CHAPITRE VII
L'adultère et le divorce.
Il n'est pas possible, dans un livre sur le mariage, de ne pas consacrer un chapitre à l'adultère. Ce cliapitre môme, si l'on voulait observer une équitable proportion, devrait avoir une assez grande étendue. Sans nous laisser entraîner à une histoire — qui serait celle de l'humanité, — nous nous bornerons à indiquer rapidement les plus curieuses peines dont on a frappé, chez divers peuples, un genre de faute qui date des origines du monde et ne semble pas très près d'en disparaître.
Chez les Hébreux, les deux coupables étaient punis de mort — mais si la faute avait eu lieu dans la campagne et non en ville, on supposait que la femme avait subi une violence et l'homme seul était lapidé. D'ailleurs, les peines contre l'adultère étaient rarement appliquées parce qu'il fallait deux témoins oculaires pour le certifier.
On s'en remettait parfois à une sorte de jugement de Dieu. Quand un mari soupçonnait sa femme de le tromper, il la conduisait de gré ou de force devant le kohène (prêtre). Après avoir versé dans un vase de terre de l'eau du bassin d'airain, le kohène y faisait tomber un peu de poussière du tabernacle. H prononçait en même
temps une terrible formule d'imprécations contre la femme qu'il menaçait, si elle était coupable, de voir son ventre enfler subitement, dans le cas où elle n'avouerait pas sa faute. Prenant de la main du prêtre le vase de terre, la femme soupçonnée en avalait le contenu et souvent, terrifiée par cette cérémonie, elle se décidait à un aveu.
Dans l'ancienne Rome, sous les premiers empereurs, les femmes adultères perdaient la moitié de leur dot, le tiers de leurs biens et étaient reléguées dans une île. Constantin leur faisait trancher la tête, Justinien les faisait battre de verges et emprisonner; mais on ne dit pas qu'il ait imposé cette humiliante peine à une femme — la sienne — qui comptait parmi les moins fidèles de ce temps.
Pendant tout le cours du moyen âge, la cruauté des lois, qui avait pour complice la barbarie des mœurs, punit l'adultère par de terribles supplices.
La loi anglo-saxonne condamne l'homme «à l'exil; sa complice a le nez et les oreilles coupés. Ainsi, pour la malheureuse, l'abus de l'amour est puni par une éternelle privation d'amour et la mort devait lui paraître moins dure.
Chez les Saxons , la femme coupable était obligée de se pendre elle-même, puis son corps était placé sur un bûcher, au-dessus duquel on pendait son complice.
En Espagne et en Pologne, l'homme par un barbare supplice, et quelquefois mortel, était mis dans l'impossibilité do commettre désormais le crime que si durement on lui faisait expier.
En France, la pénalité contre l'adultère senii)Ie avoir été plus douce. Ceux qui le commettaient bénéficiaient dans une large mesure des railleries qu'on prodiguait à ceux qui en étaient victimes. Les juges eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de rire et se trouvaient désarmés. Un mari trompé, pour n'être pas ridicule, n'avait d'autre moyen que de tuer sa femme.
Généralement les femmes convaincues d'adultère, quand elles appartenaient à la classe riche, étaient enfermées dans un couvent, où le mari avait le droit de les visiter et même de les reprendre. A défaut de ce pardon, elles étaient, à l'expiration du terme fixé par la loi, obligées de prendre le voile. Cependant, lorsque le mari mourait, elles obtenaient sans trop de difficulté l'autorisation de sortir, pour se remarier, du couvent qui leur servait de prison.
Les femmes qui ne relevaient pas leur faute par la noblesse de leur nom ou l'importance de la dot qu'elles avaient apportée, étaient tout simplement enfermées dans un hôpital et soumises à des règlements très sévères qu'aggravait la brutalité de leurs gardiens.
Ces peines étaient quelquefois précédées, dans le ressort de certains parlements, par une fustigation en place publique.
Contre les complices, les châtiments variaient beaucoup : ils allaient de l'amende honorable au bannissement et aux galères.
