‹ Le mari imprévuChapitre 5 sur 9 · VALENTINE · texte numérisé non relu

VALENTINE

Personne n'a jamais su si Mh« Barbot avait écouté cette conversation tout entière ou si elle n'en avait saisi qu'u» fragment. J'aime à croire, dans son intérêt, qu'elle en perdit plus de moitié, car les théories du marquis et les boutades de la duchesse auraient été souvent lettre close pour elle. Ce qu'on peut alfirmer, c'est qu'elle ne se coucha point sans baiser vingt fois la rose pâle, qu'elle dormit très«-mal, et qu'elle s'éveilla follement amoureuse d'un homme qu'elle n'avait jamais vu.

Elle se leva dès le matin, oublia ses prières pour la première fois depuis bien des années, sonna la femme de chambre à triple carillon, fit sa toilette à grand choc de porcelaines, et se dépita, sans savoir pourquoi, contre M"® de Haut-Mont, qui restait sourde comme un terme. La belle enfant sentait un violent besoin de voir l'^ duchesse et de causer avec elle. Après une demi-heure d'attente et de tapage,

elle prit le parti d'entrer sans invitation dans la chambre de brocart rouge et d'embrasser sa vieille amie, qui s'éveilla en poussant de vrais cris.

Pour excuser cette irruption, elle risqua un petit mensonge et prétexta des inquiétudes qui étaient loin de son esprit. Elle savait pourtant bien que la duchesse s'était couchée trop tard pour avoir fait sa nuit à neuf heures.

M"' de Haut-Mont la remercia d'un intérêt si tendre : ce ne fut pas sans grommeler un peu. Mais comment. tenir rigueur à cette nature caressante? Valentine embrassait de si bon appétit les vieilles joues ridées où l'abus du rouge et du blanc avait imprimé un ton de brique! Les baisers, fort heureusement, ne portent pas d'adresse. J'estime toutefois qu'en ajoutant les mots pour faire suivre, on n'aurait point calomnié ceux-là.

Valentine ne doutait pas que la bonne fée de Contran, après le grave entretien de la veille, n'eût encore le cœur tout plein de son protégé. Elle s'était préparée à entendre pour la seconde fois l'éloge de ce charmant et malheureux jeune homme; peut-être même avait-elle étudié la contenance à prendre dès qu'il serait parlé de lui. Mais elle en fut pour ses apprêts; on ne lui fournit pas l'occasion de feindre. La duchesse avait fait, la veille au soir, une telle dépense de dévouement que toutes ses économies y avaient passé. Elle s'éveilla tout occupée d'ellemême, toute farcie de souvenirs personnels, toute bondée d'anecdotes qui avaient hâte de s'écouler.

Cette fois Valentine trouva les racontages oiseux et la faconde importune. Tout ce qu'elle entendit lui parut au moins inutile; elle était dans cette disposition d'esprit où une seule note répétée à satiété nous charme cent fois plus que toutes les mélodies de Mozart et de Rossini. Pour un rieji, elle aurait querellé sa vieille amie; elle comprit ce matin-là que la* duchesse était égoïste, et ce fut la première découverte de son égoïsme naissant. '

La cloche du déjeuner rompit un tôte-à-tôte aussi long que stérile. La jeune fille se retrouva, elle trentième, devant la grande table surchargée de grosses viandes provinciales. Elle revit Lambert, tout rayonnant d'un bonheur qu'il croyait assuré, et cette bonne figure lui sembla horriblement vulgaire. Valentine cherchait par instinct sur la personne de son futur mari les signes extérieurs de la noblesse; elle arrêtait les yeux à ses larges mains rouges, et repensait alors qu'il avait plus de Canigot que de Saint-Génin dans le sang. La douairière lui parut plébéienne de la tête aux pieds; chez presque tous les convives, elle démêlait avec une avide curiosité l'élément populaire mal fondu avec quelques atomes d'aristocratie. A peine si quatre personnes résistèrent à l'examen : le marquis, la duchesse, la sévère Éliane et le petit chevalier de Grissac. Adhémar était peuple, autant et plus peut-être que le bonhomme Fafiaux. Valentine oublia de s'examiner ellemême; il était naturel qu'elle se mît hors de concours. Mais l'ombre ou la photographie de Gontran,

revue et embellie par les rêveries de la nuit, planait sur l'assemblée et primait tout.

Du reste, il ne fut point parlé du prisonnier de Clichy. Son bouquet, bien fané, était encore au salon, dans le beau vase. Valentine s'en approcha, au sortir de table, en vidant sa tasse de café. Elle opéra la manœuvre avec des précautions inouïes, comme si une démarche de cette imprudence avait dû trahir son secret à tous les yeux Personne ne songea même à remarquer les pauvres fleurs qui, en effet, n'avaient plus rien de remarquable. La jeune fille se prit alors à penser que tout ce monde la mettait à répreuve; il y avait complot; on guettait sa première parole pour la convaincre d'un crime commis au fond de l'âme : comment expliquer autrement ce silence général sur un homme quil'occupaittout entière?

Elle fut triste, inquiète, nerveuse tout le jour. Son oncle la trouva si différente d'elle-même qu'il lui demanda si elle n'était pas malade. Heureusement le ciel était chargé de gros nuages froids; il y avait de la neige dans l'air et le vent soufflait du nord avec un bruit aigre : le mauvais temps, qui a bon dos, servit d'excuse à son humeur.

