U2 LE MARIAI. I- D
C'était comme un « salon » aussi, cette délibérations où aboulissaienl les bruits du d< On y venait causer, apporter le donnés çà et là, les vains espoirs victoires: « L'armée du Nord... L'armée de la Lo ire. J Faidherbe... Chanzy... » Mais les p< iinant
sur le couloir s'ouvraient doucement. Un joli * un peu pale de comédienne apparaissait.
— Tout va bien. Mais ne parlez pa t. Ils dorment tous !
(Tn petit journaliste, Rivarol de boulevard, habitai de ces veillées, répondait :
— Ils dorment?... (/est la faute de la ! Le Siège de Paris pour faire pendan Calais.!
— Ne dites pas de mal de la tragédie ici.. ça pour votre journal !
Il y avait là comme un cercle d'1 amis de la Maison. des auteurs, le \ qui arrivai!, répétant : c II faut un.' alii: morale dans une ville
conférence ;M. Thierry, partanl pour l'Ai cl revenant chaque jour d'1 -a Bibli petij jeune nomme n
ingote, qu'on appelait < !
le Ma ii promettai mbu]
lanee,
Ihonj
M. Boucher, apparaissaient eu uniformes de gardes nationaux. André regardait ces visiteurs, les saluait, •ou tait.
Mais c'était surtout les comédiennes qu'il cherchait des yeux, qu'il admirait dans leur fonction de charité. Il se demandait si c'était bien lui qui avait le droit de se trouver là, parmi ces grandes artistes applaudies qui, pour lui, se faisaient familières et bonnes parce qu'il était le fiancé de Simone, — Simone Aubry. le sourire de cette triste ambulance avec celte autre grâce vivante, Mlle Ueichenberg.
Élève du Conservatoire, il les contemplait naguère de loin, de là-haut, au paradis, — près des loges dites bonnets d''évêque, — et, respectueux, il n'avait point l'idée, alors, qu'il lui lut possible d'être traité avec tant de simplicité charmante par ces souveraines du théâtre et ces maîtres de la scène.
Mlle Brohan lui souriait; Mlle Emilie Dubois, si jolie, couronnée de cheveux blonds, comme Simone, lui tendait la main :
— Vous venez nous aider, monsieur Morère?
— Si vous voulez, mademoiselle.
Un beau garçon, bien découplé, portant l'uniforme sombre des carabiniers parisiens, avec des galons d'officier sur la manche de sa capote et une ceinture rouge au liane, lui demandait :
— Comment va votre commandant?
— Très bien, monsieur Seveste. Et il n';i qu'une idée : nous conduire au l'eu.
— En effet, répondait v i aux avant!
postes maintenant que nous touchon
Dansle cabinet du secrétaire général, M. GuillarJ André entendait, à travers la port»', une voix de clairon sonner comme une diane; el, ardent, l'ai résolu sous sa vareuse de garde national, M quelin sortait du cabinet du secrétaire en compagnie de son frère, mince, juvénile, saluant une grande jeune fille qui ressemblait à quelque mousmj japonaise, mais haute sur lige, une sorte de lis de chair, et que Coquelin jeune appelai! zetle.
Et le futur comédien «'coulait, curieux, presquf amusé malgré l'heure sombre, le bourdonnemen de cette ruche condamnée à un repos relatif : jc£ propos, les on dit, les reproches, les réclamation» — car le théâtre jouait de temps à autn . mauvaises humeurs pour un rôle in.
si remplacer au pied levé le chef d'emploi un désastre au milieu des désastres de la pati
Puis, les plaisanteries p rsistantes, les plaisanteries légendain <
— Eh bien! madame Dubois, c'esl fini '. y n'irons plus à Compiègne ! Vous rappelez-voi* quand vous rapportiez h Paris le dessi
Cflissé dans VOS p
— Si on nous donnait un dessert, c'était pour en faire ce que nous voulions, peut-être !
— Certainement, madame Dubois!
André remarquait que Didier Seveste, le lieutenant de carabiniers, n'aimait pas les Coquelin, et que Coquelin n'aimait pas Seveste.
— L'un est pourtant un Figaro admirable, songeait André, et l'autre a joué, dans Maurice de Saxe, un rôle de curé ami du comédien Favart, d'une façon magistrale. « Est-ce qu'il n'y a pas de place au théâtre pour tout le monde? » comme disait Brichanteau à Simone.
Mais, ces propos, ces rivalités, ces misères rapidement entrevues, c'était la vie, la vie du théâtre, et l'atmosphère même de ce logis grisait André comme, â la Malmaison, l'avait grisé la poudre. C'était une autre bataille, la bataille pour l'art, la bataille pour l'existence. Les portraits d'auteurs, dans leurs cadres, semblaient des aïeux illustres regardant cette mêlée, écoutant ces éternelles plaintes, ces confidences des espoirs déçus qui, en pleine tempête, continuaient à se mêler aux désespérances nationales.
Parfois, dans l'escalier, André rencontrait une fillette timide, mince, et ressemblant à une petite colombe frileuse. Elle venait demander Mme Provost-Ponsin, saluait gentiment, remerciait d'une jolie voix bien timbrée; une adolescente char-
116 LE MAIUAGE D'AGNÈS
manie, que Mme Victoria-Lafontaine, lorsqu'elle l'apercevait, accueillait, en souriant d'un bon sourire, avec ce salut :
— Bonjour, petit oiseau!
André avait entendu dire que la iilleUe s'appelait Julia Regnault. Mlle Reichenberg lui disait :
— Ma camarade.
Le « petit oiseau » répétait aussi, comme Sine
— Si je puis être utile, je suis là !
Mais elle n'était pas « du théâtre ». Pas plus qu'André, devenu l'hôte, pourtant, de ces loi: veilles au foyer qui lui plaisaient, lui faisaient déserter le logis de la rue des Abbesses, amen aux lèvres de Mme Morère de douces plainte! maternelles :
— Je ne te vois presque plus, mon pauvre André!
— Que veux-tu, maman? Tantôt aux avant* postes, tantôt en représentation, tantôt à l'ambulance...
— Oh! ce n'est pas moi qui te ferai de reprocl Ton devoir avant tout, mon enfant. Et je eompi très bien que, si ta Gancée e>L là-bas, tu aies plaisij à te trouver le plus souvent possible aupi
Simone, en effet, ne quittait pas la < Elle était là le jour, le soir, obsti malgré 1' atrances de Mme Au!
s«ils de la bonne Madeleine.
— Oh! ces yeux battus! ces yeux battus! Il faut laisser les veillées aux vieilles femmes! disait la comédienne.
— J'ai trop de joie à vous aider, madame, répondait Simone. Etpuis, je m'intéresse à mes blessés •
L'aveu, très simple, avait un peu mordu au cœur André, qui était présent, et il se demandait si l'empressement de Simone à se trouver toujours là n'avait point pour cause un tout autre sentiment que la pitié.
— Allons donc, se disait-il, je suis fou!
Il chassait la pensée mauvaise qui diminuait le mérite de cette enfant, sœur de charité volontaire. Il s'en voulait de croire que c'était non pas « ses blessés », mais « un blessé », qui l'attirait dans ce théâtre, au chevet des souffrants.
— Oui, fou, je suis fou !... ou bête!
Il n'osait pas confier son doute absurde à l'ami Dornoy. Dornoy l'eût traité d'imbécile. Mais il se demandait si, vraiment, il ne devenait pas méchant lorsque Mme Morère, le questionnant, lui disait :
— A propos, comment va ton ami Janillac? II répondait à sa mère :
— Mieux, je crois. Mais comme il t'intéresse! Tu ne l'as jamais vu, Janillac!
— Non, mais il est ton ami!
— Oh! un ami!... Un ami!... Un camarade de collège simplement... Dornoy, lui, voilà un ami!
118 LE MARIAGE D'ÀGNl
Et le ton dont il répondait à Mme Morère le surprenait lui-même. Il devenait nerveux. 11 étatf malheureux, ag:acé, lorsqu'il était loin du théâtre. Au hataillon, on le trouvait triste, modifié.
— Qu'est-ce que tu as? tu t'ennuies? interro. Dornoy.
— Oui. Beaucoup.
— Tu as des embêtements personnel-?
