DIMANCHE D ETE
Un dimanche de juillet.
Le dernier dimanche et le dernier jour de ce mois de juillet 1870 qui venait de faire passer sur le monde un frisson, le vent de la guerre.
Le soir du dernier jour d'un mois de fièvre auquel succéderait demain un autre mois emplissant l'histoire du souvenir ineffaçable de ses douloureuses journées. Un dimanche d'été brûlant, un dimanche de joie, d'espoir, d'exaltation nerveuse, un dimanche où les trains de banlieue emportaient vers Paris, parmi les chansons et les rires, toute une population bruyante, des wagons pleins,
avec des cris, des refrains, des lazzi courant le long des voitures, tombant des impériales surchargées, sortant comme des fusées, des poil: ouvertes — des trains fous, tapageurs, belliqueux et gais, d'où partaient des couplets narquois ou des plaisanteries macabres — des trains de fêtes foraines ramenant au logis toute une jeunesse qui demain, par d'autres trains aussi bruyants, partirait pour la frontière, irait là-bas où déjà se massaient tant d'hommes en armes — des trains qui rentraient aux accents de la Marseillaise coupés de quelque refrain gouailleur, repris en chœur par cette foui-' répétant la scie populaire née de l'inquiétude même de l'heure tragique comme le pétard allumé par un gamin partirait du trottoir ou du ruisseau :
Ah! Bismarck, si tu continu De tous les Prussiens n'en restera guère
Ali ! Bismarck, si tu continu De tous les Prussiens n'en restera plus !
Et, comme un lonn. tx, un i
de ces wagDQfl, jailli i lin !
iin '... A Berlin !... »
Le train éi B'airêUit un siatioos <»ù |;I foui
1 ■nnanl, i
entre les wagons bondés et les Parisiens laissés là sur les quais, un duel de cris et de blagues, comme si les plaisanteries consolaient les gens piétinant dans l'attente':
— Patience ! Attendez ! Il y aura des trains pour tout le monde ! Tout le monde partira !... A la frontière !... Ohé ! Oli é ! A Berlin ! Vive la France !
Et le train filait, laissant là les gares noires d'une foule pressée, Yille-d'Avray, Saint-Cloud, Suresnes — tandis que dans l'ombre, au loin, sous le ciel clair, des traînées lumineuses marquaient la trace des maisons encore éveillées et que montaient dans l'air des fusées joyeuses, les fusées des fêtes d'été retombant en pluie de feu, comme des gerbes de blé d'or, dans la profondeur de la nuit.
Dans le coin d'un wagon de seconde classe, deux jeunes gens, placés face à face, regardaient cette campagne parisienne ainsi ponctuée de feux d'artifice, trouée de pyrotechnies qui ressemblaient à des étoiles.
C'était un jeune homme maigre, le menton rasé et la joue déjà blèmie, visage d'acteur que, dès la vingtième année, pâlit le maquillage, mais les traits mâles, réguliers, comme d'une médaille antique, avec un nez droit, des lèvres souriantes sur un menton volontaire, de noirs cheveux drus couronnant un front admirablement modelé ; visage de tragédien illuminé d'un sourire de douceur. Il regardait, de
ses yeux profonds, aux prunelles d'encre, la jeune fille assise devant lui, à cote d'une petite femme sèche et rêche qui était la mère, — et toute une tendresse grave, à la fois d'amoureux et de frère aîné, enveloppait, touchée de ce regard, l'enfant délicieuse, toute blonde, fine et frêle qui, à son tour, levait vers son voisin ses grands beaux yeux de myosotis.
Ils ne se disaient rien.
Ils restaient silencieux dans le brouhaha de ce train tumultueux et fou. A côté d'eux, des gens criaient, se poussaient. Deux jeunes gens, en uniformes de mobiles, le képi à pompon vert et à bande rouge, s'enrouaient à répéter le cri de guerre : t A Berlin! » Ils semblaient s'absorber dans une contemplation silencieuse, — lui ne quittant pas dos yeux la jeune fille aux cheveux d'un blond de soie, elle, un peu gênée à la fin par ce regard continu, cette contemplation muette, détournant la tète parfo regardant alors les horizons éclairés d'une lumière lunaire, avec des blancheurs de murailles qui faisaient dire au jeune homme :
— Gela ressemble à l'Orient, à l'Italie!