Les hommes sortirent après midi pour chasser au bois, laissant les dames à la garde de quelques vieillards rtiaussades. Rien n'est plus difficile que d'amuser une quinzaine de femmes dans un château, si le soleil ne se met de la partie, ou tout au moins l'amour. Ajoutez que la grande majorité des personnes

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présentes n'était amusable à aucun prix. La plus gaie de la bande, M'"^ de Haut- Mont, bâillait à tue-tête; elle modulait des trilles de bâillement, sans nul respect humain, à la bonne franquette, et ses voisines, plus discrètes, répétaient à petit bruit, derrière leur mouchoir, ce qu'elle avait chanté tout haut. Yolande frappait sur le piano comme pour exercer une vengeance particulière; elle en avait assez de la Grande- Balfne et des cousins rustiques; il lui tardait un peu d'essayer les modes nouvelles et de commencer son hiver de Paris. Éliane était plongée dans une rêverie profonde, et Valentine tournait autour d'elle avec défiance^ flairant une rivale, fouillant dans ses regards indécis comme pour y démêler l'image de Gontran.

A deux heures, il y avait encore trop de jour pour qu'on fit allumer les lampes, mais il n'y en avait plus assez pour le contentement des' yeux. Les souches entassées dans la cheminée de pierre brûlaient péniblement avec une lumière rougeâtre et fumeuse. Valentine se dit avec effroi qu'elle était destinée à vivre dans ce salon, auprès de cette cheminée, au milieu de cette morne famille, aux rayons de ce soleil opaque. Les tentures, les tapis, les tableaux, les meubles, tout ce qu'elle avait trouvé splendide un mois plus tôt, lui parut sinistre. Par quelle fatalité était- elle condamnée à végéter dans cette serre froide,' lorsqu'elle se voyait assez belle et assez riche pour briller à Paris? Elle fermait les yeux de temps à autre et voyait en imagination des féeries plus

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éblouissantes que les splendides aquarelles d'Eugène Larai. Quel réveil, un instant après, lorsqu'elle rencontrait la figure anguleuse, les rouleaux blancs et le regard froid de sa future belle-mère !

Peut-être M™« de Saint-Glénin devina-t-eUe un peu le malaise de cette jeune fille, car elle vint s'asseoir auprès de Valentine et la baiser au front avec mille mamours. Mais la petite sentit redoubler son effroi sous ces caresses à angle aigu. Les fortes mains de la douairière, née Canigot, et sa voix masculine n'étaient pas faites pour rassurer une enfant timide. La seule pensée qui vint à Mi^e Barbot fut que cette grande femme était capable de la tuerpour Tainour de son digne fils. Elle se demanda ce^ qu'elle deviendrait dans huit jours, quand son oncle et tous les invités auraient quitté le château. Vivre seule entre Lambert etM°^* de Saint-Génin, quel supplice I

Cependant la douairière, adoucissant sa voix, se répandait en aimables pronyBsses : c Nous serons deux à vous chérir, à prendre soin de vous, à vous choyer toute la vie. Les tracas de la maison seront pour moi seule; je donnerailes ordres, je disposerai tout^ j'arrangerai de mes mains le duvet de votre nid; chère enfant, vous n'aurez qu'à vous laisser vivre. » En tout autre moment, Valentine eût décliné le bonheur de coq en pâte dont sa belle-mère la menaçait : une jeune mariée est presque aussi jalouse de ses devoirs que de ses plaisirs ; elle ne désire point les avantages de la femme sans les char-

ges de son nouvel état, et si elle se réjouit à l'espoir d'être aimée, elle ne craint nullement l'obligation d'agir en maîtresse. La future baronne était alors dans une telle disposition d'esprit que les promesses de Mn'e de Saint-Génin lui parurent non-seulement blessantes, mais tout à fait oppressives. Elle se vit esclave et prisonnière, sous la garde d'un dragon femelle. La Grande-Balme se changea tout à coup en château féodal, et Valentine en princesse enfermée dans la tour. Cette hallucination de la peur fut si forte, que la pauvre héritière eut la velléité de crier à l'aide! ou même d'appeler Gontran.

Les chasseurs revinrent à la nuit, tous bredouille, et Lambert s'accusa, avec une modestie joviale, d'avoir manqué un chevreuil à dix pas. Lambert était connu pour le premier chasseur du département; il avait fait d'assez beaux coups pour avouer franchement ses rares maladresses et laisser aux mazettes la prétention de tout tuer. Mais Valentine entrait dans cette période où la désaffection profite du moindre incident pour s'accroître. Elle fut enchantée de pouvoir se dire que ce Nemrod de Saint- Génin n'était pas même un chasseur adroit. S'il avait tué le chevreuil, elle aurait plaint la pauvre bête et maudit avec autant de joie la férocité de Lambert.

