‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 30 sur 33 · N UNE PASSION SATISFAITE · texte numérisé non relu

N UNE PASSION SATISFAITE

— Ocii. Je VOUS le promets» mon brave garçon, rëpondU Bdrberine.

Il voulait lui baiser la main. Elle le laissa faire. Us pleuraient tous les deux. Il y a quelque chose de providentiel et de fortifiant dans le malheur. Il fait seul apprécier la douceur des consolations.

Cependant Barberine s'affaiblissait de plus en plus. Elle était humiliée, attristée, languissante comme un oiseau dont on aurait coupé les ailes. La danse avait été son unique joie jusqu'alors; et voilà qut;, toute jeune encore, elle ne pouvait plus danser. Si le sentiment du devoir, si Tidéè de Dieu surtout ne Teût soutenue, elle se serait abandonnée, elle se serait tuée plutôt que de subir tant de tourments, de dégoûts; mais elle espérait toujours.

— Qui sait ! se disait-elle. Mes forces reviendront peutêtre.

Quand le terme assigné à son engagement fut arrivé, elle comprit que la place n*était plus tenable pour elle à New* York.

— Où aller? dit alors Saint-Bertrand d'un air découragé.

— Allons à la Nouvelle-Orléans, répondit Gaskeil. J'abandonnerai tout pour vous suivre. D'ailleurs, la tragédie, grâce à Dieu, est enfin appréciée partout. Je donnerai là-bas des représentations. Les gens du Sud ne regardent pointa l'argent; ils sont si riches! Ou je me trompe fort, ou je gagne rai avant peu des sommes folles.

Ils quittèrent New-York au mois de janvier 1849. Mais les prévisions de Gaskeil ne se réalisèrent malheureusement pas. Le brave homme fut outrageusement sifflé à la Nouvelle-Orléans dès la première représentation de Brilannù

SIO LE MARI.BI LA BAHSEUSI.

€USt et si b^en sifflé, ^*il (iut renoncer à s'exposer aux chances d'une seconde. On Tavait menacé de le làpidâr avec déh junx de tùto s'il l»e moatràit uiie foi* de plus sur les planojbqs.

Barberii^e h'eiit gilélie pkft de chavioe que, son vieil ftmi. On ne la siffla pas, parce qu'elle.était jdlie, et que les Amèricains pf ofesseAf ub véritable orlte pour les femmes; mais elle p)ut mèdioovemBnt» s'étadt contentée d'ôsquisser iec pas qu^Ue dëosait m him autrefois et tvec une «iaanoe si naturelle.

Saiot-Bertraad fiji exaspéré. £1, pour sëveilger sur quelqu'un de 9SS infortuilès, lui qui avait si bien toléré Gatkeil tant qui9 Oaskell iubvekiait aux dépenses du ménage, il voulut le congédier dés qu'il vit que le malheureUK acteur allait deviMiir une charge pout* lutv

Barberinc s'opposa de toutes ses forces à cette mauvaise action. Eti afo qm son mari cèasét d'humilier celui qu'il avait si bien exploité, elle dit à Bytmin que maintenant elle était obligée d'accepter son offre.

Les deux mille fhaucs du Senriteur furent remis à Gaskell par Barberine comme un commencement de restitution.

— Que ne.puis-je vous rendre en même temps, lui ditelle, tout ce que vous a.pris mon mari!

— Je ne laocefKtfirais que fùut te le donuâr^ répondit Gaskelli

— Je le sais bien, reprit Birberine. Vous êtes le meilleur deshottuuest Maif qu'allons-nouji devenir maintenant? Chaque fois que je danae ici» la salle est plus qu'àmoitié vide.

, — M'esjb AVisiy .répwidit G|i«keU< quft uous devrions aller à Sanf râ\air.i6G0. U y a, dit^n, \Mmf de l'or à remuer à la

UNE PASSION aATISPAIÎE. 5l1

pelle. On vient d'y construire un théâtre. Les émigrants y affluent de tous les pays du monde. Et puis, qui sait ! ajouta-t-il d un air mélancolique^ w m'y fera peut-être un meilleur accueil que dans cette maudite ville. Qu'en penses-tu?

— Je fer^i ce qpfi y^u» voudiïQi^ répondit Barberinè. Saint-Bertrand arriva sur <c^s -entrefaites. Barberine lui fît

part de l'idée de Gaskell. Mais elle le séduisit peu tout d'abord.

— San-Francisco ! qu'est-ce que.qol^î 8'éoria-t41. il ne doit y avoir là (ji;e ^es sgiuvages. Nous y crèverons tous de fainn !

— Alors, où vQulez-vQus aller? dfiçf^anda Barberine;

— Est-ce que je le sais, mQÎ! ^\) f^it, allons à San-Fran»cîsco j reprii-il . — L'idéç çles mi^^ d'or lui avait éblouij'esprit. — Mais coqimenttrojuverflûç-flowa <îq A'^rgeut povir ksf

^rais (Je voyage? >

— il me restQ quelque;^ (^aiauita^*^ répondit Barberine en baissant la tête.

Saint-Bertrand ne pu,t a'emp^cl^er d^ i;ç«ligi^» Four la vingtième fois peut-êtrç, ^epuisi dte ans ^u'ilp vivaient ensemble, Barberine l'avait \?iincv.

Ils s'embarquèrent à la Kouyejl^-Orliéflns au jnaoih deiuin pour se rendre ^u port de Cbagrès- De là, ite devaient tra* verser l'isthme, partie en baleaa, et partie 4 ^o^ de milieu^ puis se réembarquer à Panama^

ce OUI SE PASSA ENTRE LA NOUVELLE-ORL^ANS ET SAN. FRANCISCO

Le trajet deChagrès à Panama, à traTers Tisthme, nes'eiécutait pas autrefois sans fatigues et sans dangers. Nos voyageurs s*en aperçurent dès le moment de leur arrivée dans h rade de celte première ville. D'abord,il leur fallut descendre avec leurs bagages dans une étroite pirogue et se faire ballotter pendant une heure pour atteindre la côte. Puis ils furent obligés de se mettre en quête d'un gîte, et la chose n'était pas facile à trouver dans cette insalubre bourgade d'indigènes encombrée d'émigrants. Heureusement, Gaskdl rencontra un de ses anciens camarades de théâtre qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage de San-Francisco, et le brave homme, stimulé par le désir de rendre service à des compatriotes, leur offrit de partager avec eux son logement. Barberine, le soir de son arrivée, assise devant la Tenétre de sa chambre, et contemplant la côte verdoyante qui se développait sous ses yeux, ne pouvait croire qu'elle fût Tune des phis malsaines du globe.

