‹ Le mariage d'Agnes; histoire d'amour et de théatreChapitre 5 sur 16 · DERNIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE SOIRÉE

Il fallait aller, le soir, à la réception «lu mini des Retires, Sciences el Beaux-Arts. Sim ûtété

invitée à dire <l»is vers el Mlle Barretta y allait donner quelques répliqu< !in d'Harleville. Mme

rère y pouvait accompagner son I it nécessaire rue des Al '!« l'École y fêtaient un prix d , un

camarade partanl pour la Villa. André, prié de dîner là, «'ùt été Tort ennuyé d'accepter l'invil ministérielle qui .'tait comme un ordre, >\\ n'eûi été certain «le rencontrer au palais Lauréats, Simone, cha gramme de la soirée.

LE MARIAGE D'ACNES 35

Triste soirée, sous les plafonds polychromes violemment dorés, les lustres étincelants des grandes salles du Louvre; soirée inquiète où, à travers les salons, parmi les femmes en toilettes claires, apparaissaient des visages officiels au rictus figé, factice, le regard morne, la pensée ailleurs. Une sorte de voile de deuil semblait tomber sur les épaules nues, les habits noirs. La fête officielle disparaissait comme sous un crêpe. Mais telle est l'irrésistible puissance de la jeunesse que, dans leurs jolies robes blanches, les petites élèves du Conservatoire, les lauréates encore rayonnantes de leur succès de l'après-midi, passaient gaiement, restaient rieuses jusque dans cette atmosphère lourde de tristesse; et leurs voix, qui partaient en fusées, éclataient, bientôt réprimées, dans cette foule où Ton parlait bas, très bas, avec des hochements de tête, mais où, cependant, un bruit de houle, une rumeur montait, comme de toutes les foules assemblées, cohues de la rue ou poussées du salon.

Et les « jeunes élèves » couronnées le matin s'amusaient de leur directeur, le directeur du Conservatoire, venu là en costume de membre de l'Institut sa petite tète blanche, toute ridée, enfoncée, engoncée dans le haut collet de son habit vert. Galant, empressé, marivaudant, le vieux M. Auber prenait la main de ces fillettes, les tapotait, souriait, puis, en les quittant, disait, sa physionomie chan-

géant d'expression tout à coup et devenant grj — Je viens d'entendre la Muette de Port

Amour sacré de la patrie,

Conduis, soutiens mon bras vengeur...

C'est très bien, très bien. Seulement, j'ai fait une remarque. Chaque fois qu'on chante la Muette de Portici, À y a du sang versé!... C'est comme un sort. Les petites élèves, de loin, le regardaient, étouffaient leurs éclats de rire :

— Il a l'air d'un singe, M. Auber!

Elles ne se doutaient guère de ce qu'il disait, M. Auber.

André, dans cette foule, cherchait du Simone et ne l'apercevait point. Elle n'était \ encore arrivée. L'heure du concert approchait.

— Tu a- l'air inquiet? lui dit quelqu'un en lui frappanl sur l'épaule. C'est la dépêche qui t'attrisl

André s'était retourné.

— Dornoj '. Toi ! Ah î que je -m- content !

In camarade de collège, un peintre, un aspirant au |>ii\ de Rome comme André avait été le conquérant du prix de tragédie. Un grand bea figure pensive, portant, sur ses traits sérieu

vingt-deux ans, — l'expressi !«■ fatigue pi

lr rayonnement aussi que donne le labeur du c< m. L'œi] était profond, noir et curieux, dans un

vTisage maigre de huguenot à barbe noire, finement pointue. L'habit noir semblait une façon d'anachronisme sur son torse où l'on eût cherché un pourpoint.

— Ah çà! dit Dornoy, tu remplis les journaux de tes triomphes, toi ! 11 parait qu'un tragédien nous est né! Salut, Talma!

— Comment faut-il te saluer, toi? Meissonier ou Manet? Courbet ou Cabanel?