— Aucun. Mais ce siège..., cette vie de chi l'attache... On ne le croirait pas : l'idée qu'on a de se sentir enfermé, bloqué, cadenassé, l'impossibilité d'aller plus loin que celte ligne, là-bas, que je regarde, quelquefois, du haut de Montmartre, — eh bien! on étouffe, à la lin!
— Il y a combien de paroissiens dans ton mon vieux? Compte-les ! Ils prennent patiei M'est avis que, ce qui t'ennuie, c'esl autre ch<»
— Rien, oh! rien ! affirmait André.
Il coupait court à toute explication. Qu'eût-H expliqué, d'ailleurs? L'impondérable. Janillac vait être amoureux de Simone. Ma u dd
dévouement tout naturel de Simone poui c'était stupide.
11 se répétait :
— Stupide, stupide. Oh! parfaitement stu]
lit il allait | les heu • du
Comité, veiller, contempler les l'abat-jour de la Buspension qui éclairait l<
LE MARIAGE D'AGNES 1 il)
pensifs et les mains agiles de sa lumière à demi baissée.
— Vous vous usez les yeux, disait-il à Simone. Elle répondait en riant :
— Oh ! ils sont bons, ne craignez rien !
André avait choisi dans le coin de la salle, près des hautes vitrines où apparaissaient les formes blanches des biscuits de Sèvres, — statuettes d'acteurs célèbres ou d'auteurs illustres, 'Racine, le Corneille de Caffieri, Dorvigny, Mme Favart, petit musée céramique de la Comédie, — une place d'habitude d'où il ne bougeait pas, regardant, écoutant, prêt à obéir à un ordre s'il fallait courir quelque part, chez un chirurgien, à la mairie, à l'Hôtel de Ville, est-ce qu'on sait?...
ïl lui semblait que son logis, son home, c'était, maintenant, non plus la chambrette de la rue des Àbbesses, où il étudiait ses rôles, récitait le Cid, préparait ses examens autrefois, mais cette salle où il retrouvait Simone, une Simone transfigurée, d'autant plus délicieuse.
Elle venait s'asseoir près de lui. Ils restaient souvent des heures entières à ne rien dire; mais le silence même, pour André, était doux. Quelquefois, il cherchait la petite main de Simone et, dans l'ombre, il la serrait avec tendresse, pendant qu'autour de la table du Comité les on dit s'échangeaient, les impressions de théâtre et de guerre.
— On a fait de l'argent, hier, avec la rej sentalion pour la Société de secours aux M militaires...
— Ce brave Casimir Delavigne ! 11 a produit de l'effet avec sa Première Messénienne!
— Vous avez ensendu quand Mme Provost-Ponsin a dit ce vers :
Présentons-lui la paix les armes à la main !
— Et ça m'a fait plaisir d'entendre annoncer VEntr'acle ! « Le programme ! L'Entracte ! * Ça vous console des bulletins de bataille !
— Le plus joli, c'est que je connais un auteur qui est venu demander lecture à L'administrateur!
— Une lecture?
— Parfaitement. Une lecture.
— Il a de l'aplomb. On lui a dit : < Attendes la lin du siège ! » Il a i b bien ! el >i 1«' s
ne finit pas? »
— Mais c'est un fol.
— C'est un auteur. Oronte dirait son le Peu des Prussiens.
— Enfin, toui de même, parler théâ plaisir, hein '.'
— Pourvu qu'on ne non- erapê >uer, prétexte que !<■ gaa va manq
— Nous jouons VA >s couloi
bres et notre gaz parcimonieux. C'est Harpagon qui tient le compteur. « Il faut jouer pour éclairer et non éclairer pour jouer. »
— Ah ! à propos, vous savez ! On nous offre d'envoyer une voiture à Vincennes pour prendre des légumes ! Nous allons avoir des salades, des choux !
— Des pommes de terre !
C'était Mlle Favart qui, de sa belle voix, disait : « Des pommes de terre! », comme elle eût dit amoureusement le « lion superbe et généreux » d' Hem a ni.
— Si ce n'était pas si triste, murmurait André à l'oreille de Simone, la petite oreille rose qu'il avait envie d'embrasser, comme ce serait amusant!
Et Madeleine, qui les entendait chuchoter, de leur dire, en riant, tout en faisant de la charpie :
— Eh ! vous, là-bas, les fianciés, vous continuez à répéter I promessi spossi ! Que feu Manzoni vous protège !...
Ils « répétaient », en effet, et ces haltes à la Comédie étaient, maintenant, les seules joies d'André, tourmenté, inquiet, voyant chaque jour l'avenir, l'avenir envié, reculer, s'éloigner...
« Et si le siège ne finit pas? », disait l'auteur qui apportait son manuscrit. Cette exclamation stupide, le fiancé avait envie de la pousser à son tour. Il lui semblait qu'un voile toujours plus épais, une muraille, s'interposait entre son grand espoir et lui.
Et, ce qui l'irritait, c'est que Simone, à présent, ne témoignait plus la môme impatience. Le besoin impulsif qu'a toute femme à se dévouer semblait emplir sa vie, lui suffire.
— Se dévouer? Soit. Mais à qui?
Ce dévouement ne s'adressait-il pas à un être plutôt qu'à un autre? N'avait-il pas un nom spécial, ce dévouement?
l'n soir, ils étaient assis, à celle même place, tandis que les causeries de la veillée continuaient à \ basse, Mlle Favart confiant à Mlle Emilie iMibois i\>'< nouvelles certaines — très certaines, elle en répondait — de l'armée de la Loire, Tannée de secours qui avançait, avançait, qui serait, avant peu, à ! nebleau, — et André faisait, avec Simone, le i éternel de leur installation future, comment ils meubleraient leur petit appartement qui a dirait quand ils seraient riches...
Riches et sociétaires !
— Sociétaires! disail Agnès . en regardant la tête blonde de Mlle Dubois el I eus noirs Maria Favart, oui, sociéti
Une fois Indre avait l'illusion des
à venir. lu- acore, il jouail !
Tout à coup, lt porte du Comil il el une
des dames ambulant ni, dit:
— M. de Janillac demande Mlle Aubrv I
— Quoi donc ! fit André. Qu'y a-t-il ? Simone, assise auprès de son fiancé, s'était levée
brusquement, aussi pâle que celle qui l'appelait, — et la causerie des comédiennes se traduisait en anxiété.
— Est-ce qu'il est plus souffrant? dit la jeune fille.
— Oui. L'interne est ennuyé... Un accès de fièvre... Et le blessé ne veut pas être pansé si vous n'êtes pas là !
— Caprice de malade, fit une ambulancière.
— J'y vais! dit Simone.
Elle sourit à André. Mais le jeune homme avait, en la regardant, une expression singulière, qui l'étonna.
— Je vais avec vous !
Il fit quelques pas vers la porte; mais la dame ambulancière, qui venait appeler Simone, l'arrêta.
C'était imposible. On n'entrait, la nuit au foyer, que pour soigner les blessés, et sur l'ordre de l'interne. Défense aux étrangers d'en franchir le seuil.
— Les uns dorment, les autres souffrent. Il leur faut le silence.
— A bientôt, dit Simone, en essayant de sourire, mais mal à l'aise sous le regard assombri d'André.
— Oh ! ne dites pas à bientôt, ma chère enfant, interrompit l'ambulancière. Quand on est au chevet
154 LE MARIAGE D'AGNl
d'un malade, on lui appartient. Celui-ci ne s'endormira peut-être pas avant le jour... Il parle, il parle... C'est la fièvre !... Il voudrait, pour s'endormir, votre petite main !
Cette fois, Simone ne fut pas seulement étonnée, mais effrayée de l'expression farouche d'Andr masque rasé d'acteur tragique se fronça, se tira comme brusquement endolori. Elle comprit qu'il y avait là, chez le brave garçon, un sentiment inattendu, une souffrance. Si peu jalouse, aimant comme, elle était aimée, elle ne soupçonnait pas qu'on pût ressentir ce qu'éprouvait maint André, une sensation aiguë entrant en plein cœur, comme une aiguille.
Elle dit gentiment au fiancé :
— Je la lui prêterai, ma petite main, lia savez, je la lui reprendrai : elle <ist à v<
Et, comme elle fût doigts sur
elle esquissa un ^'>k délicieux où il y avait du salut et du baiser et qui lit à André l'effet d'une caresse.