— Lafièvrerègne ici touteTannée, ma chère enfant, lui dit le vieux comédien, et la moindre imprudence donne la fièvre. Si vous tenez à votre santé, tant que vous n'aurez pas quitté risthme,vous vous soumettrez au régime le plus sévère. Ne vous exposez jamais au soleil. Couvrez-vous de vêtements de laine. Ne buvez que du thé ou du café, et enfiflt

hâtez-vous de gagner Focéan Pacifique ; car, malgré les précautions que je vous indique, je ne réponds pas de vous, si vous demeurez quelques jours ici.

Barberine comparait involontairement cette contrée, si charmante aux yeux et si malsaine, à certains hommes doués de toutes les qualités extérieures et dont Tâme est toute pleine de mauvais penchants. Hais Saint-Bertrand, qui n'avait pas les mêmes motifs de pénibles réflexions, ne vit dans les recommandations du vieux comédien qu'un prétexte de plus pour se hâter de gagner San -Francisco; Le soir même, il acheta des provisions et loua une barque pour remonter la rivière des Caïmans jusqu'au point où le trajet de l'isthme doit s'achever à dos de mules. Et, le lendemain matin, les quatre voyageurs, ayant pris congé de leur hôte, qui rentrait en France, quittèrent la bourgade empestée.

La barque que Saint-Bertrand avait louée était une pirogue indienne creusée dans un énorme tronc d'arbre. Deux de ces nègres vagabonds des Antilles, spécialement afTectés au service des bateaux de Tisthme, la conduisaient à l'aide de larges pagaies. Ils étaient assis tous deux à Tavant de la pirogue. Â l'arrière, Barberine était à demi couchée sous un léger tendido fabriqué par Eytmin à l'aide de quatre bâtons et d'une épaisse toile cirée ; Gaskell et Saint-Bertrand, assis face à face au fond de la barque, tenaient chacun au-dessus de leur tête un large parasol ; et Eytmin s'était placé un peu plus loin, de l'autre côté des bagages.

Le voyage entrepris par ces quatre personnes eût été une véritable partie de plaisir, si elles avaient eu l'espril plus libre, si l'une d'elles surtout avait eu le cœur moins

514 LE BtARI DE LA DAt^^ÊUSE.

bléssè. ta (Contrée que traverse là rivière des (îîJîmans es» la plus belle dé toute la terre. La nature y déploie avec profusion ses plus grandes inagiiiticencés ^ ce hé sont partout que sujets d'éblôuîsseihent. îSiir leë deùt hotAs de la rivière étroite et liitlpidô, s'élèvent dés ûthtés gigantesques dontlesfaUeâserencbhtrerltà vitigtpîedà tîii l'air, formant une longue galerie, otk plutôt une suite dé dômes allongés d'où pendent, cohimë des lustl'ôs et des girandoles, des entrelacements dé lianes chargées de flèilH. Venu, tt'ansparente, tachée deplàqties de lUmiere, reflète ces Coupoles de verdure. Dé gros jouissons, des alligators se jouent dans ses profondeurs, et Taîr, saturé d'essences odoriférantes, retentit constamment d'uu bt'uisserilèlit iiiusical qui se compose du susurrement des insectes et du fehant de toute sorte d'oiëeaux. A peine, de loih en Idih, lesHyônS du Soleil parviennent-ils à traverser l'épaisse toiture : alors apparaît tm pan du ciel, et l'on découvî'e â rhoHioti dës^eiiïièfe de montagnes bleuâtres avefe dés palmiers â leurs {>leds, dfe laiges pâturages où paissent des ivoûpeanx de vaches ; puis la rtiurûille de feuilles se res§eri*e, et l'on recommence à glisser dans l'ombré. Totlt â coup, dans la saison de l'hivernage surtout, les éclairs secoUent leurs brandons de feu derrière les arbres ; Tobscurilé feé fait ; les oiseaint se taisent 5 quelque chose d'étnn s'élève dans Tafr, et le tonnerre gronde. Les rideaUX dé feulllhs se mettertt alors ft trembler comme si quelque ittain cachée les agttàfît. Et la pldîe s'abat lourdement à travers lés branchée, ëvtc Utt bnrit monotone, indéâsàfft, éfêpitant sttr lès feuilles, rejaillissant sur l'eat», pendant que dé rouges clartés s'étendent sur le cid Gonimè \k HM d'un Ul^ëndie. L'otage passé, tout se

met à fumer sous le soleil : une épaisse buée s'exhale du sol et de la rivière, et Ton est alors assourdi par les cris perçants des oiseaux.

On ne peut se figurer ce que sont de telles aterses. II faut, coûte que ooûtè, les supporter, car il n'est pas de moyens de s'en garantir. La pluie tombe par grandes nappes. Et les nuages descendent si bas, qu'ils cachent la eime des arbres.

Gaskelly habitué à toutes les vicissitudes de la vie de voyage, s'était résigné à se laisser tremper jusqu'aux os. Accroupi sur une malle, les pieds da^s l'eau qui séjournait au fond de la barque, il maintenait de son mieux son parasol au-dessus de sa tête; mais le parasol ne put résister longtemps au déluge ; il creva tout à coup sous le poids de la pluie ; alors l'imprésario baissa la tête et reçut philosophiquement rincomoiode baptême.

Eytmii^ ne se plaignait pas p)us que Gaskell. Être mouillé, pour lui, n'avait rien d'extraordinaire. D'ailleurs, Ey train ne se plaignait jan\ais.

Saint-Bertrand, seul, nnanifesta une certaine mauvaise humeur. 11 avait essayé d*âbord de se garantir de la pfuie en s'enveloppant d'une eomerture ; mais la couverture M complètement imbibée en deux minutes. Alors il se blottit sous le tendido à cdtè de Barberine. Elle lui ar^it offect la moitié de sa place. (lUe en fiit mal récompenéée.

Saint-^Bertrand commença d'^abord à maugréer contre la nécessiléqui les avaitamenès là, poxMr mourir^ disait-il, d'une attaque de fièvre pemkjieuse. À rentendre^ils ne pourraient janiaîa parvenir h atteindre San-Frahciseo. Ge voyage était a^aUrdb. Us anraiertt bien mieux fait de tetâret cb

316 LE BtARI DE LA DANSEUSE.

France. Il ne cesèa de se plaindre que lorsque la pluie eut cessé de tombei;.

