‹ Le mariage d'Agnes; histoire d'amour et de théatreChapitre 6 sur 16 · DIMANCHE DE FETE · texte numérisé non relu

DIMANCHE DE FETE

— Eh bien ! André, quelles nouvelles, mon enfant?

C'était Maman Morère qui, du fond de son petit restaurant de la rue des Abbesses, interrogeait son fils, remontant vers Montmartre du fond de Paris, — de Paris enfiévré, effaré, — et rentrant tout pâle, avec des larmes dans les yeux.

— Ah ! maman, si tu savais !... si tu savais !...

Il se laissa tomber sur une chaise, les coudes sur la nappe d'une petite table attendant les dîneurs.

— Quoi donc? Qu'est-ce qu'il va? Mais parle! Parle donc!

La bonne femme devinait un malheur :

— Ce n'est pas Simone? 11 ne lui est rien arrivé? Maigre, active, rapide, elle était accourue, en

quelques pas, de son arrière-boutique aup son fils.

André la regardait de se< yeux tristes :

— Non, ce n'est pas Simone. Mais c'est, là-bas, l'armée..., l'empereur...

— Eh bien ?

— Prisonniers, tout cela!... Battus, perdu A Sedan !...

Mme Morère répéta ce nom qui avait, en effet, une sonorité de désastre.

— C'est fini, maman, c'est fini!... Plus d'arm Paris à la merci de ces Allemands ! Ah ! maman, ma pauvre maman, quel réveil ! Après ce beau rêve !

Il frappait de son poing sur la tab!

ment. Puis, tout à coup, il se rel lan! sa i

en arrière dans un mouveinoni qu'il eût pu noter devant sa glace (il n1 ait

guère), et il dit :

— Eh bien ! quoi ! Paris ! on va le d Voilà !

— Tu vas te faire soldat, toi? s'écria la mèi joignant les mains.

— Non, je vais me gêner '... Ah ! il faut se batl Eh bien ! on se battra !

Il secouait s. s cheveux épai déjà, quelque adversaire à l'horizon.

— Quel malheur ! Won Dieu, quel n pétait la raèi

Elle regardait dans la rue comme si les passants, plus rares en ce dimanche de septembre, allaient lui annoncer une autre nouvelle, plus consolante que celle que son André jetait là, sinistre.

— Et dire que c'est ta fête, ma pauvre maman ! Sainte Rosalie ! Ah ! elle sera gaie, la Fêle, cette année !

— Qu'est-ce que tu veux? répondit Maman Morère. Il faut subir ce qu'on ne peut éviter!... Ah ! mon pauvre petit, mon pauvre André î

Alors, — tout en mettant machinalement les couverts sur les tables séparées, — elle interrogeait encore, demandait à André ce qu'il savait.

Il ne savait rien, sinon que nos soldats, entourés, enfermés autour de Sedan comme dans un entonnoir, avaient été forcés de capituler sous les canons allemands. On avait hissé le drapeau blanc qui demande merci. On s'était rendu. Des milliers et des milliers d'hommes étaient captifs. Une troupe qui n'était plus qu'un troupeau. Voilà.

Des dépêches, venues de Belgique, apprenaient cela par fragments, un détail sinistre arrivant par le télégraphe après quelque détail horrible.

— Et il ne s'est pas fait tuer, lui ? demandait Mme Morère.

. Lui, c'était le chef, l'empereur.

— Non... Eh bien! fit André, avec l'accent viril qu'il eût mis à une réplique de Corneille, c'est à nous de montrer comment on meurt!

— Veux-tu bien te taire! s'écria la d

Ellese tournavers un jeune homme qui se montrait sur le seuil, poussant virement la porte du restaurant.

— Voilà André qui parle de se faire tuerl ditelle. Comprenez-vous ça, monsieur Dornoy*.'

— Je comprends que ce n'est pas amusant, mais qu'il faut faire ce qu'il y a à faire. On n'a, du reste, pas besoin d'être tué pour ça... Au contraire!...

Dornoy, invité au repas de famille, à celte fête de la maman, la Sainte-Rosalie, arrivait bien avant l'heure du repas. Il venait de la place de l*Hôtel-de^ Ville en droite ligne. C'était fini. La République était proclamée. On allait réparer les désastres de l'Empire;

— Est-ce vrai? dit André. Es ssible?

