‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 4 sur 33 · TRIOMPHE OE L'ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE OE L'ENFANT PRODIGUE

Celui qui arrivait si mal à propos chez Barberine n'était autre que Gaskell. Il n'aperçut pas d'abord Saint-Bertrand. Mais le vicomle, qui, un moment, avait craint de voir entrer un rival chez la jeune femme, ne put contenir sa joie en reconnaissant le candide et inoffensif imprésario. Il se leva aussitôt du canapé où il était assis, et, s'avançant vers lui avec aisance, il lui serra affectueusement les deux mains.

Gaskell écarquillait les yeux comme s'il eût vu un fantôme sortir de lerre. Mais Saint-Bertrand ne lui laissa même pas le temps de prononcer un mot.

— Eh! bonjour, cher monsieur Gaskell, s'écria-t-il. Ne me reconnaissez-vous pas ? C'est moi ! c'est bien moi ! Que je suis aise de vous revoir ! Vous êtes donc enfin revenu d'Amérique? Comme cela se trouve! Moi, j'arrive aussi de voyage. J'ai passé un an en Italie, un pays que vous connaissez. Et vous Toyrz : jo reviens corrigé, guéri de mes folies, n'ayant plus qu'un désir dans le cœur, celui de faire oublier mes torts à notre chère Barberine. Car j'ai eu de grands torts envers elle. Elle a dû vous le dire. Mais elle a bien voulu me pardonner. Elle est si bonne ! Ah ! voyez- vous, quand je songe à tout ce qu'elle a fait pour moi, et à mon

ingratitude, je me battrais ! Hais, cher monsieur Gaskcll, avez-vous assez bonne mine 1 Quel gaillard vous êtes ! 11 paraît que les années ne comptent pas, pour vous. Moi, je suis bien vieilli; du moins, je suis devenu bien raisonnable. Ah çà! j'espère que maintenant vous ne nous quitterez plus, n'est-ce pas? Vous serez notre ami, notre père. Quelle douce existence nous allons mener tous les trois <!

L'imprésario, étourdi par ce verbiage, saluait, balbutiait, et promenait des yeux hagards autour de la chambre. Le vicomte lui avait toujours imposé. En ce moment, il était plus que mal à Taise devant lui ; sa conscience lui reprochant certaines médisances à son égard. Cependant il fut tellement flatté de se sentir serré dans les bras d'un jeune homme si comme il faut^ qu'il fit contre fortune bon cœur, et lui rendit son étreinte avec une respectueuse cordialité.

— Je ne m'attendais pas, monsieur le vicomte,... balbutia-l-il en s'asseyant.

— Parbleu ! ni moi non plus ! reprit Saint-Bertrand. Mais cela ne fait rien. J'ai le cœur tout réjoui de vous revoir.

Malgré son affection pour Gaskell, Barberine avait sur ie cœur les mensonges récents qu'il lui avait faits au sujet de Saint-Bertrand. Elle n'avait jamais aimé qu'on disposât d'elle, et encore moins qu'on essayât de violenter ses sentiments. Voyant le trouble de l'imprésario, elle ne put résister au désir de l'augmenter en se donnant un plaisir de femme.

— Vous voyez, lui dit-elle, que vous aviez été bien mal renseigné.

A ces mots, Saint-Berlrand dressa Toreille.

— Figurez-vous, reprit Barberine affectant de ne pas

TRIOMPHE DE UENFANT PRODIGUE. Cl

voir les regards suppliants de Gaskell, que le bruit a couru, \ Paris, que vous aviez épousé une femme de cinquante- {uaire ans, fâ1)uleusement riche.

Saint-Bertrand ne put s*empêcher de rire.

— Voilà comme on écrit Thistoire! s'écria-t-il. Et l'cxrcllent M. Gaskell vous avait fait part de ce bruit?

L'imprésario se défendait de son mieux ; mais il faisait piteuse mine. Barberinele prit en pitié. Elle se leva, et, voulant se faire pardonner sa vengeance, elle Tembrassa sur les deux joues.

Cependant Saint-Bertrand profita de l'occasion.

— Non, non, dit-il, les millions me tentent peu maintenant dans le mariage. Ce n*est pas, cependant, que je me sente aucune répulsion pour le sacrement. Quand les hommes ont atteint comme moi la trentaine, qu'ils ont j^u apprécier, par eux-mêmes, le fort et le faible de la vie, je pense qu ils ne peuvent rien faire de plus sage que de se marier. Consacrer toute son existence au bonheur d'une femme, c'est une belle et bonne chose, après tout ! Malheureusement...