Barberine écoutait les doléances de Saint-Bertrand sans y répondre. Elle aurait pu lui faire observer qu'elle était soumise comme lui aux intempéries de la saison. Hais elle aima mieux se taire. Il y avait déjà longtemps que, tout en continuant à l'entourer de prévenances déguisées, die avait renoncé à discuter avec son mari.

Cependant, comme il semblait vouloir la rendre respon* sable de tout ce qui lui était arrivé de malheureux depuis leur mariage, elle ne put résister au désir de lui représenter son injustice. Se relevant donc sur le coude, elle le regarda avec tristesse et lui dit à demi-voix :

— Il faut que vous soyez bien ingrat pour parler ainsi. Avez-vous perdu la mémoire? Dites-moi si jamais femme s'est dévouée à un homme autant que je Tai fait pour vous. Je ne vous rappellerai pas que vous avez été ma première, ma seule affection; que, depuis le jour où, pour la première fois, votre main a touché la mienne, je vous ai conservé cette affection tout entière; mais je vous demanderai si jamais je vous ai donné un motif de plaintes? En revanche, veuillez me dire ce que vous avez fait pour moi. Je crois vous avoir inspiré, autrefois, non une passion, mais un désir assez vif. Combien de temps ce désir a-t-il duré? A Bade, dè6 le début de notre liaison, je vous donnais déjà des preuves d'un désintéressement peu commun chez les femmes. Vous m'en avez récompensée par des infidélités sans nombre, en mettant tout en œuvre pour me quitter et vous marier. Héme alors, en me séparant de vous, je vous ai rendu un dernier serrce. Vous étiez menacé de la prison.

Je me suis dépouillée pour vous en exempter. Ce que vous avez fait depuis je ne vous en demande nul compte. Mais rappelez-vous dans quelle situation vous étiez, le jour où, après une séparation d'une année, je vous rencontrai. Rappelez-vous votre humilité. Elle n'avait rien d'extraordinaire, car vous veniez de connaître enfm la misère. Eh bien, en vous voyant si malheureux, j'oubliai le passé. Je vousaimais toujours. Je n'avais que vos peines devant les yeux. Le même soir, je vous recueillais chez moi. Mais cela ne me suffit pas. Quinze jours plus tard, j'avais fait de vous mon mari.

Elle se tut pendant un moment. L'orage s'était envolé du ciel, les arbres s'égouttaient sur la rivière, et la barque, enlevée par les pagaies des deux nègres, glissait silencieusement sur l'onde bleue. Gaskell dormait, et ses vêtements mouillés fumaient au soleil. Quant à Eytmîn, assis sur une caisse et la tête basse, il semblait méditer. Peut-être quelques lambeaux des phrases que prononçait Barberine arrivaient-ils jusqu'à son oreille. Saint-Bertrand, lui, comme s'il avait été troublé par ce qu'il entendait, ne disait rien, et son visage commençait à s'assombrir.

Barberine promena un long et triste regard autour d'elle; puis elle reprit :

— Il y a bien longtemps déjà que ce que je vous dis m'étouffe le cœur. J'ai beaucoup souffert sans me plaindre. J'avais l'âme pleine d'amour, mais j'étais retenue par ma fierté. Descendez maintenant dans votre conscience : ditesmoi ce qu'a été ma vie depuis que nous sommes mariés. Au rebours de ce qui se voit communément, c'est moi qui ai support^ seule toutes les charges de notre ménage. Je

3tt LE ViRI DE &Â. DANSEUSE.

me suit tuée de travail jpaur vous faire vivre; et, qaand vous m'avez vue enfin à botul de forces, loin de me plaindre, vous m'avez reproché osa paresse, V€|iis m'avez dit que je n'avais pas de cowr, que je m'écoutoM. Si aujourd'hui, après avoir dédaigna proiir vous tes hrillaiils partis qui s'offraient à moî^ à trente ans je ine vois rôdoHe k na'exiler, à traverser des dôsçrts péiiBléinitiels; n'eèl^ce point à vous que je le doiéT^Qu'ave^-vou^ fait de coque ji'ai gagné? de la petite forliine déGaakeU? Et tosamenl m'a^ez-^vaus trait66?< Allez \ je n'buUiei'çii jamais que; i\on ooiileiil d'avoir voulu me quitter en Russie, au mépris de votre devoir, de mon dévouement de ilion affection/ psit d^uft £»ia vous vou^ètes permis dêlavei la main sur vo|tè femiatie. El maintenant que me r^proehea-vouâ?

Elle se tul de nouvead. Et hi{ n^ ri^iidittien encore. Ce qu'elle lui disait n'était que trop ^ai. Quoiqu'il ne connût pas le remord», peut'-ébra stibi^^ailir-il V^t d'énetvement de la solitude ; p^ut-^è^re se tirouvait-il (^ns une de ces heures d'affaÂssejnent oil la oonscjence se réveille dans les âmes ](es plus porvertie^. ^s, traits s'étaient détendus pendant que sa femme parli^it, ^i nsêmi^ ik gyç craignit pas de lever les yem $wr ^e* U s'ap^^çut 9i^x^, powf la premier lois depuis bien longtemps, qu'elle était encore iielle^ et on ^oupiiT 9'e)(hala dç. ^ i^itrUi^;

Cependant Bacbieiip^, c^af^Minmëo de douktvr, releva la tètç, et, sans r^i>coiiti;er ]^ regard qu'Eytmin «vrètait sur elle, çlle dit :

— Vpu^ £|VQ4 dû trouva v^ conduile inexpHeaUe* En e{Cet, ell^ était pe^ cQ»[)préb^n^ble. Je n'avais pas seulement une. ^j^m^ y m avais wHiid ppurvMs. quitter. Pas

une autre feouiie, à ma place, n'aurait consenti ft vivre si longtemps cle l'horrible existence que vous m^avez faite. Pa$ une autre n'e^t résisté au <tésir de se venger, et vo\tô savez q^e lea feavnes,snrtio|it. celles de ma condition, ont tPHJoura des vengeances prêtes. P)«ts d^une fois, j'ai été tentée de céder à l'indignation, à m'enfuir loin de vous et ^ ne jamais^ vous revoir. Ge n'est pa& mon alfection qui m'a i^etenue. Dùssiez-vous en sourire, apprenez-le : le devoir sei^ m'a dit de rester auprès de vous; c'est pour obéir au devoir que j'ai tout enduré : le» insuhes, les mauvais traitements, et, pis que tout celai votre indifférence. Sans parler de vos inSdélitèsy ni de rinfânie désir que j'ai surpris chez vous, un, joiur, d^ n^ voir inidèle, vous ne pouvez vou», figiAlC^r à quel point vous êtes devenu bmdal, grossier, et quçls tristes ohai|geaient& se sont iaiits en vous depuis ce voyage de Ki^sâie, d où datent mes plus g? ands aia^i;. Autrefois.» vou9 aviez un je m sais quoi qui faisait excuser vos défauts, qui leur donnait une certaine grâce. Maintenant, vos dehoi^sne déguiseni plus rien de votre âme, et qu'elle àme, depuis dix 8[na, me montrez-vous l