Mais elle nVul pas sitôl disparu, allant.
vers le foyer, les lit- de douleur, qu'André se repris d'uni' colère, mordu par l'envie de pou cette porte refermée sut elle, de traverser le couloir, d'entrer, malgré la lans l'ambulance ''t de s'asseoir au cb ê d'elle.
— C'est insensé !
Insensé, oui. Mais ce mot « étranger », qu'on venait de prononcer, lui paraissait une ironie sanglante. Il était un « étranger », lui, André, sous ce toit où sa fiancée s'asseyait auprès du lit d'un autre ! Janillac était chez lui, ordonnait, appelait, réquisitionnait Simone, — et lui, qui donnerait bientôt son nom à cette jeune fille, il ne pouvait faire un pas vers elle, écouter les paroles que le blessé allait laisser échapper dans sa fièvre !
Ce n'était plus une façon de brouillard qui s'interposait entre André et son rêve. C'était une porte close, une muraille réelle. Simone était là, à quelques pas. Lucien lui tendait la main. Et cette petite main de la iiancée, il la tenait, il la serrait comme lui-même, le fiancé, la pressait entre ses doigts! Et ce tableau qu'il se figurait que par une suggestion irritée il apercevait réellement là, éclairé par la lueur vacillante, le blessé souriant à la jeune fille, donnait à André des envies de crier sa colère et de pénétrer, quand même, dans ce foyer qui lui était fermé.
Il marchait à grands pas à travers la salle du Comité, allant du canapé où s'était étendue Mlle Dubois à la fenêtre qui s'ouvrait sur du noir, un Paris tout sombre, « à l'encre de Chine », disait Mme Brohan; et, les mains dans les poches de son pantalon à couture rouge, le front baissé, il donnait
156 LE MARIAGE D'AGNl
la sensation d'un fauve en cage, à Madeleine qui lui jetait, entre deux brins de charpie :
— Ah çà ! mais vous ne tenez plus en place, de-j puis que votre fiancée est au chevet de M. de Janillac! Est-ce que vous avez peur que votre ami ne vous l'enlève? Le pauvre garçon ! Il en est matériellement incapable! Vous n'allez pas jou< Arnolpheau moins?
Et, comme André ne répondait pas :
— Oh ! bien, si vous commencez à faire les yeux avant la noce, que dircz-vous donc qua^d elle jouera la comédie avec un autre? Car, vous pendant que vous déviderez vos alexandrins tragiques, elle jouera des comédies, votre petil mone! Elle en jouera même beaucoup, heur, ment pour les auteurs ! Et il y aura des jeu
miers qui l'embrasseront en scène devant tout le monde!... Je sais bien, devant quin g témoins,
eela n'a plus aucune importance! liais, enfin!... Ah çà! arrêtez-vous donc ! Vous tournez là comme sur les chevaux de bois !... Vous ne- donn< au cœur!...
Il fallait bien se cahier, en effet. Bondii Janillac couché était impossible. Impossible et ridicule. Après tout, il n'y avait rien qui isionsi folles traversant un cerveau «le vingt ans, un veau d'amoureux.
— Je m,' lais des idées, moi
La belle comédienne, comme si elle eût deviné la pensée même du jeune homme, ajoutait, précisément :
— Oui, vous feriez mieux de rentrer chez vous, d'aller dormir!
Mais il ne voulait pas quitter Simone, s'éloigner d'elle. Et, précisément, Mme Aubry arrivait, inquiète, demandant pourquoi la « petite », que Mlle Favart avait promis de reconduire en voiture, ne rentrait pas, à près de minuit. Et, comme on expliquait à la mère ce qui advenait, lui interdisant aussi l'entrée de l'ambulance, elle se résignait, de mauvaise humeur, à tenir compagnie à ces dames.
Elle s'excusait, d'ailleurs, de ne pas travailler :
— Je ferais bien aussi de la charpie! Mais j'ai les doigts gourds! Et je suis si maladroite!
Alors, elle s'enfonçait dans un fauteuil, ramenait sur ses épaules son chàle de laine, croisait les os de ses mains sur son ventre en manière de ceinture et s'endormait.
André regardait, sur le canapé, sous le grand tableau de Geffroy représentant les personnages de la Comédie de Molière, la jolie Emilie Dubois qui, elle aussi, était endormie, étendue là, le sourire aux lèvres.
Le cadre d'or du tableau portait cette inscription, maintenant ironique : Donné par V Empereur.
L'empereur! 11 était loin!... Là-bas, en Alle-
magne!... Gomme des milliers, des milliers et des milliers de nos soldais!
Le jeune homme songeait, puis essayait, lui aussi, de dormir. Mais il lui semblait qu'à tout moment Simone, aussi blonde que la jolie blonde aux cheveux frisés qui dormait lu, allait réapparaître sur le seuil. Et, alors, il l'emmènerait. Il partirait avec Maman Aubry.
Les heures passaient. Maussade, André s'irritait de savoir Simone près de Janillac. Il ne se pi liait plus, comme un ours furieux, à travers la salle. Il avait pris un fauteuil aussi, comme Mme Aubry, et, la nuque appuyée au dossier, le via son képi rabattue sur ses yeux, il voulait meiller. Impossible. Il se rappelait cette nuit d'insomnie dans la maison de Lueil, la vrille de la monté«' vers la Jonchère, sous la fusillade. 11 regrettait relie nuit-là. L'insomnie, cette fois, i*é vait, lui mettait au front le même et doulei. cercle de migraine.
Il pensait à tant de choses !...
Si, peu â peu, Simone se déprenait de lui S lit de l'aimer? Si elle aimait cet autr<
-- Charmant, spirituel, alerte, séduisan . ni 1 lac, maintenant couché là par une balle d volver '.
Et, tout à coup, un remords, un frisson le p
— Si Janillac était en dan
nait pas, Simone !... Peut-être la blessure de Lucien s'était-elle soudain aggravée?... Pauvre garçon !
Maintenant, ce n'était plus la jalousie qui l'incitait à vouloir entrer là, à deux pas, pousser deux portes : celle du Comité, celle du foyer, — et voir. C'était l'amitié, c'était la crainte...
— S'il allait mourir, Janillac?
Toute la nuit se passa ainsi, — en un somme unique pour Mme Aubry, en une fièvre nerveuse pour André.
Au matin, — un triste matin de novembre, frileux et boueux, — il s'étira et, doucement, alla à la fenêtre, regardant, à travers les vitres, cette place du Théâtre-Français, si animée peu de mois auparavant, avec le roulement des omnibus et des fiacres, les passants affairés, ou les promeneurs flânant sous les arbres, — et, maintenant, quasi-déserte, s'éveillant dans la brume avec de hâves gardes nationaux pataugeant dans la boue délayée et regagnant leurs logis ou leurspostes, tandis qu'onentendait, au loin, très loin, vague et triste, un appel de clairon...
Il se retourna en entendant s'ouvrir la porte du Comité.
Jolie mais fatiguée, avec son éternel sourire juvénile, — un sourire attristé, maintenant, et las, — Simone parut, et André alla vers elle, lui tendant les mains :
— Eh bien ?
MO LE MARIAGE D'AGfl
— Eh bien ! il m'en a fallu de la pa ditelle. Il ne voulait pas dormir, figurez-vous!... I! avait comme du délire. Il me racontait sa vie.
— Ah ! fît André. S'il a tout raconte
— Oh ! je pouvais tout entendu-, vous savez ! Pendant qu'il serrait les petites main- de Si m
André ne pouvait s'empêcher de songer et de àivé à la jeune fille que le blessé les avait t<i; mains, ces chères mains...
— Et embrassées, fit-elle.
Puis, portant son doigt à ses lèvi
— Oh! pas de jalousie bote, monsieur! Je ai bien deviné, allez, André ! Mais voi
que je n'aime que vous !
Elle ajouta, tout bas :
— One toi !
Et André éprouva une joie délicieus sensation de boire à quelque coup.- d'< C'était la première fois qu'elle le tutoyait.
Il eut envie de l'embrasser.
Mais elle lit un
— Ghui !
