‹ Le mariage chez tous les peuplesChapitre 13 sur 22 · Z» LE MARIAGE · texte numérisé non relu

Z» LE MARIAGE

avec les commis, habile et insinuante avec les clients, elle s'occupe de tout, prévoit tout. Du matin au soir, enfermée dans une cage de verre ^i ou assise derrière un comptoir, elle travaille, Vl écrit des lettres, tient la caisse, et cette besogne ^ lourde et insipide lui paraît douce parce qu'elle |^ se traduit par un gain. Le mari, un lourdaud V: qui n'entend rien aux affaires, n'est que le premier des employés : il obéit et se laisse enrichir. Presque toutes les fortunes dans le petit commerce ont été gagnées par des femmes.

Dans le monde, la femme déploie une virtuosité incomparable. Elle met au service de l'association conjugale une finesse, un tact, une sagacité, dont rien n'approche. Elle sait flatter toutes les vanités, ménager toutes les opinions, utiliser toutes les influences. Les obstacles, elle les brise ou plutôt elle les tourne. « Où il y a un mur d'airain pour nous, disait Diderot, il n'y a qu'une toile d'araignée pour les femmes. » Aucune difficulté ne les embarrasse et, pour en venir à bout, si leurs qualités ne suffisent pas, elles n'ont qu'à recourir à leurs aimables défauts, auxquels si difficilement on résiste.

Quelles admirables solliciteuses! J'en prends à témoin tous les ministres présents, passés ou futurs, tous les chefs d'administration, auxquels elles imposent par la persuasion les candidats les plus invraisemblables. On peut affirmer, sans aucune exagération, que la moitié des fonctionnaires nommés à Paris l'ont été par des inlluences féminines. Les femmes, par suite de leur bienveillance naturelle, excellent à dé-

couvrir du mérite aux gens dont elles s'occupent et siniplomcnt parce qu'elles s'en occu})ent. Elles éprouvent plus de pitié pour les malheureux que la société repousse ou méconnaît, elles sont moins blasées sur la détresse humaine et la souplesse de leur esprit vient souvent de la tendresse de leur cœur.

Quand cette influence s'exerce en faveur d'un mari, quand la femme lutte pour son foyer, jamais tacticien de génie n'organisa mieux une campagne. Les hommes, même avec le plus ardent désir d'arriver, manquent en général de tact et d'habileté, car la platitude n'est plus très efficace, étant trop répandue. Je ne parle pas du mérite et des services. Les femmes intelligentes — elles le sont presque toutes à Paris — voient immédiatement ce qu'il importe de faire pour réussir et comment il faut le faire. Elles évitent d'instinct les manœuvres maladroites ou même inutiles. Elles ne jettent pas leur poudre aux moineaux. Elles savent demander sans obséquiosité, et l'avancement ou la décoration qui ne sauraient être obtenus que comme une faveur, je n'ose dire une injustice, elles les réclament comme un droit. Ces hauts fonctionnaires, pénétrés de leur importance et convaincus de leur supériorité, n'ont prospéré que grâce à leurs femmes et ils ne s'en doutent pas (1).

(1) « Celui qui est à la cour, à Paris, dans la provînco, qui voit agir des ministres, des magistrats, dos prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme celui qui voit bien une machine qui joue mais qui n'en connaît point les ressorts » (Montesquieu).

Cette puissance occulte, d'autant plus redoutable qu'elle est plus mystérieuso, mène le monde et voilà sans doute pourquoi ii va si rr^al. Je sais bien que quelques célibataires en profitent, mais infiniment moins que les gens mariés.

Ce qui est admirable chez ia femme, c'est la mère. Tous ses défauts — elle en a comme riiomme — sont compensés par cette puissance d'affection, cette sollicitude tendre, dévouée, inépuisable, à l'égard de l'enfant.

L'amour du père pour les enfantç semble avoir quelque chose d'artificiel : il est combattu ou atténué par d'autres sentiments: ambition, passion des affaires, amour de la science, etc. L'affection de la femme pour ses enfants, c'est toute la femme. Ils sont le fruit de ses entrailles, ils n'ont pu vivre que de son dévouement, de ses soins et de ses douleurs, et c'est elle-même qu'elle aime en les aimant.

Tous les dévouements trompent ou faiblissent, sauf celui-là. L'homme s'y réfugie avec confiance quand tout le reste l'abandonne. Un fils n'est jamais coupable pour sa mère.