— Tu as raison, dit enfin Saiifit--Ber^raBâ, dominé par l'ascendant de la vérité, surtout par l'étriange beauté qu'avaient pris les traits de. sa femme* Toul ce que tu viens de dire est vrai. Tu ne m'ep as pa^ dit asiie2 encore. Je me, regarde conome le plus mécb9n1( honime qui soit au monde. Cet ayeu que, au prix de ma vie, je ne pourrais fa^re à nul autre, je te le fais, à toi, parce qu,e je vois entod là rneilleure des femmes, je devrais dive 1^ plus sainte, si j'osais prononcer uxi tel mo^. F)onrS^ulen(ieQt je suis indigne de toi;! affection, de ta pitié même; wais, si, tu connaissais tonte

ma vie, tu ne pourrais éprouver pour moi que de l'horreur. Je me fais horreur à moi-même. Et cependant j'étais né bon. C'est ma faiblesse, c'est mon orgueil, c'est le monde,; avec ses convoitises, qui m'ont perdu. Je n*ai pu lutter contre mes passions. Je n'en ai même jamais eu l'idée, tant ma nature a été gâtée de bonne heure par les facilités que j'ai toujours eues de les satisfaire. Tous ceux qui m'ont aimé, je les ai trahis. Toi qui t'es conduite avec moi comme les mères ne se conduisent pas toujours avec leurs, enfants, je t'ai trompée, sans savoir pourquoi, pour te tromper, par impossibilité de ne pas te troniper, et avec quelles femmes, bon Dieu! Depuis que nous sommes mariés, je n'ai vu en toi qu'une ressource. Et j'ai pris un lâche plaisir à te savoir malheureuse, à me dire que, â cause de moi, ta vie si belle était perdue, ta jeunesse flétrie. Voilà ce que je suis, Barberine. Âbandonne-moi donc à mon ignominie.

— Non. Je ne t*abandonnerai pas, reprit-elle en levant la tète. Le remords n'est pas loin du cœur qui se confesse. T*accuser comme tu le fais, c'est presque une réparation.

Ce n'était pas la première fois que de telles discussions avaient lieu entre les époux. Depuis qu'ils avaient quitté la Russie, la danseuse avait souvent essayé de faire naître chez son mari un commencement de repentir. Jusqu'alors, elle avait toujours échoué; Saint-Bertrand Fécoutait à peine ; il restait froid devant ses pleurs; il répondait par des sarcasmes à ses paroles les plus tendres, et la séparation qui s'était établie entre eux devenait plus rigoureuse à la suite de chacune de ces discussions. Hais, cette fois, soit que le regret d*avoir si longtemps méconnu le cœur de sa femme le prédir posât à la compassion, soit par toute autre cause

CE Qtl SE PASSA, ETC. 321

qui peut, à un moment donné, faire rentrer l'amour dans le cœur le plus rassasié, il se sentit ému de tant de grâce, de tendresse, et, lui tendant la main, illa pria de lui accorder son pardon.

Barberine eût payé de sa vie une telle prière.

Ils continuèrent à causer à voix basse. Saint-Bertrand s'était refait caressant comme aux premiers jours ; le visage de Barberine rayonnait sous les pleurs 6t les sourires. Jamais dans ses yeux bleus n'avaient brillé tant de joie et tant de bonté. Le soir venait. Le soleil commençait à descendre vers l'horizon, chargé de nuages couleur de pourpre; Les fleurs continuaient à se balancer au-dessus de la barque, les oiseaux de chanter; et, de partout, d'enivrants parfums montaient vers le ciel. Eylmin, s'il n'avait pas tout entendu, avait tout compris.

— Comment, mon Dieu ! peut-on aimer un pareil homme? se demandait-il.

Gaskell, se réveillant tout à coup, fut encore plus étonné que le domestique, en voyant sous le tendido Saint-Bertrand penché vers sa femme et serrant tendrement sa main ; il se crut le jouet d'un effet d'optique. Cependant le soleil avait disparu et les ombres commençaient à descendre sur la campagne. La barque s'arrêta. Les voyageurs mirent pied à terre et se disposèrent à passer la nuit dans une chétive cabane couverte de feuilles de palmier. Après le dîner, qui fut court, Saint-Bertrand s'étant pour un moment écarté de la hutte, Gaskell se pencha vers Barberine.

— Que s'est-il donc passé? lui demanda-t-il. On dirait, à vous voir, toi et ton mari, que vous n'avez jamais cessé de vous Aidorer.

— Vq^s aile? ^e trouver bien lâfili^., rêpondit-ç}]e. f% bien, je you^ O^oue, malgré iQÙt 1q q^l qu'il m'a fait jet pe p^UY |n*çmpêçher de l'aimer ejfiqpre, ^t pe jour où je suis rentrée dans son cœur, restera Tun des plua beaux de ma vie.

■ -r L^ feintnea aont ineo^oevables \ dit GastieU. Mais aais-tu bien que, par ton indulgence ridicule, tu légitwe^ aa mauvaise conduit^, et jusqu'aux indignea traitemepu qu'il t'a ftit subir?

. — Qu# voulea-vousl répq^cliNU^, je pe puis Quhlier flu'U eat nom mari.

Saint-Bertrand rentra aw ces motsi «| \^ nuit ^^ pass4 sans inoidents potables,

^ Le lendemain, ils remontèrent danfi )a barque; ils oou* chèrent, le soir, au bourg de Crucès, où devait a'adiever le Toyage p^ m^. fit ilp Hitmi )e trajet de Cryç^a ^ Faiiama à dos de mules.