La compagnie se sépara bientôt pour faire ce bout de toilette qui précède toujours le dîner. Valentine, en montant à sa chambre, passait devant la porte du billard. Le sort voulut qu'elle se rencontrât face

à face avec Adhémar qui en sortait; une bouffée d'air chaud lui vint droit au visage, ou, pour parler plus juste, elle reçut à bout poitant une explosion d'absinthe et de tabac. Je vous ai avoué que Lambert, comme il arrive trop souvent aux jeunes gens désœuvrés de la province, avait pris quelques habitudes de café. L'absinthe était entrée dans ses mœurs avec la pipe; Valentine eut le temps de l'apercevoir en pleine lumière, une pipe à la bouche, un verre d'absinthe à la main, et riant de ce gros rire cordial qui sent la gaudriole d'une lieue. Elle nota le fait avec un redoublement de joie; le cœur des femmes est ainsi fait. Si Lambert avait eu l'esprit de se faire aimer, Valentine en serait venue à lui bourrer sa pipe et à lui verser son absinthe après un mois de mariage; et quoique les divers poisons dont notre sexe a contracté l'habitude révoltent les sens délicats de toute femme bien élevée, la pauvre enfant aurait goûté une sorte de plaisir héroïque en rendant ces services à son mari.

La duchesse l'appela, comme elle pensait enti-er chez elle, et Valentine sentit battre son cœur à l'idée qu'on allait peut-être lui parler enfin de Contran. Mais non, il s'agissait seulement de donner son avis sur un nouveau visage que M'»'' de Haut- Mont voulait peindre sur sa propre peau. Elle trouva l'artiste entourée de fioles, de petits pots, d'épongés, de pinceaux et de pattes de lièvre, sans compter une belle provision de cheveux lisses ou crêpés. L'aimable vieille ne faisait point mystère de sa

toilette; elle disait son âge à qui voulait l'entendre, et tous ces grands travaux qui occupaient une moitié de sa vie n'avaient pas pour but de le dissimuler, mais de l'orner. Elle se surchargeait de faux cheveux, mais elle les prenait blancs et les couvrait de poudre. Ses ajustements étaient ceux qui conviennent à une sexagénaire, et si elle se faisait un teint surnaturel, c'était un peu par charité, pour n'effrayer pers(»nne, et beaucoup par désœuvrement, pour s'amuser. Elle jouait avec sa petite personne comme avec une poupée; voilà tout.

Valentine l'aida, la conseilla, la flatta autant qu'elle voulut; le tout en pure perte. Il semblait que l'ancienne amie du comte Améric eût oublié le nom de Mably. Deux ou trois fois, en un quart d'heure, Valentine eut la bouche ouverte pour aborder la question Gontran. Elle trouva les transitions les plus subtiles et les plus naturelles; mais toujours la parole empira sur ses lèvres au moment décisif. Il lui semblait qu'au seul nom de Gontran, ou môme au seul mot de bouquet, le monde entier allait lire dans son âme; que toutes les voix de la terre et du ciel s'élèveraient en même temps pour la déclarer coupable : à cette idée, la tête lui tournait.

Elle ne s'occupa de sa toifette qu'au dernier moment, quand la cloche sonnait le dîner. La première robe décolletée qui lui tomba sous la main lui parut assez bonne. Tout était assez bon pour le seigneur de Saint-Génin, son futur mari.

Du potage au dessert, elle le taquina sans trêve.

M. Faflaux trouva même qu'en cette occasion elle s'écartait un peu de la réserve commandée à son sexe. Il lui fît signe sur signe, mais la petite espiègle était bien décidée à n'en rien voir. Le reste de l'assemblée augura bien de ce babillage : d'autant plus que Lambert parut se dégourdir au feu de la conversation. On crut que les futurs époux commençaient à s'entendre et que la glaCe était rompue. Le marquis de Lanrose, la comtesse Adhémar, le chevalier de Grissac et M. de Girenseigne, gros rieur s'il en fut, se mirent de la partie; la duchesse, qui ne craignait pas deux doigts de vin muscat, s'enleva comme une fusée, et cette journée, assez triste au début, se termina dans une gaieté folâtre. M""* de Haut-Mont était si transportée qu'elle promit aux amoureux de les faire danser à Paris.

« J'accepte pour ma part, dit Valentine, et je vous remercie. '

— Et moi aussi! s'écria Lambert. Si je ne danse pas, soyez tranquille, ma cousine, je me rattraperai sur les consommations.

— Mais, reprit la jeune fille en se tournant vers son futur, je croyais que M. de Saint-Génin avait Paris en horreur?

— Je n'ai jamais dit*ça, mademoiselle. J'ai toujours eu dans l'idée de m'offrir Paris pour quinze jours. Mais quant à l'habiter, serviteur! »

Yolande l'interpella du nom de sauvage.

« Sauvage tant qu'on voudra; mais, je l'ai dit à M. Faflaux, le jour où j'ai fait sa connaissance : ma

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vie est à La Balme. Bon air, belle chasse, grand feu, vins naturels, nourriture solide, voisins tranquilles : qu'est-ce qu'on peut demander de plus, sinon un peu d'amour ?

— Bonne conscience, ajouta timidement M. Fafiaux.

— Parbleu 1 ça va sans dire. Si nous avions mérité le bagne, nous ne serions pas ici.

