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Les peuples monogames. — Le Mariage en Grèce et à Rome
L'influence des civilisations orientales domine 1.1 première période de l'histoire de la Grèce. La plus ancienne forme du mariage que nous y trouvons, dans les temps héroïques, c'est la polyandrie.
Dans chaque famille, à l'origine, les fils du mêmepère avaientune épouse commune. Plustard, lorsque la monogamie entra dans les lois et dans les mœurs, la veuve du frère devait être épousée par un des frères survivants. Ainsi, ta l'époque de la guerre de Troie, Hélène s'unit à Deiphobos, frère de Paris ; Andromaque à Ilélénus, frère d'Hector. Ce régime existait encore au temps de Lycurgue, maintenu par l'habitude et la tradition, mais déjà condamné par les premiers instincts et les premiers besoins de moralité publique.
Cettepolyandrie, plus ou moins atténuée, n'était qu'une des formes de la prépondérance des femmes. Le père dans cette longue période de demi-promiscuité, de mariages occasionnels, aurait eu beaucoup de peine à faire prévaloir son autorité ou même à justifier ses titres sur l'enfant. Celui-ci, pour éviter des revendications dont la légitimité n'eût pu être établie, ne portait que le nom de la mère.
Les Grecs attribuaient à Cecrops l'institution du mariage. En réalité, il en imposa la forme la plus pure, la monogamie, et en même temps affermit l'autorité maritale. Le nom du père, chef de la famille, fut désormais donné à l'enfant. Une ancienne légende, que Varron nous a conservée et qui est reproduite dans la Cité de Dieu de saint Augustin, indique le véritable sens et la très grande importance de cette réforme sociale :
« Sous le règne de Cecrops arriva un double miracle à Athènes. Il sortit en même temps de la terre l'olivier et plus loin une source. Le roi effrayé envoya demander à l'oracle de Delphes ce que signifiait cet événement et ce qu'il y avait à faire. Le dieu répondit que l'olivier signifiait Minerve, la source Neptune, et qu'il dépendait désormais des citoyens de nommer leur ville d'après l'une des deux divinités. Cecrops alors convoqua une assemblée de citoyens, à savoir des hommes et des femmes, car c'était alors la coutume d'admettre aussi les femmes aux délibérations publiques. Les hommes votèrent pour Neptune, les femmes pour Minerve, et comme il se trouva une femme en plus, Minerve triompha. Neptune pour se venger inonda aussitôt les campagnes des Athéniens. Pour apaiser la colère du dieu, les citoyens se virent forcés d'imposer à leurs femmes une ti'iple punition : premièrement elles furent condamnées à perdre leur droit de vote; secondement, leurs enfants ne furent plus autorisés dorénavant à porter le nom de leur mère ; et enfin, elles-mêmes se virent contraintes à renoncer à porter le nom d'Athé-
nit^iHies (1) », c'ost-à-diro à avoir lo titre do citoyennes.
Il est certain que cette réforme de Cecrops, ou qui du moins lui fut attribuée, amena dans la condition de la femme, en Grèce, une transformation complète. Le mariage lui devint une servitude, le gynécée lui fut une prison. On la rendit responsable de l'état d'ignorance dans lequel on la tenait et des faiblesses mêmes que son humiliante situation rendait inévitables et trop naturelles. Suspecte et méprisée, réduite à une sorte d'esclavage, la femme s'était faite une âme d'esclave.
Égale du mari dans le mariage des temps Iiérïoques, elle était plus tard devenue sa servante plutôt résignée que soumise. Elle ne pou vait sortir du gynécée sans la permission de son maître et seigneur, et en l'absence de celui-ci, aucun homme n'avait le droit de pénétrer dans la maison. Elle prenait ses repas en commun avec le mari, sauf quand il avait des étrangers, mais elle ne l'accompagnait jamais quand il dînait hors de chez lui. Pour montrer que la femme devais rester attachée à la maison, en sortir le moint possible, les Grecs lui donnaient la tortue comme emblème et, en Béotie, on brillait le char qui avait servi à conduire la nouvelle épouse.
On semblait la considérer, au moins en théorie, comme une compagne nécessaire mais dangereuse. Ce n'est pas seulement Euripide qui est
(1) Cité par A. Giraud Teulon, Les Origines da Mariage et de la lamille. Paris, Fischbacher, 188Jj, p. 288.
misogyne, maïs toute la littérature grecque. Pour Aristophane, « ni le feu ni la panthère ne sont aussi à craindre que la femme », et Socrate l'appelle « la source du mal ». Le philosophe qui avait eu l'imprudence d'épouser l'acariâtre Xanthippe, ne pouvait être très favorable au mariage. 11 en avait trop souffert pour le conseiller aux autres ; « Les jeunes gens qui cherchent à se marier, disait-il, ressemblent aux poissons qui jouent devant la nasse du pêcheur. Tous se hâtent et se pressent pour y entrer, tandis que les malheureux qu'elle retient font de vains efforts pour en sortir. »
Bien longtemps avant la célèbre définition de Proudhon, les femmes grecques ne pouvaient être que ménagères ou courtisanes et celles-ci étaient les plus considérées : « Nous avons, disait Demosthène dans un de ses plaidoyers, des courtisanes pour le plaisir, des épouses pour donner naissance à des enfants libres et pour la garde et l'administration fidèle de notre maison. »
Aspasie, qui domina Périclès, c'est-à-dire Athènes, prouva l'importance et l'influence des courtisanes en Grèce. Seules, elles recevaient une instruction qui augmentait leur pouvoir de séduire et jouissaient d'une indépendance dont on ne craignait pas l'abus. Seules, librement choisies, elles régnaient sur le cœur des hommes et ceux qui les aimaient, elles ne les retenaient que par des chaînes de fleurs. Elles étaient l'amour. Les autres n'étaient ([ue le mariage.
Dans la maison conjugale, la femme légitime n'avait guère que des obligations et des devoirs :
ilireclioii du ménage, surveillance des dômestiques, éducation physique des enfants. On ne lui reconnaissait ni le droit ni le pouvoir de donner son avis dans les affaires importantes (jui intéressaient la famille. « Rentre chez toi, dit Télémaque à sa mère Pénélope, retourne à ton ménage, à ta toile et à ta quenouille, distrihue aux servantes leur tâche, mais laisse la parole aux hommes et surtout à moi qui ai l'autorité dans la maison. »
L'homme avait dans le mariage tous les droit et toutes les libertés. Sous les peines les plus sévères, la plus stricte fidélité était imposée à la femme, non seulement comme un devoir moral, mais comme une obligation sociale. Rien ne paraissait plus naturel et plus légitime et les Doriens, les Spartiates surtout, qui laissaient à leurs femmes plus d'indépendance et les respectaient davantage, passaient, aux yeux des autres Grecs, pour des maris dupés ou complaisants.
Le rôle humiliant de la femme n'enlevait rien à l'importance du mariage. Elle était très grande chez les anciens. Il n'y avait pas seulement, comme aux époques modernes, le désir de perpétuer un nom ou d'empêcher la dispersion d'un héritage, mais aussi, mais surtout, l'obligation religieuse d'assurer à la tombe l'accomplissement des cérémonies qui de la mort faisaient naître une vie nouvelle. Voilà pourquoi ceux qui n'avaient pas d'enfants en adoptaient d'étrangers.
Imposé par la religion, le mariage l'était aussi par le patriotisme. Au pays qui l'avait vu naître, l'homme était attaché par d'indestructibles liens. Son intelligence, sa volonté, son corps et son ân\o
appartenaient à la patrie. Il avait pour premier devoir de lui donner, de créer pour elle, des enfants qui ne grandiraient que pour la servir et la défendre.
Ce système, qui a sa grandeur, en aucune ville de Grèce il ne fut plus rigoureusement appliqué qu'à Sparte.
Des lois très dures y punissaient le célibat comme un crime de lèse patrie. Les célibataires, flétris par l'opinion publique, avaient à subir les outrages de la populace, dans certaines fêtes dont ils étaient les héros et les victimes. Ils faisaient lentement, pour que le supplice fût plus long, le tour de la place publique, pendant qu'on chantait des vers contre eux. Les femmes les poursuivaient de leurs invectives et, pour leur inspirer le goût du mariage, les fouettaient au pied des autels, devant les dieux qui présidaient à l'rtdultère. L'entrée des gymnopédies leur était interdite, et des honneurs réservés à la vieillesse, ils n'en recevaient aucun.
Un pareil régime peut nous paraître inique. Il sacrifiait l'indépendance de l'homme aux devoirs du citoyen; mais la république militaire, qui pendant si longtemps domina le monde grec, avait besoin de soldats qui pussent mourir pour elle, sur tous les champs de bataille. « Faites des çnfants, disait-elle, et quand l'heure sera venue de les enlever aux mères pour les donner à la patricj j'élèverai sur leurs cadavres l'orgueil de ma puissance et la grandeur de mon nom. »
Une race douée à un si haut degré de l'amour du Beau devait apporter dans tous ses actes la
ri(*liosso do son imagination et la grâce do son génio. D'imo cérémonie froide ot banale chez les peuples modernes, clic avait fait un poétique et amoureux cortège. Une afTairo cte famille, qui scm])lait n'intéresser que quelques personnes, se transformait on une sorte de fête publique.
Les fiançailles précédaient le mariage. Elles avaient, même au point de vue légal, une très grande importance. C'est à cette occasion et en présence des parents qu'était fixé le douaire delà foin m 0.
Il fallait ensuite attendre pour se marier les époquesles plus favorables, c'est-à-dire, autantquc possible, l'hiver, le mois de Faiy.TiXiwv qui correspondait à notre mois de janvier, le temps de la pleine lune. Ceux qui tenaient compte de ces traditions avaient de grandes chances d'être heureux en ménage, surtout lorsqu'ils y ajoutaient une fortune considérable et un très bon caractère.
La veille ou le jour du mariage, les fiancés offraient des sacrifices aux divinités, à Pollux, à Junon, pour obtenir sa protection, à la chaste Diane, pour fléchir sa colère. Et comme le Destin domine les hommes et les dieux eux-mêmes, les fiancés, avec l'espoir de se le rendre favorable, lui sacrifiaient les prémisses de leur chevelure. Ils se baignaient ensuite dans une eau puisée à une source sacrée et de là viendrait, paraît-il, l'usage de représenter sur les tombeaux des personnes non mariées, pour remplacer en quelque sorte cette initiale purification, un homme portant de l'eau.
Après ces préliminaires et lorsque le jour com-
mcnçaitcà tomber, la jeune fille, dont les premières ombres du soir protégeaient la pudeur de vierge, était conduite, sur un chariot que traînaient des bœufs et des mules, de la maison de son père à la maison de son époux. Elle était à demi couchée sur une sorte de lit. A côté, se tenait le fiancé et
le paranymphe ou garçon d'honneur.
Ce n'était plus une enfant et ce n'était pas encore une femme, celle qu'entraînait ainsi, amoureuse proie, l'homme à qui désormais appartenaient soncœur et sa vie.
De l'ombre du gynécée, elle entrait brusquement, toute rougissante, dans une vie nouvelle. Au milieu de cette pompe triomphale, sa vie se mêlait d'une sorte d'angoisse et elle avait en môme temps, dans son inquiète virginité, le désir et la peur de l'amour.
Telle qu'une statuette deTanagra, avec son sourire ingénu et sa taille souple et gracile, nous pouvons nous la représenter, simplement vêtue mais parée de sa jeunesse et de la beauté de sa race, belle de ses quinze ans, à cet âge charmant où le cœur s'éveille, où l'âme mystérieuse de la jeune fille, sous le premier rayon d'amour, s'épanouit comme une fleur.
Autour d'elle brûlaient les torches nuptiales, et
Jeuae îciiime grecque (Statuette de Tanagra)
les nûtcs do Lydie accompagnaient les chants d'iiyméncc de leurs accords tantôt joyeusement saccadés, tantôt traînants et mélancoliques, comme si elles voulaient exprimer les tristesses du mariage en même temps que ses joies. Mais la jeune fille, grisée par le bruit, par le parfum des fleurs qui couvraient sa iùia, par la présence de