— Va pour Yelazquez, pendant que tu y es, et ne dis pas à M. Cabanel que je pioche les Franz Hais plus que les Benouville!... Mais je crois bien, mon bon André, que tu vas fermer pour un moment tes bouquins classiques et moi ma boîte à couleurs pour aller voir ce qui se passe du côté de Châlons. Mauvaise affaire, Wissembourg, tu sais !

fu vieux monsieur, à tournure militaire, cravaté du ruban de commandeur, dit en passant, d'un ton bourru :

— Rien du tout, jeune homme! Affaire d'avantposte ! Nous devons déjà avoir effacé ça, maintenant. Inutile d'en parler, surtout ici !

Et il disparut parmi les invités.

— Il a peut-être raison, après tout, fit le peintre. On a peut-être biffé, gratté ce nom-là avec des baïonnettes en guise de canifs. N'importe ! ça nous met la puce à l'oreille ! Est-ce bète de se retrouver avec des préoccupations aussi assommantes, hein?

Alors, ils causèrent du passé. Un passé d'bier. Ils s'étaient vus trop rarement, depuis leur sortie <lu collège. La vie avait dispersé déjà les camarades d| la veille. Ils s'étaient rencontrés à quelque banque! d'anciens élèves de Bonaparte, à la Saint-Charlen magne. On échange là ses espérances quand on est jeune; on y ressasse, quand on est vieux, ses souvenirs. Des espérances! Ils en avaient tant. Le mondj à conquérir! La gloire! Et, déjà, voilà qu( vides s'étaient faits parmi les compagnons

— Le petit Thiroux?

— Mort.

— Belloc?

— Aux colonies. En Cochinchine. Au diable.

— De Janillac?

— Ils étaient deux ! L'aîné, mort comme Thiroux. Lucien, Lrès vivant, bon vivant, viveur m

Et ne s'embètanl pas dans l'exist mets. Tu ne l'as pas revu?

— Non, di1 André.

— Moi, il vient n

habitons, des camarades el moi, un al

mun, rue d'Assas, une cité à nous, (ont un passai i

à nous, une façon de phalan

nons) parfois, <!•

nuyeuses. Nous jou< ' VI

amu qui, dans

laisse quelquefois mélancolique. Affaire de tempérament. Mais c'est étonnant qu'on ne t'ait pas vu là!... Jamais!... Après tout, c'est bien aussi extraordinaire que je n'aie jamais été demander à dîner à ta mère, la bonne maman Morère, la providence àes rapins de Montmartre... Tu sais comment on appelle le restaurant de la rue des Abbesses? La Soupe de Famille ou la Maternelle à Crédit !

— Ma mère est très bonne, en effet.

— Et nous, nous sommes très gais. Il faudra que tu joues un rôle dans la prochaine revue, en décembre, au réveillon !... Tu nous imiteras les tragiques, Beauvallet, Maubant... Et pourquoi pas le compère?... Est-ce dit?

La foule grossissait dans les salons, le bruit de houle grandissant. André cherchait toujours des yeux Simone parmi les invités. Il répondait à Dornoy et pensait à elle.

— Je voudrais le revoir, Janillac ! dit-il comme machinalement. Je l'aimais beaucoup.

— Oh! le revoir, rien de plus facile!...

— Et, si tu veux, puisque je te retrouve, ce soir — 5 août, jour de mon prix, date dans ma vie ! — nous tâcherons de ne plus nous quitter ! Nous devrions marcher en avant, coude à coude. Je te réciterai mes rôles...

— Je te ferai ton portrait...

— Et Lucien?

40 LE MARIAGE D'AGiNESj

— Il louera des places, le soir de tes débuts, e( il m'achètera mes premiers tableaux. Voilà! Mais qu'est-ce que tu as à toujours souder l'horizon comme si tu allais voir entrer M. de Bismarck?

— C'est que tu ne sais pas, répondit André, tou| heureux de prononcer encore un nom adoré, de reparler de Simone, je me marie !

— Déjà?

— Déjà. Et j'attends ici, ce soir, celle qui ma femme!