Cette tendresse, il faut le reconnaître, est exclusive et, au point de vue social, présente quelques dangers. Les mères deviennent capables non seulement de tous les héroïsmcs mais de toutes les injustices, dès qu'il s'agit de leurs enfants. Pour leur éviter une fluxion de poitrine, elles brûleraient un (juarticr de Paris, à condition ([u'on n'en sache rien. Mais l'exagération du sentiment maternel en prouve la puissance et

s'il donne lieu à des al)us, que do services il rend!

Si les enfants, à Paris notamment, n'étaient élevés que par leurs pères, ils ne le seraient pas du tout. On est étonné de voir avec quelle insouciance le chef de famille, absorbé par ses affaires et plus encore par ses plaisirs, se désintéresse de l'éducation de ceux qu'il a mis au monde pour accomplir une sorte de formalité conjugale et civile dont il apprécie les douceurs sans en exagérer l'importance. Indépendamment des soins matériels qui lui reviennent de droit, c'est la mère, dans la plupart des familles, qui adopte le lycée où l'enfant sera placé, lui fait réciter ses leçons, examine ses devoirs, correspond avec le proviseur ou les professeurs. C'est elle aussi qui intervient avec le plus de zèle pour la préparation d'un examen ou le choix d'une carrière. Quand on a constaté l'indifférence du père de famille dans des questions où son avis devrait être prépondérant, on a le droit de conclure que presque tous les hommes qui ont réussi dans une profession intellectuelle le doivent à leur mère.

Autant que l'homme, et peut-être davantage, la femme a intérêt à se marier et elle le prouve en y songeant le plus tôt possible.

Ce désir de plaire, qu'on lui reproche si injustement, n'est qu'un besoin d'être aimée, d'être préférée. Sa coquetterie est le plus bel hommage qu'elle puisse rendre à ce sexe oppresseur, dont les femmes disent tant de mal et dont elles pensent tant de bien. L'antipathie que lui inspirent instinctivement des rivales possibles, démontre

la place prépondérante que tient dans son cœur l'amour ou l'espoir de l'amour (1).

Sa faiblesse a besoin d'appui et de protection. Si elle montre, à certaines heures, un courage <J7 qui va parfois jusqu'à l'héroïsme, elle est sujette ^ aussi à des défaillances nerveuses à une lassi- i' tude morale provoquée par sa sensibilité qui .| vibre au moindre choc. Par suite, ce qu'elle pré- **i| fère chez l'homme c'est l'énergie (â) et M"^" de Staël a remarqué avec raison que rien n'éloignait plus une femme de son mari que de remplir vis-àvis de lui le rôle de protecteur.

Si la femme est née pour aimer et pour se soumettre à celui qu'elle aime, c'est surtout dans le mariage qu'elle savoure les douceurs de la soumission et de l'amour.

Dans l'état de nos mœurs, qui ne sont pas près d'être modifiées, malgré tant de réformateurs, la femme, hors du mariage, a une situation fausse qui l'humilie et qui la trouble.

Si on la suppose honnête et bonne, l'absence d'une affection tendre, la tristesse de la maison privée d'enfants, de tous les supplices le plus dou-

(1) Les fommos sont rivales de naissance. Islontaigne les déclare incapables d'amitié l'une pour l'autre. Une femme belle, d'une beauté éclatante et incontestable, vit dans une atmosphère de haines féroces, qui sont impitoyables quand elles trouvent à se satisfaire : « Une imperfection dans la taille do Marie Stuart, a-t-on dit, et sa tête ne tombait pas. »

(2) Do môme, au point de vue pliysi(iuo, à la beauté mièvre elle préférera la laideur énerj^iquc. Un moraliste a dit que si on présentait à une jeune fille Adonis ou Hercule, elle rougirait mais choisirait Hercule. Ceci explique comment dos hommes d'une laideur repoussante (Mirabeau, Danton, etc.) ont été passionnément aimés.

loureiix pour elle, la tendresse inassouvie, la solitude morale, font de l'existence de la vieille fille un véritable martyre et un martyre ridicule pour lequel la sottise du monde n'éprouve aucune pitié.