— Tout ce qu'il y a de plus pos

de Paris forment, dès à présent, le gouvernement de la Défense nationale0 Vive le gouvernement de la Défense! Et, surtout, vive la Défense nationale!

Dornoy, dans ses propos, mettait tant de résolu^ tion cordiale qu'il consolait un peu Andi péré el répétant, comme par un

— Sedan! Sedan !

Le visage de huguenot du peintre s'illuminait d'une expression de vigueur ardente, el lution

se doublait gaiement de cette gouaille rie qui esl la coquetterie de la bravoui

— Ah ! ilsvonl venir, ces messieu On les recevra !

Maman Morère, nerveuse, plaçait un peu de travers, tout en soupirant, les cuillers et les fourchettes de ses habitués. Ce soir-là, du reste, il y aurait peu de consommateurs, sans doute. Montmartre paraissait vide comme s'il eût tout entier émigré vers Paris, descendu, torrent humain, du côté de l'Hôtel de Ville.

— Est-ce que Simone viendra seulement à présent? disait André.

Il avait envie de l'aller chercher rue de Paradis, pour lui permettre de traverser la foule.

— Oh! dit Dornoy. Il n'y a aucun danger. C'est un dimanche comme un autre.

Mme Aubry et sa fdle avaient accepté de venir fêter la Sainte-Rosalie. Il serait lugubre, le dîner de famille. Dornoy, en attendant, causait avec André dans un coin, et ils se demandaient, l'un et l'autre, ce qu'ils feraient le lendemain. Il y avait un bataillon de francs-tireurs de la Seine où s'étaient engagés des camarades, des artistes. Si l'on pouvait s'y enrôler !

Leur âge les appelait à figurer sur d'autres contrôles. Mais la présence effective dans un corps de combattants devant l'ennemi leur permettait, peutêtre, de faire leur service parmi ces éclaireurs, ces soldats d'avant-garde. Ils demanderaient. Ils verraient.

— Je réclamerai des protections pour me faire

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plus tôt casser la caboche, disait Dornoy. D'ail! André et moi, fils uniques de femmes veuves, nous pouvons choisir l'uniforme sous lequel nou^ devons nous faire trouer la peau.

La pauvre Mme Morère devenait verte en écoutant de telles paroles. Méchants enfants!

— Vous êtes sauvage, monsieur Dornoy.

— Mais je plaisante, Maman Morère. Une plaisanterie, ça ne tue personne!

Le soir venait. Quelques clients habituels arrivaient seuls prendre, dans le petit restaurant, leur place accoutumée. Des peintres/ de vieux rapins, qui en avaient « tant vu », dans leur longue tence de manœuvres d'art, — juillet 1830, juin ' décembre 1852, — mais qui il pal

à celle-là ».

— Trop sévère, l'anecdote!

Ils /'changeaient leurs tenls. I

restait calme, très calme, pi beau. Une révolution toute simple. Pli ipeajj

tricolore sur les Tuileries. L'impératrice était ps On se promenait dans les Champs- El mme

s'il n'y avait pas de Prussiens dans les Ard n'y avait plus de Prussiens, puisqu'il n'y avait plus d'Empii

— Et, au fait, dit Mm./ pourquoi, maintenant, n'y aurait-il pas la paix? Oui, j quoi?...

Dornoy répondit :

— Malheureusement, ça ne nous regarde pas. Ça regarde M. de Bismarck.

Et il se rappelait — ironiquement — le refrain qu'on chantait encore, là-bas, dans la foule, tandis que le soleil commençait à décliner, à se coucher sur ce dimanche de septembre :

Ah! Bismarck, si tu continues, De tous les Prussiens n'en restera guère...

Mme Aubry et Simone arrivèrent à l'heure, assez tard pour que le dîner intime eût lieu dans l'arrièreboutique, une fois les clients partis. Simone, toute pâle, très troublée, après avoir embrassé Maman Morère, tendait à André ses petites mains qui avaient la fièvre :

— Croyez-vous, André! Croyez-vous!...

Elle n'osait l'interroger sur ce qu'il allait faire, maintenant. Elle savait bien ce qu'il répondrait.