— Ici?... Au fait, je te croyais républicain ej j'étais même un peu étonné de te voir chez un ministre. Mais, après tout, c'est ton devoir de lauréat. Ahçà! tu épouses dans les minisl fléchis"?

— C'est aussi le devoir de ma fiancée d'être ai Louvre, ce soir!

— Une artiste, la fiancée? Une chanteus

— Une camarade du Conservatoire. Mlle Aubrv !

— Agnès? U Agnès idéal : L'Agnès donl Banvilty a si joliment parlé, l'autre jouir?

— Oui, Banville. El Sarcey, el Saint-A

ions ! L'article de Sarcej , je l'ai relu dix fois. Il ei un peu dur pour moi; ça m'est égal. Il esl déiicieuj pour cil

— Mlle Aubrj \ Agnès !... Je t • fais mon compli ment. On dit qu'elle est très jolie, Mlle Au!

— Tu vas la voir !

Le peintre regardait André avec une sorte de pitié attendrie :

— Marié, toi ! Comme ca ! En débutant dans la vie! Qu'est-ce que je dis? Avant de débuter! Eh bien! après tout, tu as raison, mon vieux. On me reproche un peu d'être puritain, à l'atelier. On m'a surnommé Marcel, tu sais, l'homme des Huguenot*. C'est que je suis d'avis qu'on ne commence jamais assez tôt à prendre l'existence au sérieux! Oh! ça ne veut pas dire qu'il faut broyer du noir, assommer ses contemporains et s'embêter toute la vie! Non. Mais on n'est pas seulement sur « la machine ronde », comme dit M. Scribe, pour se divertir et chanter des chansonnettes. Tu te maries, tu as raison. Tu as trouvé la femme qui te plaît, tu as de la chance. Si je la rencontrais, moi, je la conduirais à la mairie tout de suite... Eh bien ! quoi? qu'est-ce que tu as encore?...

André n'écoutait plus ce que lui disait Dornoy. Il avait, dans cette foule, aperçu une tête blonde, un sourire qui venait à lui.

— C'est elle, mon cher !...

Et, fendant la cohue, Mme Aubry et sa fille arrivaient jusqu'aux deux jeunes gens, Simone tendant ses petites mains gantées de blanc à André qui, tout aussitôt, fièrement, la présentant au peintre :

— Ma fiancée !...

— Mon ami Dornoy...

42 LE MARIAGE D'AGNl

— Un joli portrait à faire, mademoiselle, dit

Dornoy. Si vous le permettez, ce sera mon cadeau de noces !

— Oh! fit Simone. Mon portrait! Mon portrait!... Mais avec plaisir !... Je n'ai que de mauvaises photographies !

Elle rayonnait. Tout lui semblait un rêve, depuis des semaines. Le concours, la proclamation deâ prix, cette ovation encore, l'après-midi, et tout <<' bruit, ces lumières, maintenant, ces salles

ipisseries, ces tableaux, le luxe ('datant qui, tout à coup, l'entourait. Elle n'était pourtant, comme sa mère, qui ouvrait de grande yeux, paraissait étourdie de ces tapages. Le rêve lui paraissait très simple. Ii semblait à Simone qu décors étaient faits pour elle cl que, puisqu'elle avait, toute petite, rêvé le théâti théâtre,

c'était cela, illuminations

ces compliments, ces mains Ira] nains

tendues, cette ^risen apothéoî

— Mais, mademoiselle, ce n'est pas ici la Voulez-vous prendre la peine livra madame?

lit un huissier qui, toul

la conversation el rappelai! à Mue1 Aubn que M salon servant ni les

artistes, n'étail pas là. mai ad, — el

dames voulaient bien le sui\

— Et M. Morère aussi, dit Simone, avec une gaieté fière. Le premier prix de tragédie, M. Morère!... Et qui me servira de souffleur !

André serra la main de Dornoy, à qui Simone dit :

— A bientôt, monsieur ! Les amis de mon fiancé sont mes amis !