L'infortuné Gaskell était prédestiné à toujours prêter les mains à ses adversaires.

Voyant Saint-Bertrand hésiter :

— Achevez votre pensée, monsieur le vicomte, lui dit -il.

— Eh bien, reprit Saint-Bertrand, malheureusement, la ule femme que je désirerais épouser ne voudrait proba-

• !' ment pas de moi, et elle aurait raison de n'en pas vou- 'oir, n'est-ce pas, Barberine?

Barberine était devenue rouge.

— Pourquoi donc? balbutia-t-elle.

— Parce que,..

Gaskell, très-intriguè, promenait sçs regards dç Tun à Tautre.

— Ah ! ^ar exemple I monsieur le vicomte, s*écria-t-il, «ans se douter du secours qu'il apportait à cet homme rusé, je voudrais bien savoir par quel motif...

— Parce que, cher monsieur Gaskell, je ne suis pas un beau parti, moi. Parce que, de riche que jetais, je suis pauvre; que je suis ruiné, oui, ruiné. Cela vous étonne, n'est-ce pas? C'est cependant la vérité que je vous dis là. Or, une femme, quand elle prend un mari, d'ordinaire, désire trouver en lui un soutien, un aide. Et ce désir est très-légitime. Moi, je serais en quelque sorte une charge pour ma femme. Je dois donc abandonner l'espoir de me "marier.

— Pourquoi parlez-vous mal des femmes? demanda Barberine.

Saint-Bertrand lui lança un regard expressif.

— Je ne parle pas mal des femmes, chère enfant. Mais enfin, dans la vie, chacun va du côté où son intérêt le conduit, les femmes aussi bien que les hommes.

— Je crois que vous vous trompez, dit Barberine. Gaskell les regardait toujours, se demandant où cette

discussion aboutirait.

— Expliquez-vous, de grâce, dit Saint-Bertrand à sa maîtresse.

- Les femmes, répondit-elle, la plupart des femmes, du moins, ne se laissent pas conduire par leur intérêt, et c'est les juger mal, c'est ne pas les connaître que les en supposer capables.

TRIOHPIIE DE L'EISFAKT PRODIGUE. »

— Mais..: par quoi donc se conduisent-elles? demanda Saint-Bertrand feignant rembarrafl.

— Vous l'ignorez? Je croyais vous Tavoir montré plusieurs fois, et ce soir même.

— Pardieu ! elles se conduisent par le cœur ! s^ëcria Gaskell.

Saint-Bertrand s'était levé. Il marchait par la chambre, el il était pâle.

11 savait bien que son avenir dépendait de ce qui allait suivre. Tout à coup, il se décida, et, se mettant k deux genoux devant sa maitresse, avec une voix qu'il s'eflorçait de rendre aussi tendre que possible, il lui dit :

— Barberine, je t'aime pomme je n ni jamais aimé. Tu as beaucoup plus fait pour moi quQ je ne le mérite. Devant pet excellent homme qui a ppur tpi l'affection d'un père, je fais serment de t'aimer toujours. Veux-tu me prendre pour époux ?

Gaskell, abasourdi, comprenant enfin de quelle chose grave il s'agissait, demeurait cloué sur sa chaise.

Mais Barberine, émue, regardait son amant. Eu ce moment, elle ne songeait point à elle. Elle se disait que, sans elle, il ne lui restait pas de ressources. Elle eut la certitude qu'elle se sacrifiait en acquiesçant à sa prière* ^t ce fut précisément cette idée qui la décida.

— Âs-tu bien réfléchi avant de prendre cette détermination? lui dit-elle.

— Oui.

— Ne la regrel|eraç-tu j^mml

— Non.

— Ne me feras-tu jam^^is repentir de pe que j'aurei fait?

— Non.

Elle hésita, réfléchit un peu ; sa voix s* attendrît.

— Tu seras bon, n'est-ce pas ? reprit-elle. Je ne le demande que de m'aimer.

Saint-Bertrand lui tendait les bras.

' — Un moment! s'écria l'imprésario. Diable! ne vous^ engagez point ainsi l'un et l'autre. Vous pourriez le regretter plus tard. Pardon, monsieur le vicomte; mais je voudrais bien dire un mot à Barberine; permettez-vous?...

Alors il entraîna la jeune femme dans un coin de la chambre.