Alors, la jeune fille riait, d'un joli rire d'enfant :
— Je ne connais pas l'Orient ! Je ne connais pas l'Italie ! Je crois que je ne c lais que la rue de Paradis, le faubourg Saint-Denis el le chemin «lu Conservatoire!... Et maman qui m'a promu de me
payer le train de plaisir de Paris au Havre, si j'avais mon prix !...
— Tu auras ton train de plaisir, dit la mère, qui écoutait. Moi aussi, je voudrais voir le Havre ! Feu ton pauvre père n'a jamais eu le temps de me mener voir la mer... Le temps ou l'argent ! ajouta-t-elle, en hochant la tête.
— Oui, mais, maintenant que nous sommes riches ? fit la jolie blonde.
Elle poussa tout à coup un grand cri joyeux en regardant le ciel.
— Oh! dit-elle, André!... une étoile filante !
Par la portière du wagon, au-dessus des toits entassés de Puteaux, parmi les étoiles, une traînée de lumière passait, en effet, rapide, comme une langue de feu bientôt éteinte.
— Vous savez ce qu'on dit?... fit André.
— Oui, il faut faire un vœu !
Elle rit encore.
— Je suis bête ! ... Je n'y ai pas pensé ! . . . Mais bah !' je n'ai plus de vœu à faire. J'ai mon prix de comédie !
— Et moi, dit le jeune homme lentement, tout bas, j'en ai fait, un vœu, pendant que passait l'étoile filante !
— Ah! dit-elle. Et lequel?
Il hésitait.
— C'est que vous soyez heureuse, très heureuse, toujours heureuse, Simone !
Elle riait toujours. Toute, sa figure i fine
dans sa chevelure blonde, éclatai! de jeunes gaieté!..
— Oh! mais, je suis très, très, très heureuse !...
— Alors vous n'avez pas de vœu à fai
— Si. Avoir un bon début. Ce sera pour septembre. M. Régnier m'a dit de travailler Victorine du Philosophe sans le savoir. Je vais travailler Victorine !...
— Et, dit la mère, je me charge «le te réveiller le matin si tu dors trop tard î
Alors, ils parlèrent du dernier concours où elle avait si joliment joué Agnès, fait sonner le t du petit Chat-est mort, mais moins en ingénue qu'en amoureuse, si bien que le professeur lui avait dil qu'elle devrait, sans doute, bientôt chai uiploi; la
déjà les ingénues.
— Oh ! lit André, ce serait domina.
l'Agnès idéale, Simone. Vous ne von
non, vous ne vous figurez pas... Quand voua
entrée en scène, l'autre jour, au c
a été gagnée tout de suit.'. Vous uni, rous
dit deux mots à Arnolphe. C'était fini, aviez votre premier prix. J sa ûs bien, moi. que vous auriez votre pr
Elle écoutait on souriant.
Elle avait encore, devanl • du
faubourg Poissonnière qu'<
tous ces regards qui l'avaient troublée d'abord, ces mains qui l'applaudissaient et, lorsque l'appariteur avait prononcé son nom : « Appelez Mademoiselle Aubry ! », cette tempête de bravos, l'acclamation de tous ces gens soulignant de leurs cris de victoire la parole de M. Auber, le petit bomme à la chevelure blanche, disant avec un sourire :
— Mademoiselle, le jury vient de vous décerner à l'unanimité le premier prix...