— Mais, dit Valentine, si l'on vous proposait bien gentiment d'acheter un hôtel à Paris et d'y passer six mois de l'année? 3»

Les petits yeux de M. Fafiaux s'ouvrirent tout grands ; Lambert répondit sans perdre contenance : € Vous le dites pour m'éprouver? Vous avez peur que je sois tenté d'aller me ruiner à Paris comme tant d'autres? Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Qu'est-ce qu'on trouve donc à Paris que nous n'ayons pas à Lyon? L'Opéra? Nous l'avons au Grand-Théâtre. La comédie? On la joue aux Célestins. Du reste, le spectacle m'a toujours endormi. Les soirées et les bals? Je ne m'y amuse guère, soit dit sans olTenser ma cousine Haut-Mont. Mais pour ceux qui aiment ça, on en donne à Lyon presque toute Tannée. Les chevaux? J'en ai d'assez bons, et nous nous en payerons encore de meilleurs quand nous aurons un peu raccommodé nos affaires. Quant aux biques pur sang qu'on fait courir sur le turf, je n'en voudrais pas pour rien; ainsi 1... Je n'aime pas les cartes; c'est maman. Mais si je les aimais, je n'aurais pas besoin d'aller à Paris pour faire ma

partie. Nous avons des messieurs, ^u cercle du Commerce, qui ne reculent pas devant un écarté à vingt francs. Alors, qu'est-ce que Paris a de plus que nous? Les restaurants, c*est vrai. Mais elle est bonne pour quinze jours votre cuisine de restaurant. A l'ordinaire, rien ne vaut le pot-au-feu du ménage; voilà le seul régal dont on ne se fatigue jamais. Tenez, madenloiselle, si j'écoutais mon cœur et mon estomac, nous resterions ici jusqu'à la mort; pasmême àBellecour; à la Grande-Balme, carrément. Nous y baptiserions une ribambelle d'enfants que vous nourririez vous-même, nous monterions à cheval ensemble, nous sèmerions quelques sous chez les pauvres : ça se récolte en paradis; nous inviterions du monde l'été; on vivrait honorablement; vous feriez même un peu de toilette à l'occasion : une, deux, trois robes neuves par an. Je ne regarderais pas à la dépense, car moi, avec mon habit de noces qu'on a déballé ce matin, j'irai jusqu'à la fin de mes jours. Est-ce gentil, cela*? Ça manque un peu de fanfreluches, mais c'est la vie que vingt générations de braves gens ont menée dans cette maison-ci, et c'est la vraie vie humaine, mademoiselle , -ou bien je ne suis pas un vrai homme! >

Il appuya son dernier mot d'un coup de poing qui fit trembler la table. Pauvre Lambert ! il péchait par la forme, et je doute qu'une jeune fille ait jamais le cœur pris par un semblable discours. Cependant, il n'y avait rien que d'honnête et de sensé dans sa

profession de foi triviale. L'idée qu'il exprimait à sa manière a défrayé des poèmes, des romans et des comédies à foison : c'est l'éloge de la famille, de la campagne et de la simplicité, si souvent applaudi, si rarement pris au sérieux par les sociétés polies* Mais la forme ! dit Brid' oison, la fo-ormel La jeune imagination de Valentine replîa ses ailes avec effroi au contact de cette naïveté rustique; elle ne put deviner ce qu'il y avait de droiture et de dévouement sous un langage si brutal. L'écorce avait fait tort à l'arbre; la forme tuait le fond.

Toutes les femmes qui se trouvaient là, depuis la douce tante de Narbonne jusqu'à la terrible comtesse de Champsaison, sentirent que Lambert avait fait fausse route et compromis sinon son mariage, au moins la paix du château pour huit jours. Elles tombèrent sur lui avec ensemble et dirent en chœur à Valentine : «Il plaisante,, c'est un grand enfant; laissez le rêver tout à l'aise ; une fois marié, il n'aura d'idées que les vôtres, et si Paris vous attire, il vous y portera au besoin dans ses bras. »

Mais le pauvre Lambert n'était point de ces gens qui s'enferrent à demi. Il courut de l'avant, jusqu'à ce que la pointe lui sortit entre les deux épaules, discutant, répliquant, protestant, jurant qu'il tiendrait tête à l'univers entier. M. Fafiaux, pour l'achever, vint à son aide, et gourmanda sévèrement Valentine sur les tentations mondaines qu'elle n'avait pas su refréner. « Songe bien, lui dit-il, que si le concile de Mâcon reconnaît une âme à la femme.

c'est à la condition expresse que cette âme se conforme en toutes choses aux volontés d'un mari chrétien. Et supposé qu'en certaines circonstances ré« pouse soit autorisée à laisser voir modestement des goûts un peu contradictoires à ceux de son époux, ce n'est pas assurément le jour où celui-ci témoigne le ferme propos de se consacrer tout entier à la multiplication de sa famille, au soin de sOn temporel et à l'exercice de la charité? »

