‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 28 sur 33 · UNE PASSION SATISFAITE · texte numérisé non relu

UNE PASSION SATISFAITE

Pendant toute la durée de la traversée du Havre à New* York, Saint-Bertrand fut assez maussade. Barberine , qui souffrait toujours de douleurs rhumatismales, ne quittait presque pas son lit. Vainement son mari lui faisait observer qu'elle perdait ses forces et qu'il lui faudrait plus d'un mois d'exercices pour les retrouver.

— Vous avez peut-être raison, répondait*elle avec chagrin; mais qu'y puis-je faire?

Alors, ce tendre époux, voulant utiliser les loisirs de la traversée, passait son temps à frictionner les pieds de sa femme avec du vin de quinquina et de l'eau-de-vie. Mais Barberine n'était pas dupe de ses soins.

— Vous cherchez moins à me soulager qu'à entretenir votre gagne-pain en bon état, lui dit-elle un jour.

Elle espérait que, par pudeur, il essayerait de lui prouver le contraire ; mais la justesse de la remarque le fit sourire.

Ils allèrent loger, à Neve-Tork, dans Broad-Way. Saint- Bertrand avait choisi ce quartier aristocratique pour jeter, un peu de poudre aux yeux des Américains. 11 voulait leur faire croire que Barberine ne venait pas donner des repré* sentations chez eux par nécessité, mais pour étendre et' consolider sa réputation. Ce plan était assez habile, mais il

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fallait pouvoir le suivre jusqu'au bout. Saint-Bertrand, malheureusement, n'avait point assez d'argent pour donner a sa femme un train de mdiéîi cénvenable. La vie est trèschère à New-York. Il taHut que Barberine se contentât d'un appartement de4f9^S)pi4Q08. fiU^joilaMt 4'9utre domestique qu'Eytmin. Elle se coiffait et s'habillait elle-même pour la première fois de sa vie.

Le jour mSmô de teur artivée,SaHî(rBôi?trM4d>aMa rendre visite à tous tes rédacteftirB en ehef<de» joulrnaut de la métropole. New-Tovk avait atora U boikhear de posséder soixante-huit journaux, éofit vingt^ebiq t[iiotMi6â$, qiaine contrihttâieiK^att irièdlécreiiidnt àfaire titembler les artistes.

Tous les journalistes que renoohùrft Saint^^rtraBd se mooitr^ent ainbiables pour lui. Hsf nfavcdent rie» â refuser, disaient-ils, à Theureux ëpMHt (j|e la (^anB«ate danseuse.

Le mÔBoe soir, SaARt-BertraiMJJi voulut aier au théâtre de Gastle-Garden pour passer ^inspection ds'la salle où devait danser Barberine. Le directeur, avec qui il avait entamé déjà des pourparlers poar l'engagement de sa femne,lui avait gracieusement offert une toge. Onjouàit. BriPdnnicas eesoirrld. Saint^Berlraiidy qui li'anrpiitjimaii^ beaucoup aimé k tragédie^ s'attaonda si bien à dlnéé, qp»e le troiitième acte de la pièce était presque terminé au moment où il entra dans sa loge aveôBarbeiine. Leur mivèé causa peu de sénsalion, les spectateurs prenant en ce mo«ient le plus grané intérêt & ce qui sa passait sur la scène. Néfroa vemâlde surprendra Britamicus aux pi^ds de Jtiniev L^adHeiir chargé èà rMe de l'euipefeuv roulait» les yeux et se. démenait awe rage. Cielui qui représentait} ib fils de Chuàa et de Messahne avaii

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l'air consterné. Et la beUe Junie se tenait «Uns un coin de

la scène, les bras pendants et la tête basse.

— Que va4-il se pâasar, mon Dieu ? 3& detaandâknt les spectateurs ainéricaina avec angoisse.

Néron, ventru, sans barbe, avec des yeux bovdte darduge et t^rois men^oqs, leva soudain le bras d'un a(r àarèastîque.

— Prince! dit-il avec un accent méridional qui eût fait pouffer de rire & Paris ; mais les Amëricakis n'y regardaient pas de si près, et ils conservaient laur sérieux i

Prince, continuez des transports si charmants. Je cMiçois vos bontés par ses remerciments^ Madame, ^ vos geotious je viens d^ le surprendre;

Barberine braqua sa lorgnette sur la scène, et, n'y découvrant rien dlntéressant» elle la reporta du côté delà salle.

Cependant Britannicus répondait à Néron. It était maigre, lui, petit, et un peu âgé pour ce rôle d'amoureux. iSon cou ridé, avec ses muscles saillants et ses cavités, semblait couvert de parchemin. Il portait de gros favoris, et une perruque blonde et frisée s'épanouissait autour de sa tête.

Il disait d*une voix enrhumée, en se dressant comme un coq de combat :

Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie„ Partout où sa bonté consent que je la voie ; Et Taspect de ces lieux où vous la retenez N'a rien dont mes regards doivent être étonnés.

Barberine, dès qu'elle eut entendu le premier vers, tres^ saillit comme si son oreille eût été frapp*ée par une voix connue, et, diriâ;eant de npuveau sa lorgnette sur la scène,

elle crut reconnaître dans Britannicus son vieil et^bon ami

Gaskell.

Aussitôt elle se pencha vers son mari.

— Regardez donc, Arthur, lui dit-elle. N'est-ce pas Gaskell que je vois là ?

C'était Gaskell, en effet ; Saint-Bertrand le reconnut aussitôt ; mais ni lui ni Barberine ne purent s'expliquer par quelle suite d'événements Timpresario avait repris son premier métier. La chose n'avait rien cependant que de naturel. On détourne, mais on ne supprime pas une passion. Gaskell ne s'était fait imprésario ^ue par nécessité. Sa vocation n était pas là. L'unique rêve de sa vie avait été de jouer la tragédie. 11 avait essayé, comme on le sait, de réaliser ce rêve dans sa jeunesse, et les échecs qu'il avait subis ne l'avaient pas découragé. Se trouvant à Ne\v-York dans un moment où les Américains s'étaient subitement engoués de Racine, il résolut d'exploiter leur engouement. 11 montra tant de bonne volonté, qu'on lui confia les premiers rôles, au théâtre, et, le soir où Barberine le surprit en flagrant délit de Britannicus, il y avait un mois déjà que Gaskell faisait les délices du public de la métropole des États-Unis.

Quand le rideau tomba après la courte scène de Néron et de Burrhus, Gaskell fut rappelé par deux mille voix. S'avançant alors au bord de la rampe, il appuya la main sur son cœur et salua le public avec assurance et modestie. Saint-Bertrand ne pouvait en croire ses yeux. Cependant il fallait bien se rendre à l'évidence. On ne discute pas avec le succès.

Le grand acteur tragique, comme l'appelaient les jour-

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