C'était une vision de rêve. Toute une salle en délire acclamant une enfant qui sautait de joie dans la coulisse, embrassait sa mère à demi évanouie d'émotion — et la sortie dans la rue, par ce beau soir de juillet, les battements de mains continuant autour de la voiture ouverte, le cocher lier d'avoir sa part dans le triomphe et faisant claquer son fouet en fendant la foule — cette foule à laquelle Agnès ravie, Agnès en robe blanche de petite communiante, envoyait des baisers, tandis que le fiacre au galop partait du côté de la rue de Paradis.
Ce même jour, André Morère avait remporté le premier prix de tragédie. Ils ne faisaient point partie de la même classe, mais les rencontres dans la cour du Conservatoire, les causeries, les bavardages et babillages pendant les longues heures d'attente dans les couloirs, lorsqu'ils donnaient les répliques aux examens de janvier et de juin, en avaient fait des amis, de bons amis, et, sous l'œil
même de la mère, qui ne quittait pas Simone du regard, l'amenait au cours, la ramenait au logis, une affection profonde était née, une tendressi douce, un sentiment touchant, idyllique, poussé comme une fleur rare entre les murailles et les pavés du vieux bâtiment du faubourg Poissonnière. Ils s'étaient aimés. Ils s'aimaient. Et ils s'étaient avoué cet amour, un soir qu'il pleuvait et qu'ils attendaient la fin de l'averse derrière le portail à demi fermé du Conservatoire. La rafale balayait le faubourg, devenu vide, changé en torrent, tant les ruisseaux grossis engorgeaient les bouches d'égouts. Et la pluie ne cessant pas, blottis contre la muraille et regardant bouillonner la pluie d'orage, ils s'étaient mis à rire d'abord, à se dire que, si i cela ne cessait pas », ils ne rentreraient pas chez eux, ils resteraient au Conservatoire, — où ils seraient là comme au coin du feu, comme un petit ménage. Et alors ce mot i ménage > les avait amusés, puis émus, et André, tout bas, avouai! à Simone qu des mois, depuis le premier jour, depuis toujours, il l'aimait et que, si elle voulait, ce ménage dont on parlait là — eh bien! ce ménage, il pouvail être 1<1 leur...
— Prenez garde, maman écoute, disait Simone.
— Ohl qu'elle écoute ! qu'elle vous croyez que je vais lui cacher ce que je p
Et, dans ce décor banal, cuire la cour
tombait comme une douche et le grand portail à demi fermé, André, presque tremblant, un peu pâle, et Simone toute rouge d'une vive joie, ils s'étaient comme fiancés, la mère écoutant, en effet, et se disant qu'après tout ces petits avaient bien le droit de s'aimer puisqu'ils parlaient de s'épouser.
Seulement, Simone était bien jeune. Une enfant hier encore. Et quelle certitude d'avenir apportait André? — 11 habitait rue des Abbesses, à Montmartre, une maisonnette où sa mère tenait un petit restaurant où prenaient leurs repas, comme en famille, des artistes, peintres et sculpteurs des environs, qui trouvaient chez « Maman Morère », avec une bonté accueillante, un peu de crédit et quelque chose aussi du parfum de la soupe familiale.
Mme Morère n'était pas riche. Mais, veuve depuis quelques années, elle avait admirablement élevé son fils, dont elle voulait faire un avocat et qui s'était senti poussé vers les planches par cette fameuse « vocation irrésistible » qui perd tant de gens, jette aux hasards de la vie tant de déclassés. Et, au total, tout en faisant crédit à ses clients, Mme Morère avait fait des économies. Pour Simone, qui ne possédait rien, André était un bon parti.
— S'il a son prix de tragédie, répondait la mère.
— Et si j'ai mon prix de comédie, ajoutait Simone en riant.
10 LE MARIAGE D'AGNJ
Kl voilà que leurs deux noms, l<i même jour, à quelques minutes de distance, élai même auditoire, unis, comme mari'- dans la m ovation. L'IIippolyte de Racine et L'Agnès île Molière triomphaient en môme temps. Les deux m Mme Morère et Maman Aubry, se retrouvaienl derrière le décor pompéien de la salle de concours et, par la porte entrouverte, on eût pu apercevoir les deux femmes se jetant, en leur joie impulsive, dans les bras l'une de l'autre.