Vers le milieu du xvii^ siècle, le poète Eustache Lenoble, après un long procès avec un épicier dont il avait séduit la femme, fut con-
damné au bannissement et essaya de s'en consoler par ces vers, qui eurent un grand succès à la cour et à la ville :
Quel affreux désert seras-tu, Pauvre Paris! Ta vas devenir Rome Si Thémis de tes murs bannit tout galant homme Dès qu'il aura fait un cocu.
Grands porteurs de bonnets à cornes,
A ce zèle mettez des bornes, Ou vous dépeuplerez cette auguste cité.
Consultez l'intérêt de l'Etat et du maître, Punissez qui détruit, protégez qui fait naître
Des sujets à Sa Majesté.
Au XVIII® siècle, l'adultère n'était puni avec rigueur que lorsque des circonstances aggravantes l'accompagnaient.
En 1751, la femme Pinçon fut fouettée, marquée au fer rouge et bannie à perpétuité. Non contente de tromper son mari qui était huissier au Grand Conseil, elle avait essayé de l'expédier dans les Antilles à l'aide d'un faux engagement signé de lui et qu'elle avait habilement fabriqué. Entraîné par un inexorable racoleur, le malheureux huissier n'avait pu lui échapper qu'à Orléans.
Quatre ans après, en 1755, on pendit sur la place de Grève une des plus belles femmes de Paris, la Lescombat, qui, fatiguée de son mari, l'avait fait assassiner par son amant, de Montgeot, qui fut roué.
Dans les provinces, il arrivait assez souvent que la population, plutôt pour se procurer un spectacle divertissant que par amour de la vertu,
se chargeait de punir ceux qui étaient convaincus ou même soupçonnés d'adultère.
Dans certaines villes, la femme enduite de miol ou do glu était roulée dans dos plumes et, au milieu des rires et des quolibets, promenée dans toute la. ville. La lâcheté populaire se donnait libre carrière et la vue de la pauvre malheureuse, à demi morte de honte, procurait des joies très vives à toutes les femmes qu'une laideur sans mesure condamnait à une vertu sans indulgence.
En Dauphiné et en Provence, l'homme coupable était traîné à demi nu dans toutes les rues et battu de verges.
Dans un grand nombre de villes du Midi, l'homme et la femme étaientpromenéssur un âne, le visage tourné vers la queue de l'animalque des enfants excitaient avec des branchesd'arbres. Coutume très ancienne, qui existait en Grèce, etdont on impose aujourd'hui encore l'humiliation aux maris d'un trop bon caractère qui se laissent battre par leurs femmes.
Ces pénalités populaires ne s'exercent plus contre les femmes adultères, elles réservent toutes les rigueurs pour le mari trompé. Je n'en citerai que quelques exemples: il serait facile de les multiplier.
Dans plusieurs villages de l'Aube, le V^ mai, de grand matin, moissonneurs et moissonneuses vont cueillir des fleurs jaunes de genêt et les sèment de la maison des maris connus pour leurs infortunes conjugales à la maison de ceux qu'ils pourraient en rendre responsables.
Dans le Midi, on se contente de dessiner à la
craie sur la porte de chaque maison où demeure un mari trompé un diable avec de longues cornes. Peu de portes sont exemptes de cette sorte d'enseigne et à force de la multiplier, on lui enlève toute importance.
Dans le village de Rumigny (en Champagne), une singulière cérémonie a lieu le jour de la fête et elle peut caractériser la délicatesse d'âme du paysan. C'est la. procession des cocus. Jeunes gens et jeunes filles, parés de rubans jaunes ou de fleurs jaunes, font, musique en tête, le tour du village, en chantant des vers beaucoup trop grossiers pour que je les reproduise ici. On aurait peine à y reconnaître ce que des moralistes, enclins à l'optimisme, ont appelé « l'heureuse innocence des champs w.
Trouverons-nous chez les sauvages, dont Rousseau a célébré les mœurs pures, plus de vertu ou plus de douceur que dans les pays civilisés? L'adultère y est-il plus rare ou moins cruellement puni? Nous allons en juger par les détails fidèles d'une exécution, tels qu'ils nous ont été donnés par les voyageurs.