Il n'en fallait pas tant pour prouver à Valentine qu'elle était la plus malheureuse des femmes : sacriiStée par son oncle, emprisonnée par son mari, annihilée par sa belle-mère, abandonnée par l'homme en qui elle avait mis sa dernière espérance 1 Car enfin Gontran n'était pas venu, et si personne ne parlait de lui, c'était assurément qu'il avait renoncé au voyage. La nièce de M. Fafiaux était dans l'âge ab-* surde et charmant où l'on s'enivre de toutes les choses extrêmes» du désespoir aussi bien que de la joie. La jeunesse vraiment jeune souffre impatiemment les choses moyennes, le plaisir incomplet, le chagrin compensé ; elle veut tout ou rien, et la soif de l'absolu esVsi ardente en elle, qu'elle préfère la douleur pure à ces satisfactions mélangées qui sont le pain quotidien de la vie. A quarante ans, on remercie le ciel lorsqu'on n'est malheureux qu'à demi ; aux environs de la vingtième année on n'éprouve jamais une contrariété passagère sans crier au destin : Achève 1 achève donc I

Tandis qu'on servait le café et que les fumeurs

S'évadaient Tun après l'autre, à la française, dans la direction du billard, Valentine trouva moyen de s'isoler en elle-même et de chanter son chant de mort comme les Peaux-Rouges mélancoliques de M. de Chateaubriand :

« Je suis la victime d'un siècle odieux et pervers ; une victime blanche. J'épouserai dans la douleur et j'enfanterai dans les larmes. Mon maître ne me comprendra pas, et mon ami, qui est loin, mourra sur la terre étrangère sans savoir que ce pauvre cœur est à lui. Mon corps se couvrira de trois robes par an, et je les ferai tailler dans la bure : la bure est le vêtement qui sied aux corps meurtris. Je mouillerai la terre de mes pleurs et mes soupirs éveilleront Toiseau dans les branches. Mais innocente je veux vivre, innocente je mourrai : un arbre blanc au mois de mai n^era sur ma tombe solitaire. »

Fautril vous l'avouer, son désespoir était d'un si bon style et son âme se trouvait si jolie sous les voiles poétiques du grand deuil, qu'on l'aurait terriblement dérangée dans ce moment suprême, en lui disant ex abrupto : «c Vous n'épousez pas Lambert I »

La douairière interrompit sa rêverie : on avait préparé les cartes pour une grande partie de vingt et un, et M"»" de Saint-Génin n'était pas femme à perdre une demi-heure de jeu en attendant le retour de ces vilains hommes. Valentine jouait tous les soirs sans aucun intérêt, par pure condescendance. A part la reine-mère et la comtesse Adhémar, qui risquaient de gros coups et tenaient tète aux bom*

mes, aucune habitante du château ne maniait les cartes pour son plaisir. Presque toutes jouaient pour leurs pauvres; heureuses si elles pouvaient soulager le prochain aux dépens d'autrui, un peu mortifiées quand leurs pièces de dix sous allaient aux indigents d'une autre paroisse; assez froides en somme pour un divertissement mondain, et plutôt toléré que permis. M"® de Champsaison trichait : c'était moins par amour du gain que pour appren • dre à vivre à la Fortune quand elle se permettait de mal servir en cartes une comtesse de Champsaison. La duchesse, incapable d'une application même frivole, était toujours fourrée dans le jeu de ses voisins, oubliant le sien propre, payant lorsqu'elle avait gagné, se faisant payer lorsqu'elle avait perdu, mêlant les cartes neuves aux vieilles, et interrompant la partie à tout propos par ses anecdotes et ses boutades. La douairière jouait serré, mais perdait généralement. Yolande avait l'aplomb hardi qu'on observe à Paris chez quelques jeunes femmes de la finance. On peut être riche et jolie sans ignorer la valeur de ces petits palets d'or qui circulent sur un tapis vert. Elle jetait les siens d'une main décidée, mais non pas enfantine : c'était le général en chef qui expose une division pour gagner la bataille. Vous auriez deviné qu'elle jouait un peu pour son plaisir, beaucoup pour sa couturière, et que les cartes lui servaient un supplément de pension. Quant à la nièce de M. Fafiaux, elle était aussi désintéressée qu'une petite fille de quatre ans. Cette

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riche héritière n'avait jamais manqué de rien, mais elle n'avait jamais eu un centime en son pouvoir. Elle savait que ses parents lui avaient amassé des millions pour acheter un mari; elle ne s'était jamais appliquée à calculer la valeur de dix ou quinze louis ! qui sonnaient dans sa bourse depuis la sortie du couvent. Mais ce soir-là il lui revint à l'esprit que les victimes du destin s'étourdissaient quelquefois dans l'ivresse du jeu. Or, elle était ou croyait être la plus infortunée des victimes, et il y a toujours un côté singe dans les enfants les mieux doués. Elle vida sa petite bourse sur le tapis, et quand M. Fafiaux reparut à la tète des « vilains hommes, » elle lui cria d'une voix triomphante :

« Mon oncle, je perds deux cents francs I »

L'oncle faillit tomber à la renverse. Le pauvre bonhomet n'avait pas touché une carte en sa vie. C'était pour se soustraire à l'obligation du jeu qu'il allait s'enfumer tous les jours au billard. Il eût été contraint de jouer par complaisance, s'il était resté seul avec les dames et les petits jeunes gens à col rabattu; tandis qu'en rentrant avec la foule il acquérait le droit de lire un bon journal ou de méditer dans un coin.

