UNE PASSION SATISFAITE
naux de New-York, s'était retiré dans sa loge, quand Barberine, se précipita dans^ses bras. Gaskell la reçut avec une affection mêlée de dignité. 11 y eut même quelque chose de légèrement protecteur dans la manière dont il accueillit Saint-Bertrand.
La suite de la représentation fut à la hauteur du commencement. Gaskell atteignit les dernières limites du grotesque dans le pompeux, dans la scène d*amour bien connue du cinquième acte. Ni ses rides, ni sa démarche emphatique, ni sa perruque, ni ses favoris, ni son rhume, ni la façon indescriptible dont il disait, en agitant les bras, dans un transport d'amour :
Quoi ! je ne serai plus séparé de vos diarmes ! Quoi ! même en ce moment, je puis voir sans alarmes Ces yeux que n'ont émus ni soupirs ni terreur, Oui m'ont sacrifié Tempire et Tempereur, Ah! madame!...
ni tant d'autres incongruités scéniques qu'il commit, telles que d'étemuer en parlant, de rectifier la position de sa per* ruque et de se gratter le menton, ne purent désarmer l'excessive bienveillance du public. Barberine disait en souriant qu'elle était jalchise. Le fait est que, même le jour de ses débuts à rOpéra de Paris, elle avait à peine obtenu de si vifs applaudissements.
Gaskell, dès le lendemain, quitta son logement pour venir habiter la maison de sa pupille. Quand elle l'eut mis accourant des causes de sa présence à New-York, le grand acteur, avec sa bonté ordinaire, lui promit de s'occuper immédiatement de ses débuts. Il obtint, en effet, de son directeur,
506 LE MAkl bk LA DANfeÉUS^.
que Barberine donhèraît trois représèhtalrttts d'essai la semaine strîvanle^ et que, sf ; conJme on devait le prétoir, elle plaisait au public de Netv-Vbrii, elle seràii'engagée au théâtre de Castle-dardeii pour une année âvet Ae beaux appointements.
Ni Gaskell, ni iafnt-Èerlrand, ni lé directeur dii théâtre ne doutaient du succès dé Barberine. Elle seule avait de secrètes craintes, car elle ne s'était jamais feit d'ilhision sur elle-même, et elle se sentait incapable de bien danser, n ne suffit pas, en effet, du talent, de îa bonne volonté, de Fexpérience, de la beauté pour reftiplîr le premier rôle dans un ballet; il faut avoir, avant fout, ce qu'on appelle en style de ûou|is3Q6, « d^s poumoi^s et du jarret, » et Barberine n'en avait plus* La cbagri^ av^^L jutant OQQtribué que la fatigue à kii faire perdre sesCûre^dv Cependant, avec son courage ordinaire, ^le s'exerça f^éiliiaBt huit jdufs et retrouva quelque chose de son ancienne-pi^Mtesseà la répétition générale du ballet de Gùelle, Mais elle n'avait pas confiance en elle, et, ïe soir delà Jii*ètf]flér6 re^i*éisénfolioM, ayant fait uh faux j)âs en sortant de sa loge, eRe vît dans cet accident un triste présage. •
Le public qiiî se préparait S la ^^é ôfâft lé mèifte que nous avons VU sî passionné potif !è'tàlerit de Gaskell. Ce fait, qui eût effrayé un observateur intelligent, était précisément celui qui rassurait un peu la danseuse.
— Ceâ braves genâ n^oht pas fair très-dittcife, cBsaitelle.' Peut-être n'oseront-ife pas mô ôiïflër.
Elle ftot Bien aceueiHie eit entranf eAifeÉ?4n€. 8a grâce, sa beauté, produisirent leur effet oWlnài^e. 6n la trouva charmante pendant qu'elle èfTedîllait une marguerite en dan-
UNE PASSIOS SinSFAlTL ' 907
saut. Malheiireasement, en exèeutant le pus qm suitait, elle ressentit une fellé douleur au talon^qûe fbrce lui fut de ae contenter da Hiâreher au tieù de s'enlever an voltigeant, comme elle en avait l'habitude. LepiUio, malgré son excessive indulgence et le désir réel qnH àvftit d'admirer la débutante, commença à se refroidir. Il y avait phii d'humapitt que d*enthousiasme dans ses applaudissements. Gtskell, qui se tenait dans la coulisse é côté de Saint-Bertrand, pleurait de chagrin de voir sa sylphide, si légère autrefois, ^e traîner en boitant devant la rampe. Haïs Saint^Berlrand i^e pleurait pas, lui. Profitant de tous les instants où Baî4)eriBe passait à portée de sa voix, il lui criait :
— Finiras-tu bientôt de ('écouter î
Et encore:
. — Allons, fais donc un effort» Il faut que t» aies bien peu de cœur pour si peu danser S
Barberine entendait ces aménités, qui lui faisaient rëffet de coups d'éperon. Et aloi%,. éperdue de boiite et de douleur, elle supprimait son mal et parvenait, pour un moment, à s'enlever à demi. Mais elle s'essoufflait alors. De grandes taches rouges marbraient ses épaules, et, pendant qu'elle s'efforçait de sourire, les larmes coulaient de ses yeux.
Tant bien que mal, elle vint à bewt de son rMo; Maie elu^ obtint à peine un succès d'estime, et il fallut l'emporter chc^ elle. Elle ne pouvait plus marcher.
Le lendemain, Saint-Bertrand promena le fer rouge toul
autour du talon de sa femme. Grâee à cetle toirture. Barbe-
^rine put à peu près danser deux fois encore. Mais le public
de New-York, si débonnaire eepenâant pour les femmes.
308 iS KARI DE LA DANSEirSE.
ne pouvait se passionner pour une danseuse qui ne lui avait guère montré que de bonnes intentions. On Tapplaudit pour l'encourager, mais on décida qu'elle élait à peine un sujet de quatrième ordre, jolie du reste, et capable de se tirer des seconds rôles; et le directeur du théâtre lui proposa un engagement de six mois de durée, pour la somme une fois payée (le quatre mille francs !
Quatre mille francs n'étaient pas sufSsants^ pour vivre pendant six mois à New^York. Gaskell le comprit. Il s'engagea à contribuer aux dépenses du ménage dans la mesure de ses moyens. Chaque mois, l'excellent homme versa tntre les mains de Saint-Bertrand la totalité de ses appointements. Saint-Bertrand ne l'en remercia pas une seule fois.
Cela lui semblait dû, à cet exécrable égoïste !
Eytmin voulut aussi aider sa maîtresse.
Il lui dit que, dorénavant, il ne lui demanderait plus de gages. De plus, il la supplia de vouloir bien accepter ses économies.
— Comment, vous avez fait des économies! s'écria Barbenne.
— Oui, madame. J'ai si peu de besoins!
— Et à quelle somme s'élèventellesî
— A deux mille francs environ.
— Eh bien, conservez-les, répondit-elle. Peut-être, un jour qui n*est pas éloigné, serai-je plus malheureuse encore.
— Puissiez-vous vous tromper, madame î dit Eytmin ; mais, si Dieu continue à vous éprouver, vous me promettez de me demander ma petite fortune, n'est-ce pas?