-T- Tu p^'aa rendu )e plua heureux daa bommea, dit le surleudfwaill Saint-Bertrand à BarberinQ eu a*ûistallant avec elle dans une étroite cabine du bateau & vapeur de Panama. Pôsormaif j je ne tedwncrai plw de sujet de plaintes, f t ma vie se passera li te faire oublii^r m^a faut^,.,

— Compta |à-des9ua, piauvi^e.enfautl à^\ (i,9skçll, dont la cabine toucbatt à c^He çies dey« ^PQ^«> Çt tt^ a^vait tout W^^endu»

ïii

Aprèi$ une traversée de dit-Hiiit Jdlit*s, le tâlëséëu ^ portât les ^\ïmé toyageurâ lâlèëà tOâlbei* Vàtiéte A^ns Id baie de Satl Franclscd. La ville ieilt était fcippfthie, de loin sons nn aëpecl merveilleux : encadrée d*dn enilphitbêfltre de montagnes, HVec des tnilliers de tlatires Se balbfi^ailt k seK pieds. Maië, lorsque, aprêé àv6îr pria tëite stip iln (jual grossier, ils cotnhièncôheftt à s^élolghei* dii rivslgë, Mt adroiratioil ^ ch^ëà bientôt en liti certài» SekiiHerit dé dècbntenue. hà dié de F»r, èôitltlie on rë|H>elait dêjft dans toute rAmêrique, Vile de près, n'Ètdit, eh effet, jiett moins qtl'attrayatite. Elle ressemblait moins à une ville qu'à tiii immense èamp de |)ionniers.

Pendant que la cliàrrëttè qui eortvo^fafH les bagàgeé de Mé ëfÉiigrants s'eiifbnçttit iëtiieillent dëilâ uiie nie perpendiculaire d là meti ils s'arrêtaient de temps à autre en ehëmitiant stir seib traOèS, eichâ^ë objet ndtjhrèau q^i leur apparaissait devenait pour etix iln lioUveau motif de désappointement. Dans quelle eolônie de barbares ie ireuvàîent-ils, après avoir subi tant de fatigués pour y aitiver ! Tout autour d*eux s élevaient de chétivëë maisons de bois et de terre sèche, les Unes baisses et ooffime enfouies dans le sable, les autres à quatre et cjtaq ètag^, perchèeë sur de périlleuses émi^ tiences, avec de profondes tranchées à leur pied. Aucnne

rue n'était payée. Quelques-unes étaient parquetées sur les bords, et des trottoirs en planches, dressés sur pilotis, les traversaient de distance en distance dans toutk leur largeur. Une boue molle, noire et fétide fumait sous le soleil entre ces trottoirs primitifs, et d'innombrables files de charrettes, descavahers et des centaines de piétons se mouvaient lourdement et se débattaient dans cette boue. Il y avait un quartier très-vaste établi sous de grandes tentes, avec une église et deux auberges. A Fangle des carrefours bâillait rorifice de larges citernes multipliées en prévision des incendies. Des échoppes de friperies, des boutiques d'objets comestibles, des amoncellements de ballots de marchandises, de tonneaux, de matériaux de construction, voilà ce que Ton rencontrait à chaque pas. Un vaisseau démâté, hissé sur une place, se tenait tant bien que mal en équilibre, sa coque s'appuyant sur des poutres entre-croisées. Ses ponts avaient disparu sous un toit de tuiles que soutenaient des murailles en planches. On avait pratiqué une porte au milieu de sa poupe, et des fenêtres sur chacun de ses flancs. Ce ponton était un café. Plus loin, une lourde bâtisse en charpente, i^urmontée du drapeau des États-Unis, occupait un espace immense, et, sur son fronton grec, en grandes lettres, on lisait ces deux mots : Théâtre Adelphù Plus loin encore, des huttes étaient entassées et entourées d une large clôture en fascines, et Ton voyait sur une éminence des chariots dételés et couverts de toiles qui servaient de maisons à des femilles d'émigrants.

La foule qui peuplait cette ville extraordinaire se composait de gens nés dans tous les pays du monde : les Français, les Anglais, les Américains, coudoyaient dans les rues

•UNE VIEILLE CONNAISSANCE. T/ij

les Chinois, les Espagnols et les Mexicains. Des nègres portaient des fardeaux ; des Indiens à demi nus, le corps peint, assis à terre, regardaient les passants dun air indolent; des matelots chantaient, attablés devant des tavernes; des mineurs chaussés de longues bottes, la barbe et les cheveux en désordre, discutaient avec passion, tout en marchant. Et parmi eux, des gentlemen correctement vêtu^ de noir,, cravate blanche au cou, parapluie à la main, n'avaient pas l'air plus étonnés de se trouver là qu'ils ne l'eussent été, cheminant dans une rue de Londres ou de New-York. On rencontrait même, de loin en loin, quelques jeunes femmes habillées à la dernière mode des pays civilisés, les unes provoquantes et hardies, les autres parfaitement convenables. Presque tous les hommes portaient le revolver à la ceinture ; des milliers de maçons improvisés s'agitaient en criant sur des échafaudages, et tous les idiomes possibles frappaient les oreilles dans cette très-prosaïque tour de Babel.

Saint-Bertrand, consterné de ce qu'il voyait, se demandait déjà s'il lui serait possible de trouver un logement convenable dans une telle ville; Barberine, désappointée, cheminait silencieusement derrière lui, et Gaskell, plus mortifié que les deux époux, disait à Eytmin qu'ils ne feraient peutêtre pas mal de se réembarquer pour retourner en France, quand la charrette, étant arrivée devant une grande maison construite en briques crues, autour de laquelle allaient et venaient une foule de gens affairés, s'arrêta ; et le charretier, un Français qui jadis avait connu de meilleurs destins^ se tournant du côté de Saint-Bertrand, lui dit :

*— Monsieur, voici le plus confortable hôtel de la ville.

Un homme sortait de Fhôtel pour saluer les voyageurs comme le charretier prononçait ces mots, et déjà cet homme bien mis ouvrait la bouche pour leur faire gracieusement ses offres de service, quand Saint-Bertrand, l'envisageant, poussa un cri de surprise. Il avait reconnu en lui Cerveiro.

L'usurier Cerveiro, condamné à Paris par contumace, pour escroquerie, reconnaissant à son tour Saint-Bertrand, lui tendit bravement la main, comme on fait d'ordinaire en pays étranger, quand on retrouve une vieille connaissance. Oubliant que jadis il avait voulu faire coffrer le vicomte, il lui prodiguait les plus vives protestations d'amitié. Puis il lui fit traverser la grande salle du café de son établissement oii sa femme trônait derrière un superbe comptoir ; et, quand il eut introduit ses hôtes dans un petit salon servant de bureau, il les fit asseoir, puis il dit qu'il avait été instruit parles journaux de la prochaine arrivée de la célèbre Barberine, et que chacun, à San Francisco, allait se mettre en quatre pour lui faire fêle, tant on était impatient de l'admirer.

