NUIRE
Il pe fut pas difficile au vicomte de Saint-Bertrand de découvrir qu'un complot avait été monté à TOpéra, sinon pour faire avorter, du moins pour déconsidérer son mariage. Le soir mêrne où, pour la première fois depuis plus d'un an, il mit le pied dans la coulisse, son instinct l'en avertit. Les femmes, au lieu de lui sourirç et de le saluer de loin, selon leur habitude, détournaient la tête en l'apercevant, ou baissaient les yqpx. J^es homnfies, même ses anciens amis, se tenaient à l'épart. Quand il entra au foyer de la danse, toutes l^s conversations s'interrompirent. On Tobservait du coin de Toeil, sans paraître se douter de sa présence. Barberine était seule, dans un an^le du foyer, occupée à faire des plies pt des battements. De temps à autre, f^ quelques-unes de ses camarades venaient la complimenter, mais avec un air si contrit et si attristé, qq'on eût d]\ qu'il était arrivé, à la jeune femme un malheur, à roccasio» duquel on lui^ apportait quelques paroles de fegret et de sympalhb. \
N.UÎRE. ?1
Barberinfi se sentait le cœur serré; ftfiaîs Saint-B^lrand lui rendit bientôt le courage.
— Il parallt (jue yos chères camarades et rties bons amis, lui dit-il, n'approuvent pas notre mariage. Cela les blessé, de rencontrer, une fois par hasard, deux êtres heureux. Mais Je vais les guérir à jamais de l'envie de nous mettre efi pénitence. Avant une heure, vous les terrez tous â vos pieds.
Et, sur-le-champ, promenant ses regards autour de lui pour choisir une victime digne sa colère, il avisa datis un coin la jeune Cocodète, qui clabaudait au milieu d*un cercle de gandins,
I! se dirigea lentement vers elle, et, la regardant entre les deux yeux :
— Mademoiselle, lui dit-il, et il l'attira un peu à l'écart, êtes-vous donc fatiguée de l'amilié de La Gruelte? Vous la perdrez, je vous assure, si vous continuez à dépenser autant d'esprit. Et vous perdrez avec elle tout espoir de lui donner un successeur. Et vous compromettrez, bien sûr ! votre position au théâtre ; car on vous accusera, dès demain, sans que vous puissiez vous défendre, de choses telles, que tout le monde ici vous fuira comme la peste. Ce n'est pas très-adroit à vous de vous faire gratuitement un ennemi d'un homme comme moi, qui ft'a jamais rien pardonné à personne. Vous êtes méchainte, Il est Vrai, mais je suis plus méchant que vous. Allons ! ne pleurez pas? Allez complimenter Bârberine; embrassez-la ; faites en sorte que les autres vous imitent. Vous m'entendez? Et plus de perfidies détournées ! plus de coups de langue en arrière î Je le saurais, et vous auriez alors sujet de trembler!
Il la regardait en parlant, comme si son regard avait eu lo pouvoir de la tuer.
Cocodète pâlit sous son fard. Puis, frissonnant, elle baissa la tête et obéit sans répondre.
Alors Saint -Bertrand se dirigea du côté de ses bons amis. Le premier d'entre eux qui tomba sous sa main fut Tinfortuné La Cruelle. Il affectait de ne pas le voir et riait dans sa barbe en se dandinant agréablement devant une jeune beauté.
— Eh! La Cruelle, dit Saint-Bertrand à haute voix, ne me reconnaissez-vous pas? J'arrive d'un pays où l'on m'a braucoup parlé de vous et de votre père. Il paraît que le brave homme, avant d'être marchand de soieries, portait la balle du colporteur. Savez-vous que c'est très-beau, cela, de gagner des millions, quand on est parti de si bas ! Le portier de l'hôtel où Je logeais, à Milan, m'ayant un jour entendu prononcer votre nom, me dit qu'il avait été l'ami intime de votre famille ; que, tout petit, vous vous amusiez à frapper le soir à sa porte pour le déranger, et qu'il vous avait souvent donné le fouet. Je ne vous savais pas taquin, moi, La Cruelle ; mais vous êtes corrigé, sans doute, aujourd'hui ?
Or, entre toutes les allusions qui pouvaient désespérer La Cruelle, il n'y en avait pas de pire que celles faites à la condition de sa famille. Sa vanité souffrait horriblement au moindre mot qui lui rappelait l'obscur milieu où il était né. L'apostrophe de Saint-Bertrand le terrifia. Le. vicomte avait l'air si agressif, que son ami, se sentant d'ailleurs dans son tort, fut certain qu'il allait redoubler de sarcasmes et l'achever. Il se jeta aussitôt sur sa main, la serra, de façon &
la briser, et, tout en lui adressant des regards suppliants :
— Comment! c'est vous, mon cher ! lui dit-il. Je ne vous avais pas reconnu. Comme vous êtes changé I Et Tondit f[ue vous vous mariez? Permellez-moi de vous féliciter, et de bien bon cœur. Mademoiselle Barberine est bien heureuse de l'honneur que vous lui faites.
