LA DERNIÈRE REPRÉSENTATION
rougissait sa poitrine, que tremblaient ses mains et ses pieds, il se disait avec désespoir que Barb'erine pourrait danser et bien danser trois ou quatre fois peut-être encore, puis qu'il lui arriverait certainement ce qui lui était arrivé déjà à New-York et à la Nouvelle-Orléans, c'est-à-dire qu elle se fatiguerait, qu elle serait obligée de se contenter de marcher, d'esquisser ses pas, et qu'il serait insensé de compter sur elle pour danser le premier rôle d'un ballet trois fois par semaine, non pas même pendant une année, mais seulement pendant un mois.
Il s'ensuivit que, au moment où le public, après deux rappels successifs, évacua la salle pour aller respirer l'air du dehors entre les deux actes, Saint-Bertrand quitta sa place et se dirigea vers les coulisses avec un air de consternation qu'il ne cherchait même pas à déguiser.
— Il nous faudra déguerpir d'ici avant un mois, se disait-il, et c'est à peine si nous aurons mis de côté de quoi payer le prix de notre passage en Europe. Et que deviendrons-nous en Europe? Une danseuse sans haleine et sans jarrets, cela n'a pas plus de valeur qu'un cheval poussif. Et moi qui l'écoutais! qui croyais, idiot que je suis! que les forces et les jambes lui étaient revenues ! Comme si, à trente ans, une femme exténuée de fatigue pouvait retrouver les qualités de la jeunesse !
Cependant, tandis que le trop clairvoyant mari de la danseuse se parlait ainsi, des groupes stationnaient dans le couloir, exaltant aussi bien le talent que la beauté de Barberine. Saint-Bertrand fut reconnu comme il passait, et ce fut à qui, parmi la fine fleur des pois de San Francisco, lui adresserait les compliments les plus emphatiques. 11 les re-
cevah «n sotiridtit pour cdcher sa contrariété^ disfribnait des pi){g!ié«s ttî" ttiaitl et s'efforçait toujours de gagner la porte qui cbndtiisait snr la scène^ lorsqu'il S6titit un bras Sd glisser som \y* sien, «t un hoiUme dont il ne poUvait voir ie ri^n^^O) l'ar le e)»uloir était Obscur, Tentraînà à t|uelc}ues pas de là dans l'embrasure d'une fenêtre.
A sa grande surprise, Saint-Bertrand^ regardant aioi^ cet homme à la lueur de la lune» reconnut eii lui son ancien iinii Rogatchéf.
Rogatchef était arrivé la veillé à San Franef*^co. C'était loi ^ui, venant do l'Inde et faisant route vers l'Europe dans son yachtj en apprenant t^uy R^rberiné se trouvait eil ville et devait danser lé lehdenuiin au théâlre Adolpbi^ avait acheté la Slalte de Gerveiro, car il éprouvait un étrange désir de revoir la chaHnénte danseuse. Depdis si longtemps, déjà^ qu'il avait quitté ie knonde civilisé j il avait été terriblement sevré delà vue des jolies feimnes. Aussi la beauté de Barberine, bon moins que son talent^ avait-elie rallumé» plus ardente tque jamais^ sbn ancienne passion. Il était comme fou d'admiiration. Il ne ie dit pas à Saint-Bertrand, mais ce fait i^essortait surabondamment du désoirdre de ses paroles.
Personne ne put jamais sàvoit* exactement ce qui se dit, d'abord, dans l'embrasure de cette fenêtre^ erttt*e cet indi- ( gne mari dont les illusions venaient de recevoir urte si rude [ atteinte, et ce millionnaire imbébile, exaspéré par huit ans ' de vaine convoitise et Une lon^e abstinence à laquelle il n'était point habitué. Ils parlaient tous deut avec énergie, rnàis à voix basse. Rogatchef, connaissant maintenant si bien StUnt-Derlrand, ne lui déguisait rien de sa pensée» et