— Chère enfant, lui dit-il à voix basse, ce que tu fais n'a pas de sens. Préférer ce monsieur, qui est un homme comme il faut^ et un joli garçon, je n'en disconviens pas, mais qui, cependant, t'a ruinée, t'a trompée, t'a abandonnée, qui n'a rien, qui jouit d'une détestable réputation ; le préférer au comte de Perche, riche, aimable, dévoué, honnêtehomme, dont tu connais les qualités, c'est tout simplement une folie. C'est plus qu'une folie, c'est un suicide.

— Que voulez-vous ! répondit-elle, je le sais bieni

— Eh bien, alors?...

— Je ne puis pas faire autrement.

— Pourquoi?

— 11 est malheureux.

—Belle raison!

— C'est la meilleure que je puisse alléguer pour me ju9* tifier.

, — Je t'en supplie : crois-en mon expérience, ne consomme pas ta propre ruine. ^

— Que voulez-vous qu'il devienne, si je ne l'épouse pas?

TRIOMPHE DE L'ENFAiNT PRODIGUE. 05

— Qu'il devienne ce qu'il pourra, je m'en moque !

— El que deviendrai-je, moi ?

— Comment, toi? Tu feras le bonheur du comte de Perche; tu seras comtesse, riche, heureuse, et l'on te recevra dan^ les salons.

Elle s'était retournée du côté de Saint-Bertrand. Elle rencontra son regard, un regard suppliant, avide.

— Merci de vos conseils, répondit-elle à Gaskell ; mais, sans moi, voyez-vous, Dieu sait ce qu'il adviendrait de lui. 11 a besoin d'être gouverné, dirigé comme un enfant, et toute ma vie, si je l'abandonnais, je me le reprocherais comme un crime.

— Mais, malheureuse enfant, tu l'aimes donc ?

— Hélas ! ne le comprenez-vous pas? Tel qu'il est, tel que je le connais. . ., car je ne m'abuse pas sur ses défauts! . . . j'ai tort, sans doute! mais je n'ai jamais cessé de l'aimer.

Ga^ell se retira, la mort dans Tâme.

— Qu'elle l'ait préféré à moi, dans le temps, se disait-il, passe encore ! cela se conçoit ! Mais le préférer au comte de Perche,.., c'est trop fort ! Oui, c'est trop fort! et tous les gens sensés partageront mon opinion.

Le lendemain, la nouvelle du retour de Saint-Bertrand fut connue à l'Opéra, en même temps que celle de son mariage avec Barberine. Elle y fut apportée par une char* mante coryphée nommée Zélie, que le vicomfé rencontra dans la matinée, et à qui il s'empressa de l'annoncer. Zéhe se rendait précisément à la leçon qui se donnait au foyer de j la danse. Une trentaine de jeunes femmes étaient réunies là, en jupon court, en corsage blanc, décolletées et les bras pus; et toutes se détendaient, s'étiraient, s'arc-boutaient

sautillaient, lançant la jambe en l'air ou s'exerçant à pivoter rapidement sur un orteil. Le jour entrait par les fenêtres de la grande pièce : les glaces plaquées aux murs renvoyaient partout les images des danseuses, et une douzaine de jeunes garçons, en manches de chemise, et chaussés d'escarpins, se contorsionnaient et sautaient avec

5 elles.

I Zélie était en retard. Quand elle entra au foyer, après avoir été revêtir son costume de travail dans sa loge, la leçon était commencée. Le maître de ballet, Sulzer, un Allemand qui prenait son art au sérieux, avait fait aligner les femmes sur trois mangs ; il leur faisait face, et les regardait à peu près comme un officier regarde les soldats du peloton qu'il fait manœuvrer, et, en arrière, se tenaient les hommes. Hn musicien adossé à la cheminée jouait un air sur son violon ; on répétait un pas difficile, et le maître de ballets était de méchante humeur.

— La première fois que vous serez en retard, mademoiselle, s'écria-t-il en voyant entrer Zélie, je vous flanquerai à l'amende. Allons ! pas de réflexions, et placez-vous ici. Recommençons !

Et aussitôt, marquant la mesure en choquant ses mains, pendant que le violon miaulait :

— Pas de bourrée ! grand fouetté ! disait-il. Deux! trois ! quatre ! cinq! assemblez»!

Et les femmes saul aient en ligne.

On voyait toutes les jambes pointer en Tair, et le parquet résonnait comme un pont sous le passage d'un troupeau de moutons.

Cependant la langue de la jeune Zélie lui démangeait fu-

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