— C'est moi qui suis très-heureux, répliqua Saint-Ber (randy et c'est elle qui me fait honneur. Allez-vous-en la féhciter, mon cher, et ne prenez plus ces airs oublieux avec moi qui suis votre ami.
Pendant que La Cruelle, la rage dans le cœur, accablait Barberine de félicitations, Saint-Bertrand, pivotant sur le lalon, aperçut Rogatchef, qui, grâce à sa petite taille,' se dissimulait au milieu des femmes. Il marcha droit à lui, et, lui touchant le bras :
— Deux mots, prince.
Et il le poussa vers la porte.
Quand ils lurent arrivés dans le couloir :
— Monsieur, dit-il, je vous dois cent mille francs, mais vous me devez une vie. Prenez garde qi*e je ne prenne la vôtre! Je n'aime pas qu'on parle de moi, qu'on désapprouve ce que je fais, qu'on se permette d'énoncer une cri* tique, une pensée même sur la moindre de mes actions. Vous, surtout, à qui j'ai rendu un si grand service, vous devriez avoir la pudeur de vous taire, quand on m'attaque devant vous. Allez , monsieur, vous mettre aux pieds de Barberine. Elle seule peut obtenir de moi votre pardon.
Rogatchef eût donné la moitié de sa iortune pour disparaître dans une trappe. Il voulut s'exphquer, mais Saint- Bertrand lui ferma la bouche d'un mot.
— Assez ! fit-il d*uh ton de maître.
Il y avait déjà foule autour de la danseuse, si abandonnée tout à rheure encore, et Bx^gatchef fut oèiigé d'attendre un moment <pi'on lui fit place pour pouYoûr lui serrer la main. Cependant le ballet allait commencer. Saint-Bertrand traversa la scène et ûe dirigea du cété de la loge inferntUe, où il n'avait pas mis le pied depuis longtemps.
Assurément, la majeure partie des hommes qu'il allait Tencontrer 1& ètaieDt braves et n'auraient pas reculé devant un duel. Mais presque tous, plus ou moins, ayaient certaines choses ridicules ou dèsa|réables à cacher dans leur existence; et, au moment de rompre ouvertement avec Saint-Bertrand, ils savaient que, d'abord, pour se venger, le vicomte se battrait plutôt dix fois qu'une, puis que, avec un homme tel que lui, on n'en serait pas quitte pour un coup d'épée. 11 avait, comme disait La Gruelle, une langue terrible. Pourquoi lui faire affront, au surplus? Que savait-on de lui? Qu'avait-il fait? On prétendait qu'il avait exploité les femmes ; mais cela n'était pas prouvé. 11 avait peut-être un peu véctt d'.eXjpédi^nts, d; oublié, parfois, de payer ses dettes. Ce cas n'était pas pendable. Elnfin, il allait épouser sa maîtresse. Hais Barberine n'était point une danseuse vulgaire : tout le monde reconnaissait en elle une artiste du plus grand talent. Qud mal y avait-il donc à cela?
On eût voulu éviter le vicomte, cependant, car on ne Testimait plus. Mais quel prétexte prendre, et comment faire? On était donc indécis, mécontent de soi, et disposé à se déterminer sur les circon&taiices. H était évident que le plus ou le moins de tact de Saint-Bertrand allait décider des choses. Elles tourneront à son avantage. Il se présenta
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dans la loge, fort tranquillement, comme s'il n'avait jamais cessé d*y venir, et ne dit pas un mot de son mariage. Seulement, il tendit la main hardiment aux habitués, les uns après les autres, en commençant par celui qui était renommé pour le plus brave ; et nul d'entre eux ne refusa de toucher sa main.
Pendant le premier acte du ballet, il lui échappa quelques traits d'esprit. On rit. La glace était ainsi rompue.
— Tu vas donc te marier? lui dit un ieune homme.
— Hélas ! oui, répondit-K..
n avait pris adroitement un air piteux, comme étant bien approprié à la circonstance. On rit encore. Embusqué à la porte du foyer, pendant l'entr'acte, il vit tous ses amis s'approcher affectueusement de Barberine. C'en était fait : il avait gagné sa bataille. Son mariage était accepté.