La scène se passe chez les Battas, dans l'île de Sumatra. La femme adultère est attachée, les bras étendus, sur un poteau en forme de croix. Le mari s'avance le premier et sur cette chair vivante, coupe un morceau, ordinairement les oreilles, qui forment un plat de choix. Cha({uo membre de la tribu s'approche à son tour et taille le morceau qui lui plaît. Le chef se présente le dernier : il a droit à la tête et il la suspend, en guise de trophée, devant sa case. La
cervelle est souvent abandonnée au mari : ollo 1 ossède des vertus magi({ues et on la conserve avec soin dans une bouteille.
La chair de la femme coupable est man.';6e tantôt crue, tantôt grillée. Les invités s'assoient autour du poteau et chacun pour co festin judiciaire a pris soin d'apporter son assaisonnement préféré : du sel, du poivre, du citron, du riz. Les gourmets emploient pour boire le sang de longues tiges de bambous (1).
C'est ainsi que dans ces peuplades à l'âme simple une vertueuse anthropophagie sert à sauvegarder les droits sacrés de la morale.
Quoique les Français n'eussent pas, comme les Battas, un intérêt en quelque sorte culinaire à voir s'accroître le nombre des adultères, il avait pris dans le cours du xviii' siècle d'inquiétantes proportions. Nous avons eu déjà l'occasion de le constater. L'adultère était devenu une conséquence naturelle et presque légitime du mariage. On en avait fait un nouveau sacrement. La loi ne pouvait guère le punir alors que le relâchement des mœurs le rendait si fréquent et si excusable. Les juges et les maris montraient la même indulgence. Les cocus échappaient au ridicule : ils étaient trop.
Cette faute, jadis si durement punie, le code pénal de 1791 n'en fait môme pas mention et ce
(1) Le même châtimont est imposé à l'homme coupable d'adultère. Les femmes ne font qu'assister aux exécutions : on les juge trop inférieures pour leur accorder le droit de manger de la chair humaine et elles en sont, paraît-il, profondément humiliées.
n'est pas, on le pense bien, parce qu'il la croyait trop rare pour être prévue par la loi, comme le parricide dans la législation de Selon.
Il fallut, pour rendre au mariage sa dignité si compromise, l'œuvre de reconstitution sociale qui s'accomplit sous le Consulat. Une discipline plus ferme fut imposée à la famille réorganisée, mais Napoléon, s'il jugea utile d'y astreindre les autres, la rejeta pour lui-même. Il se croyait supérieur aux lois et peut-être avait-il raison. Sa cynique définition de l'adultère suffirait à démontrer, si tant de témoignages ne l'avaient depuis longtemps prouvé, qu'il avait aussi peu de respect pour l'amour que pour le mariage. « Mot immense dans le code civil, disait-il, ce n'est dans le fait qu'une galanterie, une affaire de bal masqué... L'adultère n'est pas un phénomène, c'est une affaire de canapé : il est très commun. »
Cette «galanterie», le code pénal de 1810 1a rangeait parmi les attentats aux mœurs. Il condamnait la femme coupable à une peine de trois mois à deux ans de prison, le complice à la même -çl peine et une amende de 100 à 3.000 francs. L'homme ne pouvait être condamné et simplement à une amende de 100 à 3.000 francs que s'il entretenait sa concubine dans le domicile conjugal (1). Enfin l'article 33Ji, que l'on croirait em-
(]) La loi romaiuo, coufirinéo par Justinien, iiiLordisait lo mariage entre l'Iiomino et la l'oinme qui avaient commis un adultère. En France, jusqu'au xin'^ siècle, cet ompêcliomenC {)Ouvait être lové par l'Lij lise, pourvu que les deux coupal)Ios lissent une pénitunce publique. Depuis le xiu" siècle et â la suito d'une dècrétale d'Innocent III, le mariage ne fut interdit quj dans deux cas : meurtre de l'époux ou promess j do
prunté aux vieilles léj^islations l)arbarcs, déclarait que le meurtre de la femme i)ar le mari, dans le cas de flagrant délit, est excusable et peut être puni, au lieu de la peine capitale, par un emprisonnement de un à cinq ans.
Le code pénal de 1810 est le premier, depuis l'époque romaine, qui ait ouvert à la femme une poursuite en adultère contre le mari.
Grâce aux progrès de la législation moderne et au souffle d'humanité qui l'anime de plus en plus, les peines tendent à s'abaisser (1), les différences établies entre l'adultère de la femme et celui du mari tendent à disparaître.