Us avaient, ces enfants, conquis le droit à leurs fiançailles en emportant leur premier prix. Et, le soir même de ce beau jour de juillet, An allègrement monté les cinq étages de l'étroit lier qui, rue de Paradis, menait à l'appartement de Mme Aubry, pour demander officiellement la ! de Simon»1.
Puis, comme Mme Aubry avait, consenti, ils étaient restés un moment la main dans la main. accoudés sur L'appui de bois d nait sur de tristes jardins, de hautes muraill Ltiments de Saint-Lazare — et, tandis qu ïur un arbre, des oiseaux rassemblés chant; avant de s'endormir, ce jeune nomme de vingt-
nl'aiit. qui n'en avail dix-
sept, regardaient, sans dire un m< l Weu, le
ciel d'été, et le peuplaienl de l<
... La distribution des prix devait ai
LE MARIAGE D'AGKÈS 11
jours après cette belle journée où, comme des écoliers échappés, Simone et André avaient voulu, par ce dernier dimanche de juillet, respirer l'air, marcher par les bois, voir des feuilles. Ils s'étaient arrêtés à liueil, montant en chantant, en causant, le coteau de la Jonchère...
Mme Aubry se plaignait un peu que la montée fiât rude.
— De là-haut, c'est superbe, vous verrez ! disait André. Un peu de courage !
El, tout en gravissant la côte, il répétait avec Simone les scènes qu'ils allaient redire, le jour de la distribution des récompenses, devant le ministre, le jury, les autorités, la presse.
— Bah ! ça n'a plus d'importance, disait Mme Aubry. Vous avez votre prix, maintenant- Mais Simone, convaincue :
— Oh ! maman, si tu peux dire !... Qu'est-ce que c'est que ça, un prix, si on ne travaille plus et si on reste en chemin ?
Alors André battait des mains :
— Bravo, Simone ! Voilà qui est d'une artiste, d'une vraie artiste !... S'il vous entendait, M. Replier serait content!
— Et si vous êtes content, vous, André, c'est mieux encore que si M. Régnier l'était!
Ils s'étaient arrêtés un moment au hautdu coteau, embrassant du regard le panorama superbe étalé,
là-bas, de l'autre côté de Rueil, les coteaux où les villas mettaient, parmi les arbres, leurs notes clair.-, leurs couleurs joyeuses — cet admirable tableau où, sur le ciel sans nuages, l'aqueduc de Mark détachait ses arcades comme en un paysage classique.
— Est-ce beau ! dit André. Je ne connais pas la campagne de Rome... De Rome je ne sais bien que le rôle de Curiace... Mais ça ne doit pas être plus beau que ça, la campagne de Rome !
— Oui, c'est beau, répétait Simone. J'aime la campagne. Je la connais si peu, la campagne !
Et alors André, riant à demi, à demi attendri :
— Eh bien ! Simone, faisons un vœu ! Quand nous serons vieux, très vieux — dans longtemps, longtemps — quand nous auronseu beaucoup, beaucoup de succès — vous surtout...
— Oh! et vous aussi!...
— ...Nous reviendrons là, oui, à cet endroit même, et nous nous y ferons bâtir une maison... pas très grande, mais très jolie... «ii nous nous j retrouverons, avec nos souvenirs, en non- rappelant qur nous y sommes venus en 1870..., l'année de nos débuts..., le 31 juillet...
— Oui, oui, disait Simone <in frappant dans ses petites mains. One maison ici ! A la Joncher
des poules, des poulets...
— Une chambre pour moi, interrompait Mme Aubrv.
— Une chambre pour toi, certainement, oui, maman !
Puis, cherchant son canif, André avait tracé, dans le tronc d'un orme, deux initiales, un A et un S... avec cette lettre qui les unissait : M, — et tout bas, plus bas encore que lorsqu'il avait parlé, près du portail du Conservatoire, le jour de la pluie, André avait dit :
-T- Et d'autres noms, je viendrai les graver après ceux-ci... De jolis noms, de tout petits...
