I.K MARIAGE D'A
sonnage, un peu voûté, grisonnant, barbu, l'air fin et discret, recroquevillé, M. Edouard Thierry, administrateur général de la Comédie-Français
Lorsque le ministre parut, — un bel homme, élégant, jeune, mondain et parisien, — M. Auber alla vers lui, saluant M. Maurice Richard, qui lui rendait ses compliments d'un air aimable et, derrb le ministre, montaient l'escalier un charmant homme, alerte, le visage rasé, spirituel et narquois, un sourire de malice et un regard de bonté soi des cheveux tout blancs, M. Camille Doucet, directeur général de l'administration des théâtres, suivi de son chef et son sous-chef de cabinet, M. Gerspach et le baron des Chapelles, et d'un petit homme à l'air timide qui semblait se glisser plutôt q figurer dans le groupe officiel: M. J.-J. Weiss, conseiller d'État, secrétaire général du ministèi Ancien enfant de troupe et Alsacien, M. le taire général songeait peut-être, tandis qu ail-
lent les compliments dans le cabinet du dir< leur, aux pantalons rouges de la garnison et aux nœuds de rubans noirs des belles fille* bourg.
l uis, après <|iiei<[ues paroles rapides mots redoutable it prononcés furtivement,
« l'arm
il l'immense table vei de diplômes blanc-, le
ministre prit place, se détachant sur le fond pompéien du décor au ton de brique où des Muses se découpaient en silhouettes comme sur la fresque d'une muraille d'Italie.
Et les invités, les lauréats, les journalistes, se montraient et désignaient les personnalités qui, auprès du ministre et du directeur, venaient de s'asseoir, la plupart essayant des sourires un peu contraints, l'air soucieux en réalité, dans ce brouhaha de joie nerveuse sur lequel planait une vague angoisse: le prince Poniatowski, sénateur, MM. de Saint-Georges, de Beauplan, commissaire impérial; M. Perrin, directeur de l'Opéra, maigre, un visage émacié surmontant une cravate blanche, sévère d'aspect, tendre au fond; M. de Leuven, directeur de l'Opéra-Gomique, M. Martinet, directeur du Théâtre-Lyrique, les professeurs, acteurs ou musiciens célèbres. Ils entouraient le ministre et un grand silence se fit, presque religieux, lorsque, dans cette salle où éclatait, il y avait quelques jours à peine, le rire immortel de Molière, celui qui présidait dit, la gorge serrée, la voix tremblante :
« Jeunes élèves!... C'est au moment où la guerre s'engageait que se sont ouverts vos concours annuels. Quelles que fussent, alors, les préoccupations du pays, la foule d'élite qui vient, chaque année, assister à vos pacifiques combats ne vous a pas fait
défaut. L'affluence a été la même, l'intérêt qui s'attache à vos concours est demeuré aussi vif. Il n'y a que les institutions vraiment nationales <{ui, au milieu des effervescences les plus généreuses de la patrie, réussissent ainsi à garder intacte leur part de l'attention publique... »
Simone, assise au premier rang des élèves, exquise dans sa robe blanche avec ses cheveux d'or fin relevés sur la nuque, écoutait, et, cherchant tour à tour du regard Mme Morêre, André et Mme Aubry, elle revoyait — tandis que le ministre parlait — cette masse noire qui marchait silencieuse vers la gare, la frontière. Et elle essayait de sourire. Mme Aubry, aux stalles, causait, folle de joie, avec la mère d'André, et lui, assis à gauche de la grande table, le palmarès à la main, attendait que le ministre eût fini son discours pour proclamer, comme on l'en avait chargé, Les noms de ces lauréats, parmi lesquels était le sien.