Puis, on traversa la salle emplie d'invités, et l'huissier ayant ouvert une petite porte, par un couloir les deux femmes et André arrivèrent bien vite à un petit salon où les triomphateurs de la matinée attendaient : chanteurs, comédiens, instrumentistes; les uns assis, les autres debout devant un buffet où, parmi les fleurs, brillaient la glace des cristaux et l'or léger du Champagne.

— Ah ! Simone ! On t'attendait! Tu passes après le Faust, de Gounod.

— Je m'étais trompée. J'allais avec les invités ! Ah ! dame, je ne connais pas le protocole, moi !

Elle éclatait de son rire clair.

— Chut ! chut ! dit André. On joue la comédie, là-bas, vous savez !...

A travers la porte entr'ouverte donnant sur une estrade arrangée en forme de scène, et dont un paravent, orné de figures à la Watteau, formait la toile de fond, on apercevait, en effet, vus de dos, les lauréats qui redisaient la scène de Colin d'Harleville, et, un peu plus loin que ce petit théâtre, Simone regardait, curieuse, cette rangée de têtes —

4i LE MARIAGE D'AGNÈS

homme?, femmes, spectateurs, spectatrices, vis ennuyés ou souriants, qui formaient le public, — les femmes aux premiers rangs, leurs programmes à la main, les hommes avec des décorations sur la poitrine et des cordons au cou, debout, — et, au centre, là, à côté de l'-habit d'académicien de M. Auber, le ministre, — le ministre, toujouigant, applaudissant, essayant de paraître gai, un front soucieux et un regard vague, parfois...

Alors, attendant son tour, Simone prit la chaise à dossier doré que lui apportait André el s'assit sur le satin grenat du siège, entre son fiancé et sa mère.

André et elle se parlaient tout bas, pendant que se jouait, sur l'estrade, la scène des Châi Espagne, dont quelques vers leur parvenaient, soulignés quelquefois par des applaudissements ou par des rires.

— Vous n'êtes pas ('mue, Simone? Vous n pas étonnée de vous trouver ici, avec moi'.'

— Non.

— Cela ne vous parait pas si difTérenl de la rue radis ou du petit appartement de Montma

— Mais non. Dame î... Tout cela, ce sera notre vie, maintenant, une vie de lumière, de bruit, la vraie vie ! Ah amusant, André, vous vei

- - et je vous aimerai tant ! Pourvu que vous m'aivous, comme je vous aime !

— En \<»ilà une question I Mais vous ftles ton)

pour moi, ma chérie, vous entendez, tout. Je suis si heureux!

Les vers de Colin d'Harleville coupaient ces confidences douces, dites tout bas et qui n'arrivaient même aux oreilles de Mme Aubry que comme un murmure.

Le lauréat qui jouait d'Orlange disait, avec les traditions de Mole transmises à Delaunay par Firmin, les rêves du bâtisseur de châteaux en avenir :

...Chacun fait des châteaux en Espagne,

On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne;

Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé,

Peut se croire, un moment, seigneur de son village...

Des rumeurs du dehors, traversant les grandes fenêtres closes où la chaleur mettait une buée sur les vitres, soulignaient les bravos donnés au comédien. Et, sous le plafond doré du salon, des vers, à qui les événements tragiques donnaient une valeur inattendue, soulevaient, dans cet auditoire, un enthousiasme violent :

..Il n'est pas jusqu'au simple soldat Qui ne se soit, un jour, cru maréchal de France !

— Qu'est-ce qu'on applaudit donc si fort? se demandait André. Ah ! oui ! Le vers sur le maréchal ! ... Plus d'un croit l'avoir dans ses bagages, ce bâton-là !

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Mais il se demandait, surtout, d'où venait ce bruit singulier qui, parfois, couvrait presque la voix des comédiens et empêchait de les entendre.

Les conversations lointaines, toujours inévitables dans ces réceptions officielles, arrivaient, sa doute, comme un vague bruit, confus, fait propos et de pas; mais ce n'était pas du fond du salon que la sourde rumeur venait, — et c'était du dehors, là-bas, c'était de la rue que le grondement, le bruit de houle déferlant sur quelque roc montait, grossissait, grandissait. Et môme, en prêtant l'oreille, des lambeaux de chants perceptibles, avec de l'att< tion, arrivaient, — des accents interrompus de Marseillaise*..