Ce dîner de fête! Quel crêpe noir tombait sur lui et comme on parlait peu, en se mettant à table!

Lçs volets mis par le garçon h la devanture faisaient à présent, du petit restaurant, une salle bien close ; mais la lumière de la suspension sur la nappe blanche éclairait de tristes visages convulsés ou pensifs.

Un bouquet de fleurs — de belles roses rouges —

devant Mme Morère semblait lugubre et faisait songer à des fleurs de sang. C'était le bouquet du fils. La fiancée avait apporté des roses blanches et, dans un vase de porcelaine, elles étaient là, à i des roses d'André.

Et Simone, qui essayait de sourire, rappelait, alors, le jour de cette fête de Saint-Gloud, où, au tourniquet, là-bas, dans la grande allée, André avait gagné ce vase qu'elle avait refusé parce qu'elle voulait qu'André le rapportât à Mme Morère.

Saint-Cloud! L'allée bruyante, les baraques, la parade des baladins en plein air, la bousculade el les chansons, tout ce qui les avait tant amusés, ce jour-là! Que c'était loin!...

— Il n'y aura pas de fête de Saint-Cloud, celle fois, dit Dornoy. Les mirlitons sont crevé

— On les remplace par des clairons!

Ils appelaient comme ils pouvaient le rire, qui ne venait guère. Bah! on n'était pas encore à la fin du monde! On rejetterait peut-être t ces gens-là » chez eux, qui sait? Et si, en attendant, on les oubliait un peu, hein?... Si l'on parlait de la Sait. Car, enfin, c'était pour elle qu'on se trouvait làl Si Ton buvait à la saut.- de Maman M

— A ta santé, maman !

— A votre santé, chère mèi

— Madame Morère, à \ ité!

La mère choquait son verre contre «eux qu'on

lui tendait. Elle était très émue, se contraignait à ne pas pleurer. André s'était levé et lui donnait sur le front un long baiser que la pauvre femme changeait en embrassement, et Simone, elle aussi, passait ses bras autour de la taille de la mère et, la regardant avec une tendresse fervente, un peu douloureuse :

— Je vous aimerai bien, chère maman! Gomme je l'aimerai î...

Alors, on parla du mariage futur, de la date à fixer, puisqu'il n'y avait, pour les fiancés, aucun obstacle, et cette proposition même, faite par Mme Morère, tomba brusquement dans un grand silence, — comme si la perspective de ce bonheur souhaité devenait, tout à coup, ironique.

Dornoy, assis en face d'André, remarqua que son ami devenait très pâle.

Et André ne disait pas un mot, restait immobile.

— Voyons, mes enfants, la mairie et l'église sont toujours ouvertes, malgré ce qui arrive. Quand vous mariez-vous?

Simone, avec son instinct féminin, avait la sensation que Mme Morère venait là, en toute bonté, de soulever une question pénible. Tout à l'heure, elle n'osait pas interroger André. Elle redoutait ce qu'André allait répondre.

11 n'hésita pas, en effet. La voix étranglée par

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l'émotion, il dit, en regardant Simone, assise aupr de lui :

— Dieu sait si je serais heureux de réaliser ce rêve! Mais je vais vous dire... il ne m'est pas permis de ne pas me battre comme nous nous battrons tous! Eh bien ! je ne veux pas que l'idée de laiau logis une femme adorée m'enlève de mon courage... Je veux que l'espoir de ma vie soit la récompense et non la torture de mon dévouement... Vous me comprenez bien, Simone?... Le devoir me sera plus léger s'il a — comment dire? — pour couronnement la couronne d'oranger de votre front... Oui, je la verrai toujours, dans la bataille, cette petite couronne posée sur des cheveux blonds... Et ça me donnera du cœur... Tandis que... qui us savoir m'attendant, toute seule, très tris casserait bras et jambes...

Et, comme ce qu'il venait de di:

convives ainsi qu'une tristesse noire, un dan une menace, — personne ne parlant, personne ne répondant, des larmes qu'elle essayait d'arrêter montant aux yeux de Simone, — André, aussitôt, essayait de sourire et, redevenant acl ant

dans le théâtre, dans le un dérivatif à cette angoiss

— Ah! la petite cou

penser à la boucle de cheveux dont ; jn'il voyait à l'as

quelle montagne en Afrique, — dans la mêlée, la poussière et la poudre! Vous vous rappelez?... Le Duc Job! Pièce médiocre, mais M. Got... Ah! M. Got! Quel maître!