Le ton de Valentine, sa rougeur inusitée, l'éclat fébrile de ses yeux, l'énormité de la somme, un tel événement succédant aux orages du dîner, tout renversait les idées du cher oncle. Il ne reconnaissait plus la fille de sa sœur, l'élève disciplinée qui avait obtenu cinq années de suite la grande médaille de

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soumission, avec un agneau dessus. Il s'avança vers elle en, murmurant plusieurs fois : « Dieu Tabandonne, c'est certain, Dieu l'abandonne ! »

Mais on ne lui laissa pas le temps de la gronder. Ce fut à qui s'interposerait entre Toncle et la nièce pour amortir le choc. Lambert le prit au corps, Téloigna de la table et lui dit de sa bonne grosse voix :

« Oncle de mon amour, c'est moi que ça regarde : laissez passer la juètice du mari! Je m'associe avec mademoiselle, et si dans un quart d'heure je n'ai pas rétabli ses petites affaires, je veux y perdre mon nom !

— Mais, mais, mais, maisl criait le bonhomme, ce n'est pas par ces moyens-là qu'on corrige un défaut. Vous la replongez dans le gouffre! monsieur le baron 1 dans le gouffre! »

Le marquis de Lanrose le prit à part et l'apaisa, n témoignait en tout la plus grande déférence au marquis de Lanrose et lui disait souvent :

« Le jour où nous voudrons nous y mettre, la France est à nous. J'ai deux cents millions dans la main et plus de cent mille hommes. M. Richard de Paris, M. Dubois de Marseille, M. Dumont de Bordeaux, M. Thomas de Besançon, M. Cordonnier de Metz, M. Chariot de Toulouse disposent d'un miliard et de quatre cent mille adhérents. Avec ces forces-là, nous pouvons supprimer d'un seul coup le travail du dimanche, rendre les sacrements obligatoires, sauver tous les Français malgré eux et ar-

racher l'autorité aux jacobins qui nous gouvernent. Il ne nous manque rien qu'un homme de talent, et si vous consentiez ...

— Vous me faites trop d'honneur , répondait M. de Lanrose : je suis vieux et fatigué de la lutte.

— La foi transporte les montagnes I

— On le dit, mais il y a longtemps qu'ofa ne l'a vu. J'ai la foi sans Tespérance. La France s'est modifiée depuis cinquante ans; presque tout le monde lit, raisonne et calcule. C'est un pays perdu pour les révolutions.

— Par?

— Pour! n n'y a nen a tenter sur trente-six millions d'individus dont chacun se croit un personnage et soigne ses intérêts lui-même. J'admets qu'un habile homme en passionne cinq cent mille, ce qui serait un beau miracle; les ennemis, du passé seraient encore soixante et onze contre un.

— Que faire alors? Que faire?

r— Faire le bien dans la mesure de nos forces, et pour le reste s'en remettre à celui qui tient les événements dans sa main. Il sait mieux que nous ce qui manque à sa gloire, et s'il a quelque dessein arrêté sur cette pauvre France, il saura l'exécuter avec ou sans nous. »

Valentine n'accepta pas sans résistance la petite association offerte par Lambert. Elle ne céda qu'aux împortunités de la compagnie entière et à la pression toute matérielle de la duchesse qui la pinçait au

sang. Le voisinage de son futur lui était odieux à Ls MABi mraivut 9

plus d'un titre; je mets en premfôre ligne l'odeur de tabagie que le brave garçon avait rapportée avec lui.

Il y eut cependant un quart d'beure dans la soirée où Tenfant oublia sa répugnance et son antipathie.

Avez-vous jamais eu une veine un peu longue à Fécarté, dans un cercle où Ton parie? Vous avez remarqué en cette occasion un phénomène vraiment particulier. Des hommes qui ne sont pas vos amis, que vous connaissez à peine, qui même,' en certains cas, vous auront laissé voir une froideur assez mar-^ quée, sont attirés vers vous par une sorte d'amitié. 'Il suffit qu'ils parient pour vous, et que cinq cartes serrées dans votre main puissent détruire ou doubler une parcelle de leur fortune ; les voilà vos intimes aussi longtemps qu'ils resteront vos associés. Au troisième billet que vous leur faites gagner à la file, ils vous parlent; au quatrième, ils vous félicitent; au cinquième, ils sont familiers, presque tendres ; au sixième, ils s'appuieront sur vous et vous caresseront l'épaule, comme si le frottement de leur main pouvait vous aimanter.

Je ne sais pas s'il serait tout à fait juste d'expliquer cette attraction par l'appât du lucre; c'est plutôt un instinct de solidarité, un besoin de serrer les rangs devant l'ennemi pour mieux assurer la victoire. Valentine fut entraînée à son insu par cette espèce de ' gravitation au beau moment de la partie. Lambert tenait la banque et gagnait depuis un instant, lorsque la comtesse Adhémar et M. de Girenseigne déclarèrent l'intention de le faire sauter. Ce fut lui qui fit sauter

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leurs pièces de vingt francs, escortées d*une multi*tude de pièces de dix sous. Les dévotes parcimonieuses jugèrent que courir après l'argent dô leurs pauvres ce n'était pas offenser Dieu; et les petits capitaux se répandirent en tirailleurs sur les flancs de l'armée, tandis que la belle Yolande et le gros Girenseigne affrontaient le choc. On vit même des indifférents, comme M. de Sombrevaux et le comte de Lanrose , quitter leur lecture ou leur conversation et se jeter dans la mêlée.