L'action publique ne peut s'exercer que sur la plainte du conjoint offensé et il faut remarquer ({ue l'article 338 du code pénal ne parlant ([ue du complice de la femme adultère, la complicité de la concubine entretenue par lemari dans le domicile conjugal semble en principe devoir être écartée.
Le mari qui veut obtenir contre sa femme un constat d'adultère doit déposer une plainte au parquet en l'appuyant de son acte de mariage. Le parquet commet un juge d'instruction qui reçoit à son tour la plainte détaillée et rend aussitôt une ordonnance ainsi conçue :
« Nous... Juge d'instruction au Tribunal de première instance de la Seine,
mariage faite alors qu'il était encore vivant. Cette règle de notre ancien droit s'appliquait également à l'homme et à la femme.
(1) En Angleterre, on laisse à la justice civile seule le soin de réparer roffense du conjoint outragé.
m LE MARIAGE
Vu la procédure instruite contre... demeurant... inculpés...
Attendu qu'il importe de constater le flagrant délit: »
Vu l'article Sh du code d'instruction criminelle :
Commettons M..., commissaire de police du quartier..., à l'effet de se transporter à l'heure qu'il jugera convenable (mais toujours à l'heure légale de 6 heures du matin à 6 heures du soir) avec l'assistance..." (du mari qui en cas d'absence remet la photographie de l'épouse adultère) au domicile des inculpés pour y constater le flagrant délit et y saisir toutes pièces pouvant servir à conviction et pouvant établir la complicité.
Joignons deux mandats d'amener qui ne recevront leur exécution qu'en cas de constat (dans la pratique on ne s'en sert jamais).
De son opération, M. le commissaire dressera procès-verbal qu'il nous transmettra avec les pièces saisies. »
L'adultère de la femme et celui du mari, pour des causes très diîférentes, ont une égale gravité.
Affirmer qu'à Paris le nombre des doubles ménages atteint d'exceptionnelles proportions, c'est constater un fait bien connu et qu'on ne peut guère nier. Beaucoup de maris à qui ne suffit pas la réserve en quehjue sorte professionnelle de l'épouse, y ajoutent la vulgarité piquante, l'affection intermittente et capricieuse de la maîtresse. Cet encanaillcment passionnel fait partie de leur hygiène morale, et la fantaisie, l'imprévu du faux ménage rendent le vrai moins monotone.
Mallieiireusoment les femmes, surtout illégitimes, coûtent cher, et c'est avec l'argent dont on prive l'épouse, que la maîtresse est entretenue. L'adultère du mari a presque toujours pour conséquence d'amener dans le ménage une gène persistante, d'empêcher toute économie, et d'obliger des gens que l'on croit riches et qui le paraissent, à vivre, comme des bohèmes, au jour le jour. Si tant d'homines à Paris se condamnent àun surmenage stérile, si tant de femmes cachent sous un luxe apparent une gêne trop réelle, si tant de jeunes filles faute de dot ne se marient pas, c'est à l'institution en quelque sorte légitime des doubles ménages qu'il faut l'attribuer.
L'adultère de la femme l'oblige sans doute à dépenser un peu plus pour sa toilette, mais il ne présente pas les mêmes inconvénients pécuniaires (1).
a On n'aime bien que ce qu'on n'estime pas, » disait une femme illustre qui pouvait fort bien juger l'adultère, pour l'avoir souvent pratiqué. Cette théorie, dont elle faisait une généralité, lui était personnelle. En réalité, et je ne sais s il convient de lés en blâmer ou de les en louer, les femmes estiment trop ceux qu'elles aiment.
Dans Tamour et surtout dans l'amour coupable ellos apportent une puissance d'illusion qui les aveugle. Elles ne voient pas l'amant tel qu'il est, lieureusement pour lui. Elles le créent de toutes pièces. C'est ainsi qu'un pauvre sire, sans cœur
i\) Je ne parlo pas des amants payés par de vieilles maîtresses, quoique leur nombre soit assez élevé dans une ville où il est si difficile de vivre par des moyens honorables.
et sans esprit, s'idéalise, devient un héros do roman. On a écrit jadis une satire assez amusante sous ce titre qui en indique les conclusions : « De l'amour que les femmes ont pour les sots. >> Présentée sous cette forme absolue, la thèse paraît contestable, mais il est certain qu'une femme ne s'aperçoit pas de la sottise d'un homme, quand elle l'aime. A cet égard les plus intelligentes ne sont généralement que les plus faciles à tromper.