— Mais, monsieur Cerveiro, répondit Saint-Bertrand un peu surpris d'une faconde qu'il n'avait jamais remarquée chez l'ancien escompteur, cette ville ressemble bien peu à la description qu'on nous en avait faite. Ma femme, malgré son talent, n'y gagnera même pas de quoi vivre. Je crois que nous ferions aussi bien de la quitter.

— Allons donc ! répondit Cerveiro. Vous avez eu en venant ici une idée sublime. 11 ne faut pas juger San Francisco sur les apparences. Cette ville n'existe que depuis Mer, mais elle prend de l'extension chaque jour, et, dans

UNE VIEILLE CONISAISSANCE. 327

trois mois, vous ne la reconnaîtrez plus. Tout se paye ici des prix fous, car on manque de tout, sauf d'argent. L'argent, ou Tor, pour parler plus exactement, y abonde. Et si madame, ajouta-t-il en se tournant vers Barberine, a seulement encore, ce dont je ne doute pas, la moitié du talent qu'elle avait jadis, votre fortune sera bientôt faite; car nous autres Parisiens, surtout, nous sommes terriblement sevrés ici de plaisirs.

Saial-Bertrand regardait sa femme et Gaskell comme pour leur demander ce qu'ils pensaient de l'opinion de leur hôte. Mais Gerveiro ne lui laissa pasie temps de les questionner.

— Moi qui vous parle, reprit-il avec le ton nerveux des genf dont l'esprit est perpétuellement surexcité par la préoccupation des affaires; moi qui vous parle, quand', il y a un an, à la suite de cette malheureuse faillite dont vous avez entendu parler sans doute, je me décidai à venir à San Francisco pour tenter la fortune, je croyais, ainsi que vous, en arrivant, avoir fait, comme on dît, un pas de clerc; mais je découvris bientôt que j'avais simplement obéi à une inspiration de génie. J'employai une centaine de mille francs que j'avais emportés avec moi, et qui consti- » tuaient alors tout mon avoir, à acheter des terrains et à faire bâtir* Eh bien, mon cher monsieur le vicomte, aujourd'hui mes capitaux sont plus que triplés. Cet hôtel, le premier de la ville, m'appartient. J'ai, de plus, deux maisons d'habitation dans un quartier bien aéré. Enfin, je suis propriétaire, pour un dixième, de notre théâtre. C'est que je ne suis pas endormi, moi, et que j'ai su me multiplier, comme on dit, n'étant pas manchot . J'ai fait de tout, ici . 11 n'est

pas une seule industrie que j'aie dédaignée. J'ai monté un café, j'ai fondé un office de décrotteur, j'ai commandité un apothicaire et deux blanchisseurs ; j'ai fait venir des Chinois, des voitures» des mules, des armes, du vin, des femmes de plusieurs pays d'outre-mer; et mon épouse et mes cinq enfants m*ont aidé puissamment dans mes différents négoces, car le zélé et l'intelligence ne leur manquent pas.

— Je vous en fais mon compliment, répondit Saint-Bertrand ; mais, si nous nous décidons à rester id, trouveronsnous à nous loger?

— Sans doute, fit Cerveiro. Je vous ai dit tout à l'heure que je possédais deux maisons en ville. Je vous louerai la plus petite. Elle est trés-décemment meublée et vous y serez fort à l'aise.

— Et quel sera le prix de la location? demanda Barberine.

— Oh !^ mon Dieu, presque rien, madame. Seulement quatre mille francs par mois.

Ce chiffre fit bondir sur leurs sièges les auditeurs de Cetveiro.

— Quatre mille francs ! s'écria Gaskell.

— Vous appelez cela presque rien ! dit Saint -Bertrand.

— Eh ! oui, fit Cerveiro, je vous ai déjà dit que tout se payait des prix fous à San Francisco. Hais qu'importe! Votre femme peut gagner ici mille écus par soirée.

— Trois mille francs par soirée ! dit Saint-Bertrand.

— Je n'en rabats pas un centime, repartit Cerveiro; mais c'est à condition qu'elle suivra mes conseils.

— Et qiiels sont vos conseils, monsieur? demanda Bar* berine.

— Voici : d'abord, votre mari, madame, se fera votre imprésario.

— C'est mon affaire, à moi, dit GaskelL Saint-Bertrand le regarda de travers.

— C'est-à-dire, reprit Cerveiro, qu'il donnera sur notre théâtre des représentations de ballets à ses risques et périls. Nous lui louerons notre salle tout éclairée avec les contrôleurs, machinistes, musiciens, comparses, moyennant six

/ mille francs par représentation.

— Mais c'est un prix exorbitant! interrompit Saint- Bertrand.

— Non, monsieur le vicomte; car la recette s'élèvera certainement à près de dix mille francs chaque jour. Vous voyez qu'il vous restera un très-beau bénéfice.

— Et vous êtes sûr que la recette atteindra le chiffre de dix mille francs?

— Parfaitement sûr. On a si peu de distractions à San Francisco, que chacun voudra voir danser au moins vingt fois votre femme. En dansant seulement trois soirs par semaine, elle gagnera près de quarante mille francs chaque mois. Dans un an, vous pourrez donc retourner en France avec un demi-million dans la poche.

( Barberine espérait pouvoir danser douze fois par mois pendant un an, car le repos prolongé du voyage lui avait rendu une partie de ses forces. Elle se sentait pleine de courage. L'idée qu'elle allait enrichir une fois de plus son mari l'exaltait. Quant à Saint-Bertrand, il éprouvait au moins autant de joie que de surprise.

Les deux contrats de location de la maison d'habitation et du théâtre ayant été signés séance tenante, les voyageurs

s'empressèrent d'aller s'installer dans leur nouveUe demeure, enchantés dé la chance qu'ils avaient eue de rencontrer le sieur Cerveiro.