El elle montra Mlle Emilie Dubois qui toujours sur son « anapé, enroulée dans un< ture; — et, la tête appuyée au dossier du faut Mme Aubry, Maman Aubryqui ronflait.
SOtK DE BATAILLE
Sur la berge du quai de l'Horloge, devant le Palais de Justice, les ambulancières allaient et venaient, guettant les bateaux dont on apercevait, comme des yeux grossissants, les lanternes dans le brouillard. Lé long des parapets des quais, toute une frise de têtes anxieuses ou curieuses qui, du regard, sondaient la pénombre. Et lorsque, des bateaux arrêtés, descendaient des blessés portés par les brancardiers jusqu'à quelque voiture à drapeau blanc croisé de rouge, un frisson silencieux parcourait cette foule, de tristes soupirs étouffés sortaient des lèvres des femmes.
On se battait depuis le matin.
Où cela? A Villiers, à Gœuilly, à Champigny, sur la Marne.
— L'armée de Paris va donner la main à l'armée de la Loire !...
Et la Marne, les coteaux de Cœuilly, les nies Bry-sur-Marne, renvoyaient à Paris les déchets de la bataille, rapportés par les bateaux qui, sur la Seine, passaient, se succédaient un à un, comme des ambulances mouvantes.
Les blessés, la tète enveloppée de linges sanglants, ou les jambes pendantes et comme bri us
livides ou les joues de la couleur des suaires, apparaissaient, disparaissaient, sortaient du bateau comme un chargement saignant et se dispersaient ensuite, dans Paris, emportés comme au hasard v< quelque ambulance improvisée. Et c'était, sur la berge, un constant et lent défilé de plaies, de «Ionleurs et de misères, les détritus du champ de ! taille apportes là, comme charriés par le Qeuve, I'' débarquement lugubre fait par ces bateaux d d'où quelques-uns de ces mourants, peut-êti étaient descendus, chantant ou riant sur la relie, les soirs 'I' int-Cloùd !
Loin, qu'ils étaient loin, ces soirs oublia de l'an dernier, il y avait un siècle entre elle i sinistre débarquement de ce soir d'hiver I Un à un. comme des paquets de chair et de lin.
les mourants, abordaient la rive, l'œil \ r-
fois vitreux déjà, et ne voyant rien, n'apercevant rien de ce qui les entourait : — l»' quai pi. monde, le va-et-vient des ehirui l, là-haut,
dans la brume, la silhouette du Palais de Justii
les murs carrés et les toits de la Tour de l'Horloge se détachant dans le brouillard froid.
Mme Morère était là, dans la foule. Elle avait quitté Montmartre, fermé la porte du petit restaurant, pour venir guetter, comme les autres, l'arrivée des bateaux, le défilé des blessés.
Elle savait que, là-bas, le bataillon d'André était engagé. En première ligne, sans doute. Et, cette fois, une impression d'angoisse, plus forte que d'habitude, la prenait à la gorge. Elle avait la superstition des mères dont le fils est en péril alors qu'il devrait être joyeux, heureux, tout près d'elle.
30 novembre ! Mercredi. Saint André! C'était sa fête ! Elle lui avait toujours souhaité sa fête depuis qu'il était né. Même très grand, elle le voyait tout petit. Et, pour la première fois, elle ne lui avait donné ni le petit bouquet de violettes ni le baiser d'habitude. Il se battait!... On entendait vaguement le canon. Des blessés montaient, soutenus, soulevés par les infirmiers, par l'escalier menant à la berge. Elle les regardait : disloqués, ils avaient l'air de pauvres marionnettes saignantes. Et dire que ce jour de la Saint-André pouvait être funeste à son André ! Elle en avait peur. Ah ! ils étaient gais, depuis quelque temps, les jours de fêtes ! Ironiquement, ils faisaient paraître les jours encore plus tragiques.
Et Mme Morère regardait, regardait toujours, sondait le crépuscule, interrogeait chaque bateau
chargé de ces jeunes hommes à la chair sanglante; tremblant d'apercevoir, parmi les blessés apportée là, celui qui était son fils.
Puis, à chaque bateau qui reparlait sans avoir déposé son André sur la berge, Mine Morère soupirait, soulagée :
— Enfin! 11 n'y est pas !...
Mais sa pensée se reportait vers le champ bataille, au loin, du côté de Yincennes, où l'on se battait encore malgré la nuit qui tombait...
— S'il était resté là-bas? Si on ne l'avait ramassé? S'il était mort?
Elle interrogeait au passage (comme tant d'au femmes, mères, épouses ou sœurs accourueambulanciers, ceux des blessés qui pouvaient en se traîner...
— Savait-on si les francs-tireurs de la S avaient donné?... Où cela?... Avaient-ils 1 coup souffert0... Le savait-on?... <;u'on savait ?
On ne savait rien.
Les soldats restaient silencieux ou disaient :
— On a l'ait ce qu'on a pi
Les ambulanciers répondaient :
— N'ayez pas peur, nous leur flanqu
voix demandaient :
— Mais la trouée ? La li
— Elle est faite. Nous coucheronsàLagny,cesoir! Et les regards s'entre-eroisaient, comme déçus.
Lagny ! On n'était parvenu qu'à Lagny!... Mais on devait être au moins à Fontainebleau, plus loin encore. Ces ambulanciers!... si mal renseignés!... Après tout, quoi, lastratégie, ce n'est pas leur affaire !... On devait avoir dépassé Lagny. Certainement.
— Et Ducrot ?
— Il tient parole, Ducrot. Il n'a pas boudé et il est victorieux !
Mme Morère entendait avec joie ces nouvelles triomphantes. Mais, tout de même, elle eût bien 'voulu savoir si son André était vivant après celte victoire. La nuit venait, décidément, et les têtes anxieuses, les corps penchés sur le parapet, n'apparaissaient plus que comme des silhouettes confuses. Les bateaux se faisaient de plus en plus rares. Sans doute, les blessés avaient-ils tous été rapportés. Pourvu que « le petit » ne fut pas étendu, là-bas, sur la terre dure!...
Allons, il fallait rentrer!... Rentrer!... On aurait des nouvelles demain ! Et puis, — qui sait? — André était assez intelligent pour avoir fait prévenir sa mère par un messager ou un moyen quelconque. Elle trouverait peut-être, rue des Abbesses, quelque bout de papier tracé au crayon et daté du champ de bataille. André avait dit qu'il enverrait ainsi des billets, s'il le pouvait.
166 LE MARIAGE D'AGfl
Et la mère, lentement, à pied, par les rues déjà sombres, remonta vers Montmartre en songeant :
— Mon Dieu, qu'il ne soit pas mutilé, le pauvre petit, pour le jour de sa fête !
André était debout, la journée finie, après avoir fait son devoir. Il éprouvait, après les loi heures de lutte où, sans se rendre compte de ce qui se passait, il avait tiré, visé, marché, charg rechargé sa carabine, une sensation de harassement, l'envie de s'étendre de tout son long sur le sol dormir, lourd, comme une bète assommée! Il n'avait rien mangé depuis le malin et il n'avait même pas faim. Il était comme supprimé, horriblement las, — inquiet aussi, n'ayant pas revu Dornoy qu'il avait vu disparaître derrière un pli de terrain, en débouchant de Bry-sur-Marne, d'où l'on avait débusqué les Allemands.
Cette disparition de son ami lui causait même une angoisse affreuse qui, pour le moment, chassai I de sa pensée une sensation de morsure dont il souffrait comme d'une plaie rongeante, même dans la bataille, même dan- le crépitement formidable des fusils et des mitrailleuses. Tout le jour, en combattant cherchant les ennemis derrière les murailles partaient leurs balles, André avait, cependant, e foyer de la Comédie où Janitlac, mainte^ nant debout, presque guéri, B'appuyail p pour faire dans les couloirs ses premiers pas,
LE MARIAGE D'ACNÉS 1G7
bras de Simone. 11 les apercevait, lui et elle, ainsi groupés, à travers la fumée des chassepots. Cette vision le suivait, le poursuivait, et, s'il n'y pensait plus, maintenant, c'est que le sort de Dornoy l'inquiétait.
Peut-être avait-il été frappé, gisait-il tout près, vers les dernières maisons de Bry, le bon et cher Dornoy.