Et, parodiant le grand comédien comme en une scène d'imitation dans une revue de fin d'année, — le jeune homme, se contraignant à la plaisanterie, disait, sur le ton bourru de l'ancien chasseur d'Afrique:

— « Ce n'est pas toi que je regrette, c'est cette boucle de cheveux... Je me souviens qu'il y a trois mois, en Afrique, au pied d'Icheriden, on venait de sonner la charge... Nous montions à l'assaut, et au plus fort de la mêlée, au milieu du sifflement des balles, des nuages de poussière et de poudre..., je l'ai vue, comme je la vois!... » Je le tiens bien, hein, M. Got?... Et la boucle blonde de Mlle Emilie Dubois n'est pas plus blonde que la vôtre, ma chère, chère Simone.

Mais André avait beau faire : les mots tragiques avaient été prononcés, il venait d'inquiéter cette fête. Il ajournait une joie, il remettait à plus tard ce mariage, son plus cher espoir, pourtant!

— Quand nous serons délivrés, quand nous serons « chez nous! » disait-il, en essayant de donner à cet atermoiement une couleur d'espérance.

Et Simone ni Mme Morère ne disant rien, n'approuvant pas, mais ne discutant pas :

— Est-ce que vous me trouvez trop prudent?

Est-ce que vous comprenez bien que j'ai raisonl La voix rôclie de Mme Aubry répondit :

— Oh ï parfaitement!

Puis, comme si la mère eût été heureuse de ce retard apporté à un mariage qui, pour elle, était une quasi-désillusion :

— Par le temps qui court, est-ce que quelqu'un est sûr du lendemain? Vous êtes un brave garçon, André. Je veux bien que ma Simone soit votre femme, la chère petite, puisqu'elle vous aime. Mais, avec tout ce qui se passe, vraiment, ce serait tout de môme bien triste, affreusement triste, si au bout d'un mois, par exemple, la pauvre enfant était votre veuve !

— Ma veuve?

Ce mol, tombé là brusquement, produisit, autour de la table, une impression de stupeur, et Mine Morère, devenue toute pâle, sembla, sur 1»' dossier dd sa chaise, près de s'évanouir. Dornoj lui prenait \ei mains, lui répétait :

— Voyons, madame Morère, v cela nd signifie rien!

Tandis que Simone disail à ir un ton

attristé :

— Eh bien! vrai, tu en as «les idées, i"i, ma-

man

Peut-être Mme Auluy n avait-elle mpn

l'énormité d<> ce qu'elle venait de prononcer LJ

devant une autre mère, épouvantée. II lui semblait tout simple, très naturel, dans son égoïsme instinctif, de constater que le veuvage nuirait terriblement à sa fille.

Gomme pour s'excuser, elle aggrava, d'ailleurs, avec cette insistance coutumière aux esprits désagréables :

— Dame! Puisqu'il y a la guerre (et ce n'est pas moi qui l'ai déclarée, la guerre, n'est-ce pas?), ça peut arriver à tout le monde!

Mais Dornoy détournait déjà, avec adresse, une conversation qui devenait lugubre. Il levait son verre et disait gaiement :

— Eh bien! au mariage prochain, très prochain d'André et de Simone, puisque nous le célébrerons quand il n'y aura plus d'Allemands en France! Et que je serai le témoin d'André, ce qui prouve que nous aurons gardé bon pied, bon œil tous les deux ! Et à la santé de Mme Morère pour la Sainte-Rosalie !

On leva les verres. On fit, pour embrasser la chère femme, le tour de la table, et, sous ces bai sers, ces caresses de son fils et de la jeune fille, Maman Morère se remettait de l'émotion pénible. La gaieté revenait peu à peu à ce dîner de famille qui ressemblait à un blottissement intime de passagers sous la menace d'une tempête. On oubliait ce qui se passait, tout près, au bas de la Butte,

à Paris; ce qui se déroulait plus loin, là-bas,

sur la terre envahie... Les fleurs d'espérance, qui

poussent si vite et que le moindre vent emporte, s'épanouissaient sous la lampe que le garçon \ de remonter et qui éclairait, maintenant, les roses sur la nappe, les sourires sur les v

Ce mariage qui, tout à l'heure, paraissait si lointain, semblait, maintenant, très proche.