Un homme pourra faire la part de la sensation h^ et du sentiment et ne voir dans celle qu'il aime ÙJ qu'un instrument de plaisir. Chez la femme, le "?' trouble des sens dominera toujours le cœur et le cerveau. Elle se livrera tout entière dans l'amour, corps et âme, conscience et volonté.
C'est là le danger de l'adultère féminin. L'au- . torité légitime du mari est menacée par la domi- '' nation presque inévitable de l'amant. L'épouse abandonnée à sa passion lui sacrifie tout. Rien n'existe pour elle que celui qu'elle aime. Son ménage lui devient odieux. Elle est condamnée à mépriser son mari ou à le détester. Elle le hait souvent de tout l'amour qu'elle a pour l'amant.
Tandis que l'homme est très capable de trom- 4J per sa femmepar caprice, par désœuvrement, etde l'aimer quand même, de ne l'en aimer que davantage, par remords ou par comparaison. la femme qui prend l'adultère au sérieux, apporte dans le ménage une âme de révolte et de haine, un cœur envahi par l'amour coupable.
Dans la petite bourgeoisie, dans le monde du petit commerce, l'adultère sert souvent à équilibrer un budget insuffisant. L'amant devient alor
une sorte de caissier sentimental. 11 paie les toilettes (juc le mari trouverait trop coûteuses. Ainsi deux hommes, l'un qui y est obligé par la loi, l'autre qui y est pousse par l'amour, se consacrent ^■J^îMtretien d'une femme qui a pour tous les deux la même indilîérence.
Dans les classes supérieures — sui)érioures par la richesse, non par la moralité — l'adultère par désœuvrement, par snobisme, est très répandu. Les femmes ont un amant officiel, pour ne pas se faire remarquer. Elles vont chez lui, à des heures traditionnelles, comme un fonctionnaire va à son bureau. C'est un objet deluxe qui leur semble aussi indispensable qu'une boîte de poudre de riz ou un chien de race aristocratique. Une année, les amants blonds sont à la mode; l'année suivante, les bruns. On utilise avec eux des phrases de roman et des gestes d'actrice. On les aime le plus qu'on peut et on s'en détache sans trop de regret. A la comédie du mariage s'ajoute la comédie de l'amour.
On a souvent confondu le divorce avec la répiidlaiion en usage chez la plupart des peuples primitifs et notamment chez les Hébreux, même avant Moïse (1). Elle permettait au mari de ren-
(1) Cependant le divorça existait dans l'ancienne Egypte. Il était pr33({uo toujours favorable à la femme : le mari dnait lui reconnaître une dot fictive, lui payer une pension et, en outre, attribuer à l'enfant la totalité des biens. Ce système, qui se maintint jusqu'au roi Philopator, favorisa considérablement l'adultère.
voyer la femme, mais sans donner à celle-ci le môme droit.
Chez les Hébreux, le Deutéronome (1), chez les anciens Perses, les lois de Zoroastre, dans l'Inde, la loi de Manou (â), en Chine, les préceptes de Confucius (8), chez les Romains, au début de leur histoire, les lois de Romulus, spécifiaient les causes assez nombreuses de répudiation.
A Rome, la femme pouvait être renvoyée si elle avait violé la foi conjugale, si elle s'étaitserviede poison contre ses enfants, si elle avait introduit dans la famille des enfants étrangers, si elle avait bu du vin à l'insu de son époux ou contrefait ses clefs particulières. Le mari jugeait ces délits avec un conseil de famille composé des parents de la femme. Une répudiation injuste ou mal fondée entraînait pour l'homme qui s'en était rendu coupable la perte de ses biens ; une moitié revenait à la femme, l'autre était consacrée à Cérès.
Lorsque, pour la première fois, la législation de Solon, six cents ans environ avant J.-C, accorda à la femme comme à l'homme le droit de répudiation, soumis à des cas déterminés et à des règles inviolables, le divorce fut créé.