Maintenant, on faisait l'appel. Le commandant, soucieux, tordait sa moustache. Tant de braves gens ne répondaient pas !... Laissés pour morts, emportés à Paris, prisonniers, — qui sait? Pendant un retour offensif, les Allemands avaient entouré, enlevé plusieurs hommes. Si Dornoy était de ceux-là ?
— Mon commandant, demanda André, me donnez-vous la permission de m'éloigner? Je voudrais savoir si je puis retrouver mon camarade!
— Allez, Morère. Mais ne vous éloignez pas trop et ne tombez pas dans les lignes allemandes. Le feu a cessé. Inutile de le rouvrir. Nous verrons demain !
Ils étaient là tout près, en effet, les Allemands, là, derrière les murs de ce parc où les efforts de nos soldats s'étaient heurtés et dont, vaguement, André apercevait la longue et confuse ligne blanchâtre dans la nuit. André ne pouvait se rencontrer avec leurs avant-postes, puisqu'il redescendait vers Bry, et, d'ailleurs, l'ombre n'était pas complète : on pouvait se guider à travers ces champs ponctués de
168 LE MAUIAGE D'A<,
taches noires qui étaient des cadavres, ces chemins obstrués par des débris d'arbres cassés ou de corps étendus.
Et, parmi ces corps, André redoutait de rencontrer celui de Dornoy. L'eût- il reconnu dans cette demi-obscurité lugubre? Il le croyait. Son œil interrogeait ces morts. Des casques décelaient l • *s Allemands, les képis des Français. Il n'apercevait, sur aucun crâne, la coiffure des francs-tireurs. Et, touj à coup, en traversant un champ de vigne, aux échalas cassés, un champ où regorgement avait «'•!•'• féroce, — car les corps tordus s'y entassaient, mains rigides se dressant vers le ciel comme pour maudire la guerre de leur ;iistre, — il
aperçut une forme humaine, une ombre qui venait lui.
Sentinelle allemande ou fantassin Comment le savoir, de loin?
— Qui va là? dit André, faisant jouer le chi< son arme.
— Carabinier de la Sein.' !
Et, à la voix bien connue. Horère poussa un de joie :
— Dornoj '
— Parfaitement !
— Avance au ralliement, mon
son cuivre de tragédien sonnant joveusemenl une fanfare.
Dornoy arpentait les sillons des vignes, s'avançait vers son ami.
— Nous t'avions cru perdu, dit André.
— On ne s'égare pas comme un porte-monnaie, mon cher. Mais, la vérité, c'est que j'ai eu une certaine frousse lorsque je me suis relevé sur l'herbe, il y a une demi-heure, et que j'ai cherché autour de moi. Plus personne ! Au diable, les camarades ! Je me suis demandé où j'étais...
— Comment, relevé? interrogea André.
— Dame, mon bon, tàte-moi ça !
Il prit la main de son ami, la promena sur son crâne, par derrière, et André eut l'impression de toucher du doigt un liquide chaud.
— Du sang!
— Un animal de Wurtembergeois ou de Saxon. |e ne sais pas, qui m'a gratifié d'un coup de crosse î .le suis tombé je ne sais où, relevé je ne sais comment, et j'ai dû rester évanoui pas mal de temps, car il faisait jour quand j'ai reçu mon affaire et il faisait nuit quand je me suis retrouvé sans savoir où j'étais. . . Mais je ne suis pas mort, puisque je marche, et je suis content, puisque je te retrouve... Ah çà! la journée ! Bonne?...
— Je crois. Nous les avons repoussés. Seulement, nous n'avons pas pris Cœuilly! Mais, avant tout, il faut te faire panser!... Tu vas me suivre à l'ambulance !... Je sais où elle est... Veux-tu mon bras?
170 LE MARIAGE D'AGNl
— Pour qui me prends-tu ? lit Dornoy gaiement.
On est assommé, mais on marche î On serait mort qu'on marcherait encore! Comment! C'est moi qui apprends Hernani à un premier prix du Conservatoire ?
Et, sur ce champ de mort, dans le grand sil< funèbre succédant à la journée de tuerie, le peintre déclama, la voix haute, en imitant le tragédien :
Les Maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron, son ami; mais mon père Prit, pour l'aller chercher, six cents hommes de gu< 11 lit tailler en pierre un comte Alvar Giron Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron De no point reculer que le comte de pierre Ne tournai front lui-même et n'allât en arrière
— Un tableau à faire, ça, si Ton était Delà Kl lu connais l'autre épisode du /
cadavre du chevalier, à cheval, <it combatl encore!... Eh bien, mon cher, il faut être taillé ce patron-là !...
11 combattit, puis vint au < -imite, et l<
ajouta Dornoy en achevant la tii même assommé, je continuel
André «'prouvait un sentiment tr entendant cette voix monter dans le
théâtre ponctués par des détonations lointaines, derniers coups de feu de la bataille, — et il se demandait s'il faisait un rêve, si ce qu'il avait vu depuis le lever d'aurore, si ce fracas des canons, cette crépitation des fusils aussi précipitée, parfois, qu'un bouquet de feu d'artifice, tout cela était bien n'rl, et si, au contraire, en compagnie de quelque camarade du faubourg Poissonnière, il ne revenait pas tout simplement d'une promenade sentimentale dans la campagne, en récitant du Victor Hugo.
Mais non. Du haut de la colline où l'ombre tombait de plus en plus, il apercevait l'immense panorama confus de la plaine où s'allumaient les tas de bois du bivouac et ces haleines rouges, Là-bas, cette multiplicité de feux ressemblant à ces lueurs qui courent sur des papiers consumés dans l'àtre, — la Marne devinée plutôt qu'aperçue, Vincennes, la redoute de la Faisanderie, au loin, à peine visibles en masses indistinctes, — et il se disait que c'était la réalité, la réalité poignante, ce campement d'hommes harassés, de soldats tombant de faim et de fatigue, la bête reprenant possession de ses droits après l'effort donné, depuis le matin, par les nerfs, la volonté, l'âme.
Maintenant, et tout à coup, André ressentait, lui aussi, comme tous ces jeunes hommes, la sensation du besoin physique. L'estomac criait. Il eût volontiers mordu au pain de munition. Mais il s'agissait,
172 LE MARIAGE D'AGNl
avant tout, de l'aire un pansement â Dornoy blessé.
Ils descendaient la pente du coteau, cherchaient le chemin du château de Poulangis, où, tout près, André savait qu'était installée l'ambulance de la Presse. 11 connaissait là dn> chirui les cama-
rades.
Et maintenant, ils ne parlaient plus. Ils allaient devant eux, disant seulement, de temps à auti
— Encore un !... Encore un !... Eh bien ! il y en a des cadavres !...
Au coin de la fourche de Champigny, de l'arbre qui était comme la sentinelle avancée, à la pointe même des deux routes, ils s'arrêtèrent, nu»' minute, devant ce spectacle: un fantassin allemand, la tête fendue, sa lourde carrure appuyée an tronc solide, râlant, les bras allongés, la joue pen le colle! de sa capote ,.| semblant i chaussés de grosses bottes, qui se dressaient là au ; de la route, — un pauvre diable de Saxon mourant, tandis que, debout devanl lui, son cl:
les bras, un pioupiou de France, hochanl 1 1 doucement, lui parlait, disait à comme si le malheureux pouvail entendre
— Eh bien ! quoi ! Oui.
in ne feu vas pas gaiement, non '
que lu vetii " Ce n'' si pas moi qui -ni- ail.
Ni moi ni les camarades. Poui n'es-tu pas resté chez toi ? Qu'esl
faire chez nous?... Je ne te dirai pas que c'est bien fait, — malgré la chanson :
Vlà c' que c'est, C'est bien fait, Fallait pas qu'y aille !
Tu souffres, mon pauvre vieux ? Ce n'est pas ma faute!
Et il y avait une pitié, une tristesse, une sorte de fraternité douloureuse, dans ces propos ironiques et attristés, à la fois, du vivant, du soldat, qui parlant pour soi-même à cet autre, à ce pauvre diable à demi mort et dont on eûtpu voir la cervelle en se penchant sur son crâne, ouvert comme une grenade mûre.
— Ce soldat chante auprès du mourant comme le fossoyeur de Shakespeare au bord de la fosse! dit André.