La délivrance ! la délivrance; mais c'était demain ! Oui donc avait parlé de veuvage, jeté on ne savait mots sinistres? La guerre? Il y avait donc la guerre? Oui y pensait? Dornoy, volontiers, eût, comme au bon vieux temps, chanté au dessert une chanson, des refrains à Mme Morère.

Un bruit de coups, frappés avec une sorte de violence aux volets du restaurant, ramena les convives à la réalité. Qui venait là ?

— On ne peut pas finir «le dîner tranquillement, dit Mme Aubry.

Mme Morère envoya le garçon. \ n lets, une voix suppliait, — celle d'un man-

dant Mme Morère pour « un sci

— Patronne, dit le garçon, c'esl le peintn porcelaine, voufi

— Jacquemine Et qu'est-ce qu'il veut, min?

Kllr -'était levée, allant à la po lisanj

au garçon d'ouvrir bien vite.

Dans l'encadremenl de la p<u te, su

deux hommes étaient là, l'un très jeune, tête nue, l'autre grand et bien campé sous un large feutre de mousquetaire ou de rapin.

Mme Morère les reconnut l'un et l'autre. Jacquemin, un brave garçon, habitant la maison, là-haut, au cinquième, avec sa femme et un petit être nouveau-né qu'elle nourrissait elle-même, — et un comédien qui, d'habitude, prenait ses repas chez Mme Morère lorsqu'il passait par Paris, enlre deux engagements en province.

Jl arrivait là, croyant trouver le restaurant ouvert et se heurtait aux volets clos.

— Salut, madame Morère!

Elle leur demanda ce qu'ils voulaient. Jacquemin était affolé. Sa femme, terrifiée par tout ce qu'elle entendait dire depuis les jours sombres, devenue presque folle à l'idée que le père de son petit allait partir, avait perdu son lait, ne pouvait plus donner le sein à cette pauvre petite bouche avide qui aspirait la vie. Et, là-haut, on perdait la tête, la mère pleurait, l'enfant criait. Alors, Jacquemin venait chercher du secours chez cette bonne Mme Morère. Un peu de lait. Elle devait avoir du lait, Mme Morère, et le petit ne mourrait pas de faim.

— Tout ce que vous voudrez, monsieur Jacquemin. Et tant que j'aurai quelque chose à partager avec vous, vous savez bien. Ah ! ces pauvres bébés !. . . Alors, Mme Jacquemin n'est pas très bien ?

— Elle est comme perdue, madame Morère. Elle se fait des idées, des idées... Elle se voit déjà veu

La pauvre mère frissonna. Veuve! Ce même mot sinistre jeté tout à l'heure, à travers la table, par Mme Aubry. Veuve!

C'est vrai, pourtant, qu'il y avait déjà bien des veuves des deux côtés du grand fleuve !

Mais Mme Morèrene s'arrêtait plusà cette triste idée. Klle cherchait le laitquelui demandait Jacquemin,toul en interrogeant l'homme au grand chapeau de feutre :

— Eh bien ! vous voilà donc revenu à Paris, monsieur Brichanteau?

— Par devoir et par nécessité, oui, madame Morère, dit le comédien. Par devoir, puisqu'on va défendre Paris! Par nécessité, parce que l«is théâtres de Nancy et de Metz, où j'étais engagé, ont

leurs portes!... Nancy, quatre uhlans en ont eu raison, madame Morère! Quatre cavaliers, quelle misère! — et qui n'étaient pas les trois mousqi taires avec un d'Artagnan pour quatrièm

— Alors, vous -M.'- venu revoir la Maman

— A travers une ville en révolution, oui, madame Morère! Beau sp.^-tarl.* ' lie1 éruption \<>lcanique! J'ai contemplé le volcan populaire! El n'ai pas dîné !