(1) « Lorsqu'un hommo aura pris en mariage et possédé une femme, s'il arrive qu'elle no trouve pas ijraco devant ses yeux et qu'il lui découvre quelque taclio, il écrira un acte de répudiation, le lui remettra on main et la renverra do sa maison » [Deutéronome, chap. xxiv).
(2) Le 9<= livro des lois do Manou impose la ré])udiation dans le cas do stérilité : » Une l'ommo stérile doit étro remplacée la huiiièmo année. »
(3) Confucius admet la atérilité comme cause do répudiation.
De la («rèce, il s'inlroduisit en Italie à l'époque où les commissaires romains envoyés à Athènes en rapportèrent les principes de droit qui serviront de base à la Loi des Douze Tables (l). La répudiation ne se maintint que pour les fian- (;;ai!les.
Tertullien remarque avec admiration dans son .[[jologètique que, pendant les cinq cent vingttrois années qui suivirent la fondation de Rome, il n'y eut pas un seul divorce. Spurius Carvilius lluga fut le premier qui renvoya sa femme parce qu'elle était stérile. Il l'aimait tendrement, mais il avaitjuré, comme les autres citoyens, de prendre une épouse pour avoir des enfants. Ce fut aussi la première fois, à Rome, que la stérilité fut invoquée par un mari pour se séparer de sa femme.
Dans les siècles suivants, le divorce devint très commun, non seulement pour des causes sérieuses, mais sous les prétextes les plus futiles. Le père de famille pouvait l'imposer à sa fille mariée, comme nous le prouve un curieux fragment d'Ennius, dans lequel une jeune épouse se plaint de la contrainte à une séparation qui ne lui semble pasjustifiée :
« Si tu jugeais Ctesiphon peu estimable, pourquoi me l'as-tu donné comme époux ? Et s'il est digne d'estime, pourquoi, malgré lui, malgré moi, veux-tu queje rabandonne(â) ? »
(1) La loi hébraïque, si dure pour la femme, subit les mêmes modilications. L'historien Josèphe le constate et semble on éprouver quelque regret.
(â) L'empereur Antonin abolit ce droit abusif.
César répudia Pompéia, mère de Sylla, parce que pendant la célébration des fêtes de la Bonne Déesse, auxquelles les hommes n'avaient pas le droit d'assister, Glodius s'était introduit dans la maison sous les vêtements d'une musicienne et avait été reconnu et dénoncé par les servantes. Il déclara qu'il n'accordait aucun crédit aux bruits répandus contre elle, mais que lafemme de César ne devait même pas être soupçonnée.
La femme deC. Sulpitius Gallus étaitsortiedans la rue nu-têle, celle de Quintus Austitius Vêtus avait été surprise causant en secret avec une affranchie de bas étage, celle de Scmpronius Gracchus avait assisté aux Jeux à l'insu de son mari : il n'en fallut pas davantage pour provoquer le divorce.
Si la loi permettait aux femmes de réclamer le divorce, l'usage, à l'époque où vivait Plante, semblait le leur interdire. Voici, en effet, ce que dit Syra dans la pièce qui a pour titre le Marchand (1) :
« Par Castor! les femmes vivent sous un régime bien dur et beaucoup plus inique pour elles, les malheureuses, que pour leurs maris. Si l'homme entretient quelque ignoble courtisane à l'insu de son épouse et que celle-ci vienne à l'apprendre, il reste impuni. Mais si l'épouse est sortie, sans en demander la permission, de la maison, voilà un terrible grief pour le mari, grâce à l'autorité que lui donne son titre. Plût aux dieux que la loi fût
(1) Acte IV, scèiio vi. — Copondaiit, à en jugor par un passage du Stichas, si lo mari restait absent un certain temps, ia femme pouvait se remarier.
pour les femmes la même que pour les maris! Une épouse, pourvu qu'elle soit honnête, sait so contenter d'un seul mari. Quel est le mari qui se contente d'une femme? Par Castor! si ceux qui entretiennent des maîtresses étaient obligés de subir les conséquences de leur infidélité, il y aurait aujourd'hui plus d'hommes abandonnés par leurs femmes que de femmes par leurs maris. »
Les épouses trahies n'avaient alors d'autre ressource, pour se venger, que de rendre leur ménage insupportable, par une acrimonie perpétuelle. On assure qu'elles ne s'en privaient pas. Un certain Gallio, pour je ne sais quel crime, fut relégué à Lesbos, mais les magistrats apprirent bientôt que son exil lui paraissait délicieux, loin de sa femme dont le caractère était extrêmement acariâtre. On l'obligea à revenir vivre auprès d'elle (l).