Ils ne pouvaient s'empêcher de ramener à l'art, au théâtre, — à la vie du rêve qui était leur propre vie, — ces impressions, ces visions de bataille.
— Et peut-être, fit Dornoy, ce pantalon rouge dégage-t-il, sans le savoir, toute la philosophie de la guerre.
Le fantassin, continuant son monologue, n'avait même pas aperçu les deux jeunes hommes. Ils l'entendaient répondre encore aux râles affreux du Saxon étendu sur l'herbe rouge :
— Fais-toi une raison, mon vieux!... C'est ton
tour, aujourd'hui ! Demain, quoi ! ça sera peut-être le mien !... Ali : si chacun restait chez soi!...
— Ce pousse-caillou est un sage, dit Dornoy. Ils étaient, maintenant, dans le chemin droit
des deux côtés de la route, les feux de bivouac é raient des visages penchés sur la popote qui cui mettaient des éclairs aux baïonnettes <k$ fusils formés en faisceaux.
Sur le bord de la route, des tapissières stationnaient où des hommes, en longues 1 avec le brassard blanc à croix rouge apportaient des corps. Les frères de la doctrine chrétienne. Dornoy regardait avec son œil de peintre o tragiques.
— Que de tableaux à faire!...
Mais il avait hâte d'arriver à l'ambulance. Il tait, maintenant, que la tète lui tournait.
— Oh ! il était bien appliqué, le coup
Et, tout à l'heure, j'ai l'ait le malin en disant que je jouerais le 7? o! Pas moyen!... Donn<
ton bras, André!
Et, appuyé sur I»1 bras d'André, il arriva enfin à l'ambulance, dans une petite maison boui Joinville, de l'autre côté du pont, qui lui parut — encombré de chariots toutes armes - - interminable à franchir.
Lorsqu'il aperçut, au-dessus d'une p tu blanc à croix rouge, il éprouva
faction d'un piéton altéré de soif qui entrevoit la branche de houx au seuil d'un cabaret.
— Ouf! Enfin!
André savait qu'il rencontrerait là des internes pour qui il avait, tant de fois, dit des vers, aux déjeuners de la salle de garde. Et Dornoy connaissait Armand Gouzien, un musicien de (aient, devenu ambulancier, qui était là. Les deux francs-tireurs furent accueillis comme deux amis. La blessure du peintre n'était pas grave. Précisément, le sang, qui avait coulé en abondance, dégageait le cerveau.
— Ces plaies de la tête ont l'air effrayant, dit l'interne. La plupart du temps, — et c'est ici le cas, — ce n'est rien !
— Voilà ce que le bon fantassin aurait dû dire — hein, André? — au pauvre diable de Saxon de la fourche de Ghampigny.
Pansé, la tête enveloppée de bandelettes, Dornoy se sentait mieux et même, comme André lui-même, ne craignait pas d'avouer qu'il avait faim.
— Vous dînerez avec nous! répondit l'interne.
— Et vous aurez même, pour vous tenir compagnie, quelqu'un que vous connaissez, dit un autre.
— Qui cela?
— Brichanteau, qui est venu à Beaujon, un soir, avec vous! Vous savez bien?
— Si je sais! fit André. 11 est ici, Brichanteau?
— Il est allé au château de Poulangis porter, en
compagnie du docteur Demarquay, une bouteille de vieux bordeaux au général Ducrôt, qui a reçu une poutre ou un coup de crosse sur la nuque.
— Ah çà! mais ils ont donc la spécialité la nuque, les Allemands? dit Dornoy.
Il riait. H ne souffrait pas. Il éprouvait seulement une sorte de vague étourdissement qui n'était pas sans charme, comme lorsque, fatigué, doucement glisser dans le sommeil.
— Une idée! (it-il. Si je me faisais transporter à l'ambulance de la Comédie?
— A l'ambulance! Mais vous n'avez rien
— Je surveillerais Janillac, dit le peintre regardant André et en essayant de plaisanter.
Mais il n'avait pas plutôt prononcé le doi Lucien, qu'il s'en repentait en voyant le vi d'André se crisper, les moindres sentiments donnant leur expression Immédiate à cette
Visiblement, Dornoy venait de rappeler à son ami des images irritantes.
— Les moins maladroits sont l>' sait-il. .!•» viens d'être stupide.
Il allait essayer d'effacer l'impression par quelque parole cordiale lorsque, dans la petite salle éclairée par deux lampes à pétrole p la cheminée el où, sans nappe, d( rangées sur une table «le : ntra,
superbe, avei pi lordu cheveux qu'il
n'avait pas coupés et sa vareuse qui lui moulait la poitrine comme un pourpoint.
Brichanteau fit diversion. Il venait conter qu'il avait trouvé le général couché, brûlé de fièvre, mais toujours confiant, résolu.
— Le vieux bordeaux ne lui fera pas de mal, mais il n'en a pas besoin, visiblement. Savez-vous qu'il a chargé comme un cadet et cassé son épée dans le thorax d'un Saxon? Cet homme-là pourrait parfaitement me doubler dans d'Artagnan !
— Il parle trop, dit un interne.
Brichanteau fit :
— C'est possible. « Mort ou victorieux ! » C'est s'engager beaucoup. Mais si vous aviez entendu, comme moi, la lecture de cette proclamation aux soldats dans le bois de Yincennes ! Diable ! Ça leur a mis du cœur au ventre, je vous jure!...
— C'est Trochu qui l'a écrite, cette proclamation. Un littérateur, Trochu! interrompit l'interne.
Brichanteau dessina un grand geste :
— Trochu ou un autre, elle a fait son effet. 11 faut de la littérature en ce monde, mes enfants. La littérature, — eh ! c'est ce qui pousse aux grandes actions, et c'est ce qui les immortalise!... Je regardais les figures de nos troupiers, pendant qu'on leur lisait ça. L'officier n'avait qu'une diction médiocre !... Je vous avoue que j'avais envie de lui prendre son papier et de crier : « Laissez-moi dire! Ça me
regarde! » Il blésait comme s'il avait eu de (à dents. Eh bien! n'importe! Ça donnait chaud an cœur des pauvres gars qui avaient froid aux mains s'ils n'avaient pas froid aux yeux!... Les Kal même les Kabyles, — je ne sais même pas s'ils comprennent le français, les Kabyles, — les Kabyles, dans leurs manteaux rouges de mousquetain de cardinaux noirs, les Kabyles étaient emballés, empoignés! « Mort ou victorieux! » Si j'avais dil cela, prononcé cela, l'effet eût été quadruple! Mais, je vous le dis, ça a fait de l'effet tout de même !
Alors, avec un appétit aiguisé par Pair vif el la fatigue, ces jeune- gens, autour d'un pâté
arrosé de vieux vin, — le vin et le pâté de l'ambulance, — se mirent à dîner, causant de la joui parlant de Francbetti, le commandant d reurs à cheval, tué le matin; racontant le terrible effet des mitrailleuses fauchant tout un ran dats, d'un seul coup, d'un lour de roue.
— Oui, un rang entier... Dana I'- i
la roui-1, d.-vS;i\..iis couchés en tirailleurs... A bonne portée, une mitrailleuse arrn ' .. El pi
relève... Tous restent couchés, coude
la fois... Vous pouvez aller les voir, tnu> <•<•. alignés, ce n'es! pas loin d'ici... Une M i macabi
— Terribl
Et André songeait au fantassin de tout à l'heure, à l'Allemand agonisant :
— Aussi, toi, qu'est-ce que tu venais faire chez nous? Pauvre benêt! comme dit Hamlet à Polonais, mort!
Il éprouvait aussi, il éprouvait encore une impression de rêve, comme si le spectacle auquel il assistait, après une journée de tuerie, était improbable. Ces récits d'égorgement, ces détails de boucherie, pendant que l'interne découpait le pâté ou remplissait les verres, avaient quelque chose d'irréel. C'était comme une sorte de souper presque gai, une étrange partie de campagne où la « bête », 1' « autre », prenait sa revanche de l'être nerveux et supérieur qui, pendant tout le jour, avait consciemment fait son devoir. Et, à deux pas de ces cadavres on causait, parfois on riait. Brichanteau comparait le drame de la journée aux drames du théâtre. Un journaliste devenu ambulancier répétait :
— Quels beaux articles à écrire!