— Oui, mais oui, dit An

N'est-ce pas, Simone, je ne me tromj tez

bien...

— Je ne sais pas, fil la jeune fille, souriante. Je ne connais pas la Marseillaise, moi !

Mme Aubry dit, solennelle :

— Ton père l'a chantée en i

— Mon pauvre papa! Qui me prenait sui doux!... Ali! il aurait ijourd'hui, papa, en entendant proclamer mon prix !

Sur l'estrade, des répliq ccédaient. Vi

répondait â d'Orlang<

Et i hacun redevie

Pais, parlant avant la réplique du camarade qui jouait sa scène, sur l'estrade, André disait tout bas ta Simone, rougissant alors en riant :

Hé bien! chacun, du moins, est heureux en rêvant. C'est quelque chose encor que de faire un beau rêve!

— D'autant plus, Simone, que notre rêve, à nous, n'est pas un rêve du tout et que nous nous aimons bel et bien en réalité, et que nous sommes heureux!

— Très heureux, André!

Flatteuse illusion! Doux oubli de nos peines!

disait d'Orlange, Là-bas.

Les lambeaux d'alexandrins se perdaient ou, parfois, arrivaient par bribes aux oreilles tendues des jeunes gens :

...En deux mots, Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes, Et, défi que nous croyons être heureux, nous le sommes !

Mais, comme un accompagnement imprévu, ironique et farouche, d'autres fragments de vers, déchiquetés comme un drapeau dans la tempête, montaient toujours, grondaient toujours, traversaient les vitres du Louvre, coupaient, sabraient les sou-

rires du bon Colin, — Rouget de Lîsle répondant, farouche, à Colin d'fïarleville :

Nous entrerons dans la carrière, Quand nos aînés n'y seront plus...

Puis, des cris, des hourras, L'explosion d'un volcan, quelque chose comme une lave humaine qui eût coulé, là, en bas, dans la rue de Rivoli et qui eût eu une voix :

Aux armes, citoyens !

Victor, le valet de d'Orlange, l'homme aux châteaux, disait fiévreusement sur la petit- en faisant rire :

Si je gagnais, pourtant, le gros lot, quel bonheur! Le torrent répondait :

Formez vos bataillons !

Et André, sans vouloir attrister Simone, son à cette poignante antithèse : la fête dans ces sal du Louvre, la menace dans la rue, sous le du

ciel d'août...

— Mademoiselle Aubry! Mademoiselle Aubry! appela vivement un régisseur, cravaté de blanc, — celui de la Comédie. A vous, mademoiselle, dit-il à Simone, qui souriait, ne pensail pas, comme André, au danger possible.

Les scènes de Colin d'Harleville étaient jouées. L'auditoire rappelait les acteurs qui, rayonnants, rentraient dans le salon d'attente, un peu essoufflés.

— Ça a bien marché !

— Dieu, qu'il fait chaud !

— A vous, c'est à vous, mademoiselle Aubry ! répétait le régisseur.

Alors, Simone se précipitait et, sur l'estrade, saluait cetle assemblée qui, une fois de plus, applaudissait ses cheveux blonds, son joli sourire, sa grâce de vierge de missel. Elle disait des vers et André glissait encore à l'oreille de Mme Aubry ces mots :

— C'est de la musique!

— Une vraie musique !

Il répétait ses éternelles paroles :

— Ah ! madame Aubry, que je suis heureux etque vous êtes bonne de me la donner!

— Oui, fit Mme Aubry, c'est un vrai cadeau, on peut bien le dire!