Ils emportaient la vision du beau paysage, de cette immense vue de campagne parisienne dont le futur comédien disait : « Quelle belle toile de fond ! » et l'arbre gardait ces lettres entrelacées comme les troncs ainsi creusés conservent, immobiles et fidèles, les serments et les dates dont les vivants, les errants, ne se soucient, ne se souviennent plus.
Puis, en chantant, ces enfants s'étaient remis en route — Mme Aubry les suivant, un peu fatiguée, essoufflée.
Les sentiers verts entendaient leurs refrains. André, de sa voix de tragique, répétait quelque romance que Gapoul alors mettait à la mode :
Et moi-même joyeux de les voir si contents,
Je me mis à chanter, comme on chante à vingt ans!
Ils avaient pris par les bois pour gagner Viroflay
il LE MARIAGE D'AGNÈS
où ils attendraient le train, et Simone à toul momenl
s'arrêtait, regardant, étonnée, les moindres ileurettes qui lui étaient nouvelles, les bruyi petites clochettes d'un violet tendre ou rose, le- fougères, les mousses, — et le soleil qui traversait les branches vertes des chênes, tachetait de lumièi bouleaux blancs, et le ciel d'un bleu très doux qui rappelait à la petite Parisienne les toiles peintes des décors de la Comédie. André -amusait à la voir heureuse, courant en avant, tandis que la mère appelait, la voix proches :
— Attends-moi! Tu vas, tu vas... Je n'ai plus mes jambes de vingt ans, moi, tu -
Simone arrachait aux haies des chemins ; des mûriers aux pétales roses: elle tendai noisettes à peine mûi I lui,
iant les branchettes flexibles rs, la
• lait arrachant les fruits qui l'élonnaient, toul blancs dans leur gaine verte.
El elle riait quand, du boul la noisette, elle ne trouvail qu'une p lande
minuscule, d'un ton de lait, comra »u un
grain de riz :
— Ce n'élail pas la peii
\u loin les rumeurs montaien comme du tond d'une cuve. Des train .tient.
sifllaient — et par d(
dans une apothéose de lumière, la masse bleuie du château de Versailles. Simone disait :
— Que c'est beau ! Plus beau qu'un décor !
Un moment, auprès de la Sablonnière, ils avaient rencontré des enfants, des tout petits en chapeau de paille, les vêtements blancs, portant des fusils et brandissant des drapeaux tricolores. André avait échangé un regard avec Simone en apercevant ces petits.
11 y en avait un, rose et blond, qui soufflait dans une trompette. En jouant à la guerre ils ramassaient des pierres et du sable et une mère leur criait de loin :
— Non, non, pas de pierres ! Vous allez vous faire du mal !
Les pierres tombaient, balles inertes, dans la poussière de la Sablonnière — et André pensait, tout à coup, à l'autre poussière, à l'autre fumée, celle des soldats en marche ou des batteries en action.
Cette pensée de la guerre, que les bois lui faisaient oublier, il allait la retrouver tout à l'heure dans les wagons où s'entassaient les Parisiens du dimanche, à Suresnes, à Asnières, où la foule grimpait sur les escaliers des impériales, s'accrochait pour partir aux ferrures des portières, repoussant les employés qui tentaient de maintenir la cohue, pendant que des soldats, des mobiles, juchés sur les voitures, agitaient leurs képis et, entre deux
couplets des Pompiers de Nant ^étaient,
comme pour s'éprouver et s'étourdir, L'appel vociféré :
— A Berlin! A Berlin!