— Vous allez dîner, monsieur Brichanteau, lit Mme Morère, qui achevait de remplir un litre de lait avec un entonnoir d'étain.

Et, quand elle eut tendu le litre à Jacquemin, qui, dans son effusion, voulait lui baiser les mains, elle entraîna le comédien dans l'arrière-boutique pendant que le garçon refermait la porte aux volets clos.

André poussa un cri de joie en apercevant, avec sa baute stature, l'acteur qu'il connaissait bien, qui, si souvent, autrefois, avait essayé de le détourner du théâtre, — cette galère !

— Ah! monsieur Brichanteau, asseyez-vous!... Simone, M. Brichanteau, dont je vous ai parlé !

Et, tandis que le comédien saluait la jeune fille d'un grand geste seigneurial :

— Simone Aubry, premier prix du Conservatoire. Ma fiancée!

— Simone ou V Agnès idéale ! Je connais la pièce ! fit Brichanteau en riant. Le titre est déjà célèbre!... Et nous le verrons longtemps sur l'affiche! Mes compliments, mademoiselle!

On se serrait un peu, autour de la table, pour faire place au comédien, et Brichanteau racontait ce qu'il venait de voir, une ville en fêle, un beau spectacle. Un superbe lever de rideau!...

— Tout de même, mes enfants, vos Parisiens n'ont pas l'air de se douter qu'il y a de gros hommes qui marchent sur eux avec des bottes de sept lieues !

Mais lui-même, gagné par la confiance, ne doutait pas du dénouement.

<( Cela finirait bien. » Et, à son tour, il bu\ la victoire!... Demain, il serait incorporé dans un bataillon de Montmartre. Et on verrait si l'on ne sait pas faire le coup de feu sur les remparts bien que sur les planches quand on défend le moulin et Mme de Pompadour dans Fan fan la Tulipe!

— Quand je pense que, si j'avais voulu, — l'Hôtel de Ville ici, non pas en dormant commj l'homme qui attend dans son lit la fortune, mais en marchant, — j'aurais attrapé une l'onction politique! Parfaitement. On m'a déjà demandé voulais l'aire partie du Comité de Surveillance de l'arrondissement... Oui, un camarade ren< chemin! Mais pas de ça, je ne viens pas pour cher à me caser, je viens pour me battre ! Place au théâtre ! Et au rideau !

Alors, chacun reparla du poste qu'il allait cho et les femmes écoutaient avec des vis 3, les yeux de Simone cherchant avec une poignante expression d'ang

m éternelle. Franc-tireur ou aatioj

Mil, on irait au Peu.

— Moi, en simple garde national ! disait I teau. .h' v;ii< aller demander mou fusil ;'i la mail

— Fusil à piston, monsieur Brichanteau. x aqrons des snydera ou des winch

nous plaît.

— Aristocrates ! lit le comédien.

Alors, Dornoy, se levant et portant un dernier toast, dit, d'un ton sérieux, comme s'il y eût eu dans ses paroles une vague arrière-pensée de prière :

— En attendant, je bois à nous et je forme un vœu : c'est que, l'an prochain, nous nous retrouvions tous ici, réunis, rue des Abbesses, comme nous le sommes ce soir!... Vous, madame Morère, vous, madame Aubry, — vous aussi, monsieur Brichanteau... Et même vous, dit-il en se tournant vers le garçon, qui écoutait, — car vous allez être mobilisé aussi, vous...

— Je suis déjà inscrit à la mairie ! Bataillon de Montmartre, monsieur Dornoy.

— A l'an prochain, mes chers amis! Et peutêtre, l'an prochain, y aura-t-il ici, Maman Morère, un petit être demandant du lait comme celui à qui l'on donne à téter, là-haut !

André avait fermé les yeux comme devant une vision de paternité bénie; Simone rougissait un peu, — et Mme Aubry esquissait une sorte de grimace.

Dornoy s'excusa.

— On parlait bien de veuves, tout à l'heure, fit-il gaiement. On peut bien parler de mamans ! Allons ! A l'an prochain ! Aux fiancés ! Vive Maman Rosalie !

— Et, clama d'une voix qui fit trembler les vitres, sous les volets fermés, le comédien Brichanteau levant son verre comme il eût brandi un étendard, vive l'autre maman, la France!

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