SCENE IV
JENNY, THÉVENOT, THÉRÈSE THÉVENOT, à Jenny.
Cette romance est charmante.
JBNNY.
C'est pour vous que je l'ai chantée.
THÉVENOT
Avec un talent, une perfection...!
JENNV.
Oh ! si vous me flattez, je chanterai très-mal une autre fois.
THÉVENOT
Je vous en délie.
THÉRÈSE, descendant la scàne et les apercevant.
Ah! monsieur, c'est vous?... Voilà bien autre chose!... vous ne savez pas? votre gendre qui est ici!...
THBVKNOT, Slupl>fnit.
M. Lebidois? le mari de ma fillo?
l.E MARI DE MA FILLE.
THÉRÈSE
En propre original; et il vient d'apporter luimême la lettre qui vous annonce son arrivée.
Elle lui remet la lettre ; puis va causer avec Jeiiny pendant Pa-paité de T liévenot.
JENNV.
Mon Dieu, mon ami, comme vous paraissez inquiet, mécontent!... cette nouvelle...
THÉVENOT
Me trouble un peu, j'en conviens : j'étais si loin de m'attendre I... {A part.) Encore, si c'était ma fille? deux femmes entre elles peuvent s'expliquer, s'entendre. {A lui-même, après avoii' ouvert la lettre. ) Une lettre de Loiii>e t ( Ave.c joie. ) Ah ! elle m'écrit donc? (A Jenn'j.) Vous permettez? {Lisant à l'écart et se parlant à lui-même. ) Comment?... mais... elle est arrivée!... Une faillite, dit-elle, qui la force à faire ce voyage... un de ses correspondans de Paris qui lui emporte quelques milliers d'écus... Un M. Sommerville !... Sommerville?... je ne connais pas ! Enfin, n'importe '.... Puis elle me demande pardon... elle me prie de la recevoir? [Avec émotion.) Et pourquoi ne te recevrais-je pas, malheureuse enfant? ai-je jamais refusé?... [A Thérèse.) Envoie Joseph tout de suite, rue Saint-Honoré, hôtel des messageries, et qu'il di.se à ma fille que je l'attends... qu'elle vienne!... Va, Thérèse.
Tlierése sort par le fond.
JENNT,
Votre fille est à Paris?... oh ! que j'aurai de plaisir à la voir!
THÉVENOT
Elle aussi... je l'espère du moins... car, malgré ses torts envers moi, elle est bonne... et si les idées de la province... surtout les idées de son mari n'ont pas exercé leur influence... C'est que vous ne pouvez pas vous figurer quel est cet homme-là!... Pien que de penser que je vais le voir, tout mon sang se bouleverse, et si je ne me tenais à quatre, je crois que je le...
JENNV.
Ohl...
THÉVENOT
Vous le verrez, vous l'entendrez 1... II m'interrogera sur mes goûts, sur mes habitudes... sur vous-même, peut-être?... oui, sur vous-même, Jenny !.. Il poussera l'esprit d'inquisition et d'impertinence jusqu'à me demander depuis quelle époque je vous connais... a quel lilre vous venez ici... qui vous êtes ?.. . 3Iais je lui promets bien!. ..
JENNY
Qui je suis ?.. Eh bien! pourquoi nelui diriezvous pas que je suis une pauvre or[)heline bien à plaindre sans vous?,.. Élevée dans l'espérance d'une fortune indépendante, tout-à-coup j'appris la mort presque subite de mon père... qui sans doute fut causée par le chagrin de sa ruine,
THÉVENOT
Sa probité, son affection pour ses enfaiis [n'étaient connues; comment ne me serais-je pas in-
téressé à vous., à votre frère?... il ne pouvait rien pour vous, lui! simple sous-lieutenant, retenu dans une garnison lointaine au moment où la mort vous enlevait votre père...
JENNV.
Que serais-je devenue?... oh ! je veux que votre gendre connaisse toutes vos bontés !
THÉVENOT
Chère Jenny!
JBNNY.
Si vous saviez comme je vous aime!
THÉVENOT
Vous m'aimez?
JENNV.
Oh ! beaucoup ! beaucoup !
THÉVENOT
Et vous m'aimeriez assez pour me... pour m'aimer toujours?
JENNV, souriant.
Pourquoi changer ses habitudes quand elles sont bonnes?
THÉVENOT
Jenny, que votre âme est noble!... comment ne pas tout faire pourque votre vie soit heureuse?... A propos, et de l'argent... je gage que vous n'en avez plus?
JBNNT.
Si fait!
THÉVENOT
Bien peu!.,, [Lui remetiani un billet de banque.) Tenez, voici cinq cents francs.
JENNV.
Comment!... encore à nous?... 6 mon ami!
AlK : Vaiidei'ille. de Préville et Taconnet.
Que de bontés pour mon fr'ere et pour moi ! Comment jamais pouvoir les reconnaître ?
Tbévenol fait un moui'ement .
Ce sentiment vous déplaît, je le voi, Vous semblez me blâmer de le laisser paraître ? Je vous croyais plus généreux...
A notre cœur n'imposez pas silence ! ... Doil-on, lorsqu'on fait des heureux , Leur ôter la reconnaissance ?
THÉVENOT
De la reconnaissance!... mais vous ne m'en devez pas, je vous l'ai déjà dit... cette nouvelle somme vous appartient, et, comme les précédentes, c'est un à-compte que j'ai arraché à l'un des nombreux débiteurs de votre père.
JENNY
Que vous nommez?
Vous ne le connaissez pas ; c'est un monsieur... ma foi, son nom... Ah! un monsieur Sommerville... oui, Sommerville... un banquier.
JENNY
Que vous êtes bon de prendre tant de soins!... grâce à vous, je suis maintenant hors d inquiétude, car après dix-liuit mois d'absence, mon frère est arrivé aujourd'hui.
THÉVENOT
Je le sais.
MAGASIN THEATRAL
JENNT.
Il rapporte d'Alger un peu de gloire et une bonne envie d'y ajouter un peu de plaisirs...
TQÉVENOT.
Je veux le fêter aussi, moi, ce cher Guslav«, et lui donner un souvenir de la joie que me cause son retour. (// va décrocher la montre à la cheminée.) Voyez ceci, que j'ai acheté... avec votre argent, bien entendu... une petite créance, dont je ne vous avais point parlé et que je destinais à cette emplette.