Tout le monde perdit. La banque était comme un rocher où les flots les plus menaçants se brisent l'un aprèjsraUtre. Valentinefinit par s'intéresser au combat qui se livrait pour elle. Ce n'était certes pas qu'elle eût appris en quelques minutes la valeur de l'argent ; mais elle s'amusait de gagner; elle riait à la fortune heureuse.

Ses jolies petites mains couraient sur le tapis et ramenaient gaiement les dépouilles des vaincus : il y eut en peu de temps un monceau d'or et d'argent entre les deux associés. Si quelquefois, par accident, M"» Barbot rencontrait la main de Lambert , elle éprouvait au contact une secousse qui n'avait rien de désagréable. Explique qui pourra les contradictions du cœur féminin! On n'approuve jamais un amoureux qui joue, et pourtant on s'intéresse à lui dès qu'on le voit gagner. La femme est un prix qui se décerne lui-même à l'homme supérieur en quelque chose, qu'il se distingue par la bravoure, par le talent» par la beauté du même tout bêtement par le

bonheur. Elle porte à notre avoir les avantages les plus futiles et les plus nuls , à défaut d'autres. Saint-Génin fut transfiguré pendant quelques minutes par Tauréole d'un petit succès.

Maïs lorsque le jeu finit et que les associés partagèrent leur butin, un seul mot de la douairière refroidit la gaieté de Valentine.

<K II me semble, dit-elle, que le petit ménage a bien travaillé. »

M««® de Champsaison ajouta d'un ton sec :

a Lambert! heureux au jeu, heureux en femme!

C'est trop de moitié ! gare à vous! »

La bonne dame, malgré tous ses talents, avait perdu sept francs cinquante.

Al ce moment, M. Fafiaux, qui avait un peu dormi sur l Union^ se rapprocha de la table.

«Dieu puissant! s'écria-t-il envoyant quatre ou cinq cents francs devant sa nièce, tout cet argent est-il à toi? Qu'en vas-tu faire, malheureuse ! »

Valentine se leva résolument et dit d'une voix nette:

a Mon oncle, je l'enverrai aux prisonniers.

— Tiens! dit Lambert avec un bon gros rire, à propos de prisonniers , Gontran déjeunera demain chez nous. Pauvre garçon ! C'est moi qui vais être content de l'embrasser! »

Personne ne fit la moindre réflexion sur cette nouvelle qui avait frappé droit au cœur de Valentine. Éliane ne parut pas troublée; la duchesse serra les cordons de sa bourse sans souffler mot; le marquis de Lanrose, qui souhaitait le bonsoir à M™e de Saint-

Génin, ne détourna point la tête : on eût dit que tout ce monde était sourd. Lambert lui-même aurait dû, selon Valentine, insister autrement sur un fait de cette importance Eh quoi! pas un seul mot d'explication ou de commentaire î II s'agissait pourtant de son cousin, de son camarade d'enfance, de son meilleur ami! Gomment avait-il pu garder la chose secrète depuis le matin jusqu'au soir? Il était donc dissimulé? Jaloux, peut-être? Avait-on deviné le lien mystérieux qui unissait le prisonnier de Glichy à la jeune fille sacrifiée ? Ces questions et mille autres s'agitaient, se poussaient, se culbutaient dans l'esprit de M"*' Barbot. Elle en vint à se demander si le bouquet de la veille et Tentretien qu'elle avait entendu n'étaient pas de simples jeux de son imagination.

Plus nous sommes préoccupés , moins nous sommes capables d'entrer dans les préoccupations d'autrui. Cette enfant, depuis vingt-quatre heures, ne voyait plus au monde que Gontran de Mably ; les trente individus qui l'entouraient à la Grande- Balme ne voyaient qu'elle. Son unique pensée était pour lui; leur unique souci roulait sur. elle. Tandis qu'elle se demandait avec axiété : Viendra-t-il? m'aimerat-il ? me laissera- t-il épouser par un autre ? ces braves gens disaient entre eux : Pourvu qu'elle aille jusqu'au bout, et que ce mariage se fasse! Et personne ne parlait de Gontran, parce que tout le monde était trop à elle pour songer un seul moment à lui.

Vers une heure du matin, la duchesse de Haut- Mont, ayant défait son visage et renvoyé sa femme

de chambre, crut entendre que sa petite voisine n'était pas encore au lit. Elle alla frappçr à la porte et fut bien étonnée de trouver Valentine à demi vêtue dans une robe du matin que personne ne connaissait au château.

« Ehl chère belle l dit-elle en entrant, est-ce donc le moment d'essayer des toilettes? Il fallait, en tout cas, appeler Justine ou moi. OU diable avez-vous pris qu'on s'habillât soi-même*? C'est un problème aussi insoluble que le mouvement perpétuel. »

Valentine s'excusa en rougissant. Elle n'avait pas sommeil ; et puis M"** Mouflfet, la grande couturière de Lyon, ne s'était pas donné le temps de lui essayer cette robe.

« Enfin, dit-elle, avec un pied de rouge sur les joues, M. de Saint-Génin nous annonce des visites pour demain.