Si la femme cherche, faute de mieux, des joies dans l'amour libre, à quelles angoisses elle s'expose! Son bonheur tient à si peu de chose. Il peut mourir comme il est né, d'un caprice. Et c'est une continuelle inquiétude pour celle qui aime do voir l'amant l'abandonner. Joies fragiles que tout menace et que rien ne protège! Quel lien assez puissant resserrera les cœurs que la loi n'a pas unis? L'enfant, qui devrait retenir l'amant, l'éloigné pour toujours.

Hors du mariage, de par nos lois, de par nos mœurs, la femme est une irrégulière, une déclassée. L'indépendance ne lui est pas permise et elle la subit beaucoup plus qu'elle ne la désire. Elle naît, faible et tendre, pour accepter et chérir la protection d'un époux, pour se plier au doux servage d'amour.

L'homme, s'il est d'une intelligence supérieure ou d'un caractère bien trempé, se trouve « emprisonné n dans le mariage (l); la femme, au contraire, y vit comme le poisson dans l'eau. Elle y apporte ses petites manies tatillonnes, ses minuties de ménagère, son amour du détail. Elle trouve

■(l) En thèse générale, plus un homme est intelligent, plus il a chance de rendre sa femme malheureuse. Une jeune fille intelligente a le plus grand intérêt à épouser un sot... et réciproquement. Deux supériorités dans un ménage, c'est une de trop.

des joies incomparables à ranger des placards, à compter du linge, à organiser des menus. Elle est ravie d'avoir toujours sous la main un homme avec qui elle peut parler du matin au soir, sans compter la nuit, et qui, de par la loi, est obligé de l'écouter et de lui répondre. Elle a un salon et elle y reçoit des mondaines désœuvrées et des jeunes gens qui sont insignifiants, mais décoratifs.

La femme qui s'est mariée a accompli sa tâche et fait son devoir. Elle est classée dans le monde. Elle est fonctionnaire. Il faut bien que le mariage lui paraisse très avantageux et presque indispensable puisque les hommes n'ont pas réussi à l'en dégoûter.

De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que si on se marie de moins en moins, la volonté des femmes n'y est pour rien. Pour expliquer, si c'est possible, ce krach du mariage, faisons une première constatation. On aime moins qu'autrefois. Les héros de romans disparaissent. La manie des diplômes, l'abus de l'étude, le surmenage cérébral tuent la vie sentimentale. Les jeunes vieillards qui sortent des grandes écoles sont plus préoccupés de solliciter un poste et de l'obtenir que de filer le parfait amour. Aurait-on le désir et la force d'aimer, le temps vous manquerait. Les exigences de notre époque condamnent les jeunes gens qui sont nés pauvres à un effort continuel, à un travail sans repos. On voudrait s'arrêter, pour se sentir vivre, mais la réalité vous pousse et vous entraîne.

11 faut rendre cette justice aux femmes qu'elles sont encore capables d'une affection désintéressée

et que dans le mariage elles n'aperçoivent souvent que l'amour.

L'homme raisonne, calcule, et voit dans le mariaiie une affaire. La basse matérialité de nos mœurs, cette ignoble soif d'argent qui domine notre société et qui, j'aime à l'espérer, la tuera, la recherche et le besoin du luxe, nos vices aggravés de nos vanités, rendent la vie beaucoup plus coûteuse qu'autrefois et personne ne se résigne à être pauvre.

La paysanne peine plus que son mari, la provinciale économise, mais la Parisienne condamne le malheureux qui l'a épousée sans dot aux travaux forcés à perpétuité. On s'étonne de l'activité fiévreuse qui règne à Paris, de ce surmenage des hommes, qui multiplie les profits. On accuse de cupidité ces dévorants^ ces affamés de lucre, et il faudrait peut-être les plaindre. Ils ont à payer les toilettes, les réceptions continuelles, tout ce luxe qu'inspirent à la femme le désir de paraître, de briller, et cette mondanité excessive dont on ne saurait dire si elle est un vice ou une maladie.

Même en province, ces funestes habitudes de dépense commencent à se répandre de plus en plus et, comme à Paris, elles détournent du mariage les jeunes gens qui ne peuvent en payer les frais (1).

La même cause pousse les uns à épouser des jeunes filles riches, qui ne soient pas trop rui-

(1) Mercier disait déjà dans son Tableau de Paris, à la fia du XVIII® siècle : « Effrayé des chargés qu'entraîne le titre do mari, l'homme ne veut plus payer le tribut à une patrie ingrate ou abusée. »

lieuses, et les autres à se contenter d'une existence plus sûre et moins agitée dans le célibat.