Le ministre parlait des généralités esthétiques qui sont, chaque année, la redite éloquente de ces harangues, el l'auditoire juvénile écoutait à peiné lorsque, tout à coup, avec un Ponde;
le président «lit lentement, après irrêté un
mom<
« Il ne nous resterait plus, jeunes élèves, qu'il i remettre aux lauré je ne
« savais qu'il y a des vides dans vos rangs : « quelques-uns de vos camarades, sous la conduite « de notre glorieux souverain et de son fils, leur « jeune compagnon d'armes, sont à la frontière. € Je veux, avant de vous couronner, leur adresser, « au nom de tous, un affectueux souvenir. Qu'ils « entendent vos applaudissements! (Un tonnerre de « bravos interrompit le ministre.) Ces sentiments « nationaux sont de tradition, du reste, au Gonser- « vatoire : c'est aux temps héroïques de notre grande « Révolution que le Conservatoire a été fondé ; c'est « un capitaine de l'armée du Rhin qui a été son « premier directeur; ce sont des hymnes de com- « bat, des hymnes de victoire, que la Convention, « en le créant, lui a tout d'abord demandés.
« Puissions-nous bientôt, après une paix glo- « rieuse, revoir vos camarades ! Forts de leurs « études et de leurs émotions patriotiques, ils trou- « veront, à leur tour, des accents pour célébrer « nos triomphes! »
Alors, une tempête d'enthousiasme éclatait, comme si, à l'apparition fantomatique des armées de la Révolution, des victoires de la Convention, évoquées soudain par un ministre de l'Empire, quelque souffle d'héroïsme eût passé sur ces jeunes fronts. Les petites mains féminines battaient fébrilement; debout, les jeunes gens saluaient de loin
J. LE MARIAGE D'AGIN
les lauréats absents partis pour la défense de la patrie. Simone pleurait, secouée par l'émotion qui gagnait les cœurs dans la petite salle électriquement emportée, et André se disait tout bas que, lui aussi, était prêt à faire ce que faisaient ces lauréats qui ient là les parcliemins des diplômes pour les cartouches des chassepots.
il lut alors, d'une voix superbe, de sa belle voix de tragédien, la longue liste de ces lauréats de toutes sortes, incessant défilé d'élèves du chant, du piano, du violon, d'instruments de cuivre; et quand il arrivait au nom d'un lauréat enrôlé à l'armée du Rhin, il appuyait plus fortement, comme pour donner plus de force à l'hommage public.
Il éprouva même une sorte d son propre nom, à déposer le palmarès pour aller, des mains « 1 1 1 ministre, recevoir son diplôme au
■ d'un sourire de M. Auber et d'un tête de M. Edouard Thierry, qui était i une
promesse d'engagement. II eut, â sensation que les applaudissements, chi
heureux, donnés aux absents, valaient mieux que ces b camars is. Il
enviait ceux qui n'étaient pas là el il cherchait, parmi les jeunes filles, le < ifantin d S
ame poui pour expliqu
Il avait déjà repris <a pla conti-
nuait â I
de classe proclamés par lui, sonnaient dans la petite salle : Joumard, H. Dupont, Baillet, Barretta jeune... Il dit, avec le plus de fermeté possible :
— Concours de comédie. Élèves femmes :
Mlle Simone Aubry, élève de M. Régnier.
Et, avec sa grâce d'enfant et son charme de femme, Simone apparut sur le seuil de la petite porte, sourit d'abord à André, puis, leste, comme si elle eût, dans un jardin, couru après un papillon, alla droit au ministre, salua, prit le parchemin et remercia M. Auber, qui disait :
— Une fillette, monsieur le ministre!.. Mais la fillette deviendra une grande artiste..., si elle travaille!... Si elle travaille!...
Simone avait déjà disparu, saluant, remerciant du regard M. Régnier, dont le profil de Robespierre s'égayait du triomphe de son élève, n'écoutant pas le correctif du maître, et les bravos de la salle continuaient encore à la suivre, l'Agnès délicieuse ayant, au concours, séduit tout l'auditoire en partie revenu pour la distribution des prix.
