LE MABIA6E ET LA RÉVOLUTION
On peut distinguer deux pensées logiquement distinctes^ mais presque toujours réunies de fait, dans les inspirations auxquelles obéirent nos législateurs pendant toute la période révolutionnaire.
La première pensée est de séculariser, c'est-à-dire de mettre la vie civile en dehors de la vie chrétienne. Quoi de plus raisonnable, de plus légitime en apparence? On ne proscrit pas le christianisme , on lui laisse sa part, la conscience; mais on ne veut pas qu'il ait place dans les lois et dans les institutions nationales^ ni surtout qu'il tienne, pour ainsi dire, en main la clef de Texistence du citoyen, tellement qu'on ne puisse sans lui naître, vivre, fonder une famille et laisser en mourant des héritiers légitimes. N'est-ce pas une conséquence nécessaire de la diversité des cultes et de la liberté dé conscience ?
La nation ainsi organisée sera parfaitement dans l'ordre, pourvu que ses législateurs se conforment aux lumières de la saine philosophie. S'il n'y a pas de contradiction entre la raison et la foi, la conscience du
chrétien, du catholique sera toot à fait à Taise sous un tel régime, et tes droits de TÉglise seront saufs, puis* qu'il sera loisible à chacun d'observer ses lois.
Ainsi raisonnaient sans doute grand nombre de membres de TAssemblée constituante; ainsi raisonnent encore de nos jours nombre de chrétiens qui croient à la possibilité, à la parfaite légitimité de cet état de choses.
Dans la pratique^ il y a de grandes difficultés^ et même plus : il y a un véritable oubli des droits essentiels de l'Eglise, du rôle qu'elle doit remplir sur la terre.
D'abord, on suppose bien gratuitement que la raison indépendante et la vraie religion seront toujours d'accord, comme par une sorte d'harmonie préétablie. La philosophie n'est pas infaillible, surtout quand elle s affranchit du joug de la foi ; et si elle vient à se tromper lorsqu'elle dispose de Thomme, corps et âme^ qu'adviendra-t-il alors du chrétien ? Il sera tiraillé en sens contraires ; la légalité et la conscience se le disputeront et mettront sa vertu aux plus rudes épreuves. D'ailleurs, le christianisme entre naturellement dans l'économie de la vie sociale, car il saisit l'homme tout entier pour le sanctifier depuis le berceau jusqu'à la tombe, et pour le préparer par une suite d'initiations à une vie toute céleste, à un commerce intime avec Dieu. II ne modifie pas seulement quelques-unes de ses habitudes, mais il soumet tous ses actes à une loi sur^ naturelle et devient proprement le maître de sa vie.
La société civile n'est donc pas absolument suijuris, en ce sens qu'elle n'ait pas à se préoccuper des lois du
cbristianisme, comme si elle pouvait n'en tenir nul compte. Si elle les viole, si elle en rend robservation impossible ou seulement très^diffîcile, elle se rend coupable de prévarication el de tyrannie; par là elle se blesse elle-même, quelquefois à mort, et tombe, tant la chute est profonde, au-dessous du paganisme.
C'est que Dieu n'a pas tellement disposé les choses que rhumanité régénérée pût se passer, ou n'user qu'à sa convenance, de la lumière suruaturelle qu'il lui a si généreusement départie. Remarquons-le bien, dans la société comme dans l'individu, l'intégrité de ta nature ne peut être conservée ou rétablie que par la grâce, et toute raison rebelle à la foi est une raison pervertie et!hors de sa voie.
Seul, le christianisme avait fait briller de tout son éclat la loi naturelle.; seul, lil en avait rendu la connaissance populaire et l'observation facile; en rejetant le joug du christianisme, — ice jmig ai doux à qui le porte avec amour, — on croit s'affranchir : point du tout, on tombe dans la servitude de l'eirreur, on se traîne d'obscurités en obscurités, au gré des passions, au gré des £aux systèmes qui usurpeut, sous le nom menteur de philosophie, la direction de l'humanité.