Les jours suivants furent employés par Barberine à s'exercer et à diriger les répétitions du ballet de la Sylphide, Gaskeli et Saint-Bertrand Taîdèrent de leur mieux dans cette tâche. Le corps de ballet du théâtre de San Francisco était peu nombreux et composé déjeunes filles très-inexpérimentées. A peine fut-il possible d'en trouver plus de douze assez jeunes et assez jolies pour représenter convenablement les compagnes de la Sylphide. Quant au danseur qui devait se charger du rôle de James, il se montra si gauche aux répétitions, qiie Saint-Bertrand lui relira ce rôle pour le confier à une femme. Les décors du théâtre étaient suffisants, on ne s'en occupa donc pas; mais les ihusiciens donnèrent du fil à retordre à Gaskeli. Ce qu'il lui fallut de patience pour parvenir à les faire jouer à peu près en mesure rie se peut dire. Pendant que iGaskell et les époux s^occupaient ainsi, d'énormes affiches promenées dans lés carrefours de ta ville annonçaient aux habitarlts qu^ili^ serai'erii prochaineîhent admis au boriheûr de bontempler un premier sujet du grand Opéra de Paris. éaint-Èertrand eut alors une piréùvè iîoriclùantè de là bonne foi de dèrvëiro : le bureau de Ibcàtion, défe les t<remièi^à Jbuî^s, fut litléklëhient âèfeîé^é për la foulé, et, te l^bir oà 6di*béHnè dei/àii d^H^er pdiii* la t)ré^1ié^b foiâ àh théâtre Âdéli)Hl, la salk était Iduée à Tà- Vàncë pôîir dix ré^ii^éséntàlibhè. Gàskëll, ënlervènié de ce commencement de sucëëk', èé frottait tes itiàilil^ a à'eli âN i^acber î'épidef*hië, iSaiilt-Serlrglnd était d*lirie douceur, â'iihé téiiaré^sé i tendre sa temme fblle, ëiBafiiëi'&ie, ëfi-

UNE VIEILLE CONNAÎSSAHCE. 531

conragêe par raffectiau que lui témoignait son mari depuis im mois, se promettait de danser côrtime elle dansait dans SCS plus beaux jours, dùt-elle eh mouril'.

La veille de la repriVsentatioil, elle sortît avec lui pour acheter qbelques objets de toilette. Les couronhes de fleurô qu'elle avait apportées de la Nohvellé-Orléahs s'étaient fanées dans sa malle; elle voiilait en composer une â son goût, avec des fleurs artificielles; mais il y avait alors peu de marchandes de modes à San Francisco. Barberine, après avoir bouleversé leurs cartons, h'y trouvant rien de convenable, fut obligée de se cotitenler d'une guirlande de fleurs naturelles qu un jardinier promit de lui livrer le lendemain soir. Elle s'était écartée de la ville avec son mari pour allei chez ce jardinier qui cultivait des légumes, des fleurs et de* fruits aux environs du port. Comme ils marchaient le long de la côte pour rentrer chei eux, Saint-Bertrand se montrant plein d'attention pour sa femme, au point de s'exercer h marcher à petits pas, de la distraire avec toute sorte de propos spirituels, et de tenir son ombrelle ouverte au-dessus de sa tête, ils entendirent au loin sur la mer un coup de canon, et, dirigeant les yeux du côté d'où venait le bruit, ils aperçurent un petit brick, élégant de formes, qui statirtrlrialt en dehors de la passe de Golden-Gate en attendant un pilote.

Ils n'accordèrent qu'une légèi»e attention à cet incident, ayant pour le moment des préoccupations personnelles en tête. Cependant, il devait exercer une certaine influence sur les événements du lendemain.

Le même soir, pendant qu'ils dînaient, Cerveîro leur annonça qu'un riche étranger arrivant de l'Inde sur son

yacht et retournant en Europe par le cap Horn, venait de débarquer à San Francisco. En apprenant que la célèbre fiarberîne se trouvait en ville et qu'elle devait danser au théâtre le lendemain, il avait aussitôt demandé à louer une loge. Mais il n'y avait plus de loge disponible depuis longtemps. L'étranger avait été obligé de se contenter de la stalle que Cerveiro se proposait d'occuper, et dont il lui avait cédé le coupon contre la somme exorbitante de deux cents francs.

La journée du lendemain fut employée par Barberine à se reposer. Elle sentait ses forces revenues; depuis longtemps, elle ne souffrait plus de son rhumatisme, et elle était admirablement disposée à danser. Saint-Bertrand ne la quitta pas. Il lui fit boire quelques verres de vin de Bordeaux et manger, à dîner, des côtelettes grillées dont il avait surveillé la cuisson lui-même, afin qu'elles fussent saisies par le feu et, partant, d'une digestion plus facile. Barberine était profondément touchée de ces attentions; elle en riait, elle en plaisantait ; mais, versée soir, elle devint tout à coup nerveuse. A mesure qu^approchait l'instant décisif, elle éprouvait une appréhension dont elle ne se rendait pas compte, l'appréhension du soldat qui, au moment de marcher au feu, pense pour la première fois à la mort, et se dit que, le lendemain, tout sera terminé pour lui.

— Cela ne signifie rien du tout, lui dit Saint-Bertrand. — Allons, courage! Encore une année de fatigue et nous serons riches.

— Ce n'est pas le courage qui me manque, répondit Barberine.

— Que te manque-t-il donc?

— Rien. Hais il y a dans Fair un je sais quoi qui m'attriste. Il me semble que nous allons être sépares. Tie^ns ! je suis folle, avec mes idées. Embrasse-moi et n'en parlons plus.

Cependant, le moment de partir pour le théâtre étant arrivé, Barberine se rendit dans sa loge, accompagnée de sou mari. Elle se coiffa elle-même, et, grâce à la branche de fleurs naturelles que lui avait apportée le jardinier, elle sut donner un éclat des plus séduisants à ses yeuxi)leus et à son visage. Quand elle eut pour la dernière fois promené le peigne dans ses bandeaux de cheveux blonds, elle attacha, en soupirant, des boutons de faux diamants à ses oreilles, puis elle procéda à sa toilette avec cette attention et ces soins minutieux que les danseuses poussent plus loin que toutes les femmes. Â défaut d'habilleuse, son mari l'aida à passer et à maintenir avec des épingles les différentes pièces de son costume. Il s'acquitta de cette tâche en homme entendu. Habiller une femme n'est jamais facile, mais habiller une danseuse est un travail qui exige des aptitudes toutes particulières. En effet, avant tout, la danseuse doit être parfaitement à Taise dans ses vêtements ; une agrafe qui la gênerait, un cordon trop serré suffirait pour paralyser ses mouvements ou les rendre gauches. Quand la toilette de Barberine fut terminée, qu'elle eut fait convenablement bouffer sa jupe de gaze, attaché ses ailes de plumes de paon à ses épaules et chaussé ses cothurnes de satin rose, Saint-Bertrand, se plaçant à distance pour juger l'ensemble de sa toilette, fut émerveillé de sa beauté. Jamais, depuis dix ans qu'il vivait avec elle, Barberine ne lui avait semblé si gracieuse et si avenante. Son pantalon de soie faiblement

354 LE ItARI DE LÀ bARSËUi^È.

teihtè dé èék^mlH dessihait lés contoiirâ hai^riibnféili de ses

' jambes, dôrit url lôiig éièffcîcô avait ttctfèhluë féS thugclèfe.