Puis, le dernier nom de lauréat lancé par André, le ministre se levait, traversait les couloirs, remontait l'escalier jusqu'à la petite salle précédant la loge du milieu où il allait prendre place et écouter le concert.
On échangeait quelques propos en avalant des sirops, du porto tandis que les garçons débarrassaient la scène de ses banquettes.
— Qu'est-ce que nous allons entendre?
— V École des Femmes, «lit le directeur. Un fragment d' Œdipe à Colone, un fragment du Faust, de Gounod, et une scène des Châteaux en Espagne!
— Colin d'Harleville!
— J'aime mieux Molière, fit M. Auber.
M. Doucet répliqua :
— Ne dites pas plus de mal de Colin que de Xicolas !
C'était surtout la scène de Molière qu'on attendait, non pas pour Molière, mais pour Simone, la petite Agnès, « l'Agnès idéale », — pour répéter le mot des journaux, l'Agnès dont le suc avait été si grand et qui, sous ses cheveux blon<l< comme les fils de soie d'un cocon, son sourire ingénu, sa gracilité juvénile, était déjà célèbre dans ce petit monde des théâtres où tout passionne les autres mondes. Le visage d'un ange et l'esprit d'un démon », avait déjà imprimé, en parlant d'elle, un critique qui se souvenait d'avoir et
La scène commença. L'éternelle scène, cruellement humaine et tristement comique où Anmlphe interroge la créature exquise dont il convi jeunesse et dont le cœur de seize ans va droit au cœur d'Horace, aux vingt ans de l'amoureux ain Arnolphe veut, dit-il, le sond< cœur, et.
chaque questi lu pauvre homme, un
lancinante semble la plus atroce et la plus
pérée des ironies parce qu'elle dit la vérité, la jeune fille, parce qu'elle avoue, avec une naïveté qui, pour un peu, serait perverse, la présence d'Horace, les allées et venues d'Horace, les saints, les paroles de la duègne, le vol du ruban. Et avec quelle inconscience souriante elle le torture, cet Arnolphe, elle qui, sans pleurer, ne peut voir un poulet mourir!
Simone était délicieuse dans ce personnage de tortionnaire inconsciente. Elle avait mis une douleur réelle dans les cinq mots fameux prononcés, selon l'usage : « Le petit chaWest mort! »
Elle avait donné comme un orgueil de bonne petite ménagère à l'énumération de sa tâche des derniers jours :
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi...
Et toute une poésie d'enfant qui sourit au printemps, s'abandonne à la vie, ne demande qu'à aimer et â être aimée, avait passé, dans cet aveu très franc, souligné d'un sourire : « Jamais je ne m'ennuie! »
C'était la jeune fille, la jeune fille dans toute sa grâce, une fleur de jeunesse, un matin d'avril, une grâce d'aurore attendrie et, derrière le portant de la scène, André, entr'ouvrant imperceptiblement la porte, voyait en sa robe blanche, un ruban bleu de ciel dans les cheveux, sa fiancée, sa jolie fiancée,
la petite Simone, conquérir, une fois de plus, charmer comme l'après-midi du concours, salle qui, ravie, battait des mains, saluait ce lever d'étoile.
Là-bas, dans la loge, du jury, les têtes se penchaient sur leurs cravates blanches, souriaient, marquaient ces hochements approbatifs qui sont les mouvements instinctifs du succès. Et André se retournait pour dire tout bas, joyeusement, à une petite femme qui, les mains croisées sur sa poitrine, sentait son cœur battre, battre :
— Ça va bien, madame Aubry, ça va bien! Simone joue encore mieux qu'à son concour> !
El tout son cœur, à lui, sautait de joie et il tait comme une caresse lui passer sur la nuque, à ces mots d'Agnès, disant, de sa voix musicale, tendre, heureuse, légère comme an son de harpe, à Arnolplie :
— Nous serons mariés?
— Oui.
— Mais quanti '
— Dès ce soir?...