Tout à coup, la porte s'ouvrit et, sur le seuil de la petite maison, un homme svelte, en vêtement noir, une tunique serrée à la taille comme une veste de hussard hongrois, un crachat de grand oflicier sur la poitrine, botté, éperonné, l'œil hardi, la barbe entière, assez touffue, entra, s'effaçant pour laisser passer un gros gaillard ventru, chamarré de croix, portant, sur sa poitrine large, tous les ordres
180 LE MARIAGE D'AGNl
de chevalerie possibles, un étalage ambulant <1 corations.
— Ah! Monseigneur! dit l'interne, en apercevant l'homme à la tunique hongroise.
— Et le grand chef!
André interrogea, ne les connaissant pas. L'un, l'homme aux pectoraux décorés, était un journaliste connu, remueur d'idées, brasseur d'actualités qui commandait à l'ambulance, boulevard ier narquois, bon vivant devenu utile, cordial et blagueur; — l'autre, un évoque étranger, hier aumônier des Tuileries, disant la messe au château après l'avoir diîe en bateau, lors de l'inauguration de l'isthn Suez, — bon cavalier, humant la vie, un \ à cheval, courant L'aventure el se moquant du danger.
L'évêque et le ae furent pas 1
bruyants de ce repas du soir de bataille. El chanteau échangea quelques apei gneuf sur l'éloquence de la chaire. 11 avait entend 1
\h ! il eût joliment joué un év< celui-là !
— Un romantique, Monseigneur, ce pèr I daire. Il q'v a que les romantique Frederick, Lacordaire, Delacroix !... Romàntiqu
Ainli lit Dorn<
— Vm- tu trouves que toul
vi;:i, loi".'
— Mon cher, j'ai mon coup de crosse pour me rappeler à la réalité!
— Tu souffres?
— Non. Mais je suis forcé de garder une pose pleine de dignité. Je dois être très bien sous le linge!
— Vous me faites penser, dit Brichanteau qui avait entendu, à Scapin, avec ses bandelettes, dans le dernier acte des Fourberies!
Gomme le repas s'achevait, l'interne faisant observer qu'on ne mangeait point là les vivres des blessés et que, vin et pâté, tout était offert par un donateur aux ambulanciers en personne, un officier d'état-major, le collet d'astrakan de sa pelisse relevé jusqu'aux oreilles, entra, salua militairement et demanda :
— Messieurs, quelqu'un d'entre vous sait-il l'allemand?
— Mais moi, naturellement, dit 1 evèque. André s'informa :
— Il est donc Allemand?
— Non, Hongrois.
• — De quoi s'agit-il? demanda Monseigneur Bauer.
C'étaient des prisonniers que l'on voulait interroger avant de les conduire à Yincennes. On tenait à savoir à quel corps ils appartenaient et si l'ennemi avait, vers le soir, envoyé de Versailles des réserves.
L'ofticier lit entrer, dans la petite salle, doux
grands gars roux, couverts de longue! capotes boueuses qui parurent très surpris devoir tant de gens attablés, — deux jeunes gens : l'un, le \ intelligent; l'autre, sombre, pataud, regardait! méfiance ces uniformes de France et visiblement ému, respectueux et stupéfait de se trouver en présence de ce gros homme dont la poitrine était barrée de tant de décorations.
Ils tenaient, l'un et l'autre, leur coiffure à la main, cette sorte de « tourte » à cocarde, — et le plus rude, longue barbe rousse, les oreilles écartées, la tournait et la retournait entre ses doigts noueux.
Alors, l'interrogatoire commença, ei c'était le gros journaliste pavoisé d'ordres multiples qui, versé sur sa chaise, les jambes croisées, le coud la table, parmi les assiettes, posai! tes qui
On fouillait les deux Allemands, — des WurtemH lois pris là-haut, dai gneur traduisait, à la fois, les questions du homme et les réponses des pi isonniers, que Foi d'état-major écoutait av. m- soin.
Ils ne savaient rien ni l'un ni l'autre. Ils cantonnés à Lagny. En marche depuis le matin, ils s'étaient battus à leurarrn ntouJ
'étaienl rendus, .jetant leurs fusils. L'un d'eux avait, dans sa allemands, une revue familiale i 1 1 u>
, où Ton voyait d
une cheminée, avec des poupées, — un sapin de Noël, — et les yeux du grand gars à barbe roussâtre s'emplissaient de larmes, pendant que Monseigneur dépliait les feuillets illustrés... Sans doute, pensait-il à d'autres tout petits restés là-bas, le prisonnier!
— Vous avez des enfants? dit l'évêque, devinant la pensée du soldat en voyant ses larmes.
— Trois !
— Eh bien ! vous avez de la chance ! Prisonnier de guerre, la campagne est finie pour vous î Vous les reverrez, vos gamins !.. .
Il y avait eu un sourire de joie involontaire sous les poils roux du Wurtembergeois.
— Oh ! qu'est-ce que c'est que ça? fit tout à coup Monseigneur, — un Monseigneur qui avait jeté la mitre aux orties — en dépliant le Kladderatach. Des charges de Badinguet?... Elles sont drôles.
Il montrait au gros homme chamarré, aux convives, à André, à Brichanteau, une caricature grossière où le vaincu, avec une danseuse coiffée d'une mantille espagnole et un adolescent aux larges oreilles, dansait ce que le journal satirique appelait le Dernier Kan-Kan!
Et, riant, amusé, désignant un à un les personnages de la charge tudesque :
— Oh ! le Kladderadatch les « attrape » très bien... Voilà Loulou..., son papa... Et Eugénie!
18i LE MARIAGE D'AG
Eugénie! Il disait « Eugénie » en se divertissant, •ce prélat étonnant qui s'inclinaii, il y avait quelques mois, — on eût compté les jours, — devant l'ii ratrice, élevant devant elle le ciboire et l'hostie.
— Ils l'attrapent bien aussi, Eugénie!... drôle !
Alors, tout bas, Dornoy disait à And
— Le plus drôle des deux n'est pas le journal de caricature.
Et André, qui regardait à travers la salle le vieil acteur congestionné et fronçant les sourcils, répondait au peintre :
— Je parie que Brichanteau a envie d comme dans Rut/ Blas : « Eniin ! je suffoquais ! »
Le vieil acteur, involontairement, mâchonnait, en effet, un autre vers du rôle tant <! Lille ou à Montélimar :
Je crois que vous venez d'insulter votre reine!...
Raide, terrifié de respect devantces inten tetier surtout, ce ventripotent Chargé »!«' croix, qu'il prenait, au moil quelque feld-màréchal, Trochu lui-mên être, le Wurtembergeôis gardait l'attitude «lu à la parade, — et son compagnon, qu'on fouillait aussi, se laissait faire, n'attachant visiblement aucun»'. importance aux papiers qu'on tirait d
lorsque, tout à coup, il fit un geste impulsif presque violent, quand l'officier d'état-major prit un paquet, un papier plié qui semblait contenir une substance précieuse, car l'Allemand s'avança pour le reprendre, le défendre.
— Diable ! dit le personnage chamarré, qu'est cela?
Le prisonnier suivait des yeux, avec une sorte d'anxiété, le mouvement des doigts de l'officier d'état-major qui maniait le papier avec précaution, — et, le papier déplié, apercevant des grains noirs et rouges, de petites graines, plates ou rondes, dit tout étonné :
— Des graines?
Oui, c'étaient des graines qu'en chemin, depuis la frontière, l'Allemand avait ramassées, le long des haies ou dans les jardins, près des cadavres parfois, et qu'il gardait pour les semer dans la terre de son pays quand il regagnerait sa patrie. Des graines des fleurs de France qu'il voulait voir fleurir après la paix, dans un jardin d'Allemagne!
— Quelle drôle d'idée!... fit le gros homme en riant beaucoup.
— On peut les lui laisser, ses graines ! dit l'officier. Et, l'œil allumé de plaisir, l'Allemand reprit,
comme s'il se fût agi d'un trésor, les petites graines rouges, noires, jaunes, qu'il replia dans le papier, enfouit dans sa capote boueuse, répétant des « Merci,
merci! », avec une expression oV joie profonde, d'amoureux retrouvant ses amour-.
— Dank! Dank!