I Ses pieds riii^nôhs, jadis si ëndôloKé piV là fsltlgaè, àvaiéiît retrouvé leur souplesse. Son corsage était celui d'une viëi'ge. Ses épaulée, sGé bràë, fefes Ajàitis, d^UH gVkin Velblltè, avaient une fraîcheur, ùde jetihéséë îîiicbW(iâriiblé§. El sa lêtfei petite, mutine, admirablement plantée sui» le cou, ètàît plèîhè d'un charme eiqùis. Tout à coujp, elle Se hiit â pilrouettéir sur le bout du t)iëd en tendant les bk*as, sa jilpô se déploya autour de èa beinture comihe un immense parasol, et, s'enlevant alo^s, par |rois fois, elle retomba en souriant entre les bras de son îîiaH.

— M {iai^ole d'hoftnetii*, c'est Hhe Vêrflâblé insurrection f «'êcrià-l-îl.

Gaskell entra daiîs là io^ô comitiieSàint-Bërlrand pronionçait (Tés mots. Il vériait avertît* BarfMéritté ^\x'm Tâttendait

/ ï)our commencer le ballet et que ie pUbliô dorittàît des signes dittîpatiencë. Hô descendirent sur h sfeènfe tbils ensemble, et, ail moméiit ôû î!s y arrivèrent, DérVéiro, qiii rehipliséait l'ttffîce de irégiSàeùr, frai)pa les trob febttpà.

LA DERNIÈRE REPRÉSEflTATIOII

Lorscjue le Kdèaii èblèvà, Bàtieiïné, ijtil était efn^êâè, levant lèè yeux, M étôhnéiè ïfë l'âè^eet de !à %Mé.

LA ilÈRÏ^ÎÈtiE RElPRÈSlENTATION. 535

Elle lui jpaM ài^ei Viastë, ïnaîs un peu obscure. Le gax ri'ayaht pas eiîcbrié été ittipMé à Sati Francisco, le lustre fet ià rSini{ië étaient ïbrttéfe d'un cert'àili Aôhibré de latUpes ^Jttl, pi^jéltatt iëiiir luiiMBré !sùf tirié t'énfilre sôinbre, he répandaient déns rfespà'clB IJtt'iihe clatté dbutebsè. (JU'èlque'étoeà dtes làmpéis filaiëriU et tiné odeur d'hUilè échauffée affectait désagrlSàblftthent les ttârines. Mais ce (Ju'il y âvîiil de VêritabtetTJéttt éthânge SMi fee théâtre àséfei jpWmitif, c'était ttërtaihëttieht le public. H isé composait de gens âip|)artenant à tbûte^ Ws hatîonalitès dé Tancieh el du nouveau riioridê, chacUh portant un co^tilmé particulier. Les Anglais et les Attîérièyiln^ Ifes mieui posés de la ville, eh liiâbit hoir, en cravate blanche, roides et sérieux, se prélassaient aux prërtièt-éfe lo^.s, en compagnie dé leurè moitiés^ couroiihèes de fUetirs tel dècbllëtéfes. Lfes natifs de la Califoi'nie au type espagnttl, Nombres el graves, occUpaieht lès secondes loges, et leurs femmes ft peau jautle, aux traits sévères, étaient coîfféeîs du peij^né d'écâille monumental et de la mantille, avec une fleur de grenadier coquettement placée sur la tempe droite. Les métis aiix cheveux longs, au teint* hâlé, habillés de velourë, dé ceintUifes de soie, avec des boutons dé mêlai sur toutes les cbutUres de leur tostnme, se tenaient atît stàllés. Des grisettes de Paris, gaies, souriantes, bruyantes, le visage encadré de bonnets dé tulle ou de petits chapeaux, étaient disséminées sur lés banquettes du balcort. Des créoles habillés de toile blanche, des Chinois couverts de robes de soie brodées, une foule d'hommes dé^s contrées du Nord, victimes politiques chassées de leur pays: Polonais, Hongrois, Prussiens, emplissaient le parterre, avec des «Oârtclots américains aux chemises de lafne, des

iiègres des Antilles, des Français, des Suisses, des Alle^ mands. Il n'y avait pas une seule place inoccupée dans toute la salle ; les têtes nues s'échafaudaient les unes derrière les autres; presque tous les hommes portaient le reyolyer ou la navaja à la ceinture, et un bourdonnement confus planait sur cette foule, dont les yeux reluisaient dans la demi-obscurité comme des pointes de diamant.

Barberine eut à peine le temps de saisir d'un coup d'œil cet ensemble assez grave et singulier. Elle éprouva une certaine contrariété de voir la salle si imparfaitemeut éclairée ; cependant, comme les portants projetaient sur la scène une lumière suffisante, elle ne songea plus qu'à son rôle.

Par un de ces retours de force et de jeunesse qui se rencontrent parfois chez les artistes, elle dansa, ce soir-là, comme elle n'avait jamais dansé. Elle se sentait en beauté; sa mutinerie lui était revenue avec son élasticité et sa souplesse. On ne peut pas se contenter de dire qu'elle plut au public. Elle Tenthousiasma.

11 y^vait cependant un homme dans la foule qui ne partageait point l'enthousiasme général : c'était le vicomte de Saint-Bertrand. Assis à l'orchestre des musiciens, il n'avait pas perdu le moindre détail du premier acte. De même que tous les assistants, il avait été frappé de la grâce et du merveilleux entrain de sa femme; mais, lui qui la connaissait et ne se laissait pas tromper par les apparences, il n'avait été dupe ni de sa gaieté, ni de son aisance d'emprunt. Il admirait le courage qui la soutenait, mais il sentait que toute sa force résidait dans son seul courage, et, la voyant se détourner fréquemment pour reprendre haleine, pendant que

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