Chose remarquable, et qui vient à l'appui de cette vérité, le même jour où l'Assemblée constituante voulut voir dans le. mariage autre chose qu'un sacrement; ce jour-là, elle accepta comme vraie cette définition : « Le mariage est un contrat dissoluble par le divorce. » Rien de plus faux en bonne philosophie; demandez.plutôt à M. J. Simon, qui a plaidé et plaide
encofe atee étoqaenee, au nom de la seule raison, en fittBor de TindiBsolubilité du lien conjugal (1). Cepen«dant on peut déBer tous les philosophes du monde, y compris M. i: Simon, qui est le premier à confesser cette impuissance, on peut, dis-je^ les défier de prouver à une grande assemblée, de persuader à un peuple entier que le mariage est un contrat essentiellement indissoluble, lis auront beau dire et beau faire, on se rira de leurs thèses*
On ne goufeme pas les hommes avec des arguments, mais avec des dogmes. Une autorité divine n'est pas de trop pour établir certaines vérités, pour obtenir Tobservation de certains devoirs. Le christia* nidoie avait fait triompher partout Tindissolubilité; seul il est capable de la maintenir en dépit des passions qui conspirent contre elle; l'histoire en main, nous prouYona qu'il n'est jamais vaincu qu'elle ne suceombe avec lui.
Nous avons dé|)à cité, mais nous citeronis encore une fois, afin qu'on t'en souvienne, ces paroles d'un rapporteur à l'Assemblée législative : « Vous avez décrété que le divorce aura lieu en France. La déclaration des droits et l'article de la Constitution qui veut que le mariage soit regardé par la loi comme un contrat civil, vous ont paru aroir consacré le principe, et le décret n'en est que la déclaration.... Le comité a cru devoir accorder ou conserver la plus grande latitude à la
(l) La Liberté, Sfconde partie, cli. i, liberté dufoyer, n«(i, du Diorce.
faculté du divorce, à cause de la nature du mariage qui a pour base principale le consentement des époux ^ et parce que la liberté individuelle ne peut jamais être aliénée d'une manière indissoluble par aucune convention (1). »
Voilà donc où menait la sécularisation : aux mœurs romaines du temps des Césars. Ce fut un débordement épouvantable^ comme à la rupture d'une digue longtemps battue par les flots. On dit qu'à Paris seulement^ dans les vingt-sept mois qui suivirent la promulgation de cette loi, les tribunaux prononcèrent 5994 divorces ! Jamais peuple chrétien n'était tombé si bas.
Mais avez-vous remarqué l'autre principe, bien autrement radical, qui s'unit à celui de la sécularisation, pour achever de renverder toute morale et de livrer l'homme au seul empire de ses passions, de ses caprices les plus désordonnés? Ce n'est plus seulement la loi chrétienne que Ton rejette, c'est toute loi supérieure à l'homme, même la loi naturelle.
L'homme n'a de frein que dans sa volonté , et la liberté sauvage qu'on lui attribue, il n'y renonce que le moins possible^ par nécessité, pour s'associer à ses semblables, gardant toujours le droit et l'espoir de la recouvrer tout entière quand il lui plaira; car cette liberté, qui lui est commune avec les brutes, est inaliénable; il ne s'en dépouille que pour un temps, mais il la regarde comme son bien le plus précieux; il est
(1) Rapport de Léonard Robin, présenté à la séance du 7 septembre 1792. Voir le Moniteur du 8 septembre.
son maître toujours^ excepté quand il rencontre plus fort que lui.
 ces traits^ on reconnaît la sombre et dégradante philosophie de Rousseau , la philosophie du Contrat social. Elle inspira plus ou moins nos législateurs^ tout le monde en tombe d'accord^ de 1789 à 1804 ; sa trace se retrouve malheureusement et dans notre droit civil et dans notre droit constitutionnel; c'est elle qui légi* time encore de nos jours les révolutions comme les coups d'Etat^ et la société ébranlée dans ses fondements ne retrouvera sa base et son assiette que lorsqu'elle aura reconnu un autre droit que celui-là, un droit dont Uieu seul est la source première et qu'il impose à sa*ôréature sous la sanciion d'une rémunération éternelle.
Pesez bien ces paroles du rapporteur de 1 792 : a Le mariage a pour base principale le consentement des époux.... La liberté individuelle ne peut jamais être aliénée d'une manière indissoluble par aucune convention. » Cest toute la morale, toute la philosophie politique et sociale des législateurs révolutionnaires.
Jusque-là nos pères avaient cru que le mariage, comme la paternité, était de droit naturel et divin, qu'il avait pour fondement la nature humaine et pour sanction des lois divines et même révélées. Il n'y a plus rien de tel dans la doctrine du Contrat social; il n'y a plus que des gens qui s'engagent parce qu'ils le veulent bien et qui n'ont d'autre loi que la nécessité ou l'intérêt.
Écoutez le philosophe de Genève : <c La plus an-