Et peut-être, dans le silence qui suivit cette constatation, faite avec une fierté toute maternelle, y avait-il quelque vague mélancolie, le rêve, aussi, d'un autre château en Espagne, Simone mariée non pas à un petit acteur débutant à la Comédie-Française, mais à quelque prince de légende, prince russe ou prince bleu, emportant la petite fée blonde dans un palais quelconque, dans un petit hôtel que d'autres avaient bâti, non pas en Espagne, cette fois,

àPassy.àAuteuil, avenue de l'Impératrice, tout |

— Mais, voilà, songeait la mère, elle aime son acteur comme elle aime son théâtre. Ces petites filles!... Ça ne sait pas!...

Elle aimait aussi le théâtre, Mme Auhry, — et elle fut toute fière lorsque, dans le petit salon où elle attendait, le ministre vint, le ministre en personne, et^ M. A uber lui-même avec le ministre, remercier et féliciter les artistes qui avaient collaboré au succèj de la soirée.

— Vous nous avez donné la primeur de votri talent. Merci de tout cœur !

Pour Simone, il fut tout particulièrement aimable]

— A bientôt, n'est-ce pas0 A la Gomédie-Franl çaise! J'aurai le plaisir de vous applaudir! Dans quoi débute rez-vous ?

— Oh! lit M. Auber, dans A Elle ne s pelle pas Simone, mais Agnès! C'est son vrai nom!

Pui-. passanl sa main ridée sur la juvénile épaule de Simone :

— Ma petite fille, quand je ne pelez-vous que votre vieux bonhomme de qui a applaudi Mlle Mars, vous a prédit q

ande arti pas trop la tête el ne vous révolt obstacle... ou à la prei

: théâtre, Il y

là. rap-

LE MAIUAGE D'AGNÈS 51

Et, comme s'adressant à tous :

— Il faut beaucoup de courage, mes enfants, là comme ailleurs!

— Ils en ont, monsieur Auber, dit le ministre.

La soirée était finie. La bousculade vers les paletots commençail. On assiégeait le vestiaire. André retrouva là Dornoy, qui attendait, le carton de son numéro à la main :

— J'ai de la patience, tu vois!

André voulait accompagner Simone et sa mère. Le coupé envoyé par le ministre n'avait que deux places. Pas de strapontin.

— Et tu ne vas pas monter sur le siège, dit Dornoy.

Les deux camarades revinrent à pied, André remontant vers Montmartre. Une boule emplissait la rue de Rivoli. Dans les profondeurs noires, vers le faubourg Saint-Antoine et la Bastille, la Marseillaise grondait. Les rues qui menaient au boulevard étaient plus calmes, presque silencieuses. Mais, au boulevard, on retrouvait la Marseillaise :

Allons, enfants de la pairie, Le jour de gloire est arrivé !

Les deux amis ne parlaient pas. Tout à coup, Dornoy dit, en hochant la tète :

— C'est symbolique peut-être, tu sais, le pro-

gramme de ce soir. Les Châteaux en E J'écoutais ça... Jamais je n'aurais cru que le bon d'IJarleville, qu'on nous faisait réciter à Bonaparte, dans la classe de Mazimbert, me semblerait, un jour, si tragique ! Prophétique, peut-être î Château en Espagne, la candidature llolienzollern et la défense au père Antoine d'y trouver un fromage de Hollande pour son fils... Ali! si l'on avait donc laissé les Espagnols se dégoûter eux-mêmes d«- l'Allemand!.., Mon brave André, c'est peut-être des châteaux en Espagne qu'on bâtit avec ces burgs des bord> du Rhin que nos soldats doivent conquérir!... ( s'avale pas comme ça, les nids à burgraves!... Et d tout ça, ce que nous venons de voir, l< - « li.uuarrures, les ministres, le Louvre, le diable et son train, s". 'croulait comme un château de cartes !..

— Nous verrou- bien, dit André.

!1< se séparèrent, l'un regagnanl la rive gauche) l'auire se dirigeant vers la Butte, — ton- deux penj sifs.

André songeait à Simone et Don en Espagne.

...Chacun fait iU-< châteaux en Espigne.

On on lait à la ville ain-i qu'à I :ie !

— pourvu, «lit le peintre, qu'on n'en fasse pas au quartier général !

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