Deux hommes seuls lui auraient vraisemblablement résisté : le duc d*Authon et Cocodès. Mais le malheureux duc d'Authon était mort trois mois auparavant, à table, en buvant un verre de Champagne ; et le rageur Cocodès, comme on le sait, ne venait plus à l'Opéra. Cependant, en dehors de ces deux hommes, il y en avait un troisième qui ne paraissait pas disposé à renouer connaissance avec Saint- Bertrand. Il est vrai qu'il croyait avoir des motifs particu' liers pour le haïr : c'était le comte de Perche. Gaskell ne s'étant pas senti le courage de lui apprendre la nouvelle du mariage de Barberine, il ne Favait connue qu'en arrivant au théâtre, et celui qui la lui apprit n'était autre que M. Lorvieux. Le comte demeura comme foudroyé en l'écoutant ; puis, sans répondre au colosse dans les yeux duquel roulait une larmej il ise dirigea vers le foyer. Il n'avait pas Tinten*
tion d'adresser le moindre reproche à Barberine, mais il voulait la voir encore. ^11 se tint donc à la porle, avec un air Irisle, et la danseuse l'aperçut de loin échangeant quelques mots avec un de ses amis. Mais il ne la regarda pas, et elle n'osa aller à sa rencontre. Saint-Bertrand n'était pas au foyer en ce moment. Barberine devint rêveuse. Enfin, elle se décida à faire quelques pas du côté du comte, car sa conscience lui disait qu'elle lui devait au moins une explication. Mais, au moment où elle s'avançait vers lui, le comte fît volte-face, traversa la scène et quitta le théâtre. Barberine était désolée. Elle se promit d'aller le voir chez lui le lendemain.
Le lendemain, en effet, à midi, au lieu d'aller à l'Opéra pour prendre sa leçon, elle monta en voiture et se fit conduire chez le comte de Perche. Le jeune homme était seul. Son domestique lui dit qu'une dame qui ne voulait pas sp nommer demandait à le voir. Il donna l'ordre de la faire entrer. Barberine s'avança vers lui, mais il ne la reconnut pas tout d'abord, son voile élanl baissé sur son visage. Au moment où, des deux mains, elle soulevait ce voile, le comte, rencontrant ses yeux, ne put i^empêcher de rougir.
Elle était émue, troublée. Elle lui prit la main.
— Puisque vous m'évitez maintenant, lui dit-clh\ il faut bien que je vous oblige à me reconnaître. Je viens vous révéler les motifs qui ont déterminé ma conduite.
Le comte était gêné.
— Vous ne me devez pas d'explication, répondit-il.
— Si, reprit Barberine en s'asseyant, et, de plus, je me dois à moi-même de ne pas risquer de perdre votre estime. Je sais que vous m'aimez. La dernière fois que je vous ai
vil, poussée par le reconnaissance, et abusée, comuie vous le savez, sur la situation et les sentiments véritables de M. de Saint Bertrand, je vous ai donné des encouragements qui ont dû légitimer vos espérances. Mais, si vous faites appel à voire droiture, vous reconnaîtrez que je ne vous ai pas trompé. Je vous ai toujours dit que je n'avais pas cessé d'aimer mon premier amant. Quand on m'eut dit qu'il allait se marier, tout en l'aimant encore, je pns me croire dégngée vis-à-vis de lui. Mais le hasard nous a réunis. 11 m'aime. Il est repentant, malheureux. C'est lui qui, maintenant, veut réparer ses torts en légitimant notre ancienne liaison. Dois-je le repousser, dites-le? et si je ne dois pas le repousser, pourquoi me reprenez-vous votre amitié? et quel est ce dédain qui a succédé chez vous à l'affection? Votre affection, pourtant, me rendait heureuse et fière. Le comte se sentait oppressé.
— Ne m'interrogez pas, dit-il, car je ne saurais comment vous répondre.
— Et pourquoi? reprit Barberine. Quel motif peut nous empêcher de nous expliquera cœur ouvert? Qu'avons-nous à cacher tous deux? Ce que je fais ici n'est-il pas légitime? Dieu lit dans ma conscjence. Je prends Dieu à témoin que je n'ai en vue que le bien.
— Vous, sans doute! dit le comte; mais lui?...
— Je vous jure qu'il est repentant et corrige, réponditelle.
— Est-ce qu'on se corrige! s'écria le comte avec tristesse.
— Allons ! ne m'enlevez pas mon courage. Quand j'obéis »à mon devoir, vous devriez me seconder, si vous m'aimez.
n %E MARI DE LA DASSEUSE.
— Vous secoiider! Qu'eugez-yous donc de moi, Barberine?
— J'exige que vous restiez mon ami ; que tous deveniez le sien ; que vous m'aidiez à le sauver de lui-même, à le relever aux yeux du monde» à faire de lui un honnête homme. Voilà ce que j'exige de vous.