— Le fusilier Schutzke ou le Botaniste sentimental, dit Dornoy à l'oreille d'André.
Et, d'un geste de la main, l'interrogateur congédia les prisonniers à qui l'évêque, gouailleur, adressait une dernière plaisanterie.
Puis, comme on allait achever ce repas impro la porte de la petite salle à manger se rouvrit encore et, cette fois, c'étaient deux officiers : l'un, un S la tête enveloppée d'un mouchoir teint de l'autre un lieutenant d'un régiment d'infanterie prussienne, qu'on amenait à l'ambulance, I — un jeune homme brun, mince et élégant, ayant failli s'évanouira deux pas de là, et l'officier français qui le conduisait demandant pour lui un cordial.
— Un peu d'eau-de-vie ! <lii l'évêque.
L'interne, pendant que l'officier trempait dans
l'alcool sa fine moustache brune, examinait la sure et taisait asseoir le Saxon sur un improvisant très vite un pansement Et, debout, le lieutenant prussien, très droit et tautain, -a moustache blonde retroussé.' jusqu'aux yeux »lrs deux ces Français empi 1er le blessé allemand.
— Si vous vous asseyiez, lieutenant or.
Les deux officiers prisonniers parlaient le français admirablement.
— Merci, fit le Prussien, d'un ton sec.
Il ajouta : « Je ne suis pas fatigué », comme pour dire : — « Si je n'étais pas prisonnier, je me ferais un plaisir de me battre encore. »
L'officier saxon, au contraire, remerciait du regard et du geste, et ses yeux bleus — dans son visage un peu bronzé — se reposaient sur l'interne avec une expression de gratitude émue.
— La journée a été cbaude, reprit l'évêque, pour dire quelque chose.
— Très chaude, répondit l'officier prussien. Mais ce n'est pas fini !
Et, souriant avec une glaciale impertinence :
— Nous recommencerons demain !...
— En attendant, vous êtes nos hôtes forcés, fit le gros homme en riant.
— Oui. Mais nos camarades nous feront tenir de leurs nouvelles, répliqua, avec l'accent narquois de la plaisanterie tudesque, le lieutenant, toujours très droit, très correct et très raide.
En allemand, le Saxon dit : « Voyons, voyons... », comme pour prier son compagnon d'adoucir un peu le ton de son verbe. Il y avait là, en effet, des auditeurs qui pouvaient trouver le prisonnier un peu agressif. Brichanteau, lui, le trouvait très crâne.
— Sèches, ses répliques, mais bien dites!
On avait demandé leurs noms aux p le Saxon, capitaine d'artillerie, baron von Zieben; l'officier prussien, Franz Sturler, lieutenant au 109e d'infanterie. M. de Zieben serait conduit à quelque ambulance parisienne, M. Sturler au Cherche-Midi ou ailleurs. Le pansement était fini.
Ce mot, « l'ambulance », avait fait passer b quement, devant les yeux d'André, la vision du empli de lits blancs, et l'image de Janillac, de Janillac souriant à Simone, venait le poursuivre! jusqu'auprès de cet autre blessé.
— Je vous remercie infiniment, docteur, dit M. de Zieben à l'interne. Voulez-vous me faire l'honneur de me serrer la main?
— Avec plaisir, capitaine. C'est ainsi q\n prends congé de mes malades.
— Bonne chance, messieurs! ditl'évêque.
— Et rentrez chez vous le plus toi ajouta l'homme aux décorations multiples.
Le lieutenant Sturler, comme s'il eûl pi « sortie », — répliqua :
— Dans tous h aurai, ce soir ou demain} la satisfaction d'entrer un des premiers à Pai
Il salua correctement, pivota sur ses tal parut...
— On aurait envie de le gifler! dit , fui rieux,
André regardait, écoulai! corano
d'un spectacle. Ce repas improvisé, sous cette faible lumière, ces apparitions de soldats étrangers, d'officiers interrogés dans cette petite maison abandonnée, ces plaisanteries après cette tuerie de la journée, cette réunion de Parisiens comme déguisés en troupiers ou en ambulanciers, musiciens, comédiens, journalistes aux uniformes divers, lui donnaient la sensation de ces rêves un peu fous dont on se dit, tout en les rêvant :
— Ce n'est pas vrai. Je sens bien que ce n'est pas vrai. Le réveil va venir!...
— Maintenant, allant au piano, machinalement, un des ambulanciers jouait tout bas, laissanterrer ses doigts sur les touches du piano, un air d'opérette...
Et Brichanteau, interrompant, disait :
— Non, non, pas dWenbach ! ... Assez de Grande Duchesse! La Marseillaise!
La Marseillaise, soudain chantée, accompagnait alors les dernières bouchées de pain du repas, le docteur Demarquay arrivant pour l'interrompre et disant bien vite :
— Allons, allons, messieurs, nous avons encore pas mal de blessés à ramasser et à panser!
Et, comme s'il eût répondu à l'appel du chirurgien en chef, l'officier d'état- major qui, tout à l'heure, avait amené les deux soldats allemands, reparut et dit au docteur :
— Néverlée est là!
— - Néverlée?
André connaissait ce nom pour avoir In. quelques jours auparavant, dans les journaux, le récit d'un fait d'armes véritablement épique : le capitaine de Néverlée quittant, la nuit, le mont Valérien, d< dant sans bruit, à la tête d'une petite troupe résolue, les pentes du coteau de Suresnes, se glissant jusqu'à! Saint-Cloud, parmi les Prussiens, et là, brusquement, près de l'église, se précipitant sur un poste allemand et faisant prisonniers l'officier emnmandant et ses hommes, puis gaiement, à travei vignes, ramenant au fort ses captifs.
— Oh! cueillis comme au saut du lit! El avec un chic!
— C'est du Dumas en action! répondait Brichanteau à André contant l'aventure. Je le vois très bief au tableau du bastion Saint-Gervais, votre If. «le
rlée! Un rôle à panache!
— Eh bien! répondit le chirurgien en chef, fl est mort, M. de Néverlée!... Et, comme dit mon* sieur, il est là!
Il montrait, derrière les Fenêtres, le petit jardine dont on apercevait les ar! ma feuil
Alors, André voulu! voir. Dorno\ prit une lan- j
terne dont il alluma la bougie à la SUÎ t. El
dans le jardin de la maisonnette, enveloppé d caban que deux hommes portaient comme II manié un hamac, — couché là, dans I lain
rouge de la doublure, — un grand corps d'homme, jeune, vigoureux, le matin, et beau, était étendu. La tête était blême avec un sourire de bravade sur les lèvres. Les bras se dressaient, raidis, comme pour repousser la balle qui venait en sifflant. Et, à chaque pas, à chaque geste des soldais qui le portaient, le cadavre avait des mouvements de pantin cassé, et les mains, les bras, remuaient comme s'ils eussent été tenus et mus par des fds de fer.
André contemplait ce bel officier étendu, — le héros de la veille devenu cadavre, supprimé.
— Pauvre garçon! dit-il à Dornoy. Il a eu son heure, sa page admirable!
Une voix laissa tomber ces mots, froidement :
— Oui. Mais c'était un poseur!
Et les deux jeunes gens s'entre-regardèrent, ayant, l'un et l'autre, un frisson en entendant l'oraison funèbre d'un camarade par un autre camarade.
— Et l'on prétend, fit Brichanteau, que les comédiens sont plus que tout le monde jaloux les uns des autres!... Poseur ou héros, c'est tout comme !... Peut-être à la guerre, comme au théâtre, ne faut-il pas rêver la vedette!... Mais qu'est-ce qu'on deviendrait donc, mon cher garçon, si on ne la souhaitait pas, la vedette!
Et ce peintre, ce tragédien et ce vieil acteur, saluèrent, restant tête nue devant ce cadavre dont
les mains crispées semblaient encore repo l'ennemi.
— Gomme c'est bète, la guerre ! songeait André* Puis, contemplant la face pale, pensant au <L
tracé :
— Et comme c'est beau, la mort ! . . . La mort pour les autres!...
La nuit était tombée tout à fait, la nuit d'hiver, sur la plaine froide, sur les coteaux glacés, sur ce silencieux champ de bataille où d'autres morts, qu'on ne saluait pas, qu'on ne connaissait même pas, étaient couchés.