Moins de cupidité chez les hommes, plus de simplicité chez les femmes, rendraient au mariage la dignité et l'utilité sociale qu'il est en train de perdre.

J'ignore si les inspirateurs du mouvement féministe se sont fait de grandes illusions, mais je crains bien que tant d'efforts malencontreux n'aboutissent, au point de vue du mariage, à de pitoyables résultats et je vais essayer de le démontrer.

Je remarque d'abord ce détail, ayant son importance, que la plupart des femmes intelligentes doutent vivement que cette émancipation, en admettant qu'elle soit possible, convienne à la généralité des jeunes filles ou des épouses (1). Elles n'y gagneraient pas grand'chose, car les hommes, à tort ou à raison, ne sont pas désireux que leurs compagnes soient trop émancipées et

(1) C'était l'avis de Proudhon et il l'a exposé dans une lettre si peu connue, qu'on peut la considérer comme inédite. En voici un extrait : « Je n'admets pas que la femme ait le droit aujourd'hui de séparer sa cause do celle de riiomme et de réclamer une justica spéciale, comme si son prtMTi er ennemi et tyran était l'homme; je n'admets pas davantage que queUjue réparation qui soit due à la femme, de com[)to à tiers avec son mari (ou père) et ses enfants, la justice la plus rigoureuse puisse jamais faire d'elle l'égale de l'homme; je n'admets pas non plus que cotte infériorité du sexe féminin constitue pour lui ni servage, ni humiliation, ni amoindrissement dans la di'aiité, la liberté et le bonheur; j«e soutiens que c'est le contr;iir< qui est la vérité. >» (Lettre à M"*" Jenny F. d'iléricourt, publiée dans la Revue philosophique et religieuse).

je connais des maris féministes qui îc sont partout, excepté dans leur ménai^e.

On a supposé qu'une instruction plus complMf, on aidant les femmes à gagnci* leur vie, aui;mcîiterait en môme temps le nombre doo mariages.

L'enseignement secondaire des jeunes filles a été organisé, en 1880, par la loi Camille Séc; il fonctionne depuis près do vingt ans et nous pouvons en apprécier les résultats.

V il a contribué dans une large mesure à l'extension de la maladie littéraire chez un sexe qui avait jusqu'alors été épargné:

â^ ÎI a ruiné, par un surmenage meurtrier, la santé d'une multitude de jeunes filles, qui se porteraient à merveille si elles n'avaient pas leurs diplômes. Celles qui ont obtenu des postes de professeurs dans des lycées n'arrivent, tant bien que mal, à suffire à leur tâche qu'en réclamant s-ins cesse de nouveaux congés;

3^ Il a donné à la femme, dont l'ignorance était pleine de charme, un ridicule qui était particulier aux hommes : le pédantisme;

h° Enfin, il a écarté les maris possibles de ces brevetées qui avaient tout appris sauf la cuisine et les soins du ménage.

En octobre 1895, le directeur d'un Magazine anglais a demandé à un certain nombre de personnalités littéraires de l'Angleterre leur opinion sur les femmes ignorantes et les femmes à diplômes. Les premières ont obtenu l'unanimité des suffrages (1). 11 en serait à peu près de même en France.

(1) Article de M. Labadie-Lagrave, Figaro du 19 octobre 1895.

En exagérant des maux très réels et qui évidemment réclament un remède, en créant des maux imaginaires, le féminisme a troublé l'esprit de la femme. Elle a subitement découvert qu'elle était opprimée et elle dresse l'interminable liste de ses revendications. Singulière époque où tout le monde parle de ses droits et où personne ne parle de ses devoirs!

Si on persiste dans cette voie déplorable, on amènera fatalement, parle choc de leurs intérêts, le duel des seœes. Déjà cette lutte est commencée. L'entrée de la femme à l'atelier entraîne l'avilissement des salaires; son admission dans les postes, les télégraphes, les téléphones, etc., en chassant les hommes des administrations qu'elle envahit, formera le personnel des prochaines guerres civiles.

Mieux vaudrait, par des lois sages, par des mœurs plus pures, refaire la f;i mille qui se désairrèce, restreindre le célibat et faciliter à la femme la seule carrière qui lui convienne : le mariage.

Page 1