sal feïmnle n'était pas nialàde } EBe^ a'é* coûtait!... i' ■'

Les choses en vinrent à ce poitat que les joiimauK ooknmencèrënt ^'aHàquer durement Barberioe. Ils ne oemprenaient point qu'on la gardât stii tbéàtre. Ils dosaient gros^ siérement qu'elle était ifaurbuei »

, Saint-Bertrand, éperdu, fit tout ce qu il put pour les faire taire. Il se battit trois fois en duel contre les journalistes les plus méchants. Les critiques impitoyables, injurieuses, écrasantes pour Barberine, ne discontinuèrent pas delà persécuter. ;

Un malheur n'arrive jamais seul. Juste au moment où rengagement de Barberine expirait àTOpéra, la monarchie de juillet quittait la France, se retirant devant les barricades de février. On sait quels désordres suivirent cette révolution si peu prévue. Tout le monde se croyait ruiné; chacun enfouissait son argent. Le directeur de TOpéra se mit à faire de soudaines économies, et, pour commencer convenablement, il refusa de renouveler rengagement de Barberioe.

Saint-Bertrand faillit en devenir fou. Il écrività Londres,à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, proposant sa femme à toutes les scènes de l'Europe ; mais la réputation d'artiste de Barberine avait été fort diminuée par les journaux. LEurope tout entière avait d'ailleurs, alors, assez peu de cœur à la danse. Barberine fut partout refusée.

— Allons en Amérique! dit-elle à son mari. Les forces me reviendront peut-être en route.

•^ Hais nous n'avons même pas de quoi payer le voyage, dit Saint-Bertrand désespéré.

— Je vous demande pardon, répondit-elle, il nous reste les quinze mille francs de Hiéritage de votre père.

Ce jour-là, Saint-Bertrand lui sauta au cou.

Un peu plus, il aurait pleuré.

Presque réconciliés par la nécessité, ils quittèrent b France au mois de mai 1848.

UKE PASSION SATISFAITE. 501

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