POUVOIRS
11 y a quelque audace, nous le savons^ à aborder de front une question comme celle-ci^ avec la résolution de ne transiger sur rien d'essentiel et de revendiquer pour TÉglise tout ce qu'elle déclare lui appartenir, à l'exclusion de TÉtat, en vertu d'un droit indiscutable et sacré,
Cest, d'abord, s'exposer à passer pour rétrograde, pour ennemi du progrès et des idées modernes, pour partisan attardé d'uo ordre de choses impossible, se déclarer en hostilité ouverte avec son pays et avec son temps. Telle sera, j'en suis sûr^ l'impression de beaucoup de lecteurs à première vue.
Je les conjure de suspendre leur jugement jusqu'à l'exposé complet de la cause. J'ai conscience d'aimer mon pays et de ne pas désespérer de mon siècle. C'est en avant que je regarde, non en arrière, et volontiers je prendrais pour devise le mot de l'Apôtre : Que quidem rétro sunt obliviscenSy ad ea vero quœ sunt ptiora extendens me ipsum. (Philip., m, 13.)
198 l:-: makiàge chkétxen
D'autres me prendront pour un utopiste, et m'accuseront d'avoir goulevé une question peut-être insoluble, mais très-certainement délicate et inopportune au dernier point.
Qu'ils y réfléchissent pourtant. La question se pose d'elle-même, et il n'est pas ai facile de l'éviter. N'y pas prendre garde, ce n'est ni la résoudre ni la supprimer. Elle est de celles qui appellent impérieusement une solution et sur lesquelles il y a péril à se mécompter. La société^ la famille, reposant l'une et Tautre sur le fondement profond du pacte conjugal, ont un intérêt de premier ordre i ce que ce fondement soit solide et mis une bonne fois à l'abri de l'instabilité peu rassurante dont sont atteintes la plupart de nos institutions civiles et politiques. S'il est un remède à cette instabilité^ en ce qui concera^ le mariage, on ne saurait mettre trop d'insistance à le faire connaître, si faible que soit l'espoir de le faire accepter.
— Mais la question n'est pas mûre.
— Qui sait ?... Ce ne serait pas la première fois que nous toucherions au but contre toute attente^ et le Goflciiedu Vatican est destiné, ce semble, à inaugurer, dans les idées «t dans les £aits, des changements bien autrement considérables.
Lorsque l'Église catholique, à la faoe du monde entier, aura de nouveau proclamé les grandes vérités déjà définies par le G)ncile de Trente; lorsqu'elle aura nommément insisté sur ce point que tout mariage fontracté mus san aveu et coatis \0es règles est nul et de nulle valeur, tellement •que le mariage civil n «st
qu'an coneobioage déguisé; il sera bien difficile que leB hommes de gouveroement^ s'ils seul doués de quel* que sens poKtiqpte, ne songent pas à reviser des loie <qui mettent parfois les catholiques eux-mêmes daa rîmpossibilité^ soit de légitimer une union illicite, soit d'en contracter une parfaitement légitime et valable aux yeux de l'Église.
Comment cela s'accomplira-il? Je n'en sais vraiment rien. Des deux pouvoirs qui sont en présence^ lequel fera les premières avances, et jusqu'où iee concesaions iront-elles de part et d'autre? C'est ce que j'ign(H*e également. Ce que je sais, — car cela est nécessaire, — c'est qu'un nouvel accord se fera, ou que du moins on essayera de sortir du ^iaiu quo.
Ceux qui ne veulent plus de concordats et qui mettent leur idéal dans la séparation absolue de l'Eglise et de l'État^ n'y ont pas songé : cette séparation^ qui n'a jamais été complètement réalisée, est un état violent, presque chimérique, par la raison toute simple qu'il y a telles matières mixtes qui relèvent naturellement de deux pouvoirs indépendants et distincts l'un de l'autre, et dont niTÉglise ni l'État ne sauraient aucunement se désintéresser.
Eh 1 qu'y a-t*il de plus mixte que l'homme lui-même? Corps et âme^ tenant de l'ange et de la brute, comme l'animal demandant sa subsistance au monde inférieur^ mais aussi, comme une plante céleste qu'il est^ selon le beau mot de Platon, plongeant ses racines dans Tinfini pour y (puiser une plus pure et plus noble vie. Le temps et T^paceoe mesurent pas l'horizon de sa p^i-
sée, et la meilleure part de lui-même survit à la ruine de son corps. Est-il donc étonnant que la religion^ présidant à ses destinées immortelles, s'empare des circonstances les plus décisives de sa vie et les marque du sceau qui protège les choses saintes? Ainsi a-t-elle fait pour le mariage; nœud sacré, d*où sort, comme une tige nouvelle^ la famille humaine; source des générations qui perpétuent notre race à travers le temps et au delà du temps; flambeau où s'allume la première étincelle d'une vie supérieure à celle de tous les autres êtres qui peuplent la terre^ d'une vie qui^ après une épreuve plus ou moins longue, doit trouver en Dieu sa consommation. L'Église^ ou plutôt son divin fondateur, a fait du mariage un sacrement (1). 11 en avait bien le droit peut-être. Mais en mettant ce contrat hors de pair et en le tirant de la condition des choses profanes, lui a-t-il enlevé ses propriétés civiles et sociales? — Point du tout; la nature même des choses s'y opposait, La famille légitime^ constituée par le mariage chrétien, étant restée, après comme avant la venue de Jésus-Christ^ le premier élément et la base essentielle de la société civile^ celle-ci n'a point entendu abdiquer sa part d'autorité sur un contrat sans lequel elle ne saurait subsister. Seulement elle a rencontré la limite de son pouvoir non-seulement dans les droits de Tindividu^ apanage naturel de toute créature humaine, mais encore dans les droits non moins in-
(1) Sur Tindivisibilité du contrat et du sacrement nous nous sommes suffisamment expliqué dans le chapitre précédent.
Yioiables dont l'Église est investie par Jésus-Christ lui-même.
Droit naturel, droit ecclésiastique, droit civil ^ voilà les trois éléments qui, sans se contrarier ni s'exclure^ doivent présider à la formation du mariage et en régler les conditions dans une société chrétienne bien ordonnée.
C'est ce que saint Thomas, avec cette largeur de vue qui lui est propre, a parfaitement compris et nettement exprimé dans ses commentaires sur le Maître des Sentences. « Le mariage, a-t-il dit, en tant qu'il est une fonction de la nature, est régi par la loi naturelle; en tant qu'il est un sacrement, il est régi par le droit divin ; en tant qu*il est une fonction sociale (oificium communilatis), il est régi par la loi civile. » Et voilà pourquoi, ajoute-t-il aussitôt, du chef de chacune de ces lois une personne peut être rendue inhabile au mariage, et ideo ex qiuilibet dictarum legum potest aliqua persona effici ad matrimonium illegitima (1 ).
On voit d'ici la possibilité d*un conflit, supposé qu'il n'y ait pas subordination et parfait accord entre ces différentes lois. Point d'opposition, bien entendu, entre la loi naturelle et la loi ecclésiastique, la première ayant 1 Église pour interprète infaillible et la seconde émanant directement de son autorité législative. Mais est- il impossible que la loi civile, en réglant les conditions du mariage, se mette en contradiction, soit avec la loi naturelle, soit surtout avec la loi ecclésiastique, et, dans ce dernier cas, qu'arrivera-t-il?
(1) In IV Sert., dist. xxxiv, q. I, art. 1, ad 4»».