Dans les derniers siècles de Rome, le divorce ne fut plus réservé aux hommes. Les femmes abandonnèrent leurs maris avec tant de facilité que, d'après un mot de Sénèque, plusieurs pouvaient compter leurs années non par le nombre des consuls mais par celui de leurs époux (2).
Auguste essaya de restreindre cet abus. II soumit à des règles plus sévères les divorces bonâ gratiâ (par consentement mutuel). Domitien con-
(1) Valère Maxime. — Le même auteur raconte qu'à Mas* Bilia (Marseille), le Sénat permettait à tout homme qui se déclarait trop malheureux en ménage de s'empoisonner avec do la ciguë, dont la villa cultivait un champ à cet effet.
(2) De BeneÇiciis, III, 16.
firma cette législation, mais ne la rendit pas plus efficace.
Les formes du divorce à Rome furent longtemps analogues à celles qu'on observait dans les cérémonies du mariage.
Ainsi le mariage contracté par Sichsit [coemptio) était dissous par une sorte de revente {remancipatio). Caton abandonna, par la remancipatio , sa femme Marcia à Hortensius ; Tibère Néron, sa femme Livia à Auguste.
Dans la dernière période de l'histoire romaine, les formalités du divorce devinrent beaucoup plus simples.
Devant sept témoins, pubères et citoyens, on déchirait le contrat de mariage, les tablettes nuptiales qui portaient l'indication du chiffre de la dot. La femme remettait les clefs de la maison. Un affranchi ou l'époux lui-même prononçait ensuite certaines formules consacrées d'une brutale énergie :
« Prends tes affaires! — Emporte ce qui t'appartient! — Va-t'en, va-t'en promptement! — Sors d'ici, femme, retire-toi de la maison (1)! «Dans le cas où le mari était absent, il envoyait à l'épouse une signification de divorce, sur laquelle étaient inscrites ces mêmes formules. Cet acte s'appelait
(1) « Restuas tibi habo vel habeto! — Tuas res tibi ageto! — Exi, exi ocyus! — Vad j foras! I foras, mulior, cède domo! » — Lorsque la femmo provoquait lo divorce, ollo se servait d'une formule que nous trouvons adressée à Jupiter par Alcmène dans ÏAinphitnjon de IMaute : Adieu, a,arde tes aiïairos et rends-moi les miennes (Vaieasl tibi habeas tuas, rcs rcddas moas).
la renonciation au mariage {matrimonii reniinciaiio).
Si la femme ne justifiait pas par sa conduite la plainte du mari, elle rentrait en possession de sa dot. Quelquefois on établissait une action pour déterminer contre lequel des deux époux devait être prononcé le divorce.
Dans les premiers siècles du Christianisme, le divorce fut maintenu par les empereurs, admis par rÉglise. On cite même plusieurs saints ou saintes qui y eurent recoursetentreautresFabiola, morte vers la fin du iv° siècle, qui se sépara de son mari et convola en secondes noces.
Justinien consacra au divorce un titre entierde son Code, et plus tard quelques dispositions d'une de ses Novelles (1). Un grand nombre de lois depuis Constantin jusqu'à l'avènement de l'empereur Léon en 886 le réformèrent : pas une ne le supprima. Théodore II et Valentinien III le rendirent plus difficile, exigèrent qu'il fût constalô par un acte solennel, pour assurer légalement le sort des enfants qui, après la séparation des parents, étaient trop souvent abandonnés.
D'ailleurs, le divorce par consentement mutuel survivait toujours, et pour le maintenir, le successeur de Justinien, Justin, s'appuyait, dans la Novelle qui lui est consacrée, sur les dangers que présentaient les mariages mal assortis. « On a vu, disait-il, des époux désunis se tendre réciproquement des embûches et employer jusqu'au poison
(1) Code, livre V, titre 117, De repudiîs et judicio de more sublato» ~ Novelle 117.