L'idée de la guerre, surtout, André allait la retrouver plus nette et plus sévère, à Paris, lorsque, en descendant du train par l'escalier de la gare étroite que précédait une cour à arcades, il voyait la foule s'arrêter, faire la haie, pour regarder passer, dans la nuit, un régiment marchant silencieux, allant du côté de la rue La Fayette, là-bas, vers la gare de l'Est... Le pas cadencé des bataillons rendait, sur le macadam, un bruit sourd où cliquetaient des bruits métalliques, celui des quarts de fer-blanc frappant sur le fourreau des sabresbaïonnettes. Et cette noire masse d'hommes, d'où pas une clameur ne sortait pour répondre à queUj vivats de la foule, montait comme un trou] sombre, tandis que le train de Versailles comme un torrent bruyant ses zouaves, sur le trottoir parisien.
Pour regagner la rue de Paradis, Simone et André suivaient précisément le régiment en mai rangs du troupeau humain ondulaient datant euxj et ils regardaient, à la lueur des becs de armes subitement illuminées qui retombaient, quel* ques pas plus loin, dans l'oml
La jeune fille avait pris, instinctivement, comme
peureuse, le bras d'André et elle disait, de sa jolie voix douce :
— Les pauvres gens! Il y en a tant qui ne reviendront pas ! Gela me serre le cœur !
— Ils vont faire leur devoir, dit André. A leur place, nous ferions tout comme eux !
— Tout de même, c'est affreux, la guerre, fitelle.
Puis, brusquement :
— Mais vous n'avez pas à craindre départir, vous, André! Votre prix du Conservatoire vous exempte du service militaire, n'est-ce pas?
— Non! oh! non! Ce prix-là me donne le droit de débuter à l'Odéon, si le Théâtre-Français ne me réclame pas, mais voilà tout, et c'est quelque chose, je pense. Gequi m'exempte, c'est que j'ai tiré un bon numéro à la mairie. Et puis, fds de veuve... Mais, s'il le fallait, ce n'est pas cela, Simone, qui m'empêcherait de prendre le fusil !
— Ne pensez donc pas à ça, interrompit la mère, qui marchait à côté d'eux et écoutait. Il n'y a pas besoin de se faire tant de bile. Mme Mattet, la voisine d'au-dessous, qui connaît la cousine du général..., du général..., enfin d'un général, m'a dit que c'était une affaire de* quinze jours et que son cousin comptait bien finir la saison à Biarritz, après la campagne. Ainsi !
Et, tandis que la masse sombre du régiment se
fondait, se perdait au loin dans la nuit, les jeunes gens — en entrant dans La rue de Paradis où, sur le seuil de la maison qu'habitait Simone avec sa n André allait quitter la jeune fille en lui disant demain » — aperçurent un groupe d'hommes qui, par la rue de la Fidélité, débouchaient dans le faubourg Saint-Denis en agitant, au-dessus de leurs tètes, comme des torches énormes. d< flammés qu'ils mirent tout à coup en tas. d;< autour comme des enfants devant un feu de joie.
— Qu'est-ce que c'est que ça '.' dit Simone.
Ils coururent très vite, Mme Aubry, lasse décidément, les suppliant d'attendre un peu.
Les balais entassés flambaient gaiement le long du trottoir et la lueur rouge éclairait des cu-
rieux, d<v femmes, d'enfants qui riaient d'un rire.
Et, comme André Interrogeait un des spécial un bon gros homme qui riait plus fort qvn autres :
— Ce sont les balais des balayeurs qui flambent .'...
a Allemands, les balayeurs! alle-
mands et des espions!... Au diable, les bala] Au l'eu, les balais' A Berlin! A Berlin!
Quelques rasade hauffaienl le
gros homme i allaient aussi la \
La foule répéta le i ri :
— A Berlin in!
LE MARIAGE DWGNÈS 19
Simone se serrait plus encore contre André, tandis que montait, vers le ciel d'été, avec une odeur de pétrole, la fumée des balais des pauvres diables de balayeurs dont beaucoup, sans doute, étaient Français et payaient ainsi les frais de la première illumination de la guerre.
Et André serait rentré tout triste chez sa mère, s'il n'avait pas emporté avec lui le clair regard très doux et le sourire attendri de Simone.