— Quoi 1 ce n'est point assez pour vous d'anéantir toutes mes espérances, de me briser le cœur, de venir ici pour me dire que je ne suis et ne serai jamais rien pour vous. Vous exigez encore que je sois l'ami de cet homme ! que je serre sa main, à lui qui...? Pour quel benêt ou pour quel saint me prenez-vous i
— Je ne vous pi ends ni pour un saint ni pour un benêt, mais pour ce que vcus êtes : pour un homme bon, humain, loyal, qui souffre à cause de moi, sans doute, mais qui se consolera, oui, qui se consolera; qui trouvera un jour, dans son monde kluiy une femme à la hauteur de ses sentiments, de ses qualités, une femme digne de lui enfin, et qui, plus heureuse que moi, pourra lui donner son premier amour.
— Tenez, Barberine» dit le comte, je ne veux pas discuter avec vous, mais...
— Vous serez son ami.
— Non.
— Vous serez son ami, voua dis-je.
— Eh ! je ne peux pas l'être, puisque je vous ainie !
— Quand je serai sa femme, vous ne m'aimerez plus. Le comte secouait la tête.
Cependant Barberine s'était levée et se dirigeait vers ia porte. Âtii moment de l'ouvrir, elle se retourna*
— Qui m'eût dit autrefcis, s^écria tristement le comte,
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qu un jour vous me feriez la grâce àt venir ici, et que, moi, je vous laisserais ainsi partir!
— RegreUez«-vous de m avoir vuel hii demandât-elle.
— Non, certes î Mais j*ai longtenops espéré vous voir,. autrement.
Barberine tenait dans sa main \e bouton de la porte
— En vérité, je suis bïen malheureuse ! répondit-elle. Tous les hommes que j'ai connus m*ont parlé d'amour, et je ne me sentais capable d*en aimer qu'un seul. Ce n'est ni uste ni humain de fai^e un crime de ses sentiments à une femiDie. Gaskell, il y a trois ans, m'a quittée parce que je n'éprouvais pour lui qu'une affection filiale; aujourd'hui, vous aussi, vous allez m'abandonner sans doute, parce que je ne vois et ne puis voir en vous qu'un ami. Cependant, vous devriez comprendre qu'on ne violente pas son cceu^; et, si mou cœur se trompe, est-ce tm motif pour me haïr? Allez ! il se peut que j'aie tort, mais vous ne devriez pas agir comme voua le faites; vous m'avez profondément affligée.
Lt: comte lui prit les deux mains en soupirant.
— Gela fera la quatrième foisl... Je n'ai véritablement pas de chance 1 s'écria»t-il.
— Croyez-vous donc que je donne mon amitié au premier venu? dit Barberine.
— Non. Et je m'en contenterai.
-^ Bien, eelal vous voilà tel que j6 tous aime. Em* brassez-moi, maintenant.
A peine la tenait-*]! dans ses bras, qu'elle s'enfuit. Elle se sentait heureuse de l'avoir apaisé, car elle avait pour lui une amitié sincère, et elle le connaissait assez pour savoir qu'il était de ces hommes de coeur, mais de cœur paisible.
que le temps et la réflexion consolent, tôt ou tard, de tous les chagrins. En mettant le pied dans la rue, elle tira son voile, puis elle se jeta dans sa voiture, dont elle abaissa les stores. Mais ces précautions étaient inutiles, car elle avait été suivie. En effet, Saint-Bertrand avait été étonné, le matin, de lui voir accorder plus d'attention à sa toilette qu'elle n^avait Thabitude de le faire. Il n'en avait rien dit, mais il était sorti derrière elle, et, quand il la vit entrer chez le comte de Perche :
— Oh! oh! dit-il,'il paraît que Tort m'avait donné un remplaçant, et qu'on va lui signifier son congé.
Cette découverte ne l'étonna ni ne l'affligea. Le temps était à jamais passé pour lui où quelque chose pouvait l'occuper en dehors de son intérêt. Il ne dit rien à Barberine de ce qu il avait vu. Seulement, il résolut d'en faire son profit. Il se rendit à l'Opéra, le lendemain soir, et, dès qu'il aperçut le comte de Perche, il alla bravement lui tendre la main. L'autre pensait ne plus pouvoir lui refuser cette marque d'estime devenue banale. Mais Saint-Bertrand le prit sous le bras et se promena longtemps avec lui, de façon à se faire voir de tous ceux qui se trouvaient sur la scène. Il finit par lui demander de lui servir de témoin. Le comte hésita d'abord, puis il pensa à Barberine, et il accepta. Quant à La Cruelle, il était tellement désireux d'éviter les coups de langue de Saint-Bertrand, que non-seulement il voulut être son premier témoin, mais il lui demanda aimablement s'il était en fonds, et lui proposa de . lui prêter de l'aident pour acheter la corbeille.
Saint-Bertrand, que la misère avait rendu impitoyable, ne se laissa pas toucher par tant de bon vouloir ! Désor»