— Quelles visites? Ah ! j*y suis. Gontran ! Mais, cher ange, Gontran n'est pas une visite. Ce tafletas gris-fer semble avoir été fait exprès ; on dirait, mon enfant, que vous avez été coupées à la même pièce, la robe et vous. Gontran, disais-je, n'est pas ce qu'on appelle une visite ; pour vous, c'est un cousin. La taille un peu trop longue, mais les couturières de province n'en font jamais d'autres. Il faudra que Justine vous la remonte jusqu'ici. Je l'adore, ce Gontran; j'ai bien connu son père. C'était un homme dangereux.... je veux dire pour les femmes moins averties que moi. Le fils chasse de race ; mais vous, vous êtes à l'abri pour le moment. Ce corsage est

imperceptiblement large ; il faudra pincer un tantinet. Pour une jeune femme logée à votre enseigne, il n*y a qu'un seul homme sur terre. Ah 1 dans qua- . tre ou cinq ans, nous chanterons une autre antienne. Voyons 1 marchez un peu l Pas mal ; mais je réclame un jupon de plus.

— La robe sera trop courte alors.

— Il n'y a pas de robe assez courte, mon chérubin, pour un petit pêton attaché comme le vôtre. Gontran, disais-je, est ce que les endormis du siècle appellent un mauvais sujet ; mais quelle jolie figure ! quelle démarche aisée 1 quelle aimable liberté dans tous les mouvements I Vous verrez 1 vous verrez I Je ne vous dis que ça. Mais, jamidieu ! nous avons fait une coiffure inédite î Bien 1 très*gentil I Je relèverai les cheveux d'un côté, pas trop haut ; comme ça ; juste assez pour rompre un peu la symétrie- La. symétrie, ma chère, n'est supportable qu'en architecture. Que diriez-vous de moi, si je m'appliquais deux mouches exactement pareilles, l'une ici, l'autre là? J'aurais l'air d'un papier plié en deux ; le comble du ridicule 1 Vous voilà tout à fait friponne, en vérité. Ce ruban noué sur la gauche est mignon.... à damner un ange !

— Mais... j'espère ne damner personne, madame la duchesse.

• — Qu'elle est gentille I J'en disais autant à son âge, et pourtant j'en ai damné plus d'un..., par mes rigueurs, sambleu ! Moi, je n ai pas rencontré d'hommes irrésistibles. J'avoue pourtant qu'il y a des

coquins dangereux. Vouis verrez! vous verrez I Vous êtes forte aujourd'hui, parce que Tauiour tient garnison dans la place. Çài, déshabillez-vous ; nous ne passerons pas la nuit sur pied. »

Elle se mit à déshabiller Valentine et lui dit en dégrafant sa robe :

« Petit miracle de la nature ! Pourquoi n'avonsnous pas deux femmes comme vous? J'en laisserais une à ce pauvre Lambert, et l'autre.... Non, parbleu I l'autre ne serait pas à plaindre !

— Ah !... Mais puis-je savoir?...

— Oui, saperlipopette ! Aussi vrai que l'amour est dieu, je donnerais votre sosie à Contran. Mais, hélas! vous n'avez point de sosie. On a brisé le moule après ce chef-d'œuvre de beauté.

— Je crois, madame la duchesse, qu'en prenant une femme au hasard, monsieur votre protégé trouverait toujours mieux que moi.

— Et modeste, par- dessus le marché 1 Elle a tout pour elle, cette petite! Écoutez-moi, puisqu'aussi bien vous voici tantôt de la famille. Il faut que vous nous veniez en aide et qu'à nous tous nous casions ce garçon-là.

— Hélas ! madame, que puis-je ? Je ne connais point de places à donner.

— Mais vous savez des filles à marier, belle innocente.

— Qui ? moi ? Je n en connais aucune, grâce à Dieu !

— Mais vous sortez du Sacré-Cœur, et parmi vos compagnes....

— Mes compagnes et moi nous aurions cru pécher en parlant du mariage.

— Malepeste! on pèche à bon marché dans les couvents d'aujourd'hui! Mais ma cousine Saint-Génin est allée au parloir, elle a causé souvent avec la supérieure : elle m'a dit qu'auprès de vous, parmi vos amies les. plus intimes, il y avait des partis charmants, et que....

— Pardonnez-moi, madame la duchesse : mes amies ne sont pas faites pour épouser les mauvais sujets de Paris.

. — Je leur dirai, ma chère, avec votre permission qu'elles sont bien dégoûtées. Faire fi des mauvais sujets ! Ce beau dédain fait leur éloge ; mais j'espère, dans leur intérêt, qu'elles ne seront pas toujours du même avis. Allons, bonsoir! Je ne vous souhaite pas une bonne nuit : vous dormirez à poings fermés ; c'est le privilège de l'innocence. »

La duchesse rentra chez elle en maugréant contre cette pécore de couvent. La jeune fille s'abîma dans une longue prière et demanda pardon à Dieu de la perversité qui s'était brusquement développée en elle. En moins d'une demi-heure, elle était devenue hypocrite, méchante et surtout jalouse, oh! jalouse! L'idée de voir une de ses compagnes mariée à Gontran de Mably allumait dans son petit cœur un véritable incendie.

Si elle dormit un peu cette nuit-là, ce fut par un effort héroïque, pour avoir tous ses yeux le lendemain matin.

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