Non, ce De serait pas i d< il bientôt. Après le retour des can partijj
là-bas et qui reviendraient avant peul àp tour? avant le retour!... Pourquoi attend]
Simone avait prononcé comme si elle eût parlé, non à Arnolphe, mais à André, — à cet André qui l'écoutait, — les paroles d'Agnès. Et le jeune homme avait senti à ses yeux monter des larmes très douces. Il était certain qu'en modulant ces mots elle pensait à lui. Dans toute cette salle, elle ne voyait que lui comme, par l'entre-bâillement de la porte, son regard ne cherchait qu'elle.
— Elle est incomparable, madame Aubry, délicieuse !
— La chère petite ! Ma petite Simone !
— Notre Simone, madame Aubry!
Un tonnerre de bravos avait accueilli la sortie d'Agnès, foudroyée par le geste d'Arnolphe, mais, tout en baissant le front, emportant, — on le sentait bien, — gardant comme un trésor caché, l'image adorée d'Horace.
André se rejeta vivement derrière la porte, afin qu'on ne l'aperçût pas quand Simone quitterait la scène et, Agnès une fois disparue aux yeux du public, il referma la porte en criant lui-même :
— Bravo!
Alors Simone se jeta, comme elle l'avait fait déjà le jour du concours, au cou de sa mère, riant, battant des mains, de ses petites mains d'enfant, sautant comme une fillette qui jouerait à la corde, — puis les tendant, ces mains nerveusement agitées, à André, qui avait envie de les manger de
baisers. Mais quoi ! tous ces gens autour d'eux! Les chanteurs, les lauréats du violon, les professeurs, les parents! Il avait la timidité de sa joie. Seulement, son regard rayonnait du triomphe de la jeune fille, et il redisait à sa mère, assise sur une chaise, aussi émue, elle aussi, que Mme Aubry elle-même; — il répétait, tandis que, dans la coulisse même, on applaudissait comme dans la salle :
— C'est Y Agnès idéale! Bravo, Agnès! Vive Agnès!
Et puis, Simone courait à son professeur, qui venait, lui tendant les bras :
— Eh bien! cher monsieur Régnier, êtes-voufl content?
— Tu es l'Agnès de Molière! J'en ai bien vu, des tes! Jamais une Agnès parfaite comme toi! Tu
as raison : ce n'est pas dans Victorine, c'est dans Agnès qu'il faut débuter! Embrasse-moi enco
La salle, maintenant, se vidait. Dans les coul sur les escaliers, sous la voûte du péi istyle, c'él d'Agnès plus que d'Œ que l'on
parlait, et ce nom nouveau, ce nom de Simone Aubry, courait sur toutes les lèvres comme un nom glorieux de victoire...
André voulait accompagner Simon jusqu'à la rue l où une voit
attendait. Il sortit très vite, appelant le cochi
La rue était noire de mond< e n'était
plus le nom d'Agnès qui revenait sur les lèvres. Un nom inconnu, un nom à sonorité dramatique courait, un nom qui frappa André. Les visages étaient sombres. On parlait bas. Il s'approcha. Au milieu d'un groupe, quelqu'un disait :
— Wissembourg... Écrasés... Division Douay détruite.., Douay mort...
— Wissembourg?...
Il resta, un moment, immobile, dans la rue, sous ce beau ciel d'été, dans la lumière un peu atténuée d'un jour finissant.
A côté de sa mère qui, elle aussi, répétait ce nom sans comprendre : « Wissembourg », il oublia, un instant, Agnès, Arnolphe, Molière, — le rêve! Et ce ne fut que lorsque, sur le seuil de la petite porte, Simone apparut, enveloppée par Mme Aubry dans un châle de tricot rose jeté sur sa robe blanche, qu'il revint à sa pensée unique et entendit encore bruire, dites par la voix caressante, les chères paroles de promesse :
— Nous serons mariés ! . . . Allons, viens, maman ! . . .