Scène nuptiale (Statuct e en terre cuxte
l'époux, sentait son cœur tressaillir d'allégresse.
Cependant le cortège était arrivé à la maison où désormais les deux époux allaient vivre et, comme emblème de bonheur, on leur jetait des parfums, au moment où ils franchissaient le seuil.
Après le festin nuptial, auquel par exception les femmes assistaient, mais à une table séparée, l'époux conduisait l'épouse dans la chambre qui leur était réservée. Avant d'y pénétrer, ils mangeaient ensemble un coing, comme pour indiquer
que leur vie commune serait douce comme ce fruit. Puis ils entraient, et devant la porte on chantait l'hymne nuptial, l'épithalame. Le lendemain, il était d'usage de leur offrir des cadeaux, et pour la première fois la femme se montrait sans voile.
A Rome, comme en Grèce, et pour les mêmes raisons, le mariage avait une importance politique et sociale qui le rendait, au moins à l'origine, obligatoire pour tous les citoyens.
Les peines contre les célibataires avaient été multipliées. Ils ne pouvaient rien recevoir par testament des étrangers et rien ne paraissait plus dur dans un pays, célèbre, presque autant que le nôtre, par son amour de l'argent. Comme les femmes elles-mêmes, à mesure (|ue s'accentuait la décadence, s'habituaient à voir dans le mariage une atteinte à leur liberté et un obstacle à leurs passions, César leur interdit, lorsque au-dessous de quarante-cinq ans elles n'auraient ni enfants, ni maris, de porter des pierreries ou de se servir de litières. C'était une méthode excellente, Montesquieu le remarque avec raison, que d^attaquer le célibat par la vanité, mais elle devint de moins en moins efficace jusqu'au jour où elle cessa d'être appliquée.
Auguste, aussi sévère pour les autres qu'il était indulgent pour lui-même, essaya par les lois Julia et Papia Poppœa de remettre en vigueur les anciennes ordonnances qui confiaient aux censeurs le soin d'interdire ou do réprimer le célibat. Efforts inutiles qui devaient se briser contre une opposition presque générale. Les mœurs
fiiront i)liis fortes que les lois et le nombre des célibataires alla toujours en augmentant.
En même temps que cette préoccupation d'encourager ou d'imposer le mariage, il est curieux de constater les préjugés contre la femme, déjà signalés chez les Grecs.
Quintus Metel lus le Nu midique commençait ainsi un discours qui avait pour but d'exhorter ses auditeur^ au mariage — et on se demande s'il aurait parlé autrement pour les en détourner :
« Romains, si nous pouvions nous passer d'épouses, assurément aucun de nous ne voudrait se charger d'un tel fardeau ; mais puisque la nature a arrangé les choses de telle sorte qu'on ne peut vivre heureusement avec une femme ni vivre sans femme, assurons la perpétuité de notre nation plutôt que le bonheur de notre vie. »
Plaute s'exprimait avec encore plus de cynisme dans une de ses comédies : « Il ne faut pas choisir, disait-il, entre les femmes: aucune ne vaut rien. »
Cependant la femme romaine était au fond beaucoup plus considérée et plus libre que la femme grecque. Elle avait la garde du foyer, le gouvernement de la maison; elle partageait la vie du mari, même, dans une certaine mesure, sa vie publique; sans être encore son égale, elle était son associée dans les joies et dans les douleurs, sa compagne. Cette dilTérence profonde entre deux peuples qu'on peut sur tant de points rapprocher, elle se révèle dans quelques-unes des cérémonies du mariage romain, comme on le verra plus loin.
De même qu'en Grèce, des fiançailles précé-
daient le mariage. « Chrêmes vint de lui-même vers moi, dit un personnage de VAndrienne, et il lui fut agréable de donner à mon fils sa fille unique pourvue d'une grosse dot. Je les fiançai. Un jour fut fixé pour les noces. "
Le fiancé donnait des arrhes et il offrait à la fiancée, comme gage de sa promesse, un anneau — un simple anneau de fer sans aucune pierre précieuse.
Pour s'attacher l'époux que sa famille devait choisir, la jeune fille avait pris les précautions ordinaires. Au printemps, pendant les fêtes de Vénus — pour lesquelles fut composé cet hymne plein de passion, le pervigilium Veneris — elle s'était rendue au temple et avait sacrifié à la (ortune virile^ qui empêchait les maris de voir les défauts physiques de leurs femmes. Une autre divinité, sans doute très occupée, veillait sur la paix des ménages. On l'appelait Viriplaca, celle qui apaise la colère des hommes.
Après avoir consulté les auspices, on choisissait pour la célébration du mariage une époque favorable, par exemple un jour de pleine lune après les ides de juin. Il fallait surtout se garder du mois de mai, qui était réservé aux femmes méchantes ou à celles qui devaient inévitablement le devenir.
Les Romains connaissaient trois formes de mariage légal : l'usus, la confarreatio, la coemptio.
Le mariage par habitude prolongée de la vie commune (usus) était un des plus anciens. On le rattachait à l'enlèvement des Sabines. Les noces, trop simples et trop rapides, qui avaient eu lieu
à cette époque, furent plus tard régularisées et depuis cette époque la feiumcqui, avec le consentement de ses parents, vivait avec un homme une année entière et sans faire une absence de trois nuits, devenait son épouse légitime ou plutôt sa propriété par prescription.
La confarreatio, qui devait assez rapidement tomber en désuétude, était célébrée par le grand pontife ou le prêtre de Jupiter. Devant dix témoins, il consacrait le mariage en prononçant une formule particulière et en goûtant un gâteau de fleur de farine, appelé far, qui était ensuite offert, avec un mouton, en sacrifice aux dieux.
La coemptio, la forme la plus ancienne du mariage romain, était une sorte d'achat de la femme par le mari, du mari par la femme. Ils se donnaient réciproquement une petite pièce de monnaie en prononçant certaines paroles consacrées. L'homme demandait à la femme si elle acceptait de devenir la mère de sa famille. Elle répondait affirmativement, puis adressaitla même demande à l'homme qui faisait la même réponse. Dans les premiers temps de Rome, la femme portait trois as : un à la main, qu'elle donnait au mari, comme prix de l'achat; un autre, dans sa chaussure, destiné aux dieux lares ; le troisième, qu'elle laissait tomber de sa ceinture, pour la divinité du carrefour le plus voisin de sa nouvelle demeure.
Par la coemptio, la femme acquérait sur son époux tous les droits d'une fille et il avait, vis-à-vis d'elle, tous les devoirs d'un père. Elle unissait son nom au sien, mais le reconnaissait comme maître et lui abandonnait tous ses biens.
7h LE MARIAGE
L'usage de contracter les mariages sous la forme d'un contrat de vente n'était pas particulier aux Romains et nous en avons déjà cité de nombreux exemples.
L'union conjugale entre esclaves était appelée contuberniujn, vie commune à peine reconnue par la loi. Entre affranchis, le mariage n'était qu'une sorte de concubinat.
Le mariage légal (justes noces) ne pouvait avoir lieu qu'entre Romains, à moins d'une autorisation spéciale qu'il fallait obtenir du peuple romain ou du sénat et plus tard des empereurs. Les anciennes lois ne permettaient pas à un Romain d'épouser une affranchie : une alliance de ce genre passait pour déshonorante et n'était môme pas reconnue. Sous les empereurs, la défense d'épouser une affranchie — ou une actrice, ou la fille d'un acteur — ne fut imposée qu'aux sénateurs, à leurs fils et à leurs petits-fils.
Les Romains interdisaient quelquefois les mariages entre les haljitants des différents territoires d'un même pays. Comme si la langue latine participait à la grandeur de Rome, il n'était pas permis, dans les états de l'Italie, del'employerpour les actes publics.
On regardait comme bâtards les enfants nés du mariage d'un Romain avec une étrangère ou d'un étranger avec une Romaine. Leur situation sociale différait peu de celle des esclaves et on les flétrissait du nom tVhybrides, donné aux animaux nés, comme le mulet, d'espèces différentes.
L'âge de puberté, fixé par les lois pour la validité du mariage, était quatorze ans pour les gar-
çons et douze ans pour les filles. Afin do se soustraire aux charges imposées aux célibataires, la coutume s'introduisit à Rome do faire célébrer leurs fiançailles à des enfants; mais Auguste annula par une loi tout engagement conjugal contracté deux ans avant la célébration du mariage, c'est-àdire avec des jeunes filles Agées de moins de dix ans.
Le consentement des parents ou des tuteurs était seul exigé pour le mariage. A ce consentement le père ajoutait une formule consacrée : Que la chose tourne bien — ou encore : Puissent les dieux protéger cette union.
Le jour des noces, celle qu'on avait appelée jusqu'alors, pendant la période des fiançailles, d'un nom charmant, Speraia, la désirée, se parait d'une longue robe blanche, ornée d'une frange de pourpre ou de bandelettes, avec une ceinture de laine fixée par un nœud très compliqué — le nœud d'Hercule — que le mari devait délier. Un voile rouge ou couleur de feu, le flammeum, lui couvrait le visage, pour annoncer sa modestie et rassurer sa pudeur.
Le fer d'une lance arrachée au corps d'un gladiateur tué dans l'arène, servait à séparer en six boucles les cheveux de l'épousée. Par cette barbare coutume, on voulait signifier que la femme se plaçait sous la protection, soit du mari, soit de Junon Curis, armée de la lance. Elle était ensuite couronnée de fleurs :
« Ceins ton front, dit Catulle, des fleurs de la marjolaine à la suave odeur. »
Le mariage se célébrait dans la maison du père
de la mariée ou dans celle du plus proche parent. Le soir, l'épouse était conduite à la demeure du mari. En souvenir de l'enlèvement des femmes sabines, on feignait de l'arracher aux bras de sa mère ou de celle qui en tenait lieu (1). Apulée a poétiquement décrit dans son « Ane d'or » un simulacre de rapt et l'émoi de la jeune fille qu'on entraîne ;
« Tout en me parant de mes vêtements nuptiaux, ma mère me pressait sur son sein, me couvrait de ses baisers répétés, doux à mon cœur comme le miel... Soudain se précipitent, en imitant les horreurs de la guerre, des hommes armés de glaives. Les épées nues et agitées en tout sens brillent dans la nuit. Les mains ne sont pas dirigées par la soif du meurtre ou l'amour du pillage. La troupe, à laquelle aucun de nos serviteurs n'oppose de résistance, remplit la chambre — et moi, malheureuse, frissonnante d'effroi, presque inanimée, ils m'arrachent au sein de ma mère. «
Trois jeunes gens escortaient la mariée; deux d'entre eux la conduisaient par le bras, le troisième semblait les guider et éclairer leur route, avec le flambeau de pin ou d'épine qu'il tenait à la main. Devant eux on portait les cinq torches nuptiales, en l'honneur de Cérès.
(1) Cot enlèvement simulé de l'épouse, qui est très ancien, sa retrouve encore aujourd'hui en Asie, en Afrique, en Australie ot mémo dans certaines contrées d'r^uropo.
Ciiez les KlioHds d'Orissa, le major Catnpbell assista à un simulacre de combat livré par les jeunes filles à un mari qui emmenait sa femme sur son dos, enveloppée dans un manteau d'écarlate. Il existe des coutumes analogues chez les Kùlsdo Malaisie, chez les Tongousos, los Kanitchadalos,etc.
Los servantes de l'épouse suivaient avec une quenouille, un fuseau et de la laine, pour r.ippclcr à la jeune femme qu'à l'exemple des plus vertueuses Romaines, elle devait passer presque tout son temps à filer. Les bijoux et des jouets pour les enfants étaient portés, dans un vase couvert, par le camillas, adolescent aux longs cheveux bouclés.
Un grand nombre de parents et d'amis accompagnaient le cortège nuptial et des enfants ou des jeunes gens, pendant le défilé, adressaient à la mariée, rougissante sous son voile, de grossières plaisanteries ou chantaient des vers très libres.
Des touffes de feuillage, des guirlandes de fleurs ornaient les portes de la maison du mari et les salles étaient décorées de tentures. Avant qu'elle franchît le seuil, on demandait à l'épouse qui elle était et elle devait répondre : Ubi ta Caias, ego Caia — Là ou tu seras Caïus, je serai Caïa (nom de la femme de Tarquin l'ancien, citée comme le modèle des matrones romaines). Formule heureuse, qui donnait à la femme une sorte d'égalité devant l'affection et devant la loi.
On enlevait alors à l'épouse sa quenouille et son fuseau, placés dans le temple d'Hercule, et elle suspendait à la porte de sa nouvelle demeure des tresses de laine que l'on enduisait de graisse de porc ou de loup, pour écarter les charmes et les enchantements. Le seuil était consacré à Vesta, déesse de la virginité. La mariée ne devait pas le toucher du pied : elle le franchissait légèrement ou était portée dans la maison par un des jeunes gens qui faisaient partie du cortège.
Elle était désormais la mère de famille, la matrone, et comme marque de son autorité, on lui apportait les clefs. L'eau et le feu — signes de la vie commune dans le ménage — lui étaient présentés, et pour lui rappeler encore l'obligation de filer la laine, on étendait à ses pieds une peau de mouton.
Les parents et amis des deux époux prenaient part aussi au repas de noces, très important chez les Romains comme chez les Grecs, puisqu'il était admis comme une des preuves des unions légitimes. Pendant ce repas des musiciens chantaient le premier épithalame, poétique invocation à Hymen considéré en Grèce comme le protecteur du mariage.
Le doux chant d'amour finissait à peine, lorsque l'épousée était solennellement conduite dans la chambre à coucher et portée sur le lit nuptial par des matrones, citées pour leurs bonnes mœurs et qui ne devaient avoir été mariées qu'une fois (1). Le lit était orné de fleurs, entouré des statues qui présidaient au mariage et à l'amour.
A la porte des deux époux, des jeunes femmes chantaient alors un nouvel épithalame :
a Habitant de la colline d'Hélicon, fils d'Uranie,
(1) Auparavant avait liou une cérémonie, trop significative pour être omise et qu'il n'est pas possible de décrire on français : « Jubobatur nova nupta super ingentem fascinum id est membrum Priapi, sedore : qui erat in loco altiori, quom indicat Lucanus, inquions : Toras stat, id est stratum pendulum et crecLum, in quod adscondobatur gradibus oboro orriaLis. Hoc autora fiebat, ut nuptarum pudicitiam prier deus dolibasso vidoretur. >»
CHEZ TOUS LKS l'IUIl^LKS
toi qui entraînes vers son époux la (onilre viori^e, ô dieu (riiyniénée, Hymen, ô Hymen, dieu d'iiy menée !
«Ceins ton front des fleurs de la marjolaine à l'odeur suave. Prends ton voile couleur de pourpre.
Viens ici, viens avec joie, tes pieds blancs comme la neige chaussés de brodequins d'or.
« Animé par ce jour de fête, cil an te de ta voix argentine l'hymne nuptial ; frappe le sol de tes pieds et, dans ta main, agite la torche de résine...
a Conduis vers sa nouvelle demeure la jeune fille qui soupire après son époux; enchaîne son cœur par les doux liens d'amour , de même qu'autour de l'arbre s'enroule le lierre tenace.
« Et vous, vierges qu'attend un pareil jour, chantez, chan- &:^''^^-~^'' tez en unissant vos voix : ô ,, , ,,.
Lros de ]\Iega' e
dieu d'hyménée, Hymen, ô (d'après une statuette de Hymen, dieu d'hyménée! *'"' °^^*')'
« Afin que, pressé par vous, il se hâte d'accomplir son doux office, ce compagnon de la Vénus pudique, ce dieu qui unit les pures amours...
« Ouvrez la porte à deux battants, voici la vierge. Les torches secouent leurs chevelures de
feu. Hâte -toi, car le temps fuit : parais, nouvelle épouse!...
« Sur le lit tyrien où il repose, ton époux t'appelle et te supplie et tout son cœur vole vers toi...
« Fermez les portes, jeunes vierges, interrompez vos chants. Et vous, nobles époux, soyez heureux: jouissez de votre jeunesse et consacrez-la à Tamour (1). »
Lorsque l'épithalame était terminé, à minuit, l'époux jetait des noix aux enfants, en témoignant ainsi de sa résolution d'abandonner les jeux de l'enfance sacrifiés à ses devoirs virils. De même la jeune fille, quelques jours avant son mariage, consacrait à Vénus ses jouets et ses poupées.
Le lendemain de la cérémonie nuptiale, le mari donnait un autre repas et les parents et les amis offraient des présents à la mariée. Maîtresse de maison, celle-ci inaugurait ses nouveaux devoirs par des sacrifices aux dieux de la famille qui allaient désormais devenir les témoins et les protecteurs de son bonheur. Ainsi ces fêtes du mariage se terminaient, comme elles avaient commencé, par une cérémonie religieuse, par un appel à la puissance divine qui devait également veiller sur la famille et sur la cité.
(1) Catulle, épithulamo do Mai) 11 us ot do Vlnia.