I/.8 LE MARIAGE
Espagne, Italie 36 0/0
Hollande 32
Angletorro 30
Suède 28
Suisse 27
France 22
On voit que la France vient au dernier rang, mais partout, sauf en Italie, il y a tendance à diminution.
La dépopulation, c'est-à-dire la diminution constante de l'accroissement de la population (1), commence à se faire sentir dans tous les pays d'Europe, mais nulle part autant qu'en France.
En 1890, 1801, 1893, le chiffre des décès a dépassé celui des naissances. En 1893, il y a eu un excédent de naissances de 7.000; en 189i4, un excédent de 39.768. L'accroissement régulier devrait atteindre GO. 000.
Avec plus de courage que de succès, M. Bertillon a fondé « l'Alliance générale pour le relèvement de la population française » et une nouvelle preuve a été donnée que les ligues en général ne servent pas à grand'chose.
Les remèdes proposés par l'Alliance ont paru inefficaces et quelquefois injustes. Aucune raison sérieuse ne justifie l'impôt sur les célibataires, qui serait inique et ne servirait à rien. Les gens qui se marient n'ont pas l'intention ni la prétention d'accomplir un acte de dévouement civique. Ils
iî.
(1) Ceci est très important. Il y a dépopulation non seulement lorsque la population d'un pays diminue, mais lorsqu'elle n'augmente pas dans des proportions régulières et suffisantes.
jugent utile k leurs intérêts de se marier et l'Etat n'a pas à les en récompenser. Parmi les enfants (pi'ils mettent au monde, quehjues-uns sont précieux pour le pays, d'autres nuisibles ou inutiles. Vous n'avez qu'à jeter les yeux autour de vous pour constater le nombre immense des nonvaleurs.
Tandis que l'Alliance générale cherche vainement à exciter l'amour-propre ou à stimuler le zèle des célibataires ou des mariés trop réservés, la « Ligue Néo-Malthusienne », fondée en 1897j félicite le pays de sa dépopulation qui tend, assure-t-elle, à remplacer la quantité par la qualité.
Les deux sociétés rivales ne s'entendent et ne s'unissent que pour proposer la création d'une science nouvelle : la puériculture, la science des soins à donner aux enfants.
Sur LOOO enfants, 7h0 à peine atteignent l'âge d'un an, 710 seulement arrivent à cinq ans. Il est certain que la plupart des décès jusqu'à un an sont dus à des maladies faciles à éviter et qu'on pourrait, par des soins plus intelligents, par une hygiène mieux comprise, en diminuer le nombre.
On arriverait peut-être aussi, par une pénalité moins dure qui ne blesserait pas la sensibilité des pères, à diminuer le nombre des infanticides qui s'est élevé de 1888 à 1893 à L750, pour lesquels on compte 688 acquittements dus en général à cet article 30il qui ne permet pas une peine moindre que cinq ans d'emprisonnement.
Les causes de cette faible natalité, qui distingue notre pays, sont fort nombreuses mais d'impor-
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tance très inégale. Les Français ont sur les autres peuples une supériorité qu'on ne saurait, sans être injuste, leur contester : celle de payer beaucoup plus d'impôts. Cette situation les oblige? ceux du moins qui ont des principes d'économie, à restreindre les dépenses et ils commencent par la plus coûteuse de toutes : l'enfant.
Les enfants n'ont jamais été aussi peu rémunérateurs qu'aujourd'hui. Dans la bourgeoisie, leur f^. éducation coûte fort cher et sert de moins en % moins. L'encombrement des carrières rend les diplômes inutiles et si par hasard un candidat plus favorisé obtient une place, l'avancement est \ d'une telle lenteur que le malheureux arrive à j peine à se suffire, à la veille de sa retraite. Les chances de réussite dans le commerce ou l'industrie deviennent chaque jour plus rares. Les colonies offrent, dit-on, des débouchés, mais pour y gagner de l'argent il faut y en apporter et ne pas mourir, sous prétexte d'expansion coloniale, de la fièvre jaune ou de la dysenterie.
Dans la population ouvrière, dans les campagnes, l'enfant est bien moins utilisé qu'autre" fois, par suite des lois, généreuses assurément, absurdes peut-être, qui restreignent son travail et pli imposent la fréquentation scolaire (1). L'instruction obligatoire, je vois le mal qu'elle a fait, je cherche le bien qu'on a pu en tirer.
Les restrictions dans la liberté de tester, si
(1 Plus tard, arrive le service militaire. Le paysan on revient, force perdue |>our sa iamille et la société, avec le dégoût du seul travail dont il serait capable.
contraires au désir du paysan de ne pas morceler sa fort une, ont aussi contril)ué à l'abaisse ment de la natalité. On diminue le nombre des héritiers pour éviter le plus possible la dispersion de l'héritaiir. On est heureux de n'en avoir qu'un pour qu'il soit riciie. Cet état d'esprit n'est pas d'ailleurs l)articulier au paysan.
Non seulement on ne se marie pas assez, mais, à cause des difficultés de la vie et pour ne pas unir deux misères, on se marie trop tard, à une époque où la fécondité diminue.
Ajoutons que la race elle-même — et ceci est à mon avis la cause principale — semble épuisée et frappée de sénilité. Dans les groupes qu'elle forme en pays étranger, en Suisse, en Belgi(iue, où elle n'est pas entravée parles rigueurs abusive s du service militaire et par l'excès des impôts, la natalité est presque aussi faible qu'en France.
La femme recule devant la maternité sans se douter qu'elle est la rançon de l'amour et la plus belle justification du mariage (1).
Enfin, je n'hésite pas à considérer le féminisme, rémancipation imprudente et exagérée de la femme, comme une des causes futures de la ruine de lafamille et de la décadence du maringe. Je reviendrai sur ce point qui me semble capital.
Il nous reste à voir comment on se marie au-
(1) Le docteur Canu, dans une thèse présentée à la Faculté de médecine de Paris en IS'Jj, assure que l'ovarioromie « a fait plus de mal à la France ou dis. ans que les balles prussiennes enl870 ^. Dans une interview publiée par l'Eclair au mois de juillet 1896, il affirme qu'on a châtré à Paris, depuis quinze ans, trente à quarante mille femmes et qu il existe en France cinq cent mille femmes sans ovaires.
jourd'hui, l'utilité morale et sociale qu'il peut y avoir à se marier et dans quelle mesure le besoin de jouir et de paraître, la vanité, la cupidité, ont provoqué cette plaie du célibat, signalée avec indignation par tant de moralistes dont quelquesuns d'ailleurs sont célibataires.
On ferait un énorme volume avec les définitions, plus ou moins spirituelles, qui ont été données du Mariage (1). Sans aller jusqu'à dire, comme Chaussée de la Perrière, qu'il est « le véritable chemin du Paradis », on peut s'en tenir à cette appréciation d'un philosophe dont j'ignore le nom mais qui était certainement un sage : " Il est heureux, dans la route de la vie, d'avoir inventé des circonstances qui, sans le secours même du sentiment, confondent deux égoïsmes au lieu de les opposer. » Le mariage bien compris doit être, en effet, une société de secours mutuel contre les déboires de la vie.
En laissant de côté les questions de passion et de sentiment, l'homme a-t-il en principe intérêt à se marier? Voilà une question qui semble résolue d'avance et qu'il importe cependant d'examiner. Sans les femmes, dit un proverbe provençal, les hommes seraient des ours mal léchés. Le mariage a souvent pour effet d'améliorer le caractère. Il oblige à de mutuelles concessions. Pour vivre ensemble, pour s'aimer toujours ou se supporter le plus longtemps possible, il faut que les
(1) « Lo mariage osfc une sottiso luito à deux, puis une
galère à trois ofc plus » (Sliakospoaro), — « Il y a do bons
mariages, mais il n'y en a pas do délicieux -» (La Rochefoucauld).
deux époux, par un effort incessant, adoucissent leurs aspérités, mettent une sourdine à leurs violences, s'habituent à une mansuétude qui est une garantie de bonheur ou de tranquillité. La vie de ménage elle-même, avec sa régularité et même sa monotonie, avec son ordinaire moins sophistiqué que celui des mauvais restaurants, a quelque chose d'assoupissant qui calme les nerfs et endort les passions. Elle inspire l'amour de l'ordre, attache au régime social, transforme un révolté en un citoyen paisible, ennemi des révolutions. Les femmes, par leurs raisonnements tenus et persistants, par leur haine de tout ce qui est excessif (dans l'intelligence et la volonté), usent habilement les énergies dangereuses, celles qui ne sont pas consacrées à la prospérité du ménage.
Dans le mariage, l'égoïsme de l'homme tend à diminuer. Il n'a plus à s'occuper uniquement de sa santé, de son bonheur. Il devient le chef de famille, celui de qui dépendent une femme et des enfants. Il prend l'habitude de l'effort, du sacrifice. Ses facultés de travail augmentent pour suffire à des besoins nouveaux. La nécessité de l'économie, du labeur persévérant, de la vie régulière, lui apparaît et il a en même temps l'orgueil de faire vivre, autour de lui, ceux qu'il aime et, en prenant toutes les peines, de leur laisser toutes les joies.
Souvent la femme apporte dans le ménage de précieuses qualités. Commerçante, elle a l'instinct du détail, le génie de la minutie. Défiante et « marchandeuse